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14/05/2019

Rue de Seine ou rue Elzévir, à Paris, deux façons de découvrir l'art imaginatif, singulier ou brut

     La rue de Seine, depuis quelque temps, voit régulièrement de l'art brut, ou singulier, voire "outsider" pour parler franglais comme à la galerie Hervé Courtaigne¹, se présenter sur ses cimaises, est-ce le début d'une tache d'huile?

      En face de chez Courtaigne, on peut voir ainsi en permanence des bruts et de l'art populaire de curiosité dans la petite galerie qui fait l'angle avec la rue de l'Echaudé de Laurent de Puybaudet (42 rue de Seine, www.laurentdepuybaudet.com). Plus loin, dans la galerie Les Yeux Fertiles, animée par Jean-Jacques Plaisance et Benoît Morand (27 rue de Seine), on aime aussi de temps à autre glisser un "brut" (Charles Boussion, Thérèse Bonnelabay, Madge Gill ou Gabritschevsky) parmi des surréalistes historiques (Jacques Hérold par exemple), ou quelques visionnaires (Fred Deux), voire quelques grands Singuliers (comme Yolande Fièvre, Ursula, Philippe Dereux... Marilena Pelosi à l'occasion). Dans l'ensemble, ces galeristes restent cependant prudents, préférant miser sur des valeurs déjà consacrées dans le milieu des amateurs d'art d'autodidactes inspirés. C'est le cas avec l'exposition Bruts et Raffinés, apparemment, qui commence bientôt, dans deux jours, le 16 mai et qui s'achèvera le 16 juin à la galerie Hervé Courtaigne.

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      Les artistes ou créateurs présentés sont Anselme Boix-Vives, Jacqueline B. (Jacqueline Barthes), Gaston Chaissac, Ignacio Carles-Tolrà (dont il y a eu récemment une rétrospective au Musée de la Création franche, et dont il y aura une exposition très prochainement, à ce que m'a dit mon petit doigt, à la galerie de la Fabuloserie-Paris, dans la rue Jacob qui est perpendiculaire à la rue de Seine...), Philippe Dereux, Fred Deux, Gaël Dufrêne, François Jauvion, Yolande Fièvre, Antonio Saint-Silvestre, André Robillard (incontournable...), Robert Tatin, Augustin Lesage, Germain Vandersteen, Pépé Vignes, et Scottie Wilson. Cherchez les véritables bruts dans le tas... Et amusez-vous à rendre à César ce qui appartient à César (rien à voir avec le Nouveau Réaliste spécialiste des compressions) sur la mosaïque de l'affiche courtaignesque ci-dessus... A part Dufrêne, récemment mis en avant par la galerie, et peut-être cet Antonio Saint-Silvestre que personnellement je ne connais pas, les autres sont comme on le voit un peu connus déjà...

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Affiche de l'exposition prochaine de l'Escale Nomad rue Elzévir ; oui, je sais, c'est pas très alléchant, mais soyez curieux, ne vous arrêtez pas à ce pauvre habit, et vous ne serez certainement pas déçus...

 

      Sur la rive droite, se tiendra, plus confidentielle, une seconde exposition intitulée assez immodestement, je dois dire – quoique probablement avec humour mégalo...– "Petit tour du monde de l'art brut" par Philippe Saada, dans le cadre de sa galerie ambulante, Escale Nomad. Il loue la galerie Six Elzévir (au 6 de la rue Elzévir comme de juste... L'adresse est dans le nom de la galerie ; on est dans le Marais, 3ͤ arrondissement parisien) du 4 au 9 juin prochains. Cette fois, Philippe Saada est parti un peu plus loin que l'Inde et le Maroc, ses terrains de "chasse" de prédilection (même si le Maroc est encore présent dans cette expo avec Babahoum et deux créateurs apparemment nouveaux pour moi). Il annonce des trouvailles réalisées en Belgique, aux USA et au Japon (il est parti loin, ce coup-ci, Escale Nomad devient globe-searcher d'art brut). Je ne peux pas dire grand-chose des créateurs annoncés à part Babahoum que j'apprécie particulièrement et dont j'ai souvent parlé sur ce blog, voir en suivant ce lien... C'est une galerie et un dénicheur à suivre, prenant des risques avec tous ces noms inconnus (et de plus, les déguisant sous des affiches vraiment trop moches!). Mais suivez mon conseil, allez-y jeter un œil... C'est souvent derrière cette discrétion très particulière que se cache le pot-aux-roses...

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Babahoum, dessin aux crayons et à l'aquarelle (?) sur papier, 26 x 37 cm, vers 2018, ph. et coll. Bruno Montpied.

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¹ Dans le laïus de la galerie Courtaigne, il nous est dit ceci à propos des "outsiders": "Dubuffet a affirmé que les artistes "outsider" (même si le nom n'existait pas à son époque, évidemment), en échappant à la "culture" des mouvements établis, étaient les dépositaires de la véritable innovation qui est l'essence du travail artistique." Rappelons tout de même que le terme d'art outsider a été inventé par l'ancien surréaliste Roger Cardinal en 1972 à l'occasion d'une expo montée en Grande-Bretagne. Il servait à englober à cette époque aussi bien l'art brut que l'art d'artistes contemporains autodidactes et marginaux. Dubuffet était encore vivant à l'époque (il meurt en 1985)... Donc le nom d'outsiders existait bien "à son époque"... Les Singuliers de l'art, titre de l'expo de 1978 au musée d'art moderne de la ville de Paris, au titre trouvé paraît-il par Alain Bourbonnais, au fond, était un terme synonyme des outsiders de Roger Cardinal. Ce dernier terme pourrait se traduire par art alternatif.

14/04/2019

2019, année des médiums?

     L'art médiumnique fait un retour en force en ce moment. On annonce une expo Lesage, Crépin, Victor Simon pour bientôt au LaM. Dans le cadre de l'exposition "World Receivers", au Musée Lenbachaus de Munich, sont présentées trois créatrices inspirées par les "esprits", Hilma af Klint, Georgiana Houghton et Emma Kunz.

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Cette exposition montre qu'avant qu'apparaisse l'abstraction chez un Kandinsky, certaines artistes médiums avaient dès le XIXe siècle déjà recouru à des graphismes sans rapport à des motifs pris dans la réalité visuelle, Hilma af Klint dans le cadre de son rapport à la théosophie, Georgina Houghton dans le cadre du spiritisme et Emma Kunz dans le cadre de la Naturopathie (ne me demandez pas ce que c'est), bien entendu chacune ne connaissant pas les autres.

 

     Dans une autre, plus particulièrement consacrée aux femmes.dans l'art brut, qui se tient au Kunstforum à Vienne (Autriche) on  peut trouver également des médiums dessinatrices (titre exact: "Flying High: Künstlerinnen der Art Brut" ("Du haut vol : les femmes artistes de l'art brut") du 15 février au 23 juin 2019.

   A l'Es Baluard, le Musée d'Art Contemporain de Palma de Majorque, une exposition  est entièrement consacrée à l'art médiumnique des femmes, intitulée « Médiums et visionnaires », du 15 février au 2 juin 2019.


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     M'intéressant plus particulièrement,  a commencé aussi en Allemagne, fin mars, une série d'expositions sur le thème de la "Croissance de l'âme" ("l'importance de la plante comme expression artistique des états mentaux", apparemment...) au Wilhelm-Hack-Museum de Ludwigshafen, l'intitulé exact étant « Plantes de l'âme : Fantaisies végétales entre symbolisme et outsider art » (du 31 mars au 4 août 2019) . Miam, miam... Cette manifestation n'a pas lieu qu'à Ludwigshafen, elle a aussi des expos adventices dans d'autres institutions, comme le musée Haus Cajeth ou la Fondation Prinzhorn toutes deux basées à Heidelberg. Des parallèles y sont tracés entre symbolisme et surréalisme d'une part, et l'art médiumnique d'autre part. Parmi les artistes et auteurs exposés, on pourra trouver  Ciurlionis, William Degouve de Nuncques, Max Ernst, Barbara Honywood, Paul Klee, Hilma af Klint, František Kupka, Séraphine Louis, ou encore Odilon Redon.

      Toutes ces informations proviennent en partie d'un collectionneur allemand d'art médiumnique qui a prêté plusieurs de ses œuvres à certaines de ces expositions. Pour se faire une idée de sa collection, on peut visiter son site web, intitulé le COMA (acronyme - significatif? - pour "COllection of Mediumnistic Art").

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Cecile Markova (dessinatrice médiumnique tchèque), crayons de couleur sur papier noir, 63 x 45 cm, 16-10-76, coll. privée, Paris ; photo Bruno Montpied.

 

    Il y a une curieuse remarque à faire valoir entre l'art médiumnique  autrefois produit en Bohème (celui du musée de Nowa Paka), aux esprits férus de courbes botaniques, et l'art médiumnique des anciens mineurs du Nord de la France, aux esprits en revanche plus amateurs d'architectures, et de lignes droites... D'un côté des esprits adeptes de l'arrosoir et du plantoir, et de l'autre, des esprits plus amateurs de truelle et de fil à plomb?

03/04/2019

Première exposition parisienne de Ni Tanjung et c'est à la Fabuloserie-Paris

La Fabuloserie
 
 
 Ni TANJUNG

A l'ombre du volcan Agung

VERNISSAGE samedi 6 AVRIL 15h - 21h
En présence de Georges BREGUET, anthropologue,
figure tutélaire de NiTanjung depuis une quinzaine d'années.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Lucienne Peiry et Erika Manoni, qui a réalisé  Ni Tanjung, de l'aube à la nuit, film de 18 mn, ont découvert  l'artiste grâce à Georges Breguet qui les a emmenées à Bali en 2013.
IA leur retour ce dernier fait don d’œuvres de sa propre collection à la Collection de l’Art Brut de Lausanne.
Cette année, le LaM de Villeneuve d'Ascq  a fait l'acquisition de quelques arborescences,   présentées lors de la récente exposition Danser brut.

LA FABULOSERIE PARIS vous convie à la première exposition de Ni TANJUNG à Paris.
 
 
 
 
 
 
Exposition du 6 avril au 18 mai 2019

LA FABULOSERIE PARIS - du mercredi au samedi 14h - 19h
52 rue Jacob 75006 - 01 42 60 84 23 - fabuloserie.paris@gmail.com

 

      Je considère cette exposition comme un véritable événement. Les productions de Mme Tanjung (ce qui traduit exactement les mots "Ni" Tanjung), dont j'ai déjà plusieurs fois parlé sur ce blog, sont en effet en tous points emblématiques de ce que peut être l'art brut. A un moment où beaucoup s'interrogent sur la définition du terme, voici une belle occasion de se confronter à un exemple éclairant, qui ne nous vient pas d'Europe, mais bel et bien d'Asie, en l'occurrence de Bali en Indonésie.

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L'environnement-autel de Ni Tanjung à Bali, photographié par Georges Breguet en 2004.

 

    Ni Tanjung se fit remarquer de l'anthropologue Georges Breguet à cause d'une sorte d'autel de pierres peintes en forme de figures qu'elle avait entassées en bordure de route. C'est par cette réalisation que l'on commença de parler d'elle à la Collection d l'Art Brut de Lausanne, Breguet en ayant parlé à Lucienne Peiry, alors conservatrice de la Collection. Ni Tanjung fut présentée dans l'exposition "L'art brut dans le monde" (2014), qui, à bien des égards, fut une exposition qui marqua un virage sérieux dans l'appréhension du phénomène art brut. Ces pierres à figures annonçaient à l'évidence les buissons de visages que cette femme à l'incroyable vitalité se mit par la suite, ses jambes ne la portant plus, et alors qu'elle était immobilisée dans un local exigu, à créer de façon acharnée, aucun obstacle ne pouvant la ralentir (pas même l'évacuation qui l'obligea à être déplacée, un temps, à la grande ville de Denpasar lors de la menace d'éruption du volcan Agung).

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Ni Tanjung, coll. et photo Bruno Montpied.

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Ni Tanjung, coll. et photo B.M.

 

     Elle compose en effet ce que j'appelle des "buissons", à l'aide de fibres (de bambou, semble-t-il) qui lui servent à y enfiler des visages dessinés aux crayons de couleurs ou au pastel sur des papiers divers, dont parfois du kraft. Elle n'hésite pas à percer ces papiers, faisant tenir l'ensemble dans un équilibre d'apparence instable mais qui se révèle à la longue pourtant relativement solide. Une tige principale, comme une colonne vertébrale, relie les différentes branches de ces buissons, branches qui portent les visages comme autant de fruits inattendus. De temps à autre, Ni Tanjung mêle à ces matériaux de base, d'autres matières, comme des bouts de papiers dorés, et autres couleurs brillantes, avec lesquelles elle confectionne aussi en marge des sortes de chapeaux dont elle se coiffe, elle ou ses visiteurs (voir un exemple sur une des photos insérées dans le flyer de présentation de l'expo par la Fabuloserie ci-dessus). Il lui arrive aussi d'effectuer, tout en restant assise, des fragments de danse traditionnelle balinaise dont elle garde un vif souvenir – du temps où, dans sa jeunesse, elle la pratiquait.

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Capture d'un instant de danse et chant de Ni Tanjung filmé par Petra Simkova en 2016.

 

     Lorsqu'elle gratifie ses visiteurs de ces danses, elle montre sans détour qu'elle n'a pas rompu totalement le lien avec les traditions populaires balinaises. De même avec ses assemblages de visages de papier. Ces derniers représenteraient, selon Georges Breguet, soit des visages de personnes réelles, soit plutôt des visages d'ancêtres, ou d'esprits, les plus rouges étant ceux de mauvais esprits et de démons. Lorsqu'elle brandit ces montages sur fibres, en empoignant le bas de la tige principale, elle les agite exactement comme les montreurs d'ombres balinais du théâtre dit du Wayang Kulit.


Cette photo du Wayang Museum "est fournie gracieusement par TripAdvisor".

 

      Il y a donc une filiation  avec l'art populaire balinais, tout en manifestant simultanément une rupture à la faveur de laquelle une création originale a surgi. Ni Tanjung paraît en effet délirante, s'exprimant dans un sabir difficile à déchiffrer, mais de ce labyrinthe mental surgit une expression qui par son originalité lui permet de maintenir le contact avec un public extérieur, en l'occurrence un visiteur occidental : Georges Breguet, qui recueille pieusement ses œuvres et les fait connaître en Occident, ce qui en retour à Bali fait reconnaître Ni Tanjung.

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Ni Tanjung dans un nouvel abri en juin 2018, ph. Georges Breguet.

 

     Ce sont précisément des œuvres de cette nature, rapportées de Bali à Genève, où vit Georges Breguet, qui seront exposées (et mises en vente) à partir du samedi 6 avril prochain à la Fabuloserie-Paris. Je suis heureux d'avoir permis cette rencontre entre Sophie Bourbonnais et Georges Breguet, durant ma propre exposition dans la galerie l'automne dernier (je dois ma propre rencontre avec Breguet à Lucienne Peiry, que je remercie ici).  

23/03/2019

Imam Sucahyo à Marseille

     J'ai déjà évoqué le nom d'Imam Sucahyo, il me semble. Mais sans en dire grand-chose, et surtout sans dire tout le bien que j'en pense. Il n'est pas Balinais comme je l'avais dit trop vite dans un premier temps, mais originaire de Tuban (près de Surabaya, cette ville dont le nom sonne dans une chanson de Brecht et Weil, accolé à celui d'un certain "Johnny") et vivant à Java.podcast
Tout cela toujours en Indonésie, état-archipel, comme on sait.

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Imam Suchyo ; photo Georges Breguet dans la galerie Cata Odata à Ubud (île de Bali).

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Imam Sucahyo, sans titre relevé, technique mixte sur papier, avec inscription au bas de la composition, 39 x 27 cm, 2015, ph. et coll. Bruno Montpied.

