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31/12/2025

Le chant des intervalles: le site de Fred en lisière de Paris

      Ma camarade Arielle va dans des lieux où je ne vais guère, comme cette fois où elle est allée voir un espace de street artistes fourré dans le soubassement d'une arche de périphérique (ou de bretelle de périphérique, je ne sais plus), du côté du XIXe arrondissement, grâce à la munificente (!) générosité de la Ville... Mais elle connaît ma curiosité pour des créations insolites de plein air. En sortant de ce local, face à lui, son regard a été récemment aimanté par une énigmatique installation.

 

Photo de la première vue (2).JPG

A première vue, l'énigme de l'autre côté de la rue ; ph. Bruno Montpied, 2025.

Photo de seconde vue (2).JPG

On se rapproche... Mais qu'est-ce donc? ; ph. B.M., 2025.

 

       Qu'était-ce? Qu'est-ce que ces casiers peinturlurés de vives couleurs signifiaient, placés sur un talus à la pente prononcée, pratiquement imperceptibles du moins de la part des conducteurs d'autos qui passent sur cette bretelle de périphérique plutôt à vive allure, pressés de se retrouver ailleurs (les lieux ne prêtent en effet nullement à la délectation esthétique)? En échangeant par sms et bientôt téléphone avec Arielle, j'évoquai une écriture peut-être, faite de caractères carrés, destinée à prendre lisibilité depuis les airs... Pure divagation! Elle, elle sortait d'un milieu de street artistes. N'était-ce pas tout bonnement une création gratuite d'un quelconque membre de cette honorable confrérie? Derrière ce terrain pentu, bel exemple d'espace interstitiel où souvent des marginaux s'installent, au risque de se polluer gravement les poumons des vapeurs d'essence passablement concentrées en de tels endroits, on discerne des bungalows de style Algeco où s'étalent tags et graffs.

Photo du talus plus redressé (2).JPG

Les bungalows tagués ; ph. B.M., 2025.

A travers la grille de clôture (2).JPG

En se rapprochant toujours plus... ; p. B.M., 2025.

 

       En se rapprochant, en examinant ces casiers à travers les grillages de clôture, nous finîmes par nous rapprocher de la vérité. Lequel d'entre nous (nous avions aussi demandé à mon ombre favorite, le sieur Régis Gayraud, mon omniscient assistant, qu'il m'arrive d'appeler familièrement "Dieu" de ce fait, de nous accompagner) formula le premier l'idée que ces casiers étaient en fait des carrés de culture (je penchais pour un jardin partagé)...? Une culture dans les deux sens du mot! Régis pointa du doigt, pour étayer l'hypothèse, une grande tige de tournesol fané qui émergeait d'un des carrés. Les herbes folles avaient envahi la plupart des zones délimitées, si bien qu'on pouvait croire à un abandon du lieu. La rencontre qui allait suivre avec l'animateur du lieu allait nous convaincre que cet apparent délaissement n'était que temporaire, avant tout dû à la saison hivernale.

 

Le potager apparaît (2).JPG

En détaillant les différents carrés, on se rendit compte qu'ils renfermaient, parfois dans des secondes délimitations en croix, voire en damier, des espaces où l'on faisait pousser des légumes, et même, par endroits des arbustes fruitiers ; ph. B.M., 2025.

Un carré potager (2).JPG

Dans ce carré-ci, les sous-délimitations de zones de culture apparaissent plus nettement ; ph. B.M., 2025.

 

      Il nous apparaissait évident que pour en savoir plus, il fallait contourner le lieu et tenter de nous y introduire par l'arrière, du côté des Algeco précisément. Ce que nous fîmes allégrement. C'était un foyer des Restos du Cœur qui était au-dessus, à ce que nous constatâmes rapidement. Nous eûmes le bonheur de tomber sur un monsieur qui voulut bien, suite à nos questions sur les fameux carrés peints, appeler l'auteur – car il y avait un auteur... Et nous vîmes surgir un grand gaillard, prénommé Fred, souriant, coiffé d'une insolite casquette de capitaine de navire, heureux de nous servir de guide spontané vers le jardin du talus. Il avait eu l'idée, apparemment seul, de créer en cet endroit abandonné, propriété de la SNCF (alors que le terrain des Restos est propriété de la Ville de Paris, ce qui occasionne des divergences de points de vue sur qui doit entretenir quoi...), pour le transformer de friche-dépotoir, à l'origine, en jardin potager et verger dont les productions allaient parfois améliorer l'ordinaire des Restos du Cœur dont Fred, champion de générosité, était de surcroît l'un des bénévoles. Il avait su tirer un parti pratique de la pente facilitant peut-être le travail de la terre du fait de l'inclination du sol (?). C'était donc bien un jardin... qu'il partageait à sa manière, un "jardin partagé", initiative spontanée venue d'un seul individu...

