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12/06/2017

Tourisme brut et populaire en été, poésie de l'immédiat (1) : Visitez le Musée alsacien à Strasbourg

     L'époque des transhumances s'approche, au temps béni des grandes vacances, avec ses riches et insoupçonnées possibilités de découvertes au cours de nos baguenaudages et autres dérives interminables. Un bon fil rouge à suivre me paraît constitué, comme autant de perles distribuées sur un collier sans fin, par les lieux voués à la présentation des curiosités de l'art populaire, de l'art brut, ou encore de l'art naïf, voire de l'art singulier, musées historiques, ou collections méconnues, voire sites d'art insolite et primesautier en plein air, sans oublier que dans les intervalles il n'est pas interdit de repérer les inscriptions curieuses, les noms prédestinants, les caviardages volontaires ou involontaires, les affichages naïfs, les noms de communes hilarantes, les graffiti, distribués au hasard de vos promenades rêveuses, les coques des navires vues comme des tableaux surréalistes ou abstraits... Ouvrons l'œil!

Musée alsacien (2), vu de la cour intérieure.jpg

La cour intérieure du Musée alsacien, avec les coursives, où sont accrochés entre autres les dégorgeoirs de moulins et une série de dossiers de chaises en bois sculptés de divers motifs ornementaux (qui avaient, paraît-il une fonction propitiatoire vis-à-vis de l'homme qui s'y asseyait, fonction qui dépendait du motif ornemental), ph. Bruno Montpied, mai 2017.

Le sonneur de cloche (2), musée alsacien.jpg

Sur cette statuette de sonneur de cloche, installé sur un balcon au Musée alsacien, je n'ai pas trouvé d'explication ; est-ce un vestige de jacquemart, automate articulé pour que son bras puisse venir frapper la cloche?, ph.B.M., 2017.

 

    A Strasbourg, belle ville légèrement empesée (un peu comme sa gastronomie, c'est une ville roborative), on trouve par exemple entre autres sources d'émerveillement le labyrinthe d'escaliers et de coursives du Musée alsacien, tracé dans les étages d'une vieille maison de style Renaissance achetée par une société d'amateurs d'art traditionnel au début du XXe siècle, à un moment où l'Alsace ayant été annexée par les Allemands, certains de ses habitants, des écrivains et des artistes,  s'inquiétaient de la sauvegarde de la culture alsacienne. Une amie québécoise m'avait, il y a déjà quelque temps, alerté sur l'importance de ce musée (et de la Revue Alsacienne Illustrée qui avait inspiré sa fondation, lui qui fut un des premiers parmi les musées d'arts et traditions populaires de France, avec le museo Arlaton de Frédéric Mistral à Arles) qui contient beaucoup d'objets (cinq mille œuvres). J'insiste sur le mot, car ce fut une des toutes premières collections, semble-t-il, à collecter, outre des preuves de la culture populaire immatérielle (chansons, coutumes, croyances...), aussi des preuves des productions matérielles (ex-voto, peintures sur coffres, verres gravés, mobilier, reliquaires, bannières, panneaux commémoratifs, etc....). Plusieurs amateurs et collectionneurs, comme par exemple Robert Forrer, rassemblèrent des ensembles d'objets qu'il serait, paraît-il, impossible de retrouver aujourd'hui.

Sirène de verrou de fût, musée alsacien.jpg

Verrou de fût en forme de sirène, Musée alsacien, ph.B.M., 2017.

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Trois dégorgeoirs de moulin, Musée alsacien, ph. B.M., 2017.

 

       Forrer, qui était antiquaire, a fait en effet don au musée, dès 1902, avant qu'un lieu soit trouvé pour les présenter, d'ensembles d'objets qui aujourd'hui encore, parce qu'ils sont particulièrement beaux et insolites, font la fierté de ce musée. Au premier rang desquels on trouve les verrous de fûts, avec leurs sirènes à double queue. Ou bien encore les déversoirs – aussi appelés dégorgeoirs, ou dégueuloirs – de moulins, sculptés en forme de têtes aux bouches largement ouvertes, qui avaient semble-t-il une fonction propitiatoire, visant à protéger le son qui s'écoulait par leurs bouches des contaminations qui causaient cette maladie appelée "mal des ardents", consistant en troubles convulsifs et psychotiques que Matthias Grünewald a représentés dans le retable d'Issenheim conservé au musée Unterlinden de Colmar (autre lieu à visiter, du reste, entre autres, avec l'Ecomusée d'Ungersheim, près de Mulhouse ; le musée de Mulhouse lui-même recèle des œuvres d'art tout à fait passionnantes par ailleurs...).

Déversoir de moulin, ill Philippe Fix Il y a cent ans déjà.jpg

Sur cette illustration de Philippe Fix, pour son livre à destination de la jeunesse intitulé Il y a cent ans déjà (Gallimard, 1987 ; à noter que cette référence n'est pas signalée dans le musée), on aperçoit un déversoir au débouché de la cuve ; ces sculptures, que l'on peut rapprocher des gargouilles de cathédrales, datent des XVIIIe et XIXe siècles.

Déversoirs de moulin.jpg

Toute une série de dégorgeoirs, tels qu'on peut les découvrir magnifiquement présentés dans le livre grand format édité à l'enseigne du Cabinet de l'amateur (n°3, intitulé Effroyables gardiens, figures protectrices de moulins dans le Rhin supérieur, musée alsacien ; édition des musées de Strasbourg, 2015 ; dans cette édition brochée, par contre, est indiquée la référence à Philippe Fix...).

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Un autre dégorgeoir du Musée alsacien ; ces masques (involontairement des masques) font penser à ceux de la tragédie grecque... Ph. B.M., 2017.

 

      Il y aurait beaucoup d'objets (ainsi que des situations liées à des coutumes d'autrefois) à décrire, conservés au gré des salles de ce charmant musée, mais ce n'est pas l'endroit idéal pour ce faire. Je me contenterai de citer un peu en fonction de mes propres goûts, tel reliquaire d'enfant-Jésus dans une boîte vitrée, telles statuettes du même Jésus (quoique un peu plus vieux), des ex-voto peints mais aussi sous l'apparence de figurines en métal noir présentées en panoplie, ce qui les rehausse en les apparentant à ces silhouettes découpées connues sous le nom de canivets (la Suisse proche a vu cet art-là se développer avec beaucoup de raffinement, que l'on se reporte au magnifique livre l'Art populaire de Nicolas Bouvier aux éditions Zoé), une lanterne en verre gravé où caracole un cerf dont le dessin se réfléchissait sur les murs, donnant probablement une illusion de mouvement, dès qu'on allumait la lanterne, des verres décorés de gravures en couleur, des aquarelles sur papier, soit des commémorations de campagnes militaires, soit des images pieuses, etc.

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Lanterne aux parois de verre gravées de dessins, Musée alsacien, ph.B.M., 2017.

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Reliquaire avec enfant-Jésus, Musée alsacien, ph. B.M., 2017.

 

      On trouvera à la sortie de la visite un catalogue très bien fait, et richement illustré permettant d'emporter un souvenir plus permanent des collections. C'est grâce à lui que j'ai pu documenter cette note. A signaler aussi un prix de visite tout à fait modeste (et les retraités sont bénéficiaires de réductions dès l'âge de 60 ans... Attention délicate à laquelle j'ai été fort sensible...). Couv catalogue du musée alsacien.jpg 

12/03/2017

La cathédrale intime, de Mark Greene à Justo Gallego

     Un genre qui se développe toujours, c'est le livre semi documentaire, semi fictionnel, sur un auteur d'art brut (ou apparenté). Plusieurs créateurs ont ainsi déjà fait l'objet d'ouvrages de qualités variables : Picassiette, Richard Dadd, l'abbé Fouré, Jeannot et son plancher gravé, etc. Voici qu'est paru il y a peu un petit ouvrage bien écrit, dû à Mark Greene, Comment construire une cathédrale, sous titré "récit", dans une collection intitulée "Les invraisemblables", chez l'éditeur Plein Jour.

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    Pour bien nous montrer qu'on est ici dans la littérature,  entre autres raisons, aucune illustration n'accompagne cette digression, cette réflexion à propos de Justo Gallego. L'homme – 92 ans cette année – construit quasi seul (avec le temps, il s'est concilié deux ou trois aides en appoint, dont un certain Angel qui promet de continuer après Gallego ; et  depuis peu, il semble que soient organisées aussi des journées pour l'aider avec plusieurs volontaires...), depuis le 12 octobre 1961, nous dit Mark Greene, une cathédrale de son invention dans les environs de Madrid (exactement à Mejorada del Campo). Justo Gallego 10 Cartographie.jpg Pour voir l'objet, l'éditeur renvoie en note à un site internet où est proposé un dossier iconographique, mais j'ai eu beau chercher, cela reste introuvable. Pour se faire une idée du bâtiment, on ira plutôt au hasard sur la Toile, où les photos pullulent (une cathédrale, c'est tellement connu, tellement admis par le peuple des moutons qui ont besoin de pasteurs, ça permet d'utiliser le mot  "spirituel", dont on adore se gargariser, la bouche en cœur...).

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La cathédrale en éternel chantier de Justo Gallego Martinez, photo Paco de Casa.

 

     Pourquoi une cathédrale, me suis toujours dit, à propos de cette construction à l'entreprise certes folle, tenant du défi et de l'exploit, et pas autre chose de plus original (comme un Palais Idéal new look)? Comment peut-on penser librement à l'ombre d'une cathédrale? Justo Gallego ne se prendrait-il pas pour une autre sorte de messie s'auto crucifiant en créant son édifice interminable?

Justo Gallego Martinez 5 projection 3D de José Luis Manteca.jpg

Une projection en 3D de José Luis Manteca de ce à quoi devrait ressembler la cathédrale une fois achevée? ; En hait, à droite, la vue aérienne fait ressembler l'ensemble architectural de cette "Cathédrale de la Fe" à une sorte d'usine...

 

     Mark Greene dans son petit récit – dont il rappelle vers la fin qu'il a procédé pour l'écrire d'une façon analogue à la manière dont Justo Gallego a bâti sa chimère, son "monstre", en mettant un pied l'un après l'autre, empiriquement, intuitivement – rappelle que Gallego n'eut jamais de plan (du moins au début), qu'il bâtit sans permis de construire, de façon tout à fait illégale, sur un terrain qui lui appartenait. Il accomplit une lente dérive à travers un projet plus grand que lui, chargé sans doute de le faire tâtonner jusqu'à quelque  chose qui ressemblerait à ce qu'il conçoit comme un dieu...

        Les architectes professionnels semblent partagés à son sujet. Norman Foster est passé sur le chantier, et, peut-être un zest démago, a trouvé que c'était "la chose la plus extraordinaire qu'il ait jamais vue" (il n'a pas vu grand chose, alors, soit dit entre nous...). Par contre, Andrés Cánovas, un professeur à l'école supérieure d'architecture de Madrid, pense que la cathédrale est "d'une simplicité qui défie les lois de la construction. En outre, elle enfreint toutes les normes de sécurité actuellement en vigueur. A commencer par le port du casque. Un jour quelqu'un va se tuer."  Justo Gallego utilise des briques qu'on a rejetées et Mark Greene écrit: "S'il me fallait conserver une photographie, une seule image de la cathédrale, ce serait le plan rapproché d'un mur de briques. Ces briques rouges qu'on trouve un peu partout en Espagne. Seigneuriales quand ce sont celles du Prado ou du palais d'Aranjuez, banales lorsqu'elles ont nourri le boom immobilier de la dernière décennie (on parle, pour qualifier la crise du bâtiment, de crisis del ladrillo, de la brique) et qui montrent ici, un visage altéré, méconnaissable. Ces briques impossibles, tordues, si profondément dérangées..." . Le diocèse local, auquel Gallego voudrait léguer le bâtiment de plus de 6000 m², est plus que réservé... Il calcule les sommes qu'il faudrait débourser pour achever et entretenir une telle énormité hors cadres. On insinue plutôt qu'il faudra inévitablement démolir. Comme le souligne Mark Greene, ce mot plane de façon menaçante autour de la cathédrale.

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Briques de la cathédrale de Justo Gallego, posées d'une façon très peu "catholique"... Voulait-il créer des nichoirs? Il a en effet bien cherché, et réussi, à faire venir des cigognes sur ses tours...

 

        Cet ancien moine, rescapé d'une maladie grave, nous dit encore Mark Greene, s'est attelé à une tâche énorme, infinie, comme pour dépasser sa finitude. L'histoire des bâtisseurs autodidactes d'environnements regorge de cas similaires, où la motivation se greffe sur le dépassement d'un handicap, ou d'une douleur quelconque, comme celle qui découle de la perte d'un être cher. Gallego a une mémoire exceptionnelle, il a lu beaucoup de livres techniques. Il n'a pas besoin de mesurer, il a le compas dans l'œil. Comme l'écrit Greene, Justo Gallego "donne à penser, c'est l'une de ses principales qualités"... Il cherchait la vérité et il l'a trouvée, incarnée dans un bâtiment interminable auquel il a fondu sa vie, pour mieux arrimer celle-ci à celle-là. Les créateurs populaires d'environnements anarchiques ne font pas autrement. Le livre de Mark Greene éclaire en retour ces derniers, auxquels je suis personnellement davantage attaché, parce que plus profanes, naïfs et merveilleux.