 

     Sa peinture est très foisonnante, très colorée, très embrouillée aussi parfois, mais toujours très rude et brute. D'après différentes sources trouvées sur la Toile, il semblerait que l'artiste soit au carrefour de la culture islamique de sa communauté d'origine et de croyances plus animistes, le conduisant à des rapports étroits avec les morts. C'est en Indonésie qu'existe un endroit, le pays du Toraja, dans le sud Sulawesi (île plus connue sous le nom d'îles Célèbes), où l'on installe les morts (plus exactement, les représentations des morts) au balcon de cavités creusées dans les falaises. J'en ai déjà parlé à propos de l'auteur de buissons de figures dessinées sur papiers enfilés sur des fibres de bambou, la créatrice brute, Ni Tanjung (à signaler une expo consacrée à cette dernière très prochainement, pour laquelle j'ai un peu aidé en faisant l'intercesseur, à la Fabuloserie-Paris, avec des œuvres prêtées par Georges Breguet ; ce sera la première expo de Ni Tanjung à Paris!).

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Statues représentant des morts au Toraja ; photo extraite du blog de voyages One chaï.

 

     La vie d'Imam Sucahyo aurait été plutôt accidentée jusqu'à présent. On parle d'usage de drogues à une époque de sa vie. L'art serait ainsi perçu par lui comme une planche de salut à laquelle il se raccroche pour se consoler et fuir  une société où ses semblables ne lui ont guère fait de cadeau jusqu'à présent.

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Ima Sucahyo, dessin exposé à la Biennale de l'Art partagé de Jean-Louis Faravel, à St-Trojan-les-Bains, en 2017.

 

     On rencontre de nombreuses inscriptions mêlées aux circonvolutions de ses figures, dans une ornementation dense. Ce serait des bribes de conversations entendues au vol autour de lui. Son graphisme et sa production variée (il est capable d'installations qui n'ont rien à envier comparées à celles d'artistes occidentaux, je pense par exemple à Roger Ballen, qui occupera en septembre 2019 la Halle Saint-Pierre,, sur les deux niveaux s'il vous plaît (on lui déroule le tapis rouge à celui-ci !)) pourraient  le faire rapprocher d'auteurs d'art brut, mais il paraît plus exact de le comparer, plutôt, avec des artistes marginaux, comme Noviadi Angkasapura, qui a été exposé naguére au Musée de la Création franche à Bègles.

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Installation d'Imam Sucahyo. DR

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Exposé chez Polysémie à Marseille.

 

    La galerie Polysémie, qui se tourne de plus en plus souvent vers des créateurs et artistes extra-occidentaux (Afrique, Iran, Indonésie), vient de commencer de consacrer une exposition à Imam Sucahyo. Cela se tient depuis le 9 mars, et est prévu pour durer jusqu'au 20 avril (dommage que cela n'ait pas été en même temps que l'expo "Dubuffet, un barbare en Europe", qui devrait commencer en mai au MUCEM, les amateurs auraient pu faire d'une pierre deux coups). Voici le dossier de presse.

13/02/2019

Anouk Grinberg

Entretien filmé par Sarah Moon (2017), découvert sur le blog " L'Horizon ovipare".

08/02/2019

Juste un téléfilm pour le Facteur Cheval

 affiche du biopic Tavernier.jpeg       L'Incroyable histoire du Facteur Cheval, réalisé par Nils Tavernier, a un titre bien tapageur, pour un résultat très en deçà de ce que l'on nous promettait a priori. On a finalement affaire à un simple téléfilm vaguement mélodramatique, réduisant la véritable question de la geste Cheval – à savoir la conception et la réalisation durant trente-trois ans de ce monument extraordinaire, le Palais Idéal – à une vague bluette imaginaire entre un Ferdinand bourru, mutique à la limite de l'autisme, et sa femme Philomène, jouée par la belle Laetitia Casta, bien loin au point de vue ressemblance de la véritable seconde femme du Facteur. En prime, on nous donne droit aussi à l'hypothèse du bon papa qui aurait construit une sorte de château de sable amélioré pour sa petite fille Alice (née la même année, à peu de chose près, que le Palais Idéal, celui-ci commencé en 1879), dont le prénom a fait rêver le scénariste et le réalisateur bien sûr – Cheval avait-il lu Alice au pays des Merveilles (hypothèse séduisante, mais pas confirmée (première traduction française 1869, soit dix ans avant le début du Palais Idéal)? 

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Alice Cheval

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Palais Idéal, angle façade nord et façade ouest, photo Bruno Montpied, septembre 2011.

 

    Cette hypothèse du terrain de jeu enfantin peut séduire... Elle a plus de poids en tout cas que l'hypothèse sentimentale un peu cul-cul du Gamblin moustachu transi devant la belle et noble Casta (hypothèse pour téléfilm). Si on avait voulu donner toute la lumière nécessaire sur le cas Cheval, Il aurait fallu élargir, en montrant aussi que Cheval eut peut-être, parmi plusieurs autres motivations, le désir de s'égaler par un autre enfantement à celui généré par sa femme. Un autre mobile était aussi à chercher du côté du désir de montrer ce que peut réaliser un plébéien, face aux merveilles monumentales que l'exposition universelle parisienne de 1878 – montée un an juste avant la pose de la première pierre du Palais – exhibaient, ou que Cheval découvrit en lisant le Magasin pittoresque.

      En face de la mise au monde féminine, de quoi peut accoucher un homme sinon d'une œuvre? Et qui plus est, en l'espèce, d'une œuvre que Cheval voulut comme quelque chose qui pourrait défier la mort en accédant à une temporalité plus longue (cette thématique est présente tout au long de la vie de Cheval qui fut confronté sans cesse à la perte de ses proches, au cours d'une vie, pour l'époque, exceptionnellement longue, 88 années, de 1836 à 1924). En bâtissant le Palais Idéal, il faisait par avance la nique à la mort qui emporta  tous ses enfants avant lui, ceux d'un premier mariage, comme celle qu'il eut avec Philomène, cette Alice, passée définitivement de l'autre côté du miroir à 15 ans...

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Ferdinand Cheval, cadran solaire, sur le Belvédère érigé pour contempler la façade est du monument ph. B.M., 2011.

 

     On sait qu'il eût aimé y être enterré avec ses proches du reste, que ce Palais aurait dû être aussi un mausolée, un tombeau, en même temps qu'un musée lapidaire dévolu à chanter la beauté de la poésie naturelle, ou bien encore qu'un exploit architectural, qu'un temple parsemé d'inscriptions morales ou philosophiques, reflétant toutes sortes de styles et de thèmes venus des monuments du monde entier réunis dans un syncrétisme d'une folle inspiration.

 

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Ferdinand Cheval, inscription dans la galerie intérieure du Palais Idéal: "Le Panthéon d'un héros obscur", ph. B.M., 2011.

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Ferdinand Cheval, détail ("La Reine des Grottes") de  la façade sud du Palais, ph. B.M., 2011.

 

        Entreprendre de bâtir sur le phénomène Cheval une fiction plutôt qu'un documentaire, dès le départ, ne pouvait aboutir qu'à cette erreur. Car le principal héros de cette vie est ce "monstre" architectural : le Palais Idéal. C'est lui qu'il fallait avant tout montrer. Hélas... On n'en voit que très peu. 

      Sans doute parce que la production n'avait pas beaucoup de moyens. Ce qui apparaît dans le film, une espèce d'ébauche cheap de la primitive forme du Palais, suivie assez vite de plans du Palais tel qu'il est aujourd'hui, toujours filmé de face, sans restituer son volume (même lorsque la caméra se déplace en hauteur, à l'aide d'un drone, la réalisation continue à nous l'aplatir ce Palais, en s'élevant dans le ciel au point de ne plus en montrer que le plan au sol), ne pouvait à elle seule contenter le spectateur. C'est sans doute pourquoi le scénario s'est orienté vers le développement d'une intrigue du genre mélo. Hélas, par son côté cliché, elle ridiculise la portée possible du film, par sa pauvre idée, d'une terrible platitude elle-même...

        La scène finale du bal, sur un parquet installé devant la façade est du Palais (façade privilégiée tout le long du film par la réalisation, ce qui accentue l'interprétation du monument tout en façade), montre également que la réalisation, faisant ici les yeux doux aux conservateurs du Palais Idéal, cherche à justifier l'utilisation depuis des années du Palais Idéal comme super décor, fond d'écran luxueux pour des concerts de jazz ou de variétés. Ce qui est une manière de réduire la portée de cette création, désormais envisagée seulement pour sa capacité à rapporter des rentrées d'argent comme simple attraction touristique¹...

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      Ce que Cheval voulut faire avec son Palais Idéal, énorme architecture automatique avant l'heure (plutôt que "médianimique", comme l'écrivit Breton, qui voulait ainsi  indiquer sa dimension pré-automatique en l'associant aux créateurs spirites de la fin du XIXe siècle), est probablement impossible à montrer dans une fiction, à visée toujours plus ou moins commerciale. Les producteurs jugent toujours le public incapable de s'intéresser à l'aventure d'un processus de création.

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Valentine Hugo, Elisa et André Breton au Palais Idéal, après guerre, photo  fonds Valentine Hugo Bibliothèque municipale de Boulogne-sur-Mer.

 

        Une autre hypothèse, celle d'un Cheval mutique (et pas seulement taiseux ou bourru), répondant à côté quand on l'interroge (quand il répond!), trahit dans le film une vision psychologisante du réalisateur – plus explicite dans le livre signé de son nom chez Flammarion (Le Facteur Cheval jusqu'au bout du rêve, octobre 2018 ; y aurait-il eu un nègre derrière la rédaction de ce livre, plus intéressant que le film à vrai dire?) – puisque le terme d'autiste y est marqué noir sur blanc, voir p. 314 : "Le sujet du film est l'histoire d'un homme qui a un mal fou à se positionner dans son environnement social et qui, tout autiste qu'il est, parvient à s'accomplir grâce à la liberté qu'il trouve dans son art." (souligné par moi). Ainsi, on veut nous faire croire à un Cheval souffrant de quelque travers psychologique, ce qui va plus loin qu'un Cheval simplement taiseux. Son intégration sociale, ses deux mariages, ses relations avec divers intellectuels rencontrés à Hauterives (Joseph Cadier, l'archiviste André Lacroix, des poètes régionaux...), sa gestion de l'économie familiale, cadrent mal avec cette hypothèse, qui est au fond un cliché intéressé à nous planter un Cheval, homme exceptionnel, mais en quelque sorte tabou...

     S'il y eut aliénation, elle fut à mes yeux essentiellement sociale, celle d'un homme issu du monde rural, cherchant à se hisser loin de sa condition de humble, ravalé à des taches subalternes, et voulant prouver les grandes choses que peut, lui aussi, réaliser un homme du peuple.

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Ferdinand cheval, entre autres inscriptions, on peut lire en bas: "Tout ce que tu vois, passant, est l'œuvre d'un paysan..."

 

      Nils Tavernier, le dimanche 13 janvier dernier, au cours d'une rencontre avec le public (qui eut lieu à la Halle Saint-Pierre  voir ma note précédente) pour, a priori, présenter son livre récemment paru chez Flammarion (fin 2018) –  alors qu'étrangement, il parlait avant tout de son film  qui, à cette date, n'était pas encore sorti – insista sur le fait qu'il n'avait pas cherché à comprendre le créateur, jugeant qu'il fallait lui laisser son auréole de "mystère".

     Cette position me pose personnellement problème. A trop vouloir plonger un créateur, même aussi "énorme" qu'un Ferdinand Cheval, dans un bain d'inexplicable, on le rend en quelque sorte ineffable, et l'auréole qu'on lui compose a de fait beaucoup à voir avec l'aura sacralisante d'une nouvelle sorte de saint (un saint à rebours, fondé sur un mythe de créateur "fou") auquel un simple mortel ne saurait bien entendu se comparer... En tissant ce linceul de mystère, on sépare le créateur de tout un chacun, et on enseigne qu'il ne saurait y avoir d'exemple à prendre chez lui (en dépit des défis lancés par Cheval dans les inscriptions de son Palais, "Au champ du labeur, j'attends mon vainqueur")... Ce qui, au bout du compte, constitue un tour de passe-passe pas très sympathique. Une manipulation que tant d'autres artistes endossent aisément, tant, pour eux, il reste primordial que leurs spécificités, leurs statuts restent le fait d'une caste peu disposée à partager ses privilèges.

     Le droit de s'exprimer ne doit-il n'être partagé que par une coterie de spécialistes? Tout le corpus de l'art naïf, de l'art brut, des arts populaires spontanés, auquel appartient de plein droit Cheval (n'en déplaise à Pierre Chazaud²), milite contre cette idée (et n'en déplaise aux marchands qui ces temps-ci cherchent à refermer ce corpus sur quelques rares vedettes, ce qui aide à faire monter les cotes).

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¹ La dernière idée du Palais Idéal consiste à monter depuis le 21 janvier une exposition d'un artiste (nommé Samsofy) créant dans un style très gadget, avec des briques Lego, des reconstitutions de sites touristiques de la Drôme, dont le Palais idéal sans doute. Encore un gars qui a trouvé un créneau pour se trouver une place.

² Cet auteur est cité dans le livre signé du nom de Tavernier, p. 138, où sont repris ces mots extraits de son livre, Le Facteur Cheval, un rêve de pierre (éd. Le Dauphiné, 2004) : "Il n'est plus possible aujourd'hui de réduire sa trajectoire à celle d'un excentrique, relégué au mieux dans un coin de l'art naïf ou de l'art brut." Si je suis d'accord pour ne pas voir Cheval comme un excentrique en effet, ce n'est pas le réduire que de l'associer au vaste corpus de l'art naïf et de l'art brut. Au contraire, cela donne plus de force à son entreprise qui ne fut pas si isolée que cela, hormis sa taille et son ampleur restées (malheureusement) uniques.

27/01/2019

Ferdinand Desnos à l'Hôtel des Ventes Drouot, une belle et rare exposition

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Ph. Bruno Montpied, janvier 2019.

 

     Ce n'est pas tous les jours qu'une exposition suffisamment fournie dévolue à un bon peintre naïf est montée à Paris, et ce, dans un lieu prestigieux. Exposition gratuite qui plus est, de près de 80 huiles et dessins, qui constitue, paraît-il, la première rétrospective parisienne de Ferdinand Desnos. C'est dans deux grandes salles de l'Hôtel des ventes Drouot (la 1 et la 7) que cela se passe, et il faut se presser si l'on est amateur, car sa durée est assez courte, du 17 janvier au 8 février.

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F. Desnos, autoportrait, ph B.M.

 

     Ferdinand Desnos, le cousin du poète Robert, ne vécut pas très longtemps, de 1901 à 1958. Mais il dessina et peignit très tôt, dès son enfance. S'il vécut longtemps à la campagne (en Touraine dont il était originaire et qui influença profondément ses paysages), il passa aussi du temps à Paris, où il eut l'occasion de fréquenter Apollinaire, Paul Fort (dont il brossa le portrait), Max Jacob, Picasso, puis plus tard Léautaud qu'il aimait beaucoup, semblait-il. Après la Seconde Guerre, à la fin de laquelle il vit disparaître la même année son frère et son cousin, il tient une loge de concierge rue Gay-Lussac, de manière anticonformiste. Il accroche ses toiles dans la cage d'escalier, comme s'en souvient Salah Stétié dans un livre de souvenirs (L'extravagance).

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F. Desnos, François Desnos (le frère de Ferdinand) sur son lit de mort, 1945 ; ph. B.M.

 

     Son œuvre, dans la mesure où l'on peut s'en faire une idée d'après seulement les 80 œuvres exposées (il en aurait laissé au total 800), n'est pas conventionnelle pour un peintre dit naïf. Le terme, comme toujours, n'est bien entendu pas synonyme de simplet, mais indique que l'on a affaire à un autodidacte audacieux, sans complexe quant à ses choix de compositions figuratives. La malice sous-jacente de ses sujets, son goût pour la nudité féminine, et les aspects énigmatiques des objets, son habileté à rendre ses sujets en volume, contrairement aux aplats de bien d'autres Naïfs moins bien outillés que lui, le rendent particulièrement attachant.

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F. Desnos, nature morte, ph. B.M.

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F. Desnos, titre non référencé (des singes se recueillant devant une femme nue), ph. B.M.

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F. Desnos, La Création (du monde), hommage à Jérôme Bosch, 123 x 194 cm, ph. B.M.

 

N.B.: Cette notice s'inspire du dossier de presse démarqué du travail de la commissaire d'exposition, Mme Natacha Carron Vuillerme.