 

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Fred, "l'artiste", le démiurge, fondateur du jardin "partagé" sauvage de cette Porte de la Villette ; ph. B.M. 2025.

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Conversation au sommet, face aux buildings moches du pourtour parisien, Fred et l'auteur de ces lignes ; ph. Régis Gayraud, 2025.

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La pente facilite-t-elle le travail de la terre? ; ph. B.M., 2025.

 

       Faire pousser des légumes ou des fruits ne lui avait pas suffi, il avait décidé de copieusement peinturlurer les cadres en bois, issus d'anciennes palettes, et c'était cela qui signifiait sa joie d'avoir su métamorphoser toute cette insignifiance en havre de fécondité. Est-ce de ma part, notation morbide ou tout au contraire soulignement de la permanence d'une culture caribéenne (Fred est martiniquais) où la mort n'est pas vue comme la fin d'un chemin mais le début d'un autre, comme ce jardin est la métamorphose d'un lieu de mort en lieu de vie : est-ce que certains  rectangles de culture n'évoquaient pas, aussi, certaines tombes, notamment vaudou?

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Puis-je interpréter ces croix au chevet de ces rectangles et carrés de potager comme des marques funéraires? ; à noter aussi l'allée de bois peint qui fait figure de terrasse permettant au jardinier de circuler plus aisément et de niveau ; ph.B.M., 2025.

07/12/2025

Alice Massénat à la librairie de la Halle Saint-Pierre

Alice Massénat

  

          Parfois, je me dis que tous ses dessins ‒ au pastel sec le plus souvent, où vient jouer parfois un peu d’encre ‒ sont nés d’une cordelette triturée machinalement par son père Bernard, qu’elle a conservée, accrochée au mur comme une œuvre ‒ et, après tout, pourquoi pas ? De l’art involontaire aussi énigmatique que tel nuage ou telle tache dans une agate ‒, dont la forme sinueuse ressemble fort à ses gesticulations graphiques sans fin sur papier et carton, telles des danses à jamais figées.

 

Cordelette tressée et façonnée par B. Massénat, date inconnue, coll Alice Massénat (2).JPG

Bernard Massénat, cordelette tressée sans doute machinalement, sans date, coll. Alice Massénat.

 

          Elle écrit des poèmes auxquels je ne comprends rien, voguant dans la plus parfaite obscurité quand je la lis. Mais je trouve que ce qu’elle y dit niche peut-être plus adéquatement dans les lignes dites abstraites de ses compositions flottantes, effilochées, formes en loques, ébauches d’êtres qui ne peuvent parvenir à naître, dirait-on.

      C’est une poétesse abstraite, Alice, qui court derrière un lapin que lui a posé l’existence.

            (Texte proposé à la librairie de la Halle Saint-Pierre et finalement censuré...)

 

Alice Massénat, sans titre (le Minotaure, titre BM), encre et pastel sec, 46x38cm, 2018 (2).JPG

Alice Massénat, sans titre (le Minotaure, titre donné par moi en aparté), encre et pastel sec sur papier, 46x38 cm, 2018 ; photo et collection Bruno Montpied ; à l'heure où j'écris ces lignes, cette reproduction est insérée sur le site internet de la Halle sans légende, et sans précision sur l'appartenance de l'œuvre à ma collection : bonjour le sans gêne et l'approximation...

Alice Massénat, 40x30cm, pastel et encre, 2017 (2).jpg

Alice Massénat, sans titre, encre et pastel sec sur papier, 40x30cm, 2017 ; ph. et coll. B.M.

SS titre, 2017.JPG

Alice Massénat, sans titre, encre et pastel sec sur papier, 40x30cm, 2017 ; coll. de l'artiste.

 

     On peut voir à la librairie de cette Halle Saint-Pierre, jusqu'à début janvier, une petite sélection des travaux d'Alice : un grand format sur carton et quelques dessins sur papier de plus petit format. Et l'on trouvera aussi sous peu quelques-unes de ses oeuvres poétiques en livres. Un dessin d'Alice figurera dans mon article sur les femmes automatistes actuelles qui devrait paraître dans le prochain numéro de Création franche à la fin de cette année.