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Basilique de Saragosse, grosse pâtisserie architecturale, ph. Bruno Montpied, août 2015.

 

         Car son bâtiment n'a esthétiquement rien d'extraordinaire, il a de vagues airs de la basilique de Saragosse (voir ci-dessus), ou Gallego a fait des séjours, entre parenthèses. Il fait également écho, bien entendu, à la Sagrada Familia d'Antonio Gaudi, par son côté entreprise folle (mais pas par son aspect, bien moins délirant et ne défiant pas l'imagination comme l'édifice de Gaudi qui engendre un sentiment de vertige). Curieusement, une rue qui passe devant la cathédrale de Justo Gallego s'appelle justoment la Calle Antonio Gaudi... (baptisée ainsi avant ou après le début du chantier de Gallego, je ne sais...?).

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Mark Greene, Comment construire une cathédrale, collection Les Invraisemblables, éditions Plein Jour, 2016. 12 €.

12/08/2016

Cecilia Gimenez et l'art naïf de certaines églises françaises (Journal de voyage en Espagne, 2)

    C'est l'été, je ne vous apprends rien. Et me revient tout à coup l'évocation que je fis sur ce blog du Christ restauré (rénové, je préfère dire!) par Mme Cecilia Gimenez dans une chapelle à Borja, non loin de Saragosse. Voir cette note (adornée de pas moins de 66 commentaires en son temps...). Les travaux préparatoires de cette restauration furent suspendus lorsque les paroissiens et les fanatiques du patrimoine religieux espagnol s'effrayèrent devant l'état transitoire de la dite restauration. Mais à mes yeux, et à ceux de quelques autres admirateurs de la geste brute, cet "état transitoire" paraissait une œuvre de plein droit, relevant involontairement de l'art brut. Elle est d'ailleurs restée en place (en tout cas, elle l'était encore à l'été 2015, lorsqu'une équipe du Poignard Subtil passa la voir), puisque, devenue phénomène de foire, attirant les foules en raison d'une notoriété ambiguë, la modification au départ vue comme sacrilège s'était transformée en bizarrerie digne d'être contemplée.

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Les deux états du Christ peint par un certain Martinez à gauche et par Gimenez à droite...

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Situation en 2015 du Christ de Mme Gimenez dans l'église du Sanctuaire de la Miséricorde, à côté de Borja, ph. Bruno Montpied

Le christ (2) restauré par C G, 2015, phénomène médiatique_edited.jpg

Le Christ refait par Mme Gimenez est sacralisé désormais par une plaque de verre destinée à le protéger, ph. B.M., 2015 

 

    Relevant involontairement de l'art brut... Ou de l'art naïf religieux. C'est une photo de tableau dans une église auvergnate, récemment transmise par le camarade Régis Gayraud, qui m'a fait faire le rapprochement. Je trouve qu'il y a un apparentement possible chez certaines figures de ce tableau avec le christ gimenézien. Comme si cette dernière avait été sur la voie d'une vision bruto-naïve...

Egliseneuve d'Entraygues, tableau religieux naïf, ph Régis.jpg

Tableau naïf dans l'église d'Egliseneuve d'Entraigues (Puy-de-Dôme), ph. Régis Gayraud, 2016

09/06/2016

Une nouvelle revue, "Profane", consacrée aux amateurs

      "Amateur, adjectif singulier invariant en genre : 1 Non professionnel ; 2 Connaisseur, intéressé par ; 3 Dilettante, négligent [plus péjoratif dans cette troisième acception donc...]. Nom singulier invariant en genre : 1 Personne pratiquant un sport, une activité, sans en faire sa profession ; 2 Dilettante." (Site web Le Dictionnaire)

     Amateur, c'est un terme qui a ma faveur lorsque je pense aux créatifs de tous poils, que l'on range aussi dans l'art brut, dans l'art naïf, dans l'art populaire insolite, contemporain ou ancien. On n'a pas affaire à un spécialiste, à un professionnel. Et l'on signifie aussi par là que l'individu en question est un passionné, un connaisseur, même s'il se révèle passionné de manière intermittente et dilettante. L'amateur, c'est celui qui aime.

      Par contre, on ne peut oublier non plus la dimension péjorative que prend aussi le mot: négligent, approximatif, peu rigoureux, désinvolte..., dimension qui personnellement m'éloigne parfois de choisir finalement cette épithète.

 

amateur                                      amateur

 

     Ce n'est pas cet aspect du mot bien sûr qu'ont choisi les animateurs de la nouvelle revue Profane, dont le deuxième numéro vient de paraître en avril dernier (le premier date d'octobre 2015). "Art d'amateur, amateur d'art" paraît en être, au moins pour ces deux premiers numéros, le sous-titre, donnant en creux l'intention des concepteurs et des animateurs de la revue, montrer le geste amateur dans toutes ses dimensions et variations et, simultanément, se montrer soi-même à travers cela, peut-être et avant tout, amateur d'art. Ce qui me déroute, moi qui suis plus enclin à l'exclure de mes champs d'investigation, c'est la passion de ces jeunes gens pour l'art contemporain. En effet, leur culture, leur formation paraissent  largement en procéder. Je ne rejette pas systématiquement l'art contemporain, me contentant de le regarder la plupart du temps de loin et sans passion (j'abhorre par contre ce que d'aucuns appellent "l'AC", c'est-à-dire l'art officiel contemporain, soutenu artificiellement par les grands argentiers, style Pinault, Vuitton et autres richards).

      Les rencontres qui se sont multipliées ces dernières années entre art contemporain et art brut sont peut-être responsables de ces mariages curieux qui naissent actuellement. Profane me paraît en être un exemple. On y trouve des articles (généralement courts et rapides à lire, ce qui est appréciable dans ce monde "communicant" et envahi de bavardage) sur la photographie amateur, sur des collections ou des pratiques en lien avec l'art populaire (la cochliophilie, c'est-à-dire la collectionnite des cuillers, la lucieextinguophilie (la collection des éteignoirs de chandelles), les coiffes bretonnes, les collecteurs de poésie naturelle...), les couronnes de palmes tressées en Corse pour le jour des Rameaux par exemple), mais aussi sur des créations d'autodidactes (patchworks en tissu, créatrice de tapis, fabricant japonais de figurines en papier), et des évocations de dadas parfois insolites (les fondus qui se rassemblent pour évoquer leur passion pour les palmiers par exemple).

amateur,revue profane

Sculpture de Jacques Servières, vallée de la Dhuys, photo de l'association Gepetto (Musée des amoureux d'Angélique, Le Carla-Bayle, Ariège), 2011 (photo non reproduite dans la revue Profane) ; cet artiste apparemment autodidacte, mais tout aussi apparemment non dénué de culture artistique (goût pour l'onirisme et les arts visionnaires ? On pense un peu aussi aux sculptures géantes du parc de Bomarzo ou à celles de la Villa Palagonia en Italie), récupère des pierres d'un pont bombardé pendant la guerre dans la région ; ses œuvres, de proportions conséquentes, émaillent les berges de la Marne, proposant une promenade fort séduisante...

 

      Outre des entretiens avec certaines personnalités (comme Hervé di Rosa, le "pape" de l'art modeste), les articles qui m'intéressent le plus sont ceux consacrés par exemple dans le n°2 de la revue à l'appartement de Boris Vian, Cité Véron (on nous indique dans la revue un contact pour aller le visiter), dont je n'avais jamais eu l'occasion personnellement de voir des photos, ou encore aux sculptures surréalisantes-naïves de Jacques Servières, installées en plein air le long de la Marne du côté de Lagny, "à quelques pas de Disneyland", avec qui elles n'ont rien à voir (petite critique cependant ici, les photos choisies pour illustrer l'article sont toutes  soit des détails soit des gros plans, aucune ne donnant le contexte plus général dans lequel s'insèrent les  statues).

amateur,revue profane

Sur cette page du n°2 de la revue Profane, nous est présenté un tableau au naïf onirisme de Robert Véreux (on n'en voit pas souvent, personnellement, c'est la première fois que j'en vois une reproduction), intitulé Grands-pères volants, encore installé aujourd'hui dans l'appartement de Boris Vian ; l'auteur de l'article sur celui qui signait parfois "Bison Ravi" ne paraît pas connaître le nom véritable de Robert Véreux (dont le nom à lui seul était déjà une promesse de pastiche et de supercherie...), en réalité un certain docteur Robert Forestier (1911-1969), comme l'a signalé Lucienne Peiry dans son ouvrage de 1997, L'Art brut (voir la notice à lui consacrée p.300); il s'était fait passer aux début  de la constitution de la collection de l'Art brut de Dubuffet, auprès de Michel Tapié, pour un faux "malade mental", créateur autodidacte, mais pour le coup véritable peintre naïf visionnaire, producteur d'une œuvre qui mériterait d'être plus connue...

 

     Mon attention a été attirée sur cette revue par Pascal Hecker, le libraire de la Halle St-Pierre à Montmartre que je remercie ici par la même occasion (on trouvera bien entendu la revue avant tout dans cette librairie). Le n°1 contenait aussi un article non signé évoquant –croyait son auteur– "pour la première fois" les peintures d'un anonyme seulement désigné par ses initiales: "A.G.". Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître sous ce monogramme (il est vrai, seule signature que l'on retrouve apposée sur ses petits tableaux sur supports récupérés) "mon" Armand Goupil, dont je  m'évertue depuis plusieurs années à faire connaître, et reconnaître, l'œuvre tendre et humoristique restée cachée pendant plus d'une trentaine d'années après sa disparition (1964) et celle de son épouse (1988)... L'article du n°1 commettait quelques petites erreurs et approximations, comme celles qui consistaient à le présenter comme "médecin", peignant uniquement au revers de boîtes de lessive des œuvres qui n'auraient été réalisées qu'entre "1957 et 1963", œuvres qui seraient toutes la propriété d'un "collectionneur bruxellois amoureux de l'art brut"...  Tout ceci n'était pas exact. En réalité, il semble que ce soit plus d'un millier de peintures réalisées sur des supports infiniment plus variés qui sont aujourd'hui dispersées chez plusieurs collectionneurs et brocanteurs (j'en possède moi-même un certain nombre).

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Armand Goupil, Seule dans les bois, 17-XI-1952, marqué "n°57" au verso, photo et coll. Bruno Montpied

 

     Je proposai donc à deux animateurs de la revue de rétablir quelque peu les faits pour leur n°2, ce qu'ils acceptèrent avec la meilleure grâce du monde. J'ai ainsi pu donner le nom complet de cet autodidacte de l'art, et donner plus d'éléments véridiques à son sujet, comme les dates de sa création (il touchait depuis sa jeunesse à la peinture, mais sa production s'envola en flèche à partir de sa mise à la retraite en 1951, se poursuivant jusqu'à sa mort en 1964, où il fut victime d'un AVC). Mon article s'intitule A.G.? Armand Goupil et son théâtre intime. Je renvoie tous les amateurs à lui...

11/10/2015

Fondation de la collection de monographies "la Petite Brute"

     La Petite Brute, collection que je dirige, répond à une demande de l'éditeur de l'Insomniaque qui souhaitait qu'on lance une série de titres sur des créateurs d'art brut, ou d'art naïf inventif, ou d'environnements populaires du type de ceux dont je parle dans Eloge des Jardins Anarchiques (éditions l'Insomniaque, 2011), voire sur des thèmes en liaison avec les arts de l'immédiat (poésie naturelle, figures du fantastique social dans la rue, anonymes de l'art populaire, etc.). Chaque titre devant comporter un texte rédigé de façon primesautière, non universitaire, plutôt poétique et littéraire, suivi d'un album de reproductions.logo avec titre en arc-de-cercle.jpg

     Le choix des auteurs se portera avant tout sur des sujets choisis en dehors des circuits commerciaux de l'art, puisqu'il s'agit de mettre en lumière une créativité éparse dans la population, qui ne se destine pas nécessairement à faire l'objet d'un marché, mais qui se déploie plutôt dans le désir d'embellir la vie quotidienne, en la magnifiant, en l'enchantant, voire au passage en la critiquant, miroir installé sur le bord du chemin de la vie comme disait (à peu près) Stendhal...