14/01/2019

AME, sculpteur, peintre, designer, et roi du pneu... dans "Création Franche" n°49

     "Je reviens d'une tournée avec deux amis dans le Nord de la France et en Belgique, à la recherche comme d'habitude de curiosités, bizarreries, œuvrettes de plein air, sites et environnements insolites, etc. C'est ainsi que je conçois les voyages. Dériver dans les provinces en quête de merveilles populaires ou autres surprises...

    On musardait en direction de Gravelines et de Dunkerque, à la recherche d'un endroit où casser la croûte, lorsque notre attention fut attirée brusquement par des grandes statues noirâtres, indéniablement peu communes, qui étaient installées sur un terre-plein sur fond de magasin peint en un jaune clinquant, faisant office de dépôt-vente et d'entrepôt spécialisé dans la "déco". On aurait pu faire mieux comme écrin pour ces sculptures.

     Ce qui m'avait frappé lorsque notre voiture était passée, assez vite, à la hauteur de ces œuvres, c'était la curieuse matière dans laquelle étaient façonnées les "statues". En revenant à pied vers elles, il fallut se rendre à l'évidence : c'était du pneu, de l'assemblage de pneu, qui a priori, me disais-je, ne devait pas être un matériau facile à maîtriser, et à façonner. L'auteur y était pourtant parvenu, et de main de maître...

     Nous finîmes par apprendre son adresse, il habitait non loin, un peu plus à l'intérieur des terres. Pour aller vers ce point, il fallait nous dérouter, rentrer davantage dans l'intérieur du pays, mais l'appât d'une possible rencontre nouvelle avec un créatif nous en convainquit..."

      (Bruno Montpied)

Pour lire ce texte, dans une version complète, alternative, veuillez vous reporter au dernier numéro de la revue Création Franche, le n°49, qui vient de sortir (écrire au Musée du même nom, 58 ave du maréchal de Lattre de Tassigny, 33130 Bègles, prix 8€)...! On retrouve au sommaire d'autres contributeurs que votre serviteur bien entendu, comme Dino Menozzi, Ans Van Berkum (dont on apprend qu'elle collabore avec le  nouveau musée d'art outsider d'Amsterdam sur un projet d'exposition consacrée à Willem Van Genk ; on se souviendra en effet qu'elle anima un temps le défunt musée d'art outsider de Zwolle, dont les collections sont aujourd'hui repliées sur le museum du Dr.Guislain, à Gand en Belgique), ou encore Dominique Jeanson (pas au plus haut de son inspiration, j'ai trouvé) ou encore une évocation du "Schizomètre" de Marco Decorpeliada (en roman-photo).

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Quelques photos inédites des œuvres d'Amadou Ba, dit AME, dont parle mon article de Création Franche :

 

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Amadou Ba, une bête devant le magasin de déco, non loin de Nortkerque, assemblage et sculpture de pneus, ph. Bruno Montpied, juillet 2018.

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Amadou Ba, une bête devant sa maison à Nortkerque, assemblage et sculpture de pneus, ph.B.M.,  juillet 2018.

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Amadou Ba, une bête dans le jardin, assemblage et sculpture de pneus, ph. B.M., juillet 2018.

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Amadou Ba, sans titre (un cortège...), huile sur toile, sd (vers 2018), ph. B.M., juillet 2018 ; car AME ne fait pas que sculpter les pneus, il peint aussi.

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Amadou Ba, sans titre, huile sur toile, vers 2018, ph. B.M. juillet 2018.

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Portrait d'Amadou Ba, par le photographe Jean-Baptiste Joire, 2014.

03/11/2018

L'Empire des sens, à la Renaissance, en Quercy

     Au cours d'une conversation récente avec Thierry Coudert, par ailleurs grand connaisseur en art populaire, le sujet de nos palabres a légèrement dévié. Il me fit part de son étonnement à propos d'un bas-relief qu'il avait vu (et photographié) au Château de Montal dans le Quercy.

Bas-relief du château de Montal, Quercy, époque Renaissance.JPG

Bas-relief du Château de Montal ; ph. Th. Coudert.

 

     Une femme nue, échevelée, tient à la main droite un phallus, apparemment sectionné, et, à la main gauche, un coutelas (pas un poignard subtil, je vous prie de le croire). Image frénétique s'il en en est... Qui pourrait se déchiffrer ainsi, s'il se rapporte au commanditaire de l'œuvre (et du château), Jeanne de Balsac, qui venait de perdre son fils aîné dans une bataille pendant une campagne en Italie (en 1523) : désespérée par la mort de son fils chéri, sa mère se lamente de lui avoir donné le jour, en vouant aux gémonies le sexe masculin qui l'avait engrossée (et ne s'étant pas contentée, comme on le voit, de l'avoir "voué aux gémonies"...). Une description publiée sur le site qui délivre une notice historique sur ce château (site des monuments nationaux) paraît accréditer ce déchiffrement : "Le décor des lucarnes est en revanche dédié à l'humaine colère d'une mère désespérée par la mort de son fils : folie furieuse agitant ses grelots, allégories du désespoir accompagnées de la fameuse devise « Plus d'espoir »." Le bas-relief reproduit ci-dessus entretient-il des rapports  étroits avec les décors de ces lucarnes...?

     Cette scène n'est pas sans me faire penser à la séquence du film du réalisateur japonais Nagisa Oshima, L'Empire des sens, où l'on voit une amante poussant la passion amoureuse à un paroxysme effrayant, jusqu'à trancher le sexe de son amant, sexe qu'elle garde contre son cœur, telle une poupée chérie...Un peu trop chérie... Mais que l'on puisse trouver une illustration de ce genre de folie passionnelle dans un château du XVIe siècle en France, n'est-ce pas incroyable?

30/08/2018

Montpied multiplié par cinq...

     L'automne sera montpédestre ou ne sera pas, et l'on pourra dire par conséquent que j'ai pris décidément la grosse tête... Mais le hasard veut que plusieurs manifestations auxquelles je participe ont décidé de converger toutes en cette même saison (j'exagère un peu bien sûr).

N°1 : Exposition personnelle Bruno Montpied, intitulée "L'alchimie du regard", avec 47 œuvres, dont une grande peinture sur bois, une plus petite sur carton entoilé, alors que tout le reste consistera en techniques mixtes sur papier de moulin, l'ensemble installé sur les deux niveaux de la galerie parisienne de la Fabuloserie, 52 rue Jacob, dans le VIe ardt. Cela durera du 8 septembre (c'est un samedi, jour du vernissage, prévu à partir de 16h) au 6 octobre (qui est la Saint Bruno, mais on s'en bat un peu...). Un petit dépliant est édité à cette occasion. La galerie est ouverte les après-midi du mercredi au samedi, quatre jours par semaine donc.

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Bruno Montpied, Surprise!, technique mixte (encre, marqueurs, crayons...) sur papier pour multi-techniques, 30,5 x 23 cm, 2018. Exposé à la Fabuloserie Paris.

 

N°2 : Le Groupe surréaliste de Paris organise une exposition collective consacrée au "Collage surréaliste en 2018", à la galerie Amarrage à St-Ouen (les lecteurs de ce blog, particulièrement attentifs, se souviendront que c'est dans ce même local que j'ai organisé voici deux ans une expo collective intitulée "Aventures de lignes"). La liste des participants se découvre sur l'affichette réalisée par le groupe. Personnellement, j'exposerai trois collages réalisés il y a plusieurs années, entre 1981 et 2002 (c'est donc pas tout à fait en 2018...). J'en présente un ci-dessous.

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Rêve d'éveil, 24 x 32 cm, 1999 (2).jpg

Bruno Montpied, Rêve d'éveil, 24 x 32 cm, collage sur papier Canson, 1999. Exposé à St-Ouen.

 

N°3 : Je participe également au Salon ArtCité qui se tiendra dans trois lieux de Fontenay-sous-Bois, la Maison du Citoyen (où j'exposerai cinq petits formats sur papier), l'Hôtel de Ville et la Halle Roublot. Il s'agit là d'un rassemblement d'artistes plasticiens contemporains, rien à voir avec une exposition présentant une ligne précise. C'est du 20 septembre au 20 octobre.

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Maison du Citoyen, du lundi au vendredi de 9h à 21 h, samedi de 9h30 à 16h30, 16 rue du RP Lucien-Aubry, Fontenay-sous-Bois.

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Sarabande sous la pluie, 17x24 cm, 2016, carton (2).jpg

Bruno Montpied, Sara bande sous la pluie, 17x24 cm, 2016, technique mixte sur carton fort. Exposé à ArtCité.

 

N°4 : Par ailleurs, j'exposerai douze photos consacrées à des créateurs d'environnements populaires spontanés aux Tours de Merle en Corrèze (c'est même, pour être encore plus pointu, "au cœur de la Xaintrie corrézienne"...), pour accompagner la projection du film documentaire Bricoleurs de paradis que j'ai co-écrit avec son réalisateur Remy Ricordeau en 2011, projection qui me permettra d'en débattre avec le public qui voudra bien venir à cette projection. L'exposition des photos se tiendra le week-end du 27-28 octobre prochain, et la projection aura lieu le dimanche 28. Cette animation s'inscrira dans le cadre d'une exposition des statues de l'autodidacte Antoine Paucard prêtées par le musée Antoine Paucard de Saint-Salvadour (20 octobre au 4 novembre). L'idée de ces animations provient de Laurent Gervereau et de Mme Nathalie Duriez.

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Bruno Montpied, photo originale tirée en 40 x 60 cm, consacrée à l'environnement créé par Wladyslaw Gaça à Audun-le-Tiche, ph. 2013. Exposée aux Tours de Merle.

 

N°5 : Un peu plus tard cet automne, j'exposerai également de 4 à 6 œuvres sur papier à la Galerie Rizomi à Parme, dans le cadre d'une expo collective organisée par le critique d'art et collectionneur Dino Menozzi. Cela se tiendra du 24 novembre jusqu'au 15 décembre. L'idée de la manifestation est de présenter des auteurs qui gravitent dans la perspective de la Création franche. Devraient être ainsi représentés Gérard Sendrey (fondateur de l'appellation Création franche), Adam Nidzgorski, Claudine Goux, Pierre Albasser, Franck Cavadore et donc, mézigue, Bruno Montpied. Un catalogue est prévu de paraître à cette occasion.

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Bruno Montpied, Gestation dans la matrice rouge, 32 x 24 cm, technique mixte sur papier, 2018. Sélectionné par moi pour l'expo de Dino Menozzi.

 

06/08/2018

T. Venkanna, un étonnant figuratif érotomane indien

     J'avais été intrigué, il n'y a pas si longtemps, par les aquarelles ou les encres, souvent sur papier et même sur papier de riz, d'un jeune artiste indien présenté à Paris parmi d'autres artistes contemporains dans la galerie d'Hervé Perdriolle, rue Gay-Lussac.

 

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T. Venkanna, sans titre, aquarelle ou encre sur papier, 10x14 cm, 2018, ph. et coll. Bruno Montpied ; qu'est-ce que cette bête qui sodomise cette femme bleue manchote qui pour sa part embouche la trompe de la dite bête par l'autre côté, une étrange forme sombre poilue, piquetée de points blancs les masquant tous deux, forme sur l'identité de laquelle le spectateur se perd en conjectures...?

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T. Venkanna, 10x15cm, 2018. Toujours cette curieuse manière de cacher une partie des scènes...

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T. Venkanna, 15x10cm, 2018 ; voici qui peut faire penser à Topor...

 

 

   Leur inspiration louche du côté d'une espèce d'érotisme souvent scabreux, représenté avec raffinement et une certaine candeur. Les scènes sexuelles exhibent ainsi parfois des rapports zoophiliques, avec des bêtes  pas toujours très répertoriées en zoologie. On songe vaguement à Roland Topor, et parfois aussi au Douanier Rousseau. Hervé Perdriolle va jusqu'à citer en référence Jérôme Bosch.

 

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T. Venkanna, sans titre, encre sur papier de riz marouflé sur toile, 76x55cm, 2018 ; où l'on voit que l'artiste peut aussi s'exprimer sur des formats plus grands.

 

    Ce dernier s'apprête à monter une exposition de 50 œuvres de notre Venkanna à partir du 27 août dans sa galerie¹ située en appartement. A ne pas manquer pour les curieux.

 

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L'artiste photographié en 2015, à côté d'une affiche – peut-être d'un film? – en tout cas d'un graphisme au sujet voisin de son propre univers graphique ; on notera le tee-shirt à l'enseigne des pirates...

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¹ (Galerie Hervé Perdriolle, rue Gay-Lussac Paris 75005, visite sur rendez-vous, contact +33 (0)687 35 39 17).

28/07/2018

L'ange des inspirés (quelques-uns de ses faits et gestes)

         Mon ange ne se substitue jamais à mon esprit, jamais il ne lui viendrait à l'idée de s'insinuer en moi pour téléguider mon regard (comme me le suggérait récemment un ami dans un échange épistolaire). Tout ceci n'appartient vraiment qu'à moi...

           Non, ce qu'accomplit mon ange, de mon point de vue, c'est du côté de l'organisation, et des agencements de situation, ce qu’il est convenu d’appeler vulgairement le hasard, les coïncidences.

          A Amiens, par exemple, où je m’étais rendu pour sa grande Réderie du printemps 2018, il avait réussi à rendre complets tous les hôtels de la ville, si bien qu'avec le camarade broc avec qui j'étais venu pour chiner, en arrivant en fin de soirée la veille (sans avoir réservé, bien entendu, fidèles à notre goût de l’improvisation), on n'avait trouvé qu'une seule chambre, chère, qui était accessible si on divisait son prix en deux, et donc, nous avait incliné à partager l’unique plumard, ce qui m'avait empêché de bien dormir.

           Le lendemain, de bon matin, devinant que je serais vite épuisé, à force de traîner mes 115 kgs à travers l'immense Réderie, sans avoir bien dormi auparavant, je m’étais décidé à opérer un tri dans ma quête et à ne regarder que les peintures et autres œuvres en deux dimensions, ce qui gagnerait du temps.... Me dépêchant avant que la baisse d’énergie ne me rende la chine insupportable, je me mis à cavaler dans les rues, sans tout détailler, comme font les autres amateurs. Cette stratégie, bien sûr, mon ange l'avait prévue. Et il a le pouvoir d'aimanter mes pas dans certaines directions…

           C’est ainsi que je finis par tomber sur une peinture, étalée parmi d’autres, dont je reconnus immédiatement le style : un Bois-Vives ! Que j’achetai une misère au biffin qui ignorait ce qu’il avait ramassé dans ce qu’il est convenu d’appeler, je crois, une adresse, un débarras de logement à vider. Je rêvais depuis longtemps de pouvoir acquérir une œuvre de ce créateur mi-naïf, mi-brut, et mon ange le savait pertinemment, mais je n’avais jamais les moyens quand se présentait d’aventure une pièce à vendre…

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Anselme Bois-Vives, peinture sans titre, sans date, 49x66 cm (peut-être des loups?), ph. et coll. Bruno Montpied.

 

          Il a encore frappé ces derniers jours. Je reviens de Vendée où j'ai pu visiter, et photographier,  une maison peinte des murs aux plafonds sur deux niveaux par un reclus, que l'on me décrit comme schizophrène (formidable travail d’un créateur improvisé ayant décidé de plonger dans la peinture en transformant sa maison en un aquarium où l’eau serait remplacée par l’image, et le gros poisson, par le peintre). J’étais tombé par hasard, quelques semaines plus tôt (tu parles, l'ange avait bien entendu organisé la conjonction des personnes…), sur un couple de gens, apparentés à ce créateur, qui cherchait à la Halle St-Pierre à intéresser quelqu'un à cette maison. J'étais là, pile au moment où ils sont arrivés, et où ils ont montré des photos des décors sur leur mobile à Pascal Hecker, le libraire de la Halle, qui m’introduisit auprès de ses clients, lui aussi étant conseillé par mon ange bien entendu…

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Eric Le Blanche, un détail de l'intérieur de sa maison quasiment entièrement peinte ; le "Adamo" ici représenté est Adam en fait, Eve (écrit "Eva") étant peinte sur la gauche, dans l'escalier dont on voit le commencement ; © ph. Bruno Montpied, 12 juillet 2018.

 

         Mais, le plus étonnant, c'est que le village vendéen où se trouve la maison photographiée, comme je m’en suis avisé avec surprise il y a deux jours, en y allant enfin, est l'ancien siège du château du seigneur de Lusignan, héros de la légende de Mélusine, la femme-serpent ailée, associée au mythe de la sirène, qui s’enfuit lorsque son mari découvre son secret (elle était femme la plupart du temps et lorsqu’elle prenait son bain redevenait femme-serpent, mais personne, y compris son époux ne devait la voir à ce moment, sous peine de la voir disparaître)...

sirènes,fresque en mosaïques de coquillages,coquillages,mainson brutes peintes en intérieur,art brut,ange des inspirés,anselme bois-vives,réderie d'amiens,chineurs,coïncidences         Une sirène est représentée sur la girouette qui couronne le sommet de la tour Mélusine, seul vestige du château des Lusignan dans ce village. Je la découvris dès que j’arrivai dans le village. Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois sur mon blog, je suis particulièrement fasciné par les sirènes, surtout celles qui se montrent dans leur version aquatique et piscicole, plus nordique. En Méditerranée, elles étaient davantage envisagées sous une apparence ailée,  comme on sait (comme ces sirènes qui tentent de charmer Ulysse, dans l’Odyssée).

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Une sirène peinte par F. Bouron, rue Guynemer, Les Sables d'Olonne, ph. B.M., juillet 2018.

 

       Plus étonnant encore, le matin même, aux Sables d'Olonne, alors que je remontais de mon hôtel situé en bord de mer, en direction du musée de l'Abbaye Ste-Croix où j’avais rendez-vous avec ceux qui m’accompagneraient au village de la maison peinte, j'étais déjà tombé sur une sirène, plus moderne mais charmante (elle portait une robe-fourreau se terminant en queue de poisson), peinte sur la façade d’une petite maison, dans un encadrement en relief figurant un gobelet ou une tasse. Par ailleurs, le musée de l'Abbaye Ste-Croix est connu pour abriter des vestiges des créations d'Hippolyte Massé, l'auteur de la Maison de la Sirène à La Chaume dans les années 1950-60 (voir mon Gazouillis des Eléphants). Et, la veille, j’avais également photographié parmi d’autres fresques en coquillages de Dan Arnaud, dans le quartier sablais de l’Ile Penotte, une autre sirène, écho lointain, à notre époque contemporaine, des décors en coquillages du précurseur Hippolyte Massé.

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La sirène de la maison d'Hippolyte Massé dans le quartier de La Chaume, détail d'une photographie de Gilles Ehrmann (extraite des Inspirés et leurs demeures, de 1962).

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Dan Arnaud, sirène en mosaïque de coquillages, rue d'Assas, quartier de l'Ile Penotte, Les Sables d'Olonne ; on mesure, par comparaison avec la sirène de Massé, ce qui différencie un art véritablement plus brut d'un art, certes maîtrisé, mais plus... esthétique ; ph. B.M., juillet 2018.

 

       Comme on voit, mon ange est fort bien documenté sur mes goûts et il m'aime, et continue de m'aimanter, lâchant même à l’occasion, le long de ma route, une de ses plumes...

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Sur les premiers degrés de la rue du Chevalier de La Barre, Paris, ph. B.M., juillet 2018.

22/07/2018

Dans les hautes herbes, deux bons amis...

[Kierdle ptêt], ss titre, 33x39cm, 1965 (2),.jpg

Signée "Kierdle" (?), cette peinture sur un morceau de toile marouflé sur un panneau d'Isorel de 33 sur 39 cm, marquée au dos du mot allemand "Unverkauflich" (Invendable...) est datée de 1965 ; la signature est très difficile à lire... ; ph. et coll. Bruno Montpied.

 

     Que dire devant cette peinture plutôt énigmatique? Une petite fille aux cheveux rouges bouclés  (à moins que ses boucles ne soient que trois antennes d'extra-terrestre?) paraît plongée, au terme d'une balade qui vient de se figer parmi les hautes herbes fleuries d'un champ en jachère, sous le ciel bleu, dans une méditation qui lui compose un teint plutôt verdâtre...

     Et que dire de son compagnon, hyper-étrange? Drôle d'animal de compagnie, tenant le milieu entre le homard redressé, et le fétiche africain au crâne curieusement pourvu de quatre fils rouges, à moins qu'une fois encore ce ne soit, là aussi, quatre antennes, adaptées au homard-masque-africain. Si, elle, a les yeux fermés, lui, se tient les yeux bien ouverts, mais noirs, tels des trous au bout desquels on ne trouvera jamais la moindre lumière...

     L'artiste qui a réalisé cette image insolite, devant laquelle on se perd en conjectures, a dû se persuader – peut-être pas tout de suite –  que jamais il ne trouverait de public pour s'y intéresser. En 1965, cela a dû en rendre plus d'un perplexe... Mais aujourd'hui? Est-ce que le regard a tant changé que cela? Peut-on s'intéresser à un tel double portrait? On est au delà de l'insolite. Comme face à un petit cauchemar solidifié, une camaraderie impossible et pourtant établie, contre tous les usages et toutes les habitudes.

 

07/07/2018

Le mariage du paysage et de l'imagination, un exemple

      Pour compléter ma réponse à "Etienne" parue en commentaire à la suite de la note précédente consacrée à un tableau de Soutine, je me suis souvenu que j'avais rassemblé dans mes archives photos toutes les images que j'ai pu trouver, illustrant le thème des "paysages". Voici deux œuvres, une de 2013, et une plus ancienne, de 2003, qui me paraissent correspondre avec ce que j'envisage quand je parle de mariage de la perception du monde extérieur avec expression détachée de ce même monde.

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Bruno Montpied, La Montagne de la Tête, technique mixte sur papier, 29,7x21 cm, 2013.

Tableau 8F, Le pont des fées,  2003 (2).jpg

B.M., Le Pont des Fées, 8 Figure, technique mixte sur carton toilé, 2003.

 

     Ces deux œuvres me plaisent tellement que je ne les ai jamais mises en vente et que je les garde par devers moi, comme des talismans...

 

19/06/2018

Orphée et les animaux, une peinture d'un artiste inconnu, Serge Karine

     En vente sur eBay récemment, le tableau sans titre que je reproduis ci-dessous m'a attiré l'œil tout de suite. Il fait partie de ces œuvres dont l'auteur n'a guère laissé de traces, semble-t-il. En bas à droite  on lit une signature, "Serge Karine", suivie d'une date, 47 (?)... Cela ne nous mène pas loin. Internet ne renseigne pas sur cet artiste (pour une fois!).

 

Serge Karine

Serge Karine, sans titre (Orphée charmant les animaux), huile sur toile, 33x46 cm, 1947 (?), ph. et coll. Bruno Montpied.

 

    La marchande qui me l'a vendu une poignée d'euros m'a précisé qu'il s'agissait d'un thème mythologique antique fameux : Orphée charmant les animaux. C'est l'épisode du mythe après que le poète à la lyre a définitivement perdu son aimée Eurydice au retour des Enfers (s'étant retourné vers elle malgré les injonctions d'Hadès avant qu'ils soient parvenus au jour). Désespéré, il fuit et chante sa douleur au fond d'une forêt, attirant à lui par le charme de sa musique tous les animaux aux alentours. A détailler les bêtes présentes dans le tableau, on se dit que cette forêt était habitée par une sacrée arche de Noé, autre thème, cette fois biblique, que la même marchande avait cru dans un premier temps être le sujet du tableau. Ours à l'air éploré, boa, rapace, singe (se tenant la tête comme accablé par la souffrance d'Orphée), girafes, fauve, rhinocéros, bêtes cornues, un loup peut-être, et plusieurs éléphants accourent en effet, captivés par la mélopée. En lisière d'un éperon rocheux, à l'arrière-plan, on aperçoit les silhouettes d'autres animaux rendus minuscules par la distance, donnant, ainsi qu'un horizon semé d'arbres, en dessous des rochers, la sensation de la profondeur et de la perspective aux spectateurs.

 

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François Boucher, Orphée charmant les animaux, XVIIIe siècle, musée Bargoin, Clermont-Ferrand ; on notera l'éléphant regardant de face le spectateur, comme louchant quelque peu...

 

      Orphée lui-même, dans le tableau de Karine, a un teint violacé, quand toute la composition elle-même baigne dans une lumière hésitant entre le rougeâtre et le bleuâtre. Ses lèvres sont peintes, comme maquillées par du rouge à lèvres. Il joue de sa lyre à l'aide de gros doigts, aussi épais que des saucisses.

 

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Jean Hazéra, Orphée charmant les animaux, 46x55cm, huile sur toile, 1999 ; cette toile découverte sur internet, alors que je recherchais une iconographie adaptée à la présente note, m'a révélé un peintre contemporain, vivant dans le Tarn-et-Garonne, dont je trouve l'œuvre variée attachante et très souvent séduisante (voir son site web).

 

      Ce genre d'œuvres, quelque peu orphelines, que l'on hésite à qualifier de naïves, que l'on ne peut ranger dans aucune catégorie autre que les peintures inclassables et étranges, m'intéresse de plus en plus depuis quelques années. Il me semble que je ne suis pas seul à m'y intéresser du reste, lorsque je constate que l'on en rencontre de plus en plus sur les foires et marchés à la brocante par les temps qui courent.

09/05/2018

Info-Miettes (30)

Cartographies imaginaires avec Serge Paillard et des élèves angevins 

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      Exposition de cartographies imaginaires de Serge Paillard, mais aussi de Sophie Bouchet, auxquels, si j'ai bien compris, ont été adjoints des travaux exécutés sur le même thème par des élèves et des enseignants d'écoles situées en Anjou, dans les villages portant les doux noms de Pouancé Ombrée-d'Anjou et de Noyant-la-Gravoyère... Vernissage le 26 mai, expo du 27 mai au 15 juillet 2018, présentée à Nyoiseau dans le Maine-et-Loire, dans les locaux d'une association appelée Centrale 7...

 

La revue Jardins n°7 : une renaissance...

       "Après une pause de deux ans, la revue Jardins reprends sa route. Pour continuer à la publier, une maison d’édition a été créée, "Les pommes sauvages", qui a vocation à éditer d’autres publications sur le jardin et le paysage. L’esprit de la revue n’a pas changé : il s’agit, comme dans les six premiers numéros, d’explorer le jardin et le paysage dans leurs dimensions poétique, philosophique et existentielle. Dans chaque numéro, artistes, jardiniers, philosophes, historiens… sont invités à approfondir un thème.

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      Chaque voix qui interroge le jardin, comme l’annonçait le n°1 en 2010, y a sa place, chaque regard aimant qui, sans stériliser son objet, sans prétendre le cerner, fait apparaître son mystère, son genius lociPour les fidèles, le format de la revue n’a pas changé non plus, si ce n’est que nous avons décidé d’illustrer les articles avec des photographies. Le numéro qui vient de paraître est consacré au « chemin » : allées, sentiers, berceaux, escaliers, parcours labyrinthiques ou linéaires, ombragés ou ensoleillés, éléments toujours centraux dans la composition du jardin et dans la trame d’un paysage, porteurs de récits toujours inédits car sans cesse renouvelés.

    Vous pouvez découvrir le sommaire et des extraits des articles sur le site https://lespommessauvages.fr

Prix du numéro : 16 euros (+ 2 euros de participation aux frais de port. Abonnement à 3 numéros (3 ans) : 40 euros (+5 euros de participation aux frais de port). La revue peut se commander sur le site internet ou par chèque, accompagné de votre nom et de votre adresse : Editions les pommes sauvages, Les Gachaux 77510 Verdelot, France. "

(Rédaction de cette note : la revue Jardins de Marco Martella).

N-B : Le thème de ce numéro, "le chemin", est également au sommaire d'une autre revue, tout aussi littéraro-esthétique, la revue Mirabilia, dans son dernier numéro paru, le n°12,  de Vincent Gille et Anne Guglielmetti.

 

Joël Gayraud dédicace sa Paupière auriculaire à la Halle St-Pierre

      Joël Gayraud, qui a aussi collaboré à la revue que je citais précédemment, Mirabilia (dans son numéro 11 spécial "Italie"), a publié récemment un recueil d'aphorismes, de thèses et autres pensées, sous le titre La paupière auriculaire, aux éditions José Corti. Il vient à la Halle St-Pierre le samedi 12 mai, soit dans trois jours donc, à 12h30 (apparemment dans l'auditorium), pour le dédicacer aux amateurs. Je rappelle que j'avais consacré une note à son recueil de nouvelles Passage public, publié naguère aux éditions L'Oie de Cravan.

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 Stéphanie Sautenet à la Galerie Dettinger-Mayer

      Retour de cette artiste qui louche du côté du chamanisme, bref, d'une attitude visionnaire, dans la galerie d'Alain Dettinger où elle avait déjà exposé (en 2009). Son œuvre, très touffue, se reconnaît tout de suite à sa signature graphique très personnelle, et ses coloris atténués, donnant l'impression d'une brume dans laquelle baigneraient en permanence ses nombreux personnages, grouillant. Je réclame plus de contraste chaque fois que j'en vois, mais j'ai peut-être tort, car ce serait au fond récuser l'originalité de ces dessins saturés d'apparitions comme évanescentes, plongées dans une sorte de laiteuse lumière d'où émergent des tons verts et orangés singuliers.

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Exposition Stéphanie Sautenet, 4 place Gailleton, Lyon 2e ardt, du 19 mai au 9 juin 2018. Vernissage 18 mai, 18h30. Ouv. du mardi au samedi 15h-19h30. Tél : 04 72 41 07 80.

 

Jean Smilowski toujours exposé fidèlement par l'association La Poterne (et autres) à Lille

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Ci-dessus, la fresque peinte par Jean Smilowski transférée depuis son ancien "ranch" jusqu'à l'entrée de la mairie du Vieux-Lille ; ph. Bruno Montpied, septembre 2017.

 

Invasion de grenouilles à la Médiathèque La Grande Nouvelle à la Ferté-Macé

cartographies imaginaires,serge paillard,art enfantin,revue jardins n°7,éditions les pommes sauvages,mirabilia,chemins,art visionnaire,stéphanie sautenet,galerie dettinger-mayer,jean smilowski,cinéma et arts populaires      Marc Décimo, spécialiste du "fou littéraire" Jean-Pierre Brisset, originaire de La Ferté-Macé , monte une exposition de cartes postales qu'il a réunies sur le thème de la "grenouille minérale", en hommage sans doute à Brisset qui avait élaboré de savantes théories linguistiques (à base de jeux de mots) pour prouver que l'homme descendait de la grenouille. Il expose sa collection de cartes postales à la médiathèque de la ville du 26 mai au 16 juin prochains.

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(Médiathèque La Grande Nouvelle Le Grand Turc, 8 rue Saint-Denis 61600 La Ferté-Macé)

 

01/05/2018

Ceija Stojka, le coup de poing de la mémoire

      La Maison Rouge à Paris va bientôt fermer, on le sait bien, hélas. Ce sera un haut lieu de la culture alternative, avec des propositions très souvent illuminantes, qui disparaîtra sans que rien d'équivalent ne naisse pour la remplacer, du moins  à l'instant où j'écris ces lignes (ce sera un grand trou dans le paysage culturel parisien). Et les dernières expositions qu'elle organise, comme celle consacrée à la créatrice et témoin rom autrichienne, "Ceija Stojka" (1933-2013), "une artiste rom dans le siècle", ou celle présentant la collection de Mme Déborah Neff, consacrée à des poupées noires américaines, "Black dolls", expo tout  à fait étourdissante, excellemment muséographiée, posant plein de questions sur la place des Afro-américains aux USA sous le regard des Blancs, ou bien encore l'exposition finale à venir en juin, "L'Envol", sur le thème des artistes qui ont rêvé d'envol (du 16 juin au 28 octobre 2018), organisée conjointement par Aline Vidal, Barbara Safarova, Antoine de Galbert et Bruno Decharme, toutes ces manifestations sont comme un feu d'artifice où le bouquet final ne pourrait cesser. Hélas (bis repetita)...

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Vue parcellaire de l'exposition "Black Dolls, collection Déborah Neff" à la Maison Rouge, ph. Bruno Montpied.