 

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     Les deux premiers titres sortent cet automne. Mardi 13 octobre (l'ouvrage est du reste d'ores et déjà disponible à la librairie de la Halle Saint-Pierre), on trouvera en librairie Visionnaires de Taïwan de Remy Ricordeau, consacré à une demi douzaine d'environnements découverts par l'auteur dans l'île de Formose, en différents points de cette terre. On y rencontrera dans la neuve perspective proposée par Ricordeau notamment les œuvres de Lin Yuan qui avait été exposé il y a quelques années dans l'expo "17 Naïfs de Taïwan" à la Halle St-Pierre. Mais à côté de lui, se déploient également différentes autres créations parfaitement inconnues et inédites, prouvant s'il en était besoin que la création spontanée est une pratique des plus répandues dans le monde, les territoires de l'Asie n'en étant pas épargnés, et commençant à largement intéresser les amateurs et les chercheurs d'art brut (dont bien entendu les marchands toujours à l'affût et attentifs à être les premiers à poser le pied - et la griffe - sur les nouvelles œuvres découvertes).

 

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Bestiaire de Wu Tanlai, ph. Remy Ricordeau, 2014

 

    Le deuxième titre est de Bruno Montpied, votre serviteur, Andrée Acézat, oublier le passé. Il sera disponible en librairie à la mi novembre (le diffuseur de l'Insomniaque est désormais Les Belles Lettres). Acézat, j'en ai déjà beaucoup parlé sur ce blog, était une peintre secrète qui produisit durant une cinquantaine d'années dans la région bordelaise (elle vivait à Talence avec son mari Lino Sartori, devenu sur le tard et par contagion un sculpteur et peintre singulier autodidacte ; le livre montre également quelques-unes de ses œuvres) des tableaux d'une facture banale relevant de ce que l'on appelle la peinture de genre, nus, natures mortes, paysages du bassin d'Arcachon, etc. Elle se décida, peut-être par contrecoup d'un cancer, sur le tard à 70 ans, à tout rejeter pour se mettre à créer un cortège de figures grotesques, caricaturales inspirées des personnages qu'elle croisait dans sa vie quotidienne. Ses peintures prirent alors un aspect expressionniste naïf très singulier. 

 

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Andrée Acézat, sans titre renseigné, 65 x 50 cm, peinture sur toile, 1996, coll. privée, région bordelaise, ph. Bruno Montpied

 

 A signaler: les deux auteurs, Remy Ricordeau et Bruno Montpied signeront leurs livres respectifs, tout en dialoguant avec les amateurs, dans le cadre de l'Outsider Art Fair, sur le stand tenu par la librairie de la  Halle Saint-Pierre le samedi 24 octobre à 15h à l'Hôtel du Duc, rue de la Michodière, dans le IXe arrondissement de Paris.

(Si vous ne trouvez pas les livres chez votre libraire habituel, n'hésitez pas à le commander, le diffuseur étant les Belles Lettres)

11/11/2014

Le mystère des statues guatémaltèques, une histoire de Chichi...castenango

    J'aime bien le titre de cette note qui fleure bon ceux des aventures de Tintin et Milou. Pour commencer, les lecteurs non prévenus devront se référer à cette ancienne note de 2011. On y causait d'une statue trouvée par Laurent Le Meur au Mans en 2011. Toute une flopée de commentateurs était venue s'exciter à la suite de cette note, un peu par ma faute car j'avais appelé à l'aide pour l'interpréter. Les hypothèses sur son origine avaient afflué. L'un la voyait madone des gitans, l'autre lui trouvait un air oriental, moi je me l'imaginais éthiopienne, un érudit clermontois nous promenait du Maroc à l'Inde, bref, ça délirait sec.

 

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La Sainte-Vierge? Coll. et ph. Laurent Le Meur

 

      Il aura fallu trois ans pour qu'à la suite d'un mail récemment parvenu sur ma boîte mail en privé nous puissions avoir enfin la clef de l'énigme. Un collectionneur canadien —oui, les recherches sont mondialisées— répondant au doux patronyme de Jean-Marie Chapeau, m'a sorti de son couvre-chef non pas un lapin mais la photo d'une autre statue dénichée par lui dans un bric-à-brac genre Emmaüs canadien, statue qu'il a immédiatement rapprochée, avec raison semble-t-il, de la statue mancelle.

 

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L'autre statue venue au Canada, coll. et ph. J-M. Chapeau (Montréal), un Saint-Joseph?

 

 

      Laurent Le Meur n'a pas tardé à réagir, suite à leur mutuelle mise en contact, et a versé du coup des pièces nouvelles qui paraissent éclairer le mystère de la statue aux mains ouvertes (enfin... Si l'on peut vraiment parler de mystère en l'occurrence, car un vieux doute m'étreint, n'aurait-on pas affaire ici à de l'art populaire pour touristes? Une énième hypothèse délirante? Cette forme d'art populaire n'étant pas synonyme systématiquement de mauvaise qualité du reste...).

 

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Les deux statues rassemblées par Laurent Le Meur, dans sa collection en 2014

 

      Laurent Le Meur, depuis ma note de 2011, a trouvé une troisième statue à verser au dossier (voir ci-dessus). Toujours intrigué bien sûr par ces découvertes, il est parti à la recherche d'informations, et il a fini par tomber sur une carte postale qui montre un étal dans le village guatémaltèque (2000m d'altitude) de Chichicastenangoart populaire guatémaltèque,chichicastenango,laurent le meur,jean-marie chapeau,statues propitiatoires,vierge marie et saint joseph,art modeste (j'adore ce nom, et je réfléchis désormais fortement à la possibilité d'y aller installer le siège de ce blog) où l'on devine (oui, c'est le mot, parce qu'il faut avoir de bons yeux vu la qualité du cliché) des statues du même style que celles ci-dessus. Le village, nous dit internet, est connu pour conserver des traces de la culture traditionnelle maya. Les statues qu'on devine sur l'étal correspondent aux statues de Le Meur et Chapeau, elles sont toutes presque plates, anguleuses et surtout pourvues de gros yeux cernés d'un épais trait noir. art populaire guatémaltèque,chichicastenango,laurent le meur,jean-marie chapeau,statues propitiatoires,vierge marie et saint joseph,art modesteIl semble donc que là-bas on trouve ainsi plusieurs traces d'une piété populaire qui mêle sans doute d'anciennes croyances indiennes aux mythes chrétiens. Bref, il fallait chercher du côté de l'Amérique Centrale. Ouf, on est un peu plus instruit.

      Et puis tiens, en me promenant au hasard sur internet je suis tombé sur le site de l'artiste Eliane Larus, une sorte de petite cousine de Chaissac, où il est question d'un séjour qu'elle fit dans ce fameux Chichicastenango. Rien à voir avec nos statues?

 

 

09/04/2014

L'homme de Fontenette, Loir-et-Cher, 1992

     Je suivais le sentier de Grande Randonnée n°35 non loin de Gué-du-Loir (la scène se passe en 1992) lorsque je tombai en arrêt en découvrant, plantée sous un sapin, lui-même situé à la fourche de deux chemins, une sorte de statue grossièrement agencée. Je fus instantanément impressionné, d’une manière qui confinait au malaise.

 

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Entre Montoire-sur-Loir et Lunay, sur la D.53 ; photo Bruno Montpied, 1992

 

       Il s’agissait d’un bonhomme dont le corps se limitait à une tête et un tronc. Ce dernier, peut-être une ancienne pierre levée réemployée après avoir été retirée d’un champ, avait le pied couvert d’une roche aux formes sinueuses qui ressemblait à des vagues butant contre un rempart. Du ciment lui avait recouvert le haut, façonné de manière à esquisser des épaules. La tête, qui était peut-être elle aussi faite en ciment (mais d’une couleur différente, tirant sur le jaune) avait été travaillée, avec des yeux proéminents (leurs globes constitués de billes de verre), des oreilles, des arcades sourcilières à l’expression déterminée, un nez fermement dessiné, des lèvres entrouvertes sur des dents représentées par de petits cailloux blancs.

 

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Photo BM, 1992

 

     Elle était coiffée d’un béret, le cou noué de lambeaux d’étoffe lui composant comme une écharpe. Un détail important lui conférait une signification étrange, une grosse clé était fixée sur la poitrine côté gauche. Et des épis de céréales étaient passés dans cette clé (nous étions à la Pentecôte).

      J’ajouterai que des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues dans les branches, juste au-dessus de « l’homme ».

 

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Photo BM, 1992

 

     Que faisait-elle là ? Etait-ce une statue de type votif ? Les épis de blé pouvaient signifier que l’on avait dressé là une figure propitiatoire chargée de porter bonheur aux récoltes à venir. Mais si c’était l’écho d’une pratique magique ancienne, cela paraissait très étonnant. Découvrir une pratique de cette sorte dans les campagnes de ces années 90 ne laissait pas de me surprendre. Mais la sorcellerie a, paraît-il, encore de beaux restes, alors pourquoi pas ce genre de rite aux allures païennes ?

Bibliographie: Bruno Montpied, Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites) en plein air, Gazogène-L’Art Immédiat, 1993.

 

01/01/2014

Voeux 14

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Photo Bruno Montpied, petite Vierge sculptée à l'avers d'une croix de chemin dans le village de Fougères, Puy-de-Dôme, 2011

10/07/2013

Quand on vous dit que les curetons ont la tête dure...

       En compulsant le catalogue de l'exposition Compagnons célestes, épis de faîtage, girouettes, ornements de toiture (présentée par l'Ecomusée de rennes du 10 avril 2010 au 3 juillet 201), je suis tombé sur une girouette peu banale qui m'a rappelé quelque chose.

 

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Photo extraite du catalogue de l'exposition Compagnons célestes ; à noter que le saint est seulement sur le point de recevoir le coup de hache, ce qui pourrait aussi induire comme interprétation que les gens d'église ne sauraient recevoir meilleur traitement!


    Elle provient d'une église à Bieuzy dans le Morbihan. Et elle représente le martyr d'un certain saint Bieuzy. "Alors qu'il célébrait la messe devant l'autel, Saint Bieuzy fut frappé d'un coup de hache sur la tête par le seigneur dont il avait refusé de guérir le chien atteint de la rage...", est-il expliqué en légende de cette image. Or, cette image, certes assez atypique sur une girouette, m'en rappelle irrésistiblement une autre, un tableau cette fois aperçue il ya fort longtemps dans la Galerie d'art religieux populaire de Sainte-Anne-d'Auray en 1991. Un petit catalogue rédigé par Joseph Danico montre le tableau en question, qui est en fait un ex-voto. A la différence de la scène de la girouette, le prêtre sur l'image a cette fois la hache dans le crâne ce qui ne l'empêche pas, ô miracle, de continuer à se balader...

 

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Ex-voto, H. 80 cm, L. 87 cm ; La scène évoque un recteur, Pierre Guillemet (un nom prédestinant pour les citations!), "griévement blessé en 1720"... mais miraculeusement guérie pa rl'entremise de Ste-Anne qu'on le voit prier.


        Il paraît, nous dit la petite brochure en question, que le Trésor de Ste-Anne-d'Auray, parmi d'autres ex-voto et sculptures pieux conserve "l'os du  crâne où se voit la cicatrice de la blessure"...

    Les deux occurrences de coups de hache sur la personne d'ecclésiastiques sont à mettre en parallèle, je trouve. Cela constitue peut-être une tradition iconographique dans l'imagerie religieuse axée sur les martyrs en tous genres?

05/07/2013

Art brut polonais au Musée de la Création Franche avec un titre ambigu

   Commence le 6 juillet, demain, à Bègles, prévue pour durer jusqu'au 8 septembre, une exposition collective intitulée "Les saints de l'art polonais". Le vieil anticlérical invétéré que je suis, je l'avoue, a fait un saut dans son fauteuil en découvrant un pareil titre...

 

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    A découvrir cet intitulé, on se dit que le musée de Bègles paye désormais son écot au denier du culte... On se dit, comme ça de prime abord, que l'exposition doit être une revue d'effectifs consacrée aux représentations religieuses dans l'art polonais, car dieu (justement) sait que cela a existé et existe sûrement encore, même si on nous dit qu'actuellement la jeunesse de ce pays aurait envie de jeter tous ces frocs par-dessus les moulins... Le genre d'exposition que l'on a vue dix mille fois dans les centres culturels polonais, comme par exemple dès qu'arrive la période de Noël, lorsqu'on nous expose les fameuses crèches faites de verroteries et paillettes, architectures miniatures non dénuées d'un certain sens du merveilleux (j'aime bien ces crèches, cela dit à cause de leur merveilleux justement!).Jacek Gtuch, Creche, 1972, coll privée Milan.jpg Un genre d'exposition pas très original en somme, se dit-on toujours, se basant seulement sur le titre. Or, à Bègles, je n'arrive pas à croire que l'on veuille avant tout nous intéresser à une exposition de bigoterie, a priori. C'est d'abord une expo proposant une sélection de créateurs bruts venus de Pologne, peu connus (première expo d'art brut polonais en France?), expo de deuxième mouture puisqu'une autre sélection, avec certains des mêmes créateurs, certains différents, ou certains qui n'ont pas été repris, avait été montrée en Belgique à Bruxelles dans le cadre du musée Art et Marges (du 22 février au 26 mai 2013).