 

     L'expo Ceija Stojka, qui comme celle consacrée aux "Black dolls", se terminera bientôt, le 20 mai prochain, je l'ai vue dès le deuxième jour d'exposition, et quel coup de poing ce fut... On y revit la tragédie de la persécution et de l'extermination des Roms (100 000 morts en Autriche et en Allemagne ; on estime à 90% du total de leur population la disparition des Roms et Sintis en Autriche) par les Nazis à travers les yeux d'une enfant de 12 ans, qui peignit, et écrivit cela, à l'âge adulte (55 ans) en 1988, 45 ans après les faits, tout en ayant gardé sa fraîcheur d'enfant : sa déportation avec sa mère et des membres de sa famille dans les camps d'Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen, d'où elle réchappa par miracle et grâce à des sacrifices terribles. Elle raconte comment elle et sa famille s'y prirent pour survivre (en mangeant des feuilles d'arbre par exemple, ou des lacets de cuir, du tissu... ou en se réchauffant sous des cadavres) dans quelques livres que l'on trouve en traduction française, comme Je rêve que je vis, libérée de Bergen-Belsen, ou Nous vivons cachés, récits d'une Romni à travers le siècle, tous deux aux éditions Isabelle Sauvage.

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Ceija Stojka, Ravensbrück 1944, tableau de 1994, 70x99,5cm, coll. privée, Montreuil.

 

     Ceija Stojka a voulu parler, premier témoin parmi les siens, qui eurent longtemps le secret en héritage vis-à-vis des assassins nazis (les raisons en paraissent multiples – mais c'est aussi qu'il y eut peu de rescapés des massacres et des camps, rien qu'en Autriche à peine 1200 à 1500 individus, d'après Gerhard Baumgartner dans le catalogue de l'exposition – et que les Roms se méfiaient des non Roms, vu le racisme ambiant, toujours prêt à reprendre flamme). Le souvenir la hantait, et déborda d'elle certainement. Il lui fallut se mettre à peindre, et à raconter (dans ce dernier cas grâce à Karin Berger qui cherchait des témoignages), dans les deux cas avec des moyens qu'elle s'inventa au fur et à mesure, dans un même mouvement les persécutions et les morts mais aussi la vie d'autrefois ou d'après dans la beauté de la campagne d'été (jamais d'hiver...). Un torrent d'images torturées, colorées, âpres, se déversa durant vingt ans. Elle n'eut aucun doute semble-t-il quant à la forme, aucun complexe vis-à-vis de la qualité esthétique de son témoignage, et c'est ce qui fait aussi une grande part de la force de cette œuvre au message violent, à l'expression immédiatement branchée sur le vécu atroce. Dans le film qui est diffusé sur le site de la Maison Rouge, Antoine de Galbert souligne que lorsqu'elle raconte, Ceija Stojka a toujours douze ans. Dans ses peintures aussi. Les angles de vue sont adaptés à la taille d'un enfant de cet âge. Et la facture des tableaux, si rude et fruste, est plus efficace et plus évocateur qu'une description réaliste, elle touche davantage en transmettant directement par ses lignes et ses couleurs bouleversées, et bouleversantes, le tourment de la vision et du souvenir de la peintre, à la fois psychologiquement enfantine et immergée dans l'enfance de l'art¹...

     Cette exposition est si forte, qu'elle entraîne presque le spectateur à revivre le traumatisme de Ceija Stojka, et à travers elle, l'horreur de ce que durent subir tant de ses semblables. C'est pourquoi on a du mal à en parler après, parce que l'on touche un peu du bout de l'âme les raisons du silence des rescapés, l'immense silence de mort et d'horreur qui saisit celui ou celle qui voit tout à coup ce qu'un homme peut infliger comme supplice à un autre homme, au nom de mythes, de mensonges, d'idéologie, de lubies funestes.

      Ce qui a contribué Ceija Stojka à parler s'explique derrière un de ses tableaux par cette inscription laconique qui murmure, comme dans un souffle, qu'il lui semble toujours qu'Auschwitz n'est pas complètement mort et qu'il dort seulement... Et donc que jamais il ne faudra baisser la garde.

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Ceija Stojka

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¹ L'enfance est peut-être le trait d'union des deux expositions, davantage que le racisme. Cette enfance qui porte en elle l'espoir d'abolition de la haine raciste. Car le racisme, tant qu'il ne lui a pas été inculqué par les adultes, n'existe pas chez l'enfant.

30/03/2018

La Fabuloserie parisienne voit double: expositions Sylvia Katuszewski et Simone Le Carré-Galimard

     La Fabuloserie se dédouble ces temps-ci, ou met les bouchées doubles, comme l'on voudra... Travaillant toujours avec les artistes qui l'aiment, qui fréquentaient parfois son ancienne galerie historique précédente (l'Atelier Jacob pour ne pas le nommer), ou des artistes disparus dont elle possède des œuvres qu'elle veut bien céder (la Fabuloserie en Bourgogne a besoin de faire face aux lourdes charges financières qui lui incombent, surtout depuis la disparition de Caroline après son mari Alain Bourbonnais), la voici qui présente dans deux endroits distincts à Paris Sylvia Katuszewski et Simone Le Carré-Galimard.

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Portrait de Simone Le Carré-Galimard, ph. archives Fabuloserie, reproduite par A. Gentil en carte postale d'annonce de son exposition.

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Verso de la carte d'annonce de l'expo.

 

     Cette dernière, qui exposa à l'Atelier Jacob en 1976, est à voir rive droite, dans une curieuse boutique (57 bis, boulevard de Rochechouart, 9e ardt, à côté de l'ancien emplacement du cirque Médrano, M° Pigalle), présentée sur un mur peint en noir, à côté de diverses fripes (qui sont la marchandise usuelle de l'endroit), et hébergée par un jeune passionné d'art brut et apparentés, Antoine Gentil (que l'on a déjà remarqué comme commissaire d'exposition au MAHHSA et comme guide conférencier au sujet de Daniel Cordier à la dernière OAF), du genre individu haut en couleur, et plutôt inclassable (puisque fripier et commissaire d'exposition), à l'image des créateurs et artistes qu'il aime présenter ou collectionner... L'expo ne dure que jusqu'au 7 avril, il faudra donc vous dépêcher. Les œuvres présentées, une grosse quinzaine environ, sont de tout premier ordre. Il vaut mieux prendre rendez-vous, si vous venez de loin notamment, car l'animateur de la boutique peut parfois s'absenter.

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Les œuvres de SLG à la friperie du 57 bis boulevard de Rochechouart, ph. Bruno Montpied.

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Sylvia Katuszewski, œuvre en céramique, ph. Fabuloserie.

 

     Rive gauche, dans les locaux de la Fabuloserie parisienne, rue Jacob, dont j'ai déjà eu maintes fois l'occasion de parler, Sophie Bourbonnais et Marek Mlodecki, ce dernier toujours aussi ingénieux en matière de scénographie et d'accrochage, ont donc choisi d'attirer l'attention sur une artiste céramiste et dessinatrice, Sylvia Katuszewski, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, puisque dans son œuvre, je suis principalement partisan de ses travaux graphiques, crayon et pastel, à la thématique semble-t-il volontairement limitée (les femmes, les mères et les filles).

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Sylvia Katuszewski, dessin aux crayons (mine de plomb?), au titre non relevé par moi à l'expo de la Fabuloserie, ph.B.M.

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Sylvia Katuszewski, dessin au pastel sur papier, titre non relevé, ph.B.M.

 

    Ce qui est curieux, chez cet artiste, c'est le chemin vers la naïveté et l'innocence qu'elle a choisi, face à un mari, lui aussi dessinateur (et un fortiche, qui plus est!), Marcel Katuchevsky, qui se dirige plutôt vers des compositions complexes, fouillées, presque cérébrales dans certains cas. Je dois avouer que je suis plus sensible à cette quête d'ingénuité – "la pierre angulaire de l'ingénuité", disait, il me semble, André Breton – qu'à la pente vers la complexité, même si je sais reconnaître, et admirer, la virtuosité qui l'accompagne.

L'exposition de Sylvia Katuszewski, "Terre, pastel, dessin", dure du  24 mars au 5 mai 2018. La Fabuloserie Paris, 52 rue Jacob Paris 6e ardt, 01 42 60 84 23, du mercredi au samedi 14h-19h.

26/02/2018

Le LaM se donne trois jours pour lancer une nouvelle cartographie numérique des environnements spontanés...

     Les 15, 16 et 17 mars prochains, au LaM de Villeneuve-d'Ascq (à côté de Lille), c'est l'ouverture de... la chasse? Non, de la cartographie numérisée (et multimédia? Et interactive?) des environnements spontanés que le LaM compte commencer de mettre en place durant ce printemps, en débutant par les Hauts de France. J'ai personnellement du mal à cerner les limites que compte mettre le LaM au corpus qu'il projette de cartographier. Y intégrera-t-on les environnements d'artistes marginaux ou plus professionnels, à côté des environnements créés par des "hommes du commun", non professionnels de l'art ?  J'en ai bien l'impression, mais attendons d'en savoir plus... Rien n'a été véritablement précisé jusqu'à présent dans ce domaine. 

Voici le programme :

Journées des 15-16 et 17 mars 2018 (1).JPG

"Nombre de places limité", "réservation conseillée", c'est destiné aux happy few tout de même... ; on reconnaît sur cette première page du programme, en haut, des photos de Francis David, et l'on notera que les dates de ses prises de vue ne sont pas indiquées (première critique!), or cela a son importance quand on sait à quel point ces créations de plein air sont évolutives et éphémères.

Journées des 15-16 et 17 mars 2018 (p.2).JPG

      Ces trois jours se décomposent en ateliers où l'on discutera entre passionnés du sujet de différentes thématiques, des archives, de la notion de ce que le LaM appelle les "habitants-paysagistes" (reprenant l'appellation - trop générale à mon goût - de l'architecte-paysagiste Bernard Lassus), de l'histoire de sa communication, des problèmes de conservation (ou non), de son aspect international, de l'aspect technique, sociologique de ces créateurs dont l'activité est classable entre travail et loisir... Une demi-journée, le 16 mars, proposera une première sélection de films sur la thématique, mise au point par l'association Hors-Champ (de Nice). Il se murmure que l'on pourrait y voir le film que j'ai co-écrit avec son réalisateur Remy Ricordeau en 2011, Bricoleurs de paradis. Le samedi matin sera consacré à des signatures d'ouvrages récemment parus sur la question, comme les rééditions augmentées des Bâtisseurs de l'imaginaire de Claude et Clovis Prévost et des Jardins de l'art brut de Marc Décimo. Je dédicacerai pour ma part mon récent inventaire des environnements populaires spontanés, premier du genre, Le Gazouillis des éléphants, durant cette même matinée du samedi.Le Gazouillis 3 couv à plat (2).jpg Et l'après-midi verra la projection d'autres films, certains canoniques comme les Demeures imaginaires d'Irène Jakab, Kurt Behrens et Gaston Ferdière (documentaire de 1977 où l'on aperçoit en particulier, si je me souviens bien la maison extraordinaire, véritable toile d'araignée en bois, de Karl Junker à Lemgo en Allemagne), d'autres plus classiques, comme Le Palais Idéal d'Ado Kyrou de 1958 (qui lui fut inspiré par la séquence sur le même Facteur Cheval dans Violons d'Ingres de Jacques Brunius, film de 1939).

     

20/12/2017

La Fabuloserie Paris en pleine forme: expos Marie-Rose Lortet et Michaël Golz, deux événements pour finir l'année en beauté

     On entend dire ici et là qu'il n'y aurait qu'une galerie d'art brut à Paris. Mais on dit tellement de bêtises. On oublie notamment de prendre en compte la Fabuloserie qui a ré-ouvert une antenne parisienne rue Jacob dans le VIe arrondissement en plein Saint-Germain-des-Prés, certes récemment en ce qui concerne cette réouverture, mais en renouant avec un passé nommé "Atelier Jacob" (1972-1982). Ce fut d'ailleurs cet Atelier Jacob qui représenta dans la capitale  la première galerie d'art brut, ou "hors-les-normes" comme préféra vite dire son animateur Alain Bourbonnais.  Je me suis déjà fait l'écho de certaines des précédentes expositions de cette nouvelle "Fabuloserie Paris".

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     Sophie Bourbonnais et Marek Mlodecki qui l'animent, sont fort dynamiques ces temps-ci, en dépit des efforts qu'ils doivent consentir pour tenir la baraque, comme on dit. Ils ont monté une très bonne exposition des broderies fort inspirées de Marie-Rose Lortet, une ancienne de l'art singulier ou hors-les-normes, excellent exemple de ce que peut avoir de mieux à fournir l'art dit singulier, si galvaudé dans tant de festivals de province, où le moindre barbouilleur amateur de têtes à Toto, né de la dernière pluie, s'improvise facilement artiste à la Chaissac (sans bien sûr avoir rien compris à ce dernier). L'expo Lortet court jusqu'au 30 décembre, il faut donc se presser. On y retrouvera des "masques" de fil, parfois multiples au sein de compositions élaborées (ce qui me touche personnellement plus particulièrement), mais aussi quelques "architectures" de fil blanc comme celles qu'on avait pu admirer dans une exposition passée  à la Halle St-Pierre il ya quelque temps ("Sous le vent de l'art brut 2", 2014).

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Marie-Rose Lortet, Les ptites têtes en l'air, ph. Bruno Montpied, 2017.

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Marie-Rose Lortet, achitectures de fil présentées à l'étage de la Fabuloserie Paris, ph. B.M., 2017.

 

       Mais les Fabulosiens de la rue Jacob ne se sont pas contentés d'une seule expo. Eblouis, à juste titre, par la récente découverte de Michaël Golz, créateur allemand d'un pays imaginaire, l'Athosland, décliné en dizaines de fragments de cartographie s'emboîtant les uns aux autres dans un puzzle sauvage qu'ils ont décidé d'exposer dans une scénographie proliférante, comme contaminante, ils ont obtenu de la galerie voisine, de l'autre côté de la rue, qui fut autrefois le siège de l'Atelier Jacob d'Alain Bourbonnais (berceau de l'entreprise fabulosienne, je le répète), la galerie Eric Mouchet, qu'elle les laisse l'envahir avec le plan proliférant étonnant  du "pays d'Athos" créé par Michaël Golz (expo prévue pour durer jusqu'au 11 janvier 2018).

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"Athosland", la carte du pays imaginaire, comme un tsunami cartographique! Ph. B.M., 2017 ; "Une fois ses différentes parties assemblées, elle atteint une surface d'environ 14 x 17 mètres"... (texte de présentation sur le carton d'invitation à l'exposition de la collection de l'Art Brut à Lausanne du 9 juin au 1er octobre 2017).

 

      L'œuvre de ce dernier, outre le prodige mémoriel qu'elle représente (Golz semble se faire une représentation mentale complète du plan dont il assemble les parties sans erreur, les continuant sans problème de jointure autre que des manques en matière d'outils : pastel, feutres, crayons...), vaste plaine parcourue de nœuds d'autoroutes et de voies de chemins de fer, et couverte d'une mosaïque de terres agricoles et de ville tentaculaire, le tout traversé d'un gigantesque fleuve, vaut avant tout par le récit qu'il en fait et dont on a recueilli seulement quelques fragments, là encore, dans des témoignages écrits (voir le catalogue de l'exposition du kunstmuséum de Thurgovie – Kartause-Ittingen à Warth, Suisse – transférée ensuite à la Collection lausannoise de l'Art Brut), voire dans l'interview qu'en a fait Philipe Lespinasse dans son documentaire, Athosland (33 mn.) présent sur le DVD "Paul Amar, Michaël Golz, Josef Hofer, Anna Zemankova" (Lokomotiv Films/Collection de l'Art Brut Lausanne), film qui constitue une première porte d'entrée dans l'univers fantastique de Golz fabuloserie paris,galerie d'art brut,marie-rose lortet,michaël golz,sophie bourbonnais,marek mlodecki,philippe lespinasse.

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Athosland, la même carte que ci-dessus, présentée différemment lors de l'exposition au musée de Thurgovie.

 

      Le petit catalogue édité par le musée de Thurgovie, sous la direction de Markus Landert et Christiane Jeckelmann donne des indications précieuses sur le travail que poursuit Michaël Golz depuis son enfance, en compagnie ici et là de son frère Wulf (les auteurs du catalogue avancent la date de 1977 pour le départ définitivement intense de la création). Son pays de fantaisie emprunte au monde réel tout en étant parfaitement investi des désirs imaginatifs de son auteur. C'est un pays de liberté totale où le merveilleux est monnaie courante. Tout le monde y porte les cheveux longs.  On peut y prendre des congés à volonté, les robots accomplissant le travail à la place des humains (cela rappelle certains rêves situationnistes). On peut payer provisoirement  avec des brins d'herbe, des boutons ou des feuilles d'arbre quand on manque de monnaie (des marks alternatifs). On peut même ressusciter  temporairement ses proches décédés, dès qu'on en a envie, en appuyant sur des boutons dans les cimetières (Golz ajoute: "Quand vous en aurez assez, rapportez les morts au cimetière. Les Broutsch viendront les chercher pour les remettre en terre et les plongeront dans un profond sommeil, jusqu'au prochain réveil.")... Ce pays n'est pas que merveilleux, le mal y rôde aussi, sous la forme de sortes de démons, les "Teufels-Ô-Ifiche" (= "diables-Ô-Ifichen", l'auteur forgeant souvent des néologismes), que soutiennent des "indigènes malveillants" et des "Glätschviecher" (="Bêtes-glassiaires"), à la gueule gelée. Golz paraît fasciné par moments par la cruauté, en décrivant des bains de sang bouillonnant, des enfants arrachés à leurs mères à la naissance directement depuis l'utérus pour être engoncés de force dans d'étranges combinaisons de caoutchouc dont ils ne sortiront plus jamais.... Une pollution, causée par des fumées noires et puantes crachées par des usines, menace régulièrement l'atmosphère d'Athosland. Certains lieux portent l'empreinte de personnes qui ont compté dans l'histoire de l'auteur, inclinant le spectateur à penser qu'il se trouve, devant cette topographie en perpétuelle évolution (Golz collant parfois des versions nouvelles des fragments les uns par dessus les autres), en réalité devant une image gigantesque de la mémoire de son créateur, fondue avec la carte d'un territoire et d'un monde utopiques.

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Couverture du catalogue de l'exposition Michaël Golz au musée de Thurgovie et à la collection de l'Art Brut de Lausanne.

 

      Ce pays imaginaire, concrétisé par des images et des mots à parts égales donc, progresse sans cesse. Elle n'est pas sans me rappeler la création monumentale et multiple d'Henry Darger aux USA qui lui aussi se plongea tout entier dans la peinture d'un univers alternatif imaginaire, théâtre d'une guerre entre adultes et enfants, qu'il représenta sous forme de livre immense, Dans les royaumes de l'irréel. On peut également penser à Wolfli et à son univers infini où il régnait en super-empereur.

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Les classeurs de Michaël Golz à la Fabuloserie Paris, ph. B.M., décembre 2017.

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Michaël Golz, trois œuvres exposées à la galerie de la Fabuloserie, ph. B.M., déc.2017.

 

     Il apparaît d'ores et déjà difficile de mesurer toute l'étendue de cette invention topographique, l'auteur l'imaginant aussi vaste et proliférant, perpétuellement métamorphosé, que le monde réel. A part sa carte, il produit aussi des dessins isolés, en noir et blanc et en couleur, des classeurs remplis de dessins et d'inscriptions (voir ci-dessus) qui apparaissent comme les pendants narratifs de la carte, donnant beaucoup de précisions, notamment sur les personnages, les "bêtes-glassiaires" et les "diables" par exemple. L'ensemble est très proche de la forme d'une bande dessinée, et comporte de nombreuses onomatopées. Il semble que trois "héros" y figurent en permanence, peut-être des avatars de Golz lui-même avec son frère Wulf et sa sœur Dorothée. Certains de ces classeurs sont déjà dispersés du fait de ventes, mais Golz, qui veut les retravailler sans cesse garde des photos de ses pages sur son ordinateur. Si Golz en avait créé huit au moment de l'exposition au musée de Thurgovie, il planifiait d'en réaliser vingt au total... De plus, comme nous l'apprend le catalogue du musée de Thurgovie (épuisé, mais dont j'ai obtenu, grâce à la gentillesse de Sophie Bourbonnais et de Marek Mlodecki, la version française fort précieuse pour établir cette note), Michaël Golz a rédigé un tapuscrit en 2012, encore inédit à ce jour, qui permet de se faire une idée plus précise d'Athosland par un récit se présentant sous la forme d'un glossaire.

     La Fabuloserie Paris a réussi un coup de maître en parvenant à faire venir cette création incroyable en plein Paris, c'est là sans doute sa manière de nous faire un splendide cadeau de Noël.

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     On signalera également que la galerie parisienne de la Fabuloserie propose aux visiteurs un comptoir avec différents ouvrages en rapport avec l'art brut ou l'art hors-les-normes (comme quelques titres de la collection La Petite Brute), dont bien sûr divers livres liés à l'actualité de la Fabuloserie (comme la correspondance Bourbonnais-Dubuffet parue chez Albin Michel très récemment). Le Gazouillis des éléphants y est également présent.

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02/10/2017

Expositions en pagaille tous azimuts

      L'automne est là, les feuilles roussissent, avant de se faire bientôt ramasser à la pelle, les marrons commencent à jaillir de leurs bogues, je ne vous apprends rien, et, comme d'habitude, l'actualité des expositions connaît l'emballement habituel des rentrées. Cela me donne des scrupules : par lesquelles commencer? C'est du boulot, et je renâcle à me faire le complaisant écho de ces manifestations qui toutes ne me font pas sauter en l'air, surtout quand elles participent d'un certain ron-ron au point de vue du choix des exposants (j'en ai un peu marre de voir parler des mêmes artistes ou créateurs : Robillard et ses sempiternels fusils pour investisseur  en poncifs de l'art brut, Joël Lorand ou Ody Saban, les arbres qui cachent la forêt de l'art singulier). Alors, j'ai envie aujourd'hui de mettre plusieurs expos dans une même note, en vrac, sans trop de commentaires, et dieu, comme on dit (je n'irai pas jusqu'à lui mettre une majuscule), reconnaîtra les siens.

     Toutes celles que j'indique ci-après, cependant, après un tri rigoureux, me paraissent dignes d'intérêt, et sont donc une sélection automnale non exhaustive de ce qui a trait à l'art singulier, brut, outsider, spontané, surréaliste spontané, etc.

      Exposition Outsider Art III, "Art brut haïtien contemporain" : Charles Djerry, Jean-Baptiste Getho, Frantz Jacques dit Guyodo, Alexis Peterson, Fanfan Romain, Pierre-Paul Lesly. Du 5 octobre au 4 novembre 2017. Galerie Claire Corcia et Polysémie.

Outsiders haïtiens à la galerie Corcia, Guyodo.jpg

Guyodo à la galerie Corcia ; à noter qu'on a découvert cet artiste autodidacte (dont les graphismes, intéressants, ressemblent tout de même pas mal à d'autres œuvres déjà vues ailleurs dans le domaine de l'art brut, vous savez, tous ces dessins griffonnés au stylo Bic...) à l'expo du Grand Palais, "Haïti, deux siècles de création contemporaine" (19 novembre 2014-15 février 2015), où il était présenté avant tout comme un sculpteur, un récupérateur de matériaux variés, unifiant ses assemblages sous des couches de pulvérisation d'aluminium (technique qui fait beaucoup penser à celle des Staelens en France qui unifient également leurs assemblages de même manière, quoique en rouge, ou minium). A priori donc, ne relevant pas strictement, pour des raisons sociologiques de l'art brut annoncé sur l'intitulé de l'expo. A noter qu'on parle rarement d'art brut haïtien, plutôt d'art naïf. Ou d'art vaudou. Ces délimitations terminologiques sont bien délicates...

 

     Claude et Clovis Prévost exhibent leur "exposition multimédia (photographies, films et œuvres d'artistes depuis 1963), avec la contribution des Rocamberlus de Georges Maillard, en son jardin de pierres d'Osny dans le Val d'Oise" à la Villa Daumier à Valmondois. Ouvert le week-end du 9 septembre au 15 octobre 2017. C'est bien sûr à l'occasion de la réédition de leur livre Les Bâtisseurs de l'imaginaire, aux Belles Lettres. Sur leur carton d'invitation, une photo non légendée (voir ci-dessous) montre un monsieur barbu d'allure distinguée posant devant une sorte de portail germinatif qui paraît indiquer une inspiration naturelle, quoique mâtinée d'une certaine culture, donc relevant à mes yeux du corpus des environnements singuliers (genre Robert Tatin). Ce doit être, par élimination de ce que nous connaissons déjà des trouvailles de Claude et Clovis Prévost, le dénommé Georges Maillard avec ses "Rocamberlus". Mais on aimerait que les Prévost le confirment.

Georges Maillard peut-être, ph Clovis Prévost.jpg

Photo Clovis Prévost.

 

      La Galerie Les Yeux Fertiles pour sa part s'apprête à établir des "Connexions" entre art brut, surréalisme et art singulier. A ses visiteurs de rendre à César... ce qui appartient à chacune des étiquettes en question. Deux cas parmi les exposants que je situe mal, les dénommés "L. Smith" (créateur populaire afro-américain?) et "D.Valdés-Lilla" Au chapitre du surréalisme, on rangera seulement Masson et les Cadavres exquis, Mirabelle Dors (qui inventa une éphémère "tendance surréaliste populaire") et en prenant quelques libertés, Louis Pons. Du côté de l'art singulier, je placerai personnellement, Bettencourt, Rispal, Sefolosha et Chomo (souvent abusivement rangé dans l'art brut). A noter cinq contemporains dans cette liste, Pons, Sefolosha et Rispal, voire Charles Boussion, un authentique créateur d'art brut d'aujourd'hui, avec Lubos Plny aussi. Pourquoi avancer, dès lors, M. Morand, que la galerie ne se tourne pas vers l'art contemporain? Vous avez le contemporain sélectif? (Pourquoi pas, d'ailleurs?).

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A la nouvelle galerie de la Fabuloserie à Paris, l'expo d'automne est consacrée à Genowefa Magiera, seule cette fois.guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier On se souviendra en effet qu'elle fut une première fois présentée dans l'expo d'art brut polonais précédente, à la galerie parisienne et plus récemment à la Fabuloserie dans l'Yonne. C'est une trouvaille de Sophie Bourbonnais en compagnie de Marek Mlodecki, suite à des explorations en Pologne. Expo du 8 septembre au 21 octobre. Voir le lien. J'aime beaucoup ce genre de peinture d'une fraîcheur et d'une ingénuité absolues.

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Geneviève Magiera en vrac...

 

      Et la Maison sous les Paupières, à Rauzan, dans l'Entre-deux-mers, que devient-elle, me direz-vous (enfin, ceux qui suivent...)? Après une longue éclipse due à des petits problèmes de dérapage sur verglas cet hiver, son animatrice, Anne Billon a repris l'activité. Elle expose Bernard Briantais, le singulier Nantais dont personnellement j'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog. C'est du 7 au 29 octobre. Le vernissage ce sera samedi prochain le 7, à 18h (ouverture de la galerie dès 14h). Adresse de la Maison sous les paupières... voyez l'affichette ci-dessous :

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      Sans transition, signalons aussi l'exposition plurielle de visionnaires et créateurs dissidents que concocte chaque mois de septembre, depuis des années, le Musée de la Création Franche à Bègles. Si la plupart des créateurs ou artistes présentés me sont inconnus, et je ne peux donc rien en dire de particulier, à part signaler leur présence, on notera tout de même qu'en fait partie Solange Knopf que j'ai plusieurs fois défendue ici même et aussi dans les colonnes de la revue du musée : je fais allusion à l'entretien que j'avais réalisée avec elle dans Création Franche n°41, en décembre 2014 (« Quelques questions à Solange Knopf au-delà des ténèbres »). "Visions et créations dissidentes", musée de la Création franche, du 30 septembre au 3 décembre 2017. A noter qu'à l'issue du vernissage qui a eu lieu le 30 septembre dernier, le nouveau maire de Bègles, Clément Rossignol Puech, a remis symboliquement les clés du musée au Président de Bordeaux Métropole, en l'occurrence Alain Juppé. Je crois qu'on espère au musée que ce transfert de propriété des locaux (et non pas de l'entité administrative et artistique qui reste l'apanage de la ville de Bègles) ouvrira la porte à des travaux d'extension dont la collection a bien besoin, étant donné son étendue croissante.

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Dessin de  Solange Knopf présenté sur le site de la galerie d'Ys en Belgique où elle a une exposition parallèle à celle de Bègles (du 8 au 29 octobre).

 

     

      Ailleurs, c'est la folie qui requièrent les efforts de deux organisateurs d'exposition et pas des moindres, d'une part le MAHHSA (Musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte-Anne, anciennement Musée Singer-Polignac ; on annonce pour bientôt son déménagement dans de nouveaux locaux, la Chapelle de l'hôpital...  – désertée pour cause de mort de Dieu?), pour deux expos dont une déjà en cours, "Elle était une fois, Acte I" (du 15 septembre au 26 novembre 2017) et "Acte II" (Du 1er décembre 2017 au 28 février 2018) – c'est "l'Acte I "qui est commencé – et d'autre part,  la Maison de Victor Hugo place des Vosges qui va bientôt présenter une formidable exposition, montée avec l'appui de diverse collections et fondations, et intitulée "La folie en tête, aux racines de l'art brut". Cette dernière, comme son sous-titre l'indique, se veut comme une mise en perspective de quatre collections psychiatriques du XIXe siècle (celle écossaise du Dr. Browne – une des plus anciennes, puisque fondée en 1838 –, celle d'Auguste Marie – qui fut un des premiers en France à créer un Musée de la folie, à Villejuif il me semble –, et celles de Walter Morgenthaler et de Hans Prinzhorn). Ces collections existaient  donc bien avant que la collection d'art brut de Jean Dubuffet ne se monte elle-même (à partir de 1945), parfois en s'incorporant justement certaines anciennes collections de psychiatres (comme celle du professeur Ladame, par exemple). L'exposition se tiendra du 16 novembre 2017 au 18 mars 2018 (vous avez le temps donc). La commissaire d'exposition, en dehors du directeur de la Maison de Victor Hugo, Gérard Audinet,  en est Barbara Safarova, présidente de l'association ABCD. On note la présence, au sommaire du catalogue, de contributions de Savine Faupin et de Thomas Röske entre autres. Mais je m'étonne de ne pas retrouver de contributions de Vincent Gille qui travaillait encore il n'y a pas si longtemps à la Maison de Victor Hugo et avait contribué à plusieurs reprises à tisser de fructueuses collaborations du musée avec la collection d'ABCD.

 du vernissage, le Maire de Bègles, Clémen

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Exposants au MAHHSA dans le cadre d'"Elle était une fois Acte I".

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Visuel proposé par la Maison de Victor Hugo pour l'expo "La folie en tête".

 

09/09/2017

Une fiction sur le Facteur Cheval bientôt au cinéma : la mode "Séraphine"

     Le Séraphine de Martin Provost a été un succès et a contribué à faire connaître Séraphine Louis, la peintre visionnaire naïvo-brute de Senlis. Oui? Je commanderai bien un sondage pour savoir combien de spectateurs après le film seront allés se plonger dans les quelques livres existant sur la peintre (signalons au passage une référence récente, fort sérieuse, enrichie de témoignages de première main, le Séraphine Louis,  d'Hans Körner et Manja Wilkens, paru chez Reimer/Benteli en 2009). Le film permettait en tout cas de découvrir de nombreux tableaux de Séraphine, magnifiquement photographiés, mais souffrait du choix de l'actrice, Yolande Moreau, au physique marqué par la gourmandise et l'épicurisme, qui ne correspondait en rien, selon moi, à l'austère physique de la véritable Séraphine de Senlis, confite dans la frustration et le refoulement, ce qui la conduisit vers les exubérantes turgescences de ces bouquets de fleurs hésitant entre l'enfer et le paradis...

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Séraphine Louis, les seules photos que l'on ait d'elle, prises il me semble par Anne-Marie Uhde (sœur de Wilhelm Uhde ; à signaler: le LaM préparerait une expo sur ce critique d'art-collectionneur pour bientôt).

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Yolande Moreau, photographe non identifié.