 

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Tadeusz Glowala (exposé à Bègles)

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Aloys Wey, 46x48 cm, 1976, Coll. de l'Art Brut, Lausanne

 

    A Bruxelles, on avait ainsi déjà, que l'on retrouve à Bègles, Adam Dembinski, Tadeusz Glowala (ce dernier dont les dessins sont très en rapport avec les fameuses crèches justement et aussi avec les travaux d'un autre auteur d'art brut, suisse pour le coup, Aloys Wey, voir ci-dessus), Wladyslaw Grygny, Przemyslaw Kiebzak, Ryszard Kosek, Konrad Kwasek, Mikolaj Lawniczak, Justyna Matysiak, Iwona Mysera, Henryk Zarski (des noms bien entendu que l'oreille française a du mal à retenir). Par contre ont disparu à Bègles, qui étaient à Bruxelles: Barbara Checka, Kasimierz Cycon, Halina Dylewska, Marian Henel, Edmund Monsiel, Julian Strek, Edward Sutor, Maria Wnek, Stanislaw Zagajewski et Ksawery Zarebski, soit dix participants, sans qu'on nous dise le pourquoi du comment de cette éviction (problème de place peut-être?). A Bègles toujours, on note l'apparition de deux nouveaux venus  tous deux en provenance du même foyer d'accueil spécialisé (pour handicapés sans doute) de Brwilno à Plock (j'adorerais vivre dans un patelin répondant au doux nom de Plock...), Wladylaw Roslon et Roman Rutkowski, dont les œuvres, pour ce que l'on en voit dans le petit catalogue que m'a gentiment envoyé le musée de la Création Franche, paraissent fort intéressantes.

    L'exposition de Bruxelles, du point de vue du titre, avait elle aussi une consonance qui flirtait avec la bigoterie, puisqu'elle s'intitulait, s'inspirant d'une inscription relevée sur un tableau de la croyante Maria Wnek, "Une hostie dans la bouteille, artistes polonais" (quand on sait que dans les bouteilles gisent parfois les messages, on voit où veut en venir l'inventeur du titre de l'expo, Mme Malgorzata Szaefer...). Celle-ci était en effet une des deux commissaires d'exposition à Bruxelles et se retrouve aujourd'hui à Bègles. Elle a tendance à signer des textes de plus, dans les deux cas, assez vagues, passablement sibyllins et, comme on dit familièrement, plutôt "bateau".

 

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Edmund Monsiel, coll. ABCD

 

     Certains créateurs non repris à Bègles étaient pourtant de ceux qui m'intriguent, comme Edmond Monsiel qui, même si il est une des vedettes de l'art brut depuis longtemps, n'a pas fait l'objet de beaucoup d'expositions en France (on aura l'occasion d'en découvrir à la rentrée, du 29 septembre au 16 novembre à la galerie ABCD à Montreuil dans l'expo "De la lenteur avant toute chose") ou comme Julian Strek, dont un "tombeau" en bois sculpté, très coloré, venu de la collection Leszek Macak à Cracovie, reproduit sur le dépliant de l'expo Art et Marges, était tout à fait remarquable et original (à mettre en rapport, cela dit, peut-être avec l'art traditionnel de certains calvaires en Europe de l'Est, voire dans les pays baltes où se rencontrent des forêts de crucifix tout à fait étranges ; voir repro de Strek ci-contre sous le titre "Une hostie dans une bouteille").Julien Strek, tombeau, bois peint.jpg Maria Wnek également manque dans l'expo de Bègles. Par contre, on pourra continuer d'y découvrir des œuvres de Henryk Zarski, que les lecteurs des fascicules de la collection de l'Art Brut à Lausanne ont  déjà pu remarquer, grâce à leur force d'expression (voir la notice de Michel Thévoz dans le fascicule n°21 de 2001). Avec ce dernier créateur, on a souvent l'impression que ses figures, de la même taille que les maisons en arrière-plan, pourraient bien finir par se confondre avec elles et avec tout l'univers environnant par contamination dans un carambolage graphico-pictural tourbillonnant. C'est du moins ce que je suppute du fait de leur traçage à gros traits, de leur équivalence dans les formes, de leur manque de contraste...

 

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Extrait du catalogue de l'expo du Musée de la Création Franche

 

      Je reviens au titre de cette exposition qu'explicite Pascal Rigeade dans le préambule qu'il a publié dans le catalogue de l'exposition. Il l'a choisi en réalité par référence à une phrase connue de Jean Dubuffet qui vantait les créateurs de l'art brut qu'il voyait comme les "héros, les saints de l'art" (je reprends la citation qu'en fait Pascal Rigeade). Donnons ici la référence du texte d'origine, c'est dans la préface de Dubuffet à l'exposition "L'art brut" à la galerie d'Alphonse Chave en 1959: "Le parti de l'art brut c'est celui qui s'oppose à celui du savoir, de ce que l'Occident nomme (un peu bruyamment) sa "culture". C'est le parti de la table rase. Ses troupes ne sont porteuses d'aucun uniforme, elles ne se vêtent pas de toges et d'hermines ni ne se parent de glorieux titres, elles ne se recrutent pas au sortir des écoles mais dans le rang du commun, elles sont la voix de l'homme du commun qui s'oppose à celle des savants spécialistes. Vagabonds, voyants entêtés soliloques, brandisseurs non de diplômes mais de bâtons et de houlettes, ils sont les héros de l'art, les saints de l'art" (J.D. p 513 de Prospectus et tous écrits suivants, Tome I). Personnellement, je n'ai jamais trouvé cette envolée lyrique de Dubuffet bien appropriée. Mais il reste qu'on peut la comprendre avant tout comme une métaphore qui envisageait les créateurs d'art brut comme des sortes de personnages purs, plus proches du héros que du saint en fait.

    Lier aujourd'hui les créateurs d'art brut, en l'occurrence polonais, à cette notion de sainteté, nettement assimilée à la religiosité par les concepteurs de l'expo, qui la voient dans cet "ailleurs européen" (texte du catalogue), sans insister sur les dépassements qu'opèrent les créateurs à partir de cette imprégnation culturelle, peut être jugé de fait tout à fait critiquable, de mon point de vue. N'est-ce pas risquer de retomber dans ce cliché discutable qui tend toujours à lier la foi avec l'art, alors que ce dernier est aussi hymne à la liberté tandis que la foi a souvent été tout le contraire (guerres de religions, intolérance vis-à-vis des cultures autres, fanatisme, puritanisme, et j'en passe)? Mais peut-être que Pascal Rigeade n'avait pas une intention si directe, et qu'il a voulu seulement trouver un titre à cette exposition qui fasse écho à Dubuffet qui est largement admiré à Bègles depuis les débuts du Site de la Création Franche. Malheureusement le titre a pris un tour parfaitement ambigu, surtout lorsqu'on ne sait pas à quelle citation il se rapporte originellement. Peut-être aussi, en hôte respectueux d'un projet venu de Pologne, a-t-il voulu se mettre trop en empathie avec la commissaire d'exposition?

  

16/06/2013

Un coup de sang de Pat Atarte concernant le MUCEM (à rebaptiser MUCM...)

      Je relis avec un tendre sourire en coin cette note déjà ancienne où vous exprimiez votre espoir de pouvoir un jour contempler de nouveau les merveilleuses collections du musée des ATP au fameux MUCEM qui tardait alors à sortir de terre. Eh bien nous y sommes. Le MUCEM est né, il est inauguré, et le tendre sourire se transforme en rictus.

     Ce MUCEM n'est qu'un fantasme de conservateur bilieux rendu fou par sa haine du public. Les collections des ATP sont invisibles. Elles y sont, paraît-il, mais enfouies, cachées au fond des réserves, inaccessibles hormis à quelques chercheurs qui devront montrer patte blanche. Dans ATP, il y a tradition et il y a populaire, deux mots absolument détestables sans doute pour les politiciens invertébrés qui font la culture, et qu'il faut surtout arracher à la conscience du public - et que l'on continue d'offrir, au passage, par la même occasion, à l'extrême droite comme on lui a offert sur un plateau, il y a quelques années, celui de laïcité.

    Surtout, oublions le rapport sensuel à l'objet, à la fois creuset et produit de l'imaginaire! Surtout, que le peuple, s'il existe encore, ne voie pas les beaux meubles paysans qu'on fabriquait avec dix bouts de bois et deux outils ruraux, sans aide de la force électrique, il y a deux cents ans, et qui tiennent encore debout aujourd'hui! Que le simple fait de se fabriquer un coffre où mettre ses pauvres vêtements continue de paraitre à tous tellement compliqué, et IKEA sera bien gardé! Qu'on enfouisse au plus profond de l'oubli l'idée même de décoration, qui ennoblissait tous ces objets du quotidien et élevait l'âme de leurs utilisateurs, car son rappel risquerait d'anéantir l'esthétique carcérale du design imposée aux masses comme solution aliénante! Qu'on oublie vite tous ces outils qui libéraient au lieu d'asservir! Et qu'on oublie vite le pauvre Georges-Henri Rivière et toute son ingénieuse muséographie, au besoin en le canonisant au passage, pour définitivement anéantir son ouvrage!

Pat Atarte

Note du rédacteur du blog:

J'éviterais de me prononcer trop catégoriquement contre le MUCEM en question, ne l'ayant pas encore visité (attendons que les foules téléguidées par média interposés se soient évanouies, déjà on nous dit qu'elles se contentent des promenades et des panoramas offerts par les passerelles et les points de vue du nouveau site), et restant curieux de la richesse des cultures populaires méditerranéennes (une très belle charette sicilienne entièrement sculptée et peinte est ainsi montrée semble-t-il dans la collection permanente, transfuge peut-être de l'ancien Musée de l'Homme parisien où l'on pouvait en voir une, très belle, dans le département Ethnologie européenne). Je suis d'accord avec Atarte cependant, quant à sa dénonciation de la bureaucratie ethnologiste qui se détourne des objets façonnés poétiquement par le peuple préférant se concentrer sur le discours plutôt que sur l'objet. Et surtout, je soulignerai pour le moment le fait que la dénomination Musée des Civilisations d'Europe et de Méditerranée impliquerait a priori qu'on puisse y découvrir, à côté de la culture populaire méditerranéenne, les arts et traditions populaires d'Europe de l'ouest, du nord et de l'est, sous peine de devoir plutôt se limiter à l'appeler le MUCM. Cela me confirme dans ce que je subodorais dans ma note sur l'expo de 2011 de "Morceaux exquis" à savoir que le projet du MUCEM était peut-être trop grandiose. A vouloir trop embrasser, trop mal étreint...?

 

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Charette sicilienne amenée au Canada par son propriétaire Joseph Pillitteri en 1962, ph. Musée canadien des Civilisations


15/04/2013

CAPUT, 4e exposition, "Cela est juste et bon, icônes, idoles et bondieuseries"

     C'est le samedi 20 avril prochain que débutera à St-Memmie (dans la Marne) la nouvelle exposition des dernières découvertes de la CAPUT (Collection de l'Art Populaire et de l'Underground Tacite), réunies sur le thème des bondieuseries cette fois, et toujours acquises sur les brocantes à moins de 5 €, condition sine qua non pour l'établissement de la collection. Ses deux animateurs, Céline Brun-Picard et Grégory Haleux, on s'en souviendra (voir notes anciennes parue sur ce blog), prisent fort les peintures, fresques et autres travaux bricolés par des amateurs de tous types, ayant peut-être une prédilection pour les peintures du dimanche qu'en ce qui me concerne j'appelle à part moi des "croûtes" (mais il y a aussi dans le lot d'authentiques bizarreries parfois). Amis du Bad Art (l'Art Catastrophique? Tristan Bastit proposa "L'Art Moche"), vous êtes les bienvenus. Céline et Gregory aiment à donner des interprétations fort sérieuses au sujet de leurs trouvailles qu'ils traitent avec le même respect que celui qu'on manifeste en haut lieu aux chefs-d'œuvre de l'art.

 

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17/03/2012

Un saint en dentelle

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Saint Vaast dévaasté

Eglise de St-Vaast-la-Hougue (Manche), 2011, ph. Bruno Montpied

06/07/2011

Cheminement d'un papotier

      Un papotier, est-ce que cela papote? Est-ce que cela n'a rien à voir avec l'argile et le métier qui lui donne forme? Est-ce un voisin du compotier? Un papotier, je gage que vous n'en aviez jamais entendu parler, c'est cela, tel que je le découvris sur une carte postale ancienne:

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     Etrange facétie qui consista vers 1590 à sculpter cette effigie à la mâchoire toujours prête à se décrocher, aux yeux roulant dans des orbites selon des axes distincts, qui papotait quand la fantaisie en prenait à l'organiste qui l'actionnait de derrière son orgue en pleine église. Il s'en passait de bonnes autrefois. En tout cas l'objet est rare, la plupart de ses semblables ont disparu, on se demande bien pourquoi...