     Les producteurs de cinéma ont dû se dire, tiens? Séraphine, ça a marché, pourquoi ne pas continuer? Si on allait chercher aut'chose du côté des Bruts... Et c'est tombé sur le Facteur Cheval. Le réalisateur qui a été sollicité est Nils Tavernier, le fils de Bertrand, qui a avoué ne pas connaître un mot sur le fameux Facteur il y a un an. Je ne reprocherai rien à ce sujet. Après tout, tout le monde peut faire un bon film ou un bon livre sur un thème qu'il a découvert depuis peu. Non, ce qui m'amuse dans cette histoire de tournage, c'est le casting, là encore. Si je n'ai rien contre Jacques Gamblin, que je trouve tout à fait adapté au personnage de Ferdinand Cheval, j'ai plus de réticences vis-à-vis de l'actrice destinée à jouer sa femme : Laetitia Casta... Et pourtant, j'apprécie cette actrice, belle et intelligente. Mais, le physique, là aussi, ne correspond guère. Et mieux que de longues palabres, autant confronter la femme du rôle et le modèle original en photo. C'est comme si, comme me le suggérait un camarade récemment, on proposait Paméla Anderson pour jouer la femme de Picassiette (au nom de cette théorie que peu importe la ressemblance physique, un acteur peut tout jouer...)!

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La Famille Cheval, la femme de Ferdinand qui avait l'air brave mais pas très sexy.. (Tandis que la fille, Alice. n'avait pas l'air de rigoler tous les jours...)

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Et Laetitia Casta en mannequin qui va certainement apporter un autre souffle à la vie de Ferdinand...

 

 

28/08/2017

La Vallée de Yelang en Chine Populaire, un château de rêve

Vallée Yelang-photo SHEN Jiaxin .jpg

La "Vallée du Yelang", un château de fantaisie pour concrétiser le mystère, créé par Song Peilun ; photo Shen Jiaxin

 

Vidéo trouvable sur internet montrant le château de la vallée du Yelang (ouest de Shanghai) et faisant parler son auteur, Song Peilun.

 

       Grand renfort de trompettes dans le cadre de la Biennale Hors-les-Normes à Lyon (du 28 septembre au 8 octobre prochains), on y a décidé de monter une expo de photographies consacrées à un environnement chinois, un "château" de fantaisie, bâti par un certain Song Peilun, qui me fait personnellement beaucoup penser, comme ça, de loin, au parc de Chandigarh conçu par l'artiste autodidacte indien Nek Chand. Il y a en effet là une tentative de créer un ensemble architectural se référant à des traditions mythologiques dans un style quelque peu onirico-hallucinatoire, avec de nombreuses tours en forme de têtes, l'ensemble prenant à la longue l'aspect d'un parc de loisirs. Ce n'est apparemment pas le travail du seul Song Peilun. Sans qu'on nous explique, dans la vidéo ci-desssus, comment le maître d'œuvre s'y est pris pour diriger son petit monde, il est évident qu'il a réussi à enrôler dans sa construction les villageois de son patelin, situé à l'ouest de Shanghaï, et cerné depuis peu par une université dont l'architecture jure avec son château.Situation de la vallée de Yelang.JPG

       D'après ses confidences dans le même film, il semble que Song Peilun s'inspire de fêtes et de masques de la région d'où il est originaire, le Guizhou (région nettement plus à l'ouest, au centre de la Chine). Autre détail que l'on entend à un moment je crois, le créateur, qui marque par ailleurs son attachement aux équilibres naturels, confie avoir été fasciné par les châteaux de cette région dans son enfance... Ah bon ?, me suis-je dit, et à quoi donc devaient ressembler ces châteaux de Chine? Nul doute que quelque spécialiste de l'ancien Empire du Milieu rôdant dans les parages de ce blog ne va tarder à nous mettre au parfum... 

L'annonce de l'exposition dans le programme général de la 7e Biennale Hors-les-Normes de Lyon (29 septembre-8 octobre 2017, "et un peu avant, et un peu après"... Comme i' disent...) donnait au départ le Palais Idéal du Facteur Cheval comme lieu d'exposition. Mais un contretemps oblige les organisateurs à changer d'endroit pour montrer les photos du site : ce sera à l'Université catholique de Lyon, 10 place des Archives 69002 Lyon (vernissage le 4 octobre à 20h ; expo tous les jours de 9h30 à 17h30).

 

 

***

 

     Des commentateurs (voir ci-après) sont venus comme de juste nous apporter d'autres informations, notamment RR, sinophile averti apparemment, qui nous a donné un lien vers le site de Guizhou China International Travel Service qui présente différents types d'architectures traditionnelles, pas vraiment des "châteaux", ni des "forteresses", mais qui peuvent en effet être les types d'architectures que Song Peilun veut rappeler à ses concitoyens, et qui prouvent par ailleurs, qu'en Chine, il serait fort désolant que les autorités n'interviennent pas pour protéger ce genre de monuments. Exemple ci-dessous:

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Architectures traditionnelles du Guizhou, photo Guizhou CITS.

 

25/08/2017

Cyril Constantin, un artiste total très méconnu...

Couv Cyril Constantin artiste singulier.jpg

Un ouvrage d'art récemment paru (2016) sur un artiste savoyard oublié.

 

     Le mot "singulier" est parfois un peu accommodé à toutes les sauces. Cyril Constantin, géant barbu qui n'aima guère quitter les bords du Lac du Bourget, fut un artiste que, je parie, peu de gens connaissent, un artiste certes autodidacte, mais assez difficilement rattachable au corpus des artistes dits singuliers (dont le père tutélaire est peut-être Gaston Chaissac). C'est un prototype d'artiste ayant fait carrière avant tout dans sa région. Né en 1904 à Chambéry, il passa la plus grande partie de son existence à Aix-les-Bains, avec une parenthèse à Tresserve, près du Lac, où il se bâtit sa propre maison qui se voulait un Temple de l'Art et un "Empire de Cyrilie" avec une monnaie propre. Il décède à Aix en 1995 à 91 ans.

     Certes, il n'a pas de formation en écoles des beaux-arts. C'est un autodidacte qui a des intuitions géniales. Au départ, il se crée une affaire de confection et chapellerie, il est sportif, et passionné de mécanique, suffisamment pour pouvoir construire un petit avion en kit qu'il appelle le "Pou du ciel". En 1937, il dépose un premier brevet d'invention. Ce goût de l'invention est sans doute ce qui le caractérise en premier, même si la plus grande partie de son existence se passe à la lumière de l'art. Lors de son mariage, il se déclare d'ailleurs avant tout "inventeur". La peinture lui est venue, écrit Geneviève Frieh-Giraud, sur "un coup de tête", en 1943. Il peint une grande toile, reproduite curieusement partiellement dans le livre, alors que cela paraît son œuvre-clé, en 1944, "Satan conduit le bal".

constantin dvt satan conduit le bal.jpg

Le peintre âgé devant sa toile "Satan conduit le bal", peinte dans sa jeunesse, photo extraite du livre Cyril Constantin artiste singulier ; il y a du Ensor dans ce tableau-là, qui fut offert par la suite à la ville d'Aix-les-Bains.

 

     Il va, semble-t-il, rencontrer un certain succès  dans les milieux parisiens, il expose en galerie, l'Etat lui achète deux tableaux "pour les Collections nationales". Il fréquente Frédéric Delanglade, le peintre surréaliste qui était aussi ami du Dr. Ferdière. Mais il ne paraît pas s'entendre avec ce milieu de galeristes parisiens, il s'embrouille lors d'un accrochage à la galerie de Katia Granoff. L'homme a du caractère, peut-être trop ? Il va surtout se contenter dans ces années d'après-guerre de créer un mouvement d'artistes dans sa région natale. C'est un bon vivant, il a tout du rapin friand d'agapes et de beuveries, les canulars ne sont pas pour l'effrayer. Il projette à un moment d'aménager le Lac du Bourget de façon révolutionnaire.

idées pour le lac du bourget.jpg

Cyril Constantin projetait d'araser une montagne, la Dent du Chat, pour en faire une pyramide ; les roches enlevées serviraient de fondations pour des îles artificielles : l'Ile au trésor, l'île déserte, l'île aux rats, L'île Liputienne, le belvédère des dieux, etc. ; plan extrait du livre de Geneviève Frieh-Giraud.

 

    Sa peinture a quelque chose d'à la fois naïve et expressionniste. Hélas, si l'on se base sur ce que met en avant le livre de Geneviève Frieh-Giraud, les sujets qu'affectionnent le peintre manquent passablement d'imagination, se complaisant fréquemment dans l'iconographie chrétienne ou les autoportraits qui trahissent chez Constantin une admiration sans borne pour son reflet. C'est peut-être cette faiblesse d'inspiration dans les sujets qui ont rejeté ce peintre dans l'ombre. Il faudrait une exposition rétrospective bien choisie qui nous présenterait ses œuvres les plus originales pour se faire une idée plus juste. Car, c'est un des mérites du livre, on voit, de ci de là, tout de même, surnager quelques pépites, des tableaux, mais aussi des résultats d'expérimentations de tous ordres, la vocation initiale d'inventeur ayant fini par reprendre le dessus au cœur de l'art. Constantin grave, tripatouille la matière, invente un nouvel alliage, le cyrillium, qu'il trouve le moyen  de fondre avec le verre en compagnie d'un maître-verrier de ses amis.  Il mène toutes sortes d'expériences, il a un côté alchimiste. Puis il paraît abandonner à un moment, dans les années 1960, la peinture pour se consacrer à ce qu'il appelle la "cyrillovision", projection lumineuse de couleurs et de formes aléatoirement mélangées, en mouvement. L'époque où il se lance là-dedans est celle de l'art cinétique, d'autres sont aussi intéressés que lui par la création avec la lumière (Asger Jorn, le peintre danois, par exemple fixe sur des toiles les trajectoires de faisceaux lumineux qu'il a tracées dans l'air).

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     Cyril Constantin a quelque chose de l'Italien Giuseppe Pinot-Gallizio, autre créateur autodidacte (à la base, il était pharmacien) peu connu en France, alors que ce fut un créateur génial, situationniste (au début du mouvement), promoteur d'une "caverne de l'anti-matière" aux parois couvertes de peinture, et initiateur de la peinture explosive, puis de la peinture industrielle produite par une machine crachant aléatoirement de la peinture sur des dizaines de mètres de rouleaux de toile blanche, le but étant la destruction du marché de l'art... Constantin participait ainsi - le sut-il? - des expérimentations de son époque, mais encore une fois, le sujet souvent religieux de ses peintures l'éloigne de toute velléité de rapprochement rigoureux avec les autres artistes d'avant-garde que j'ai cités, parfaitement athées, eux, et ennemis de toute adhésion à une quelconque religiosité.

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Cyril Cosntantin, exemple des résultats obtenus par le procédé de projection de la "Cyrillovision", photo extraite (comme celles ci-dessus) du livre de Geneviève Frieh-Giraud.

 

     Cependant, il peut être curieux de chercher à mieux connaître la vie et l'œuvre de ce personnage "singulier" que je ne fais ici qu'effleurer et que restitue au plus près l'ouvrage de Geneviève Frieh-Giraud, car l'homme était à n'en pas douter un phénomène hors du commun, quoique fils de son époque.

 

Pour se procurer le livre, on ira voir à la librairie de la Halle Saint-Pierre (à partir de septembre, car en août ils sont fermés), et sinon, on peut le commander directement à l'Association pour la sauvegarde du patrimoine de Tresserve, Mairie, 40 chemin de Belledonne, 73100 Tresserve.

17/07/2017

Parution du livre de Benoît Jaïn, "Pierre Jaïn, un hérétique chez les Bruts"

     Comme on va me rétorquer que, puisque j'en ai écrit la préface, et que j'ai été à de nombreuse reprises l'instigateur de redécouvertes du sculpteur d'art brut douarneniste Pierre Jaïn (entre autres, sur ce blog), il n'est pas étonnant que je défende l'édition du livre de Benoît Jaïn récemment paru sur son grand-oncle (et l'on ne s'embarrassera pas alors pour me reprocher mon copinage...), je répondrai que c'est parce que j'ai toujours été profondément intrigué par l'œuvre et la personnalité de Pierre Jaïn que je défends toutes les entreprises  qui visent à faire connaître ce créateur hors-normes. Donc, pas de souci, nulle complaisance ici.

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     Il est logique que je vous conseille de vous procurer Pierre Jaïn, un hérétique chez les "Bruts", aux éditions YIL, surtout si l'on aime la problématique de l'art brut, de ses liens avec l'art populaire rural d'autrefois, et accessoirement l'imaginaire traditionnel breton. Cela vient tout juste de sortir, et ce ne sera peut-être pas très facile de se le procurer partout  (pour le moment, la librairie de la Halle Saint-Pierre en possède quelques exemplaires, et sans doute le trouve-t-on en différents points de la Bretagne, mais sa diffusion paraît d'ores et déjà restreinte, du genre bouche à oreille, ou d'un mail à l'autre ; le mieux étant, pour ceux qui seraient loin de Paris et de la Bretagne - il y en a... -, de le commander à ce lien : http://yil-edition.com/produit/pierre-jain-un-heretique-c...). J'en profite au passage pour signaler l'exposition qui se tient en ce moment dans son village natal, à Kerlaz (Finistère), non loin de Douarnenez (voir le carton ci-dessous). Que les gens passant par là-bas durant la semaine qui vient ne manquent pas l'événement, cela se termine  le dimanche 23 juillet. On doit sûrement y trouver le livre de Benoît Jaïn.

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     Pierre Jaïn, ce "colosse boîteux", comme le surnomme Benoît dans son livre, m'est apparu très tôt, avant même que je ne découvre le cas du sculpteur creusois François Michaud – lui-même au carrefour entre l'art populaire rustique et l'art brut (mais plus tôt que Jaïn ; si ce dernier a commencé grosso modo après guerre la sculpture, sur pierre, puis sur bois, et enfin sur os après la mort de sa mère en 1964, et trois ans avant sa propre mort,  on sait que François Michaud a œuvré dans la deuxième moitié du XIXe siècle) –, comme un cas que les défenseurs sourcilleux de l'art brut orthodoxe ne voulaient envisager que sous un seul aspect, le plus conforme à leur vision de l'art brut. La même chose s'est reproduite ailleurs avec le dessinateur bourguignon Maugri que l'animatrice principale de l'Aracine, Madeleine Lommel, refusait d'envisager dans toutes ses dimensions, de dessinateur naïf, dessinateur visionnaire, et dessinateur automatique (et donc "brut"), ne privilégiant que la dernière veine. Selon mes vues, il me paraît fort partial et injuste de découper en tranches l'œuvre d'un homme. L'information se doit d'être la  plus complète à son sujet, quitte à donner ses préférences dans un second temps.

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Pierre Jaïn, La femme et le dragon, bloc de bois sculpté représentant le diable avec une femme (sorcière?), coll. particulière, ph. Bruno Montpied, 2013.

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Pierre Jaïn, personnage sculpté dans la pierre, placé dans un tube de métal, ancien élément de la "batterie" du sculpteur (merci à Benoît qui m'a donné cette précision), jardin de Kérioré-Isella, Kerlaz, ph. B.M., 1991.

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Pierre Jaïn, os d'omoplate taillée et colorée, coll. de l'Art Brut, Lausanne, ph. Arnaud Conne.

 

     Benoît Jaïn ne l'entend pas de cette oreille et il nous donne avec cet ouvrage un portrait des plus complets, dans l'état actuel des informations disponibles, de son grand-oncle, à l'inspiration éclectique, visant selon lui à un projet universaliste qui fut parfaitement incompris de ses contemporains (et ajoutons-le, toujours aussi méconnu des contemporains actuels). Son livre dévoile un grand nombre d'œuvres de Pierre, le plus souvent détourées, mariées ainsi plus intimement à son texte, où, seul bémol que j'apporterai quant à la maquette typographique, l'on peut s'agacer de l'usage répété du gras dans les caractères soulignant inutilement les membres de phrases sur lesquelles l'auteur veut attirer l'attention du lecteur par une espèce de tic didactique.  On oublie cependant vite ce défaut bénin, à mesure que l'on suit Benoît, nous déroulant progressivement comme dans une balade séduisante  le labyrinthe de cette œuvre hétéroclite restée  longtemps inédite, expérimentale souvent, mais aussi déployant des sortes de transposition d'après diverses sources iconographiques que le sculpteur kerlazien recueillait pieusement dans sa maison.