 

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Papotier provenant de l'église Notre-Dame d'Avénières, près de Laval, Coll. Musée d'Art Naïf et d'Art Singulier du Vieux-Château de Laval, ph. Bruno Montpied, 2011

 

      Tout à coup, en passant récemment par la patrie du Douanier Rousseau, au musée d'art naïf et singulier de la ville, quelle ne fut pas ma surprise de retomber sur le papotier, mais cette fois grandeur nature, un peu abandonné, à l'écart dans une tour du Vieux-Château... La notice y explique que la figure grotesque avait été enlevée du buffet d'orgue de l'église en 1878 et qu'elle avait été conservée dans une collection privée jusqu'à sa vente en 2006. On y ajoute que "les sculpteurs et facteurs d'orgue [au XVe-XVIe siècles] surchargeaient les buffets de carillons, automates vociférateurs, têtes grimaçantes "et menus attrafuz destinés à l'amusement des petits et des grands". Nul doute que les "petits et les grands" devaient effectivement grandement s'esclaffer devant cette tête dont les yeux roulaient dans deux sens différents tandis que la mâchoire s'ouvrait si largement qu'on eût pu croire à son complet et imminent décrochage. Les messes ne s'en trouvaient-elles pas troublées du coup? N'y eut-il pas quelques bonnes âmes ulcérées devant ces innocentes farces, perçues peu à peu comme vaguement sacrilèges, d'où leur disparition consécutive durant nos siècles dits modernes...? A voir. Le hasard me mit une fois de plus sur les traces du papotier. Chez un camarade brocanteur, je trouvais une ancienne brochure annonçant une vente chez Drouot, en 2006, sous le patronage de l'expert Martine Houze. En couverture, le papotier était mis à l'honneur. C'était dans cette vente que le musée d'art naïf de Laval avait fait ses emplettes, à n'en pas douter.

 

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A noter que la notice de ce catalogue, due sans doute à Martine Houze, avance le nom d'un "maître menuisier" du nom de Jean Dubois (nom prédestinant encore une fois), comme sculpteur de la tête en 1590. La légende de l'ancienne carte postale placée au début de cette note signale le nom de Florentin Lusson comme auteur plutôt de l'orgue que du buffet. Jean Dubois qui "faisait jouer les estoiles"... C'est joliment dit.

 

     

23/04/2011

La Casa Leitao, quelques mètres cube de création pour soi, et de temps en temps pour les autres

    Grâces soient rendues à Laurent Jacquy qui a eu la gentillesse de m'emmener dans sa petite auto dériver sur les routes de la Somme. Il m'avait parlé l'air de rien d'un monsieur qui faisait "des choses" dans une sorte d'appentis ou de garage qu'il avait vu ouvert en filant sur une route non loin d'Abbeville sans pouvoir s'arrêter. Or, chaque fois qu'il repassait, comme de juste, le lieu était fermé. Le dieu des sites d'art brut me secondant généralement avec constance depuis pas mal de temps, il fallait me charger dans la petite auto!

 

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José Leitao, citoyen d'origine portugaise, sur le seuil de son atelier avec un Toutankhamon sur le feu, la "Casa Leitao", ph. Bruno Montpied

 

     Cela n'a pas loupé, le monsieur avait ouvert sa boutique (mot pas du tout idoine comme on le verra), comme exprès pour nous ce jour-là. On aurait dit qu'il nous attendait, sculptant un Toutankhamon sans trop d'application.

 

José Leitao,angle de l'atelier, ph. Bruno Montpied, 2011.jpg

José Leitao, les premières statues, ph Bruno Montpied, 2011.jpg

José Leitao, première photo ci-dessus, un angle de l'atelier-garage avec ses dizaines d'effigies sculptées entassées et couvertes de poussière ; deuxième photo ci-dessus, prés du cadre doré, les premières sculptures des femmes imaginaires, dont une joueuse de boules nue, sorte de Fanny?, ph BM

 

     Sacrée caverne d'Ali Baba que nous découvrîmes là! Dans un cube sombre, où une chatte ne retrouverait pas ses petits, José Leitao entasse au garde à vous ou en rangs d'oignon des dizaines et des dizaines de statues venues d'on ne sait trop quelle inspiration, mixant probablement plusieurs références - madones chrétiennes polonaises (un souvenir du sanctuaire de Jasna Gora à Czestochowa)?Madone du sanctuaire de Jasna Gora.jpg José Leitao, statuettes de madones chrétiennes dans un angle de l'atelier comme dans une grotte, ph. Bruno Montpied, 2011.jpgRéminiscences d'idoles hindoues? Statues africaines? Pièces de jeu d'échec géantes? Hermaphrodytes? Symboles islamiques (et pré-islamiques)? Têtes pharaoniques? - au sein d'un syncrétisme abandonné à la poussière et aux toiles d'araignée, il était difficile de se faire une religion.José Leitao, deux pièces comme des pions géants de jeu d'échec, ph. Bruno Montpied, 2011.jpg Ayant découvert le talent de ciseler à peu près tout ce qui lui passe par la tête (souvent des femmes, et des mains de Fatima, parfois saignantes, et des symboles) au moment de sa retraite, après une vie passée comme travailleur dans une usine textile de la région - à présent abandonnée - José Leitao a eu l'air de nous dire que cette révélation lui avait paru trop tardive pour pouvoir l'autoriser à s'en faire un nouveau métier.José Leitao,plusieurs exemplaires variés de mains de Fatima, ph. Bruno Montpied, 2011.jpg Si bien qu'il sculpte sans cesse pour lui-même avant tout, refusant opiniâtrement de vendre ces effigies qui lui donnent tant de plaisir à l'entourer ainsi, enserrant et cernant chaque jour un peu plus son modeste établi.

 

José Leitao au milieu de ses nombreuses khomsa (mains de Fatima), ph. Bruno Montpied.jpg

José Leitao vous salue bien, ph. BM

 

     On n'est pas dans une boutique donc. L'atelier bâille sur la route, l'ancien ouvrier sculpte au vu et au su de tous, populaire dans la région, où de nombreux articles de la presse régionale lui ont déjà été consacrés, parfois plus centrés sur les trois oies qui le suivent comme des toutous (alors que pour tout autre que lui elles n'ont que pincements cruels à distribuer) que sur ses étonnantes œuvres hésitant entre art naïf et art brut. Ce dernier pourrait en effet s'appliquer ici en raison du syncrétisme et des croisements de réminiscences culturelles mixées de façon originale. Certaines compositions, où Leitao a assemblé des objets sans rapports évidents (un cheval cabré et une main de Fatima par exemple ; une main de Fatima soudée à un front ; des empilements de têtes, des figures sans signification précise), relèvent d'une inventivité que l'on peut associer à l'art brut. Et puis il y a cette création très égocentrée, ce paradoxal désir de se montrer et de refuser dans le même mouvement de se séparer de ses œuvres (quoique ce refus ne soit pas si hermétique, son épouse nous confiera que le créateur fait parfois des dons). La poussière saupoudre d'ailleurs nombre des statues de son talc blanc, patine propre aux œuvres que l'on garde pour soi...

 

José Leitao,nombreuses  statues abandonnées à la poussière, ph. Bruno Montpied, 2011.jpg

Surpopulation au pays des effigies... Et puis, tiens?, que fait ce dinosaure ici...? Ph. BM

 

    Et puis, comme un clin d'oeil à mes propres inclinations, j'ai retrouvé ici des sirènes multiples.

 

José Leitao,sirène au buste voilé rose, ph.Bruno Montpied, 2011.jpg

José Leitao,sirène, ph.Bruno Montpied, 2011.jpg

José Leitao, sirènes, ph.BM

 

      

02/12/2010

Recoins n°4

Couverture du n°4 de la revue Recoins.jpg

 

     Les recoins se sont agrandis, la revue, pour les besoins de ce n°4, a  repoussé les murs comme on dit pour se donner un peu plus d'air (format 25x20cm). Si je n'arrive pas à me départir de l'impression que la revue par certains aspects de sa mise en pages tient un peu comme à distance les sujets qu'elle présente à ses lecteurs, du fait du corps des caractères qui reste encore trop petit pour mes yeux fragiles, je comprends par ailleurs qu'étant donné la richesse des matières traitées dans ce numéro, les rédacteurs (tous des passionnés et des bénévoles) aient été placés devant des choix cornéliens sur la question de la mise en pages. On retiendra donc avant tout la nette amélioration de cette dernière, ainsi que de la ligne éditoriale.

 

 

Pierre Darcel,Les 4 danseurs et le dos de la Statue de la Liberté, ph. Bruno Montpied, 2010.jpg

 

Pierre Darcel, danseurs bretons en ciment couvert de coquilles de moules, coques, berniques, coquilles Saint-Jacques, ph. (inédite) Bruno Montpied, 2010

 

 

     Il s'est passé en effet quelque chose de plus, la revue a basculé dans une autre ère il me semble. On est là face à un saut qualitatif indéniable. Un de ses plus grands mérites est son excellent équilibre en dépit de sa variété. Car le sommaire marie les environnements spontanés (c'est moi qui m'y recolle avec un article sur un site nouveau en Bretagne, de Pierre et Yvette Darcel, statufieurs et mosaïstes, du côté de St-Brieuc), à la boxe, le rock n'roll, le blues ou la country, voire la musique antillaise d'avant le zouk (tiens il y a aussi un texte de Cosmo Helectra sur la musique de ski nautique, Cosmo un habitué de nos parages et animateur de l'émission Songs of praise sur Aligre FM tous les lundis soirs). Le mixage continue avec des articles sur un auteur de livres anticléricaux du  XVIIIe siècle, plus une très belle étude de Bertrand Schmitt sur un créateur tchèque Vladimir Boudnik (non, ni beatnik, ni spoutnik, quoique nom-valise on dirait, comme fait à partir des deux). Sont également convoqués deux très beaux textes de Régis Gayraud à thématiques contrastées (démontrant une fois de plus le grand talent du bonhomme, et je ne dis pas ça parce que c'est un ami, c'est plutôt le contraire, c'est parce qu'il crée aussi des choses de ce calibre qu'il est mon ami), une (trop) courte intervention d'Olivier Bailly sur Robert Giraud, une notice d'André Vers sur le Vin des Rues de Giraud, de l'art populaire dans les oratoires du Cantal, 

Pieta,Cantal,ph.Bruno Montpied, 1990.jpg

 

 

des compte-rendus de divers livres, des aphorismes (d'Olivier Hervy, en petite forme, j'ai trouvé), des brèves de comptoir comme celle-ci:

 

"La fin du monde, c'est mieux à la campagne, tu te fais pas piétiner"

(Tirée d'une anthologie de Jean-Marie Gourio, concoctée par l'auteur à partir de propos tenus dans les bistrots, pratique certes antérieure à Gourio, mais mettant en relief l'indéniable esprit des rues, volatil, anonyme, difficile à fixer en littérature, une création littéraire immédiate en quelque sorte)

 

Sommaire-Recoins-4.jpg

Sommaire de Recoins n°4

      Au sein de ce sommaire éclectique, et parce qu'il faut bien se limiter sur ce blog à quelques détails seulement, les deux interventions sur lesquelles j’ai tendance à focaliser sont celles de Régis Gayraud pour son texte « Méritoires d’outre-terre, feuilleton (1) », et l’étude de Bertrand Schmitt sur le poète, plasticien et théoricien tchèque Vladimir Boudnik.

     Du premier, on peut retenir son étourdissante habileté à plonger le lecteur dans un climat de pur onirisme qui a cette particularité de ne pas se cantonner au réveil - à cet entre deux où la conscience pas encore complètement extirpée du sommeil vacille entre deux mondes - mais bien plutôt à s’étendre progressivement, insidieusement à tout l’ensemble de l’activité diurne. Monde renversé, où la veille devient territoire du rêve, ce qui n’est pas sans laisser le lecteur au bord d’une certaine angoisse assez voisine de celle qui préoccupe un Roger Caillois par exemple dans les expériences qu’il relate dans son petit livre L’Incertitude qui vient des rêves. Régis l’a déjà écrit ailleurs (dans une enquête sur les rêves publiée naguère par le groupe de Paris du mouvement surréaliste –auquel soit dit en passant appartient Bertrand Schmitt), les rêves ont pour lui un autre aspect que celui de révéler des désirs enfouis et refoulés, selon la doctrine freudienne. L’activité onirique brasse les cartes des situations possibles, se prêtant ainsi à une véritable combinatoire des situations qui pourraient se produire. Ce qui explique qu’elle puisse prendre l’aspect d’un terrain propice aux prémonitions. Il semble que le texte de Régis publié dans ce nouveau numéro de Recoins joue quelque peu avec ce désir d’anticipation. Comme si l’auteur cherchait à diriger son destin, comme d’autres cherchaient à diriger leurs rêves.

Vladimir-Boudnik,-variation.jpg

Vladimir Boudnik, du cycle Variations sur le test de Rorschach, 1967 (extrait des illustrations de la revue Recoins)

 

     L'étude de Bertand Schmitt qui présente le fort peu connu Vladimir Boudnik (1924-1968) m'a fait l'effet d'une véritable illumination. J'ai reconnu en lui - comme certainement cela a été le cas pour la rédaction de Recoins (il faut repérer dans la revue les photos d'Emmanuel Boussuge qui comme moi s'intéresse de fort prés aux images créées par le hasard, figures anthropomorphes des ferrures de portes, piquets de clôture, taches diverses) - un précurseur, ou un continuateur, de la création immédiate. Ce poète, plasticien, et théoricien tchèque, instruit des ravages profonds induits dans l'âme des hommes par les désastres de la Seconde Guerre Mondiale, chercha à créer une nouvelle forme d'expression qu'il appela "l'explosionnalisme", qui consistait entre autres à pousser les individus dans la rue à projeter leurs inconscients à travers les traces existant sur les murs. "Armé de fusains, de craies, de graphites, il lit et interprète les vieux murs, fait surgir de la chaux des fantômes endormis". Ce que Bertrand nous apprend des actions et de la quête de Boudnik le montre assez parallèle avec les idéaux des membres contemporains du groupe Cobra, convaincus de la transfusion de l'art dans la vie quotidienne des classes populaires, ou d'un Dubuffet, également contemporain, qui découvrait à cette époque-là le génie populaire individualiste des oeuvres de ce qu'il appela "l'art brut". Il écrit les phrases suivantes, qui font indéniablement écho à l'illustration et à la défense de la poétique de l'immédiat que je cherche à promouvoir sur ce blog: "Un [...] appel à la création immédiate et concrète avait été exprimé dans le premier manifeste de l'explosionnalisme...". "Cette exhortation à la création collective, directe et populaire contient aussi une remise en cause du statut séparé de l'artiste professionnel". Et voici aussi cette phrase empruntée aux écrits de Boudnik: "Regardez autour de vous! Sur le mur sale, le marbre, le bois... Ce que vous voyez est ce qui est à l'intérieur de vous. Ne sous-estimez pas les taches. Faites-en le tour avec votre doigt, redessinez-les sur le papier... Saisissez votre monde intérieur." C'est la leçon de Léonard de Vinci proposée à l'homme du commun! Travaillant en usine, il va former des groupes de prolétaires à l'étude et à la création de formes inspirées d'images aléatoires comme les taches, les traces que l'on trouve communément autour de soi (les nuages, les signes sur les peaux de bananes, n'est-ce pas Bruly-Bouabré?...). Il organise des expositions dans les couloirs de son usine "au grand ébahissement des cadres et des ouvriers"...

Extrait d'un documentaire sur Boudnik sur You Tube (plusieurs oeuvres de cet étonnant expérimentateur sont ainsi visibles ici)

 

       Il expérimente à tout va (il fera ainsi une suite d'interprétations des tests de Rorschach), cherchant apparemment à ce que suggère Bertrand Schmitt dans son si éclairant article à partir en quête des secrets de la matière, de l'énergie génitrice présente au sein de celle-ci. Bref, on a là  à l'évidence une étude tout à fait passionnante, et rien que pour ces textes-ci, la revue Recoins dans ce n°4, a déjà rempli son office d'illuminatrice. J'encourage naturellement tout un chacun à s'enquérir du reste de son contenu.

Abonnez-vous-Rec4.jpg

 

Recoins  est disponible en écrivant et en s'abonnant 13, rue Bergier, 63000 Clermont-Ferrand. Adresse e-mail: revuerecoins@yahoo.fr

Annonce-12-travaux-Passerel.jpg

A signaler également ce jeudi soir 2 décembre au Kiosque/Images, 105, rue Oberkampf, la présentation de l'ouvrage Les 12 travaux d'Hercule, édité par Recoins et Cie, sur les dessins de Pascal, un des créateurs fréquentant le foyer d'arts plastiques La Passerelle à Cherbourg (voir les notes que j'ai consacrées sur ce sujet).

La revue est disponible également sur Paris à la librairie de la Halle Saint-Pierre (XVIIIe ardt), ainsi que chez Bimbo Tower, passage Saint-Antoine dans le XIe arrondissement. D'autres librairies seront bientôt pourvues à leur tour.  

10/08/2010

Postérité des environnements (3): Abbé Fouré, avant, après...

     Il est rare je trouve, lorsque d'aventure on s'intéresse aux rochers sculptés de l'ermite de Rothéneuf, de son vrai nom, Adofe-Julien Fouré (Fouéré pour l'état-civil, mais lui signait Fouré), de présenter parallèlement ce qu'il reste de ces rochers sculptés en bordure de mer avec ce qu'ils furent à l'origine. Cent années (depuis la mort de Fouré) séparent les vestiges actuels (car c'est le mot, des vestiges...) des pierres taillées du début du XXe siècle. L'usure, peut-être des vols, et/ou des descellements, les ruissellements, les lichens vérolant les formes de taches disgracieuses, toutes ces causes se sont liguées pour entamer le grand travail d'effacement de la roche rognonneuse péniblement amenée par l'abbé en seulement quinze ans (il habita Rothéneuf de 1894 à 1910) à l'état d'hallucinations figées. L'inconscient naturel reprend lentement ses droits sur l'inconscient humain.

Niche avec inscription H Cruce salus, carte postale ancienne, début XXe siècle.jpg
Niche avec l'inscription "H Cruce Salus" (prés du gisant de St-Budoc), début du XXe siècle, carte postale du temps
Niche Cruce Salus,photo Bruno Montpied, avr 10.jpg
La même en avril 2010... Ph. Bruno Montpied
Abbé Fouré, Gisant de St-Budoc,et panneau de l'Ermite et de l'avocat, Rothéneuf.jpg
Le gisant de St-Budoc, avec les sculptures fraîches de l'autel au-dessus de lui ; plus haut à droite, le panneau sculpté avec "l'Ermite" sculpté les bras écartés en signe d eprotection pour ses ouailles placées autour de lui ; au-dessus, "l'avocat de l'ermite" et Jeanne du Minihic
 
Autel de St-Budoc,vestiges 2010, ph Bruno Montpied.jpg
Ce qu'il reste en 2010 du décor sculpté autrefois par l'abbé Fouré pour l'autel de Saint-Budoc, quasiment plus rien..., ph. BM
Abbé Fouré, Mur de l'ermite de Rothéneuf et de son avocat, ph Bruno Montpied, 2010.jpg
Le panneau de l'Ermite protégeant ses ouailles... Dont il ne reste plus que quelques formes floues... Ph BM, 2010

09/02/2010

Les artisans du bagne à Chartres en attendant les artistes du bagne à La Seyne-sur-Mer

   Michel Thévoz, dans son ancien ouvrage sur l'art brut paru chez Skira en 1975, notait qu'on trouvait infiniment moins de travaux artistiques chez les prisonniers de droit commun que chez les pensionnaires d'hôpitaux psychiatriques. Surtout, les prisonniers, notait-il encore, restent responsables de leurs actes, tandis que les aliénés en sont déchargés. L'expression chez ces derniers devient du coup "sa propre fin". "La contrepartie de sa déréliction, c'est la licence de s'exprimer gratuitement", écrit-il aussi. L'art brut s'est constitué des collections d'expressions de ce type, dites "inventives", parce que marquées très profondément par l'abandon des "normes de communication" (il rassemble aussi, de ce fait, des dessins qui parfois ne suscitent vraiment aucune curiosité en retour de la part du spectateur, tant ils sont obscurs, proches de ce que Dubuffet à la fin de sa vie avait lui-même finalement et tragiquement rencontré: des "non-lieux").

Dan Miller, ph. par Cheryl Dunn,Galerie Impaire,Paris.jpg
Dan Miller photographié par Cheryl Dunn, photo exposée en 2009 à la Galerie Impaire, rue de Lancry dans le 10e ardt

    Devenu insoucieux des conventions d'expression, le créateur reconnu "brut", donc surtout le pensionnaire créatif d'hôpital psychiatrique, se laisserait davantage aller dans ses images ou ses écrits, puisqu'il n'a plus d'autre spectateur ou de lecteur que lui-même. Surgirait ainsi un langage plus originel, venu des racines de toute expression humaine, véritable but de la recherche dubuffétienne d'art "brut". Ce plaidoyer pour l'art brut on le voit accorde une place prépondérante au créateur aliéné, alors que par ailleurs l'art brut regroupe des créateurs venus d'autres espaces de la marginalité sociale (l'art des fous ne représente qu'une partie du corpus de l'art brut). Comment fait le créateur non aliéné, cependant collectionné comme étant un créateur brut, pour rester inventif, alors que sa situation mentale et sociale est tout autre, et qu'en particulier il garde la responsabilité de ses actes? La créativité n'est-elle l'apanage que de ceux qui sont rejetés par la société? Ces derniers ne deviennent pas automatiquement inventifs du fait de leur marginalisation non plus.

   La quête de Dubuffet de nouvelles formes d'art plus pures ne m'a jamais paru si éloignée que cela de la recherche surréaliste d'un langage plus accordé à la réalité de la pensée. Et pas très éloignée de ce que j'envisage sous le terme d'art immédiat, que j'emploie pour rassembler toutes sortes d'expressions, y compris parfois non humaines (l'art des animaux, les ready-made de la poésie naturelle), qui ne restent cependant envisageables que par des humains. Du point de vue de l'immédiateté poétique, la question de l'écart vis-à-vis des conventions expressives, qui fait le centre de l'intérêt de tant de thuriféraires de l'art brut, me paraît moins importante aujourd'hui. J'accorde autant de fascination à l'art populaire des campagnes, l'art naïf inspiré, les environnements spontanés naïfs ou bruts, l'art brut, qu'à la poésie naturelle, ou à l'art carcéral inspiré, lorsque celui-ci est naïf (graffiti, tatouages, fresques et peintures naïves).Graffito relevé passage Briare dans le 9e ardt, Paris, ph.B.Montpied, 2010.jpg Parce que le point commun à chacun de ces corpus est la poésie vitale qui s'en dégage, contribuant à réunir les humains au sein d'un dialogue et non plus d'un monologue (où risque de nous amener la passion de l'art brut). Les nouvelles formes d'art, nouvelles techniques, cela n'est peut-être plus si obsédant aujourd'hui comme ce le fut après la guerre.

Catalogue Artisanat du Bagne,Chartres,2010.jpg
Couverture du catalogue d'exposition, musée des Beaux-Arts de Chartres

     L'actualité des expositions ne nous laisse plus que quelques jours pour aller se faire une opinion par exemple au sujet de certains aspects de l'art des bagnards... En effet, une exposition, intitulée L'artisanat du bagne, a commencé au musée des Beaux-Arts de Chartres le 7 novembre 2009, prévue pour se terminer le 21 février (plus que 12 jours donc).Autoportrait du bagnard Clement, Médiathèque de Rochefort.jpg Cette exposition est cependant liée à une seconde qui s'appellera Les artistes du bagne, qui prendra place au musée Balaguier du 25 mars prochain jusqu'au 25 mars 2011 (un an, ça laissera le temps d'aller à  ce musée Balaguier de La Seyne-sur-Mer, qui a déjà prêté de nombreux objets à cette expo de Chartres, objets en rapport avec l'ancien bagne de Toulon proche de La Seyne-sur-Mer).

Planche du livre du bagnard Clément,révolte des bagnards Myard et Picon (détail).jpg
Planche du livre du bagnard Clément, extraite du livre paru aux éditions Gallimard en 1992

 

Noix de coco sculptée,musée Balaguier, La Seyne-sur-Mer.jpg
Noix de coco sculptées, collection du musée Balaguier, La Seyne-sur-Mer (extrait du catalogue)

    L'exposition, dont je me fais une idée grâce à son catalogue, paraît rassembler des caricatures de bagnards, des peintures (de Francis Lagrange notamment), des planches du livre de témoignage sur la vie de bagnard par le prisonnier Clément (venu de la Médiathèque municipale de Rochefort, ce manuscrit illustré naïvement fut édité jadis par Gallimard dans une magnifique édition sous emboîtage ; j'ai entendu rapporter dans une librairie de La Rochelle que le manuscrit le plus connu - car il y en aurait deux - aurait été amélioré par un dessinateur resté anonyme d'après le premier manuscrit original rédigé, lui, de la main de Clément).