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Œuvre sculptée de Pierre Jaïn, démarquée des photographies illustrant le livre de Denise Paulme et Jacques Brosse, Parures africaines (éd. Hachette.), ph. B.M., 2013.

 

     En effet, nombreuses paraissent être les œuvres qui s'inspirent de modèles dénichés dans les livres dont le sculpteur aimait à s'entourer. Benoît publie dans son livre une petite partie de sa bibliothèque telle qu'elle a pu être malaisément reconstituée, à la fois pour montrer sans détour la manière de procéder de son aïeul et à la fois pour démontrer que l'autodidacte ne dédaignait pas de se construire ses propres références, s'intéressant aux peuples africains, à la cryptozoologie (science des animaux à l'existence controversée), à l'astronomie, aux mysticismes divers (il avait des relations avec les Témoins de Jéhovah), car il était très pieux, à l'histoire, à la préhistoire, et à la musique. Pour cette dernière, il pratiquait, chantait en s'accompagnant sur une batterie bricolée dont Benoît nous détaille dans le livre les différents éléments, ce qui intéressera les amateurs de musique brute qui croisent de temps à autre sur ce blog.

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     C'est aussi l'occasion pour Benoît Jaïn d'insister sur l'environnement de sculptures et installations diverses que son grand-oncle avait fini par constituer autour de la ferme familiale, où, aujourd'hui encore, subsistent quelques-unes des ses pierres sculptées (à ce titre, le jardin figurera dans mon prochain livre, Le Gazouillis des éléphants, à paraître en novembre). S'il y avait organisé sa "batterie" loufoque le long d'une clôture, il avait disposé aussi une hutte contenant une femme nue sculptée, des sortes de galettes de ciment incrustées de divers accessoires, un totem dont il ne reste aujourd'hui que la tête (voir ci-dessous)...

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Benoît Jaïn présentant la tête, vestige de l'ancien totem du jardin (pour voir l'aspect du totem complet dans le jardin, se référer à mon livre à paraître en nov.17), ph.B.M., 2013.

 

      Le livre propose aussi, heureuse initiative, un lexique des principales catégories artistiques auxquelles on pourrait rattacher l'œuvre de Pierre Jaïn, avec leurs définitions et les caractéristiques que l'œuvre possède en rapport avec ces catégories.

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Une page, la 91, de Pierre Jaïn un hérétique chez les "Bruts", avec un Yéti, un Néandertalien, un dinosaure... 

 

      En conclusion, cet ouvrage est aussi une éclatante réponse de la famille du "colosse boiteux" aux rumeurs propagées au départ par le Dr.Maunoury, puis par Michel Thévoz et Michel Ragon, ayant exagéré la destruction  par les proches de Pierre Jaïn des œuvres décrétées les plus originales par eux. S'il y a bien eu des pièces rejetées et perdues (certaines sont parfois retrouvées par Benoît en fouillant le sol autour de la ferme, quand il a l'occasion de se faire archéologue de l'art brut), cela ne paraît concerner en définitive qu'une minorité d'œuvres. Et c'est finalement du sein de la famille qu'est sortie la voix la plus habilitée pour défendre la mémoire de Pierre Jaïn, hérétique par rapport à l'art brut, hérétique par rapport à toutes les religions, et ajoutons-le, par rapport à toutes les catégories artistiques.

     Enfin, un dernier point à signaler. Cet ouvrage, commandé par moi au départ à Benoît Jaïn, aurait dû être le cinquième opus de la collection La Petite Brute que je dirigeais aux éditions de l'Insomniaque et qui a cessé de paraître, faute de lecteurs, de presse, de diffusion, etc. Pour mémoire... (D'un certain point de vue, cela fut une bonne chose pour cet ouvrage, car son auteur, Benoît, a pu ainsi réaliser lui-même la maquette de son ouvrage, profitant de sa compétence d'infographiste).

*

On consultera si l'on veut être tenu au courant des actualités autour de Pierre Jaïn le site internet suivant, créé par Benoît: http://pierrejainartbrut.com/

13/07/2017

Petit séjour créatif dans l'Entre deux mers à "la Maison sous les paupières"

     D'un autre coup d'ailes avec mon chauffeur privé, je me suis blotti un mois à l'intérieur de "La Maison sous les paupières", cette galerie-maison installée au cœur du village girondin de Rauzan parmi les vignes, fondée par Anne Billon, ex animatrice du Musée de la Création Franche à Bègles. Histoire d'échapper à la canicule (délicieuse fraîcheur des anciennes demeures) et de prendre tout de même sur le coin de la figure, comme tout un chacun en juin, des seaux d'eau qui parfois jouaient leur petite musique expérimentale dans les dessins que j'y ai produits (en les oubliant dans le jardin). Une série de photos de quelques-uns des dessins créés a été insérée sur le Facebook de "la Maison sous les paupières", genre de plateforme à laquelle je ne m'abonne pas personnellement, mais si ça intéresse quelques lecteurs, c'est par ici qu'il faut cliquer...

 

Le visage dans la rose (2).jpgBruno Montpied, Le visage dans la rose, photo prise dans le jardin de "la Maison sous les paupières", 2017.

 

30/06/2017

L'art partagé à Saint-Trojan (île d'Oléron), codicille

      Je me suis décidé entre les trois manifestations dont je vous causais récemment, j'ai commandé mon pilote-chauffeur, le jet est arrivé sur mon toit, et d'un coup d'aile je me suis propulsé à St-Trojan-les-Bains, où il pleuvait fort ma foi...

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Vue sur l'allée centrale de la troisième édition de l'Art partagé à Saint-Trojan, ph. Bruno Montpied, juin 2017.

 

       Peu importait, le soleil était à l'intérieur de l'entrepôt à festivals avec plein d'œuvres de belle qualité, sélectionnées par l'Association Œil-art, dirigé de main de maître par Jean-Louis Faravel, qui organise en alternance avec ses biennales de Rives en Isère cette autre manifestation, également tous les deux ans sur l'île d'Oléron. Celui-là travaille passionnément, et ne compte pas ses heures pour choisir ce qu'il veut montrer, le présenter de façon soignée, avec encadrements étudiés et accrochés par lui. Pour connaître le nom des artistes ou créateurs exposants, on se reportera à ma note précédente...

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Pierre Albasser n'a pas manqué de faire son apparition sur les cimaises, plus coloré qu'autrefois..., ph. B.M.

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Vue au fond de l'allée centrale, œuvres sous globe de Gilles Manero, et derrière, de droite à gauche sur les paravents blancs, d'Irène Gérard, de Mehrdad Rashidi, et d'Imam Sucahyo ; ph. B.M.

 

        Certes, on pourrait trouver qu'il y a beaucoup (trop) d'œuvres venues des centres d'aide par le travail et autres foyers d'aide sociale. Ce serait oublier qu'Œil-art les sélectionne dans leur majorité avec rigueur et exigence. Cela nous change de tant de lieux où l'on se contente de peu, remplissant la voiture sans grand souci de tri, avec la paresse de n'avoir pas cherché ailleurs qui plus est. Avec ces expos d'"Art partagé", une des grandes raisons de venir les voir, pour les amateurs, collectionneurs, et prospecteurs de tous calibres (les prix n'y sont pas trop élevés, c'est à noter pour les passionnés qui ne se recrutent pas nécessairement et uniquement chez les cossus - peut-être même ne se rencontrant que très rarement de ces côtés-là...), tient au fait qu'on est à peu près sûr d'y faire des trouvailles de tous premiers ordres, certes pas sous des noms connus (ce qui éloigne à coup sûr investisseurs et spéculateurs, et bon débarras, restons entre gens de bonne compagnie...!), mais manifestant une inventivité hors du commun.

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Imam Sucahyo, sans titre (des cavaliers guerroyant semble-t-il, mais sur... des chevaux?... des moutons?), ph. B.M.

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Mehrdad Rashidi, sans titre, crayon à dessin sur papier (environ 50x65 cm) ; ph.B.M.

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Un des dessins de Gilles Manero exposé à St-Trojan, ph. B.M.

 

        Allez donc à St-Trojan toutes affaires cessantes, l'exposition ne durant qu'assez peu de temps (jusqu'au 16 juillet). C'est le moment d'y découvrir, peut-être comme moi (mais je ne vous impose rien...), par exemple... : les œuvres d'un nouveau venu balinais, Imam Sucahyo, des dessins aux stylos bic multicolores étourdissants, côtoyant les dessins au crayon à dessin simple de l'Iranien Mehrdad Rashidi qui n'ont rien à envier à notre Gaston Chaissac, l'ancêtre de l'art singulier français ; les saynètes étagées sous globe de Gilles Manero, qui expose aussi, accrochés au mur, de fort beaux dessins visionnaires et presqu'abstraits, "minéralogistes", où il n'a pas oublié les frottages de son maître Max Ernst ; les puissants dessins de Dimitri Pietquin ; les travaux éclectiques de Marie-Jeanne Faravel ; les touffus dessins aquarellés de couleurs sépia de Jean-Christophe Humbert (le fils de Raymond et Jacqueline Humbert, qui a donc de qui tenir, on s'en convaincra en allant faire un tour au musée de Laduz cet été où Jacqueline monte une nouvelle exposition consacrée aux anciennes œuvres de son mari Raymond) ; les magnifiques dessins fouillés en blanc sur noir de Catherine Garrigues (également exposée à Lyon chez Alain Dettinger en ce moment...) qui font un peu penser à Unica Zürn ; les non moins magnifiques peintures d'une inconnue à mon bataillon, Hélène Blondin, active dans le Sud-Ouest à ce que m'a dit Jean-Louis Faravel, qui peint un peu comme moi en ce moment, des figures peu nombreuses sur un fond laissé en réserve ; les dessins naïfs, mais riches d'un point de vue graphique d'un créateur venu d'Allemagne, Christian Gautier...

 

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Quatre peintures sur papier d'Hélène Blondin (elle excusera, j'espère l'aspect sombre de ma photo...), ph. B.M.

 

     Je ne vous cite là que ceux qui m'ont littéralement tapé dans l'œil, pour le reste, reportez-vous, si vous voulez en savoir plus au site de l'association organisatrice, Œil-art, on y trouve un texte (d'Emmanuel Merle) et une image pour chacun des exposants.

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Marie-Jeanne Faravel, sans titre (il me semble), une histoire de nouage..., ph. B.M.

11/05/2017

Raymond Reynaud joue les Arlésiens...

      A lieu en ce moment (du 24 avril au 20 mai),  à Arles, montée apparemment avec l'aide de l'artiste singulier Gérard Nicollet, qui connut l'artiste vers 1991, une exposition Raymond Reynaud (dans les locaux d'une Eglise des Frères Prêcheurs) qui n'est pas seulement consacrée à ses peintures, aux dimensions parfois imposantes, mais aussi aux œuvres de ceux qu'il guida un temps vers une certaine liberté d'expression (qui, en définitive, débouchait sur un style pictural assez proche du sien, mêlé d'automatisme et de goût pour la décoration), et qu'il rassembla de 1977 à 1990 sous le nom de l'Atelier du Quinconce Vert, atelier qui changea par la suite de nom pour s'appeler quelque chose comme "le mouvement d'art singulier Raymond Reynaud". Ces "élèves" en liberté s'appelaient Jeanne Disdero, Martine Bayle, Renée Fontaine, Arlette Watelet, André Gouin...

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Affiche de l'expo consacrée à Raymond Reynaud et à ses amis artistes, pour le dixième anniversaire de sa disparition, Arles, 2017.

 

      Une troisième partie de l'exposition paraît s'être bâtie aussi de façon à reconstituer la salle que Reynaud (1920-2007) consacrait dans sa maison de Sénas, où il habitait avec Arlette, son épouse, elle-même peintre, plutôt naïve, à une sorte de petit musée des œuvres de divers amis qui passaient le voir. J'en fis partie suite à la visite que je leur rendis pendant quatre jours en 1989, qui me servit pour réaliser un entretien avec lui pour une émission sur Radio-Libertaire, et également pour rédiger un long article sur lui et son atelier du Quinconce Vert, pour le supplément en français d'un des premiers numéros de la revue internationale Raw Vision (son n°4 de 1991 ; cet article n'est, entre parenthèses, jamais cité dans les catalogues consacrés à Reynaud, alors que je pense avoir été un  des tout premiers à écrire sur lui et son mouvement), atelier qui constituait une entreprise didactique qui m'intriguait davantage que sa peinture, je dois l'avouer. Cette dernière, si elle prouvait son incontestable talent de coloriste, ne plaidait pas tellement pour son dessin, que je trouvais un peu flasque, comme on peut s'en rendre compte lorsque l'on voit un de ses dessins réalisés seulement en noir et blanc (Laurent Danchin, plus amateur d'euphémismes diplomatiques, qualifiait son graphisme de "tremblé"... Hum...). Il est vrai que ces traits, parcourus de tressautements, entretenaient peut-être des rapports étroits avec la maladie nerveuse qui le poussait vers les 17h à se cloîtrer tous les jours dans sa pièce intime jusqu'au lendemain.

Raymond Reynaud (2), Serie Pépettes, Masques et Vieux n°4, 24x22cm, 30 janvier 1991.jpg

Raymond Reynaud, n°4 de la série "Pépettes, masques et vieux", 24 x 22 cm, 30 janvier 1991, coll. Bruno Montpied.

 

       Ce qui comptait cependant à mes yeux, avant tout, comme le rappelle Gérard Nicollet dans le dossier de presse de l'expo, c'était sa gentillesse, son ouverture d'esprit, et surtout, plus encore que cela, ou concomitante à cela, son esprit concret de collaboration, de solidarité entre artistes. Il se mettait en quatre pour vous aider à participer à des expos dans sa région. C'est grâce à lui si je participai avec quelques peintures au premier festival d'art singulier qu'il organisait conjointement, au début de l'histoire de ce festival, avec Danielle Jacqui à Roquevaire-en-Provence. Vous en connaissez beaucoup, vous, parmi les artistes actuels, qui vous inviteraient spontanément à exposer avec eux? Reynaud était comme ça, généreux, partageux, altruiste, désireux de propager la création et l'art autour de lui, prosélyte...

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Raymond Reynaud au milieu de ses œuvres et du triptyque consacré à Jean de Florette, DR.

07/05/2017

Celui que j'élis

En marche... (2), 32x24 cm, 2017.jpg

Bruno Montpied, En marche..., encre, marqueurs divers, mine de plomb et crayons de couleurs,32x24cm, 2017 ; à noter : ce personnage a deux bouches...

04/05/2017

Deux princesses dans une forêt noire

Benoît Petit (2), sans titre, 65x55cm (encadré), 1998.jpg

Benoît Petit, sans titre, signé d'un monogramme (assez éloigné des initiales du nom de l'auteur donné par la galerie  qui le vendait) et daté de "98" (si je déchiffre correctement), dans un cadre de 65x55cm,  ph. Bruno Montpied, coll. privée, Paris.

 

      Elles sont gracieuses, juchées au sommet de leurs robes écarlates mais gagnées par les ombres, pareilles à des cônes montagneux. Elles sont des pics enkystés au sommet de deux montagnes de taffetas rouge, agitant leurs bras tels des sémaphores oniriques. Elles sont les reines honorées par un voyeur fou, silhouettes de timbres dont il s'est épris par enchantement subit, prisonnières aux faîtes de piédestaux de biftecks empilés.

Benoît Petit, sans titre, 65x55cm (détail), 1998.jpg

Détail du tableau précédent, les effigies féminines au sommet des robes immenses sont imprimées sur deux timbres collés sur le panneau, et recouverts de peinture, ce qui permet de mieux les incorporer à la composition ; on peut imaginer que l'idée de cette composition est peut-être même venue du désir  de l'auteur, tout à sa rêverie, de la faire dériver des images des timbres.

 

     C'est sans doute pour les perdre plus complètement, que le peintre les a installées dans une forêt noire, au crépuscule, admirables captives (prisonnières de l'admiration?) vers lesquelles nos regards sont guidés à converger en suivant le sillage de chair cramoisie qu'a bâti l'artiste (inconnu? On nous a affirmé un nom, Benoît Petit, sans nous en dire plus, s'il reconnaît son tableau, s'il est vivant, ou si quelqu'un en sait un peu sur lui, qu'il n'hésite pas à laisser quelque commentaire...).