Noix avec diorama,coll.privée,expo L'Artisant du Bagne,Chartres, 2010,.jpg
Noix avec diorama, collection privée, exposition L'Artisanat du Bagne, Chartres (ce travail fait songer par analogie aux oeuvres d'Albert Sallé conservées à la Fabuloserie, ce retraité qui recréait des villes entières dans des globes de verre ou en maquettes)

 

   On y voit aussi des marqueteries de paille, des noix de coco gravées, sculptées intérieurement ou extérieurement, divers objets (buvards, coupe-papiers), des coquillages gravés (des nautiles dont la nacre est aussi adroitement ciselée que par n'importe quel orfèvre de métier), des maquettes, des bijoux bricolés... Une belle occasion en somme d'aller vérifier s'il n'y a pas là aussi la poésie que nous recherchons tant dans d'autres secteurs de la créativité populaire davantage à la mode aujourd'hui, comme le fameux "art brut".

Coffret en marqueterie de paille, coll. du musée Balaguier, La Seyne-sur-Mer.jpg
Coffret, marqueterie de paille, travail de bagnard début de XXe siècle vraisemblablement?, collection du musée de Balaguier, La Seyne-sur-Mer
Cofret de prisonnier contemporain, Rennes, 2003, ph. Remy Ricordeau.jpg
Coffret en marqueterie de bois exécuté par un prisonnier dans une maison d'arrêt à Rennes vers 2003, ph. Remy Ricordeau
Coffret contemporain en marqueterie de bois par un prisonnier de Rennes, 2003, ph. Remy Ricordeau.jpg
Le même coffret, ouvert, tapissé dun collage de timbres à l'intérieur, ph. R.R

19/12/2009

Enterrés dans une image, art funéraire au Ghana

     Il est une coutume funéraire contemporaine au Ghana qui consiste à enterrer certains dignitaires de l'ethnie Ga (il faut être un notable, avoir des moyens) dans des cercueils qui sont autant d'effigies emblématiques de la destinée du défunt, symboles aussi de sa fortune durant son parcours sur la terre (si Nicolas Sarkozy était ghanéen, on l'enterrerait peut-être dans un stylo ou une montre?). On vous enterre là-bas dans des oignons, des poissons, des pirogues, des voitures, des poules, des lions, des avions, tous sculptés dans le bois, ce qui est bien plus poétique on en conviendra qu'une simple caisse en sapin...

Cercueils du Ghana, un lion, ph.Thierry Secretan, 1994.jpg
Photo Thierry Secretan, extraite de son livre Il fait sombre, va-t-en, cercueils au Ghana

    J'écris "contemporaine", cependant, il faudrait préciser que cette coutume remonte déjà à la fin des années 1950. Elle remonterait même exactement à 1957, date à laquelle un menuisier du nom d'Ata Owoo (1902-1976, un contemporain de Dubuffet...) fabriqua pour un chef de sa région un palanquin en forme de cabosse de cacao. 1957 est aussi la date d'accession à l'indépendance pour le Ghana qui fut autrefois colonie britannique (sous le nom de la Gold Coast).

Cercueils divers du Ghana, ph T.Secretan, 1994.jpg
Ph.Thierry Secretan, extraites de Il fait sombre, va-t-en, divers cercueils produits dans les ateliers de Kane Kwei et de Paa Joe (1994)

     En France, ces coutumes ont été révélées au grand public par le photographe et cinéaste Thierry Secrétan qui a mené une recherche sur le sujet dès le début des années 1980. Un beau livre en fut l'aboutissement aux éditions Hazan en 1994 (Il fait sombre, va-t-en, Cercueils au Ghana).Il fait sombre va-t-en, cercueils du Ghana, T. Secretan, Hazan, 1994.jpg La grande exposition des Magiciens de la Terre a été la première en France, en 1989, à faire connaître ces cercueils-logos parmi tant d'autres merveilles de créativité populaire qui y furent simultanément présentées, provenant de différentes contrées du monde (les organisateurs français de cette expo avaient à l'époque cru bon d'estimer qu'il n'y avait personne en Europe capables d'être comparés avec les créateurs populaires du Tiers-Monde, hormis Chomo, dixit Jean-Hubert Martin, qui aurait dû passer à l'époque un bon cours de rattrapage en matière d'art brut et autres inspirés du bord des routes, quelle extraordinaire ignorance).  

     Une exposition plus récente vient de se terminer sur les cercueils du Ghana - je l'ai appris un peu tard, mille excuses! - au musée d'Evreux, dans l'ancien évêché (31 octobre - 29 novembre 2009, merci à Philippe Lalane pour l'info).  On y montra des photographies de Thierry Secretan mais aussi quelques cercueils venus de l'atelier de Paa Joe, neveu de Kane Kwai, émule lui-même du fameux Ata Owoo, qui fit beaucoup par son talent de sculpteur pour consacrer ce nouvel art funéraire en passe de devenir une tradition (on raconte que Kane Kwei proposa entre autres formes de cercueils le perroquet tenant en son bec un stylo pour symboliser les universitaires...). L'absence d'entreprise de pompes funèbres au Ghana, et l'importance capitale des rites funéraires qui ont pour enjeux de permettre aux défunts de rejoindre leur "famille céleste" et aussi de se réincarner par la suite parmi les vivants expliqueraient le développement de cet art fort imaginatif.

Cercueils du Ghana, photographies de T. Secretan, expo musée d'Evreux, 2009.jpg
T.Secretan, Aigle en chemin vers la tombe, image éditée par le musée d'Evreux, 2009

     Ces cercueils sont maintenant bien connus, au point que les commandes affluent de partout dans le monde, et probablement aussi - surtout? - pour des raisons d'ordre esthétique et marchand. Les cercueils présentés à Evreux provenaient par exemple de la galerie Dieleman, située à Gembloux en Suisse. D'autres cinéastes ont réalisé des documentaires sur le sujet, comme Philippe Lespinasse, connu pour sa collaboration entre autres avec la Collection de l'art brut à Lausanne (plusieurs de ses films édités en DVD y sont diffusés). Ghana, sépultures sur mesure, un moyen-métrage de 52 minutes, a été diffusé il y a peu sur France 5.

Cercueils du Ghana, ph. Philippe Lespinasse, 2009.jpg
© Philippe Lespinasse, 2009

 

 

10/12/2009

L'envol

A Philippe Lalane, qui m'a fait découvrir cette peinture  
Anonyme-,ex-voto-peut-être,.jpg
Anonyme, peinture naïve à la manière d'un ex-voto, sans date (XXe siècle? Origine: Espagne?), coll BM
   Elle tombe telle une fusée à l'envers, bien droite, fonçant vers la terre pour y percer un trou qui fera date. On dirait un envol, un envol vers le bas cette fois, les bras en croix ou en prière, en un geste d'invocation. Comme un christ renversé, une provocation ? Est-ce un suicide ou un accident? Sa tête couverte d'une opulente chevelure noire fait signe abstrait, inquiétant au milieu de ce petit tableau (env. 25x30 cm).
   On dirait que la maison a des murs de terre, que la scène se passe dans un monde rural, plutôt méditerranéen, peut-être en Espagne. Au pied de la maison, des herbes folles prolifèrent sans entrave sur un sol meuble semble-t-il.
    Il n'ya pas de saints évoqués dans un nuage placé en un coin de la composition, pas de textes de remerciement ou d'invocation au bas, mais on note tout de même dans la façade, remplaçant peut-être l'image du saint dont on demande l'intervention (ou qu'on remercie d'un dénouement heureux et inespéré), une niche avec une Vierge à l'enfant, constitué semble-t-il d'un minuscule collage d'images pieuses représentant le fameux couple que le peintre a couvert de peinture.
    Les perspectives sont étranges, surtout sur le seuil avec cet escalier bizarrement positionné par rapport aux lignes de fuite du vestibule s'ouvrant sur un lointain lumineux. Le peintre a pris soin de ne pas exposer les limites de cette façade, devenue espace de tableau.
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La Vierge à l'enfant, détail du tableau ci-dessus

07/07/2009

Le Menhir de St-Duzec, une autre image

     L'association Gepetto, au Carla-Bayle dans l'Ariège, a réagi à ma récente note sur le menhir de St-Duzec-en-Pleumeur dans les Côtes d'Armor en m'envoyant une autre photo ancienne du même monument, que surveillent deux jeunes femmes charmantes à son pied. On y voit la scène de crucifixion en voie d'effacement, ce qui date la photo d'une année postérieure à celle de la carte postale que j'avais mise en ligne. Années 1930, 1940? Les deux jeunes femmes habillées en blanc semblent toutes eux mordre... dans une pomme? Cela crée un contraste coquin avec la christianisation sommitale du menhir contre lequel elles s'appuient avec une désinvolture quasi sensuelle.

Menhir de St-Duzec-en-Pleumeur, document collection Association Gepetto.jpg
Document transmis par l'association Gepetto
Menhir de St-Duzec, Détail,Collection Association Gepetto.jpg
Péchés originels forever...

 

 

 

12/12/2008

La revue qui vous attire dans les recoins

    Dimanche 14 décembre à partir de 15 heures, à l'auditorium, la revue Recoins veut faire comme tout le monde, se présenter au public des amateurs d'arts populaires et buissonniers, ainsi qu'aux amateurs de littérature qui fréquentent pour alimenter leurs addictions la Halle Saint-Pierre, à Paris dans le XVIIIe ardt (rue Ronsard). Pour ce faire elle a prévu un petit programme avec un "diaporama" (assisté par ordinateur, espérons que ça ne ramera pas...) présenté par votre serviteur (nous avons collaboré au n°2 de la revue), balade dans des images fort variées qui doit servir à naviguer depuis les rives de l'art populaire du temps jadis jusqu'aux terres  de l'art naïf insolite, de l'art brut, des environnements spontanés, avec l'espoir que l'on puisse à la faveur des 150 images prévues pour être montrées dégager la notion d'art immédiat...

ProgrammeHalleStPierre.jpg

    Emmanuel Boussuge, l'un des animateurs et des fondateurs de Recoins, revue basée à Clermont-Ferrand, viendra également nous parler des "irréguliers" qu'il déniche en Auvergne (nous lui avons signalé un site, dû à un certain M.Goldeman, toujours en cours d'évolution à St-Flour, que nous avions découvert au cours d'une randonnée il y a quelques années ; à son actif, il a découvert un autre site, peut-être plus intéressant, celui de François Aubert dans le village d'Antignac dans le Cantal ; il a du reste publié une étude à ce sujet dans le n°2 de la revue). Puis un autre collaborateur de Recoins, Franck Fiat, clôturera le programme en projetant un film réalisé par lui en compagnie de David Chambriard, Huile de Chien, tirée de l'excellente nouvelle fantastique de l'auteur américain Ambrose Bierce). Un pot pour les soiffards est prévu ensuite...

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Intervention sur une maison à St-Flour (Cantal) par M.Goldeman, ph.Bruno Montpied, 2007
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Fourneau de pipe fait dans un os avec yeux de verre, art anonyme ; une vue alternative à celle qui sera montrée dans l'ensemble des 150 images présentées par BM à la Halle St-Pierre ; trouvée par Philippe Lalane, ph.B.Montpied, 2008

09/11/2008

De la sirène d'Europe à la Mami Wata, sirène africaine

    Cela fait longtemps qu'en rêvant à mon sciapode, emblème et logo que je me sens davantage que d'autres (les éditions Zoé en Suisse par exemple) fondé à brandir, étant donné mon patronyme, cela fait longtemps que je me dis que si je devais trouver une épouse à mon sciapode, son pendant féminin ne saurait être autre qu'une sirène.

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Sirène de M.René Jenthon, autrefois installée dans son jardin de silhouettes en tôle peinte et découpée à côté de St-Pourçain-sur-Sioule (Allier), coll.privée, ph.Bruno Montpied

     Cela recoupe mon histoire sentimentale, j'ai connu il y a des lustres une femme, désormais disparue, qui était fascinée par ces mêmes sirènes, ayant été sans doute l'une d'entre elles dans une vie onirique parallèle. Elle avait commencé une esquisse de collection sur ce thème. Cela n'avait pas été loin. Cependant, pendant les mois de gestation intra-utérine de ce qui allait devenir par la suite sa charmante fille, elle la rêva comme une sirène, ce à quoi ressemblent les foetus d'ailleurs...

Cariatides avec siréneau et sirène, porte de la maison d'un viticulteur de l'Entre-Deux-Mers à Rauzan (merci à Anne Billon et à Gilles Manero pour l'indication ; ph B.Montpied, 2008.jpg
Maison de viticulteur à Rauzan (Gironde), ph.B.M., 2008

    Ce rapport aux sirènes connut un épisode posthume assez merveilleux. Cette amie avait fait planter un rosier devant sa maison en Brière. D'une variété nommée Mermaid... Quelques semaines après sa disparition, nous nous trouvions, sa fille (âgée alors de douze ans), son mari et moi ensemble dans cette maison. Un matin, en sortant sur le pas de la maison, sa fille eut la surprise de voir qu'une des roses de l'arbuste s'était tournée vers le seuil, avec cette étrange impression que la rose la regardait... J'apprends à cette occasion le nom de cette variété de rose. Mermaid veut dire Sirène comme on sait. Je me demande si la disparue savait le nom de la rose, sans doute que oui, connaissant son goût pour les coïncidences. Mais alors, dans un second temps, le mot sonne autrement, j'entends tout à coup: Mère m'aide... Signal post mortem d'une mère errant parmi les choses, du souvenir de la mère flottant dans le décor de sa vie pour une petite fille désormais orpheline?

     L'iconographie sur la sirène est vaste et variée, bien davantage que sur les sciapodes, bien moins connus. Elle contient parfois des images un peu effrayantes, comme ce bébé en bocal que garde paraît-il le musée de l'école vétérinaire de Maisons-Alfort (signalons au passage à nos lecteurs qu'il vient de réouvrir après deux ans de travaux de restauration, merci à Jean-Raphaël pour l'info), ou des images plus sensibles comme cette sirène peinte sur un bombardier pas spécialement conçu pourtant pour l'expression de la sensibilité...

Enfant-Sirène du musée Fragonard de Maisons-Alfort, les jambes soudées ressemblant à une queue de poisson.jpg

Enfant-"sirène", musée Fragonard de Maisons-Alfort ; les jambes soudées par malformation les font assimiler à une queue de poisson

Sirène peinte sur un bombardier américain, années 40 sans doute, vu sur anonymousworks.jpg
Photo insérée sur le site Anonymous Works, années 40 peut-être 
 
      Or, le hasard m'a mis récemment sur la piste des "Mami Wata", ces esprits de l'eau plus ou moins maléfiques, sirènes à la mode togolaise, béninoise, ghanéenne ou encore congolaise, dont le nom dériverait de l'anglais "Mummy Water" (Mère eau).Mami Wata, groupe de statues,Tsevie, Togo, sur le site web art-vs.de.jpg Il y a eu il y a déjà quelque temps un ouvrage, Mami Wata, la peinture urbaine au Congo, de Bogumil Jewsiewicki (éd. Gallimard, coll. Le temps des images, 2003), qui présente ces esprits complexes comme des symboles de la femme libre, peut-être inspirée des femmes européennes (l'Europe aussi a eu ses sorcières, femmes libres réprimées), dont l'imagerie emprunte ses différents styles à des sources semble-t-il multiples (à une imagerie populaire venue de l'Inde notamment), et utilisée par différents discours politiques (Mobutu se servait de son image).Mami Wata, par Cheri Benga sur le site web ananzie.net.jpg La Mami Wata aux "mille aspects" fait, entre autres, trembler le phallocrate africain, par la liberté sexuelle qu'elle manifeste (la femme libre, la maîtresse, est surnommée "la deuxième bureau"). "Son aspect principal paraît puiser dans le fonds folklorique européen passé par la littérature scolaire se référant en particulier à Mélusine"... écrit M.Jewsiewicki.Mami wata sur le site web ananzie.net.jpg Les affiches de cirque européens montrant des charmeuses de serpents ont pu influencer les représentations peintes au Congo (pays où l'on ne trouve apparemment que des peintures sur le thème de la sirène, tandis que dans les autres pays d'Afrique occidentale ce sont davantage des oeuvres en trois dimensions), ainsi que des figures de proue sur les bateaux... 
Mami Wata peinte sur une maison du Bénin, site de partage de photos d'une certaine Laurence.JPG
 
    Passant récemment par Lyon, le galeriste Alain Dettinger m'a mis sous les yeux une remarquable sculpture éwé qui proviendrait peut-être du Ghana. Ce serait une représentation de Mami Wata là aussi.
Mami Wata, objet sculpté Ewé, provenance Galerie Dettinger-Mayer, Lyon, ph.Bruno Montpied.jpg
Esprit de l'eau, Mami Wata, origine Ewé, peut-être Ghana, coll.privée, ph. B.Montpied, 2008
 
     Je trouve l'objet saisissant, combinant les formes du poisson et de l'être humain de façon inversée par rapport à la norme. C'est le torse et la tête qui sont poisson cette fois et le bas du corps qui appartient à l'homme (au verso est figuré le postérieur). Inversion qui me paraît rare et qui justifiait cette note un peu hétéroclite sur le thème des sirènes. De plus, on notera, les amateurs de sciapodes noteront, que ce poisson à jambe n'en possède qu'une. C'est un poisson monopode. Pourvu de deux fesses néanmoins (car un sciapode ne devrait avoir qu'une fesse, on n'y pense pas suffisamment). Une Mami Wata un peu sciapode en somme.  

31/07/2008

De l'ennui

    Deux personnages très différents (quoique relevant du sabre et du goupillon qui comme chacun sait font souvent affaire ensemble) lèvent tous les deux les yeux au ciel... Dans le cas de ce christ à l'allure quelque peu vautrée sur sa chaise, lever les yeux au ciel est à prendre bien sûr au pied de la lettre, mon père pourquoi m'as-tu envoyé là, vois ces hommes et plus généralement, "ecce homo", comme il est marqué sur le bandeau qui longe son corps, boudi, que je suis pressé de faire l'"ascension"...

Christ sculpté, église de la Dalbade, Toulouse, ph B.Montpied, 2008.jpg
Christ sculpté et peint, église de la Dalbade, Toulouse, ph.B.Montpied, 2008

    Tandis que ce militaire plus profane paraît simplement se barber, à moins que ce ne soit une expression de simple assoupissement, ou les deux à la fois... Peut-être a-t-il ras le bol de faire les potiches?

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Art populaire anonyme, pot en terre vernissée, coll privée, Paris, ph.B.Montpied

12/10/2007

Le Dictionnaire des objets de dévotion

  

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   Paru en 2006 aux Editions de l'Amateur, cet ouvrage, écrit par Bernard Berthod et Elizabeth Hardouin-Fugier, renseignera parfaitement les amateurs d'objets populaires liés aux pratiques de dévotion. Crucifixions en bouteille, 41f52ddca6b05e6bfa72e1f00c0649c1.jpg303d010fd622201233f10717a4d5575d.jpgex-voto sculptés ou peints, reliquaires en papiers roulés ou réalisés avec d'autres techniques (parfois portatifs en forme de livres), crèches architecturées dans le goût polonais, poupées de couvent, statuettes naïves, suaires brodés et peints de Besançon, de Compiègne ou d'ailleurs,
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Suaire de Besançon, collection privée (Paris), objet non reproduit dans le dictionnaire, ph.B.Montpied

 boîtes à système avec vanités, boîtes avec saynètes religieuses en verre filé, canivets (papiers découpés au canif), billets spirituels aquarellés, bénitiers en faïence (du genre de ceux que collectionnait André Breton), bannières de procession, tableaux en coquillages (comme celui qui figure sur la couverture du livre), etc... C'est une énumération bien complète de cet invraisemblable capharnaüm d'accessoires de la religion populaire ou non, souvent broché sur d'anciennes pratiques païennes archaïques, qui est collectionné aujourd'hui en raison, entre autres motifs, de l'inventivité artistique qui s'y déploie (c'est en tout cas  ce qui me fascine personnellement dans ces objets). Une collection française liée à  ce thème se détache parmi d'autres, la collection de l'Association Trésors de Ferveur, basée à Châlons-sur-Saône (22, rue gloriette, 71100 Châlons-sur-Saône, site: www.chez.com/tresorsdeferveur), qui a fait l'objet d'une exposition à la Bibliothèque Forney à Paris en 2005 (avec un catalogue à la clé).

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Porte-serviettes, fin du XVIIIe, Tiroler Volkskunstmuseum, Innsbrück, Autriche

    En feuilletant le dictionnaire, on trouve des objets ou des références étonnants comme la mention du reliquaire conservant une larme du Christ à Chemillé dans le Maine-et-Loire (mais bien sûr il en existe d'autres, à Marseille, à Orléans, etc.) qui n'est en réalité qu'un petit morceau de quartz taillé ce qui n'empêche nullement de l'adorer... Les auteurs nous parlent aussi des pratiques lithophagiques, où les fidèles mangent de la pierre littéralement, ou de la poussière de pierre de sanctuaires parce qu'ils lui prêtent bien entendu des vertus bénéfiques. On l'accommode mêlée à du vin, ou diluée dans la bouillie que l'on administre aux enfants. "La poussière des martyrs est la plus prisée"... Les clous aussi sont très prisés des amateurs, parce qu'ils ont servi à clouer Jésus, mais aussi parce qu'ils rentraient dans la fabrication de la croix.... On trouve des clous ou des fragments de clous sacrés dans d'innombrables reliquaires.

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Boîte de colporteur avec reliquaire en papiers roulés dans le fond, XVIIIe, coll. Trésors de Ferveur, d'après cl.Marc Monnier

   Il paraît qu'à la Toussaint en Bretagne et en Normandie, nous disent toujours les auteurs, on embroche des pommes sur les pointes aiguës d'une branche d'arbre. C'est l'arbre des âmes, que l'on vend aux enchères en vue d'obtenir des grâces et des faveurs (des saints, ou des morts?) et qui reste une année dans une chapelle. On les place sur les tombes le 2 novembre. Le livre évoque aussi les jeux de parcours, les puzzles, les jeux de cartes à finalité édifiante ou didactique, servant à la propagande religieuse, comme ils peuvent servir ailleurs à la propagande politique, ou à la pédagogie laïque. Un long article se concentre sur les oeufs, leur symbolique, l'utilisation de leur forme pour les ciboires et les reliquaires. Bref, on fait incontestablement son miel en lisant cet ouvrage (d'autant que le miel -et la cire (autre long article)-02700307f06480298dff16f774efd68d.jpg vient des abeilles, et que les abeilles, je l'ai encore appris avec ce livre, sont venues des larmes du Christ, à se demander ce qui est venu de ses autres sécrétions...). 

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Gabare de la Loire pour les processions à Champtoceaux, Maine-et-Loire, cliché Bruno Rousseau, Service de l'Inventaire, Conseil Général du Maine-et-Loire

    L'ouvrage, comme tant d'autres sur les sujets voisins  de l'art naïf ou de l'art brut, se trouve à la librairie de la Halle Saint-Pierre, au pied de Montmartre à Paris (la plus grande librairie spécialisée en France sur le thème des arts populaires et spontanés, rappelons-le).

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La librairie de la Halle St-Pierre, Paris 18e, ph.B.M., oct. 2007

 

11/09/2007

Rabiots d'obscénités romanes...

Le hasard objectif, ces temps-ci, me ramène du côté des galipettes obscènes romanes (le terme n'a rien de péjoratif sur mon clavier), avec un texte qu'Emmanuel Boussuge vient de m'adresser tout droit depuis son Cantal chéri. Y a pas qu'à Mauriac qu'on peut découvrir des acrobaties et des exhibitions de parties dites honteuses. Voilà comment débute le texte d'Emmanuel : 
Rabiots d'obscénités romanes et précisions superflues
C'est ma tournée !
Modillon roman, Moussages, ph.E.Boussuge.jpg
 

 

 Encore un loup auto-fellateur. Mais ce n'est pas le même qui a déjà été présenté sur le blog Le Poignard Subtil (note du 2 août). Celui-ci est à Moussages, entre Trizac et Mauriac. La parenté saute aux yeux et ça n'a rien d'un hasard. Le modillon a été sculpté par le même atelier sévissant autour du grand chantier de Mauriac au cours du XIIe siècle. Les motifs favoris de celui-ci (c'est-à-dire du ou des sculpteurs spécialisés dans les modillons) se retrouvent dans un large rayon autour de la basilique alors en construction...

 

  Et voilà comment il se termine :
 ...Pour finir, un clin d'oeil. Entre deux modillons, comme entre deux doigts de pied, on a quelquefois des surprises. On trouve ainsi à Brioude entre deux trognes modillonnées anodines -seul l'appareil photo permet de la voir en agrandissant a posteriori- une figure étrange. Il s'agit d'un loup monopode, se suçant le pied, un parfait intermédiaire entre le sciapode et le loup autonome, donc. De quoi ravir les boucleurs de boucle (l'image est floue malheureusement).
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               Comme on le constate, on pourrait croire que le texte ne parle que d'auto-fellations. Mais ce n'est qu'une impression. Le texte se termine en boucle comme il commence voilà tout, dans une forme, finalement, qui colle assez bien à la position décrite! Si on veut en savoir plus, on lira avec profit l'ensemble du texte susdit en cliquant sur Rabiots d'obscénités romanes, texte d'E. Boussuge 2007.doc. Outre un texte rédigé dans un style rigoureux et peu académique (on y cause à certain moment aussi bien de rockn'roll), le lecteur y trouvera plusieurs photos de l'auteur qui viendront enrichir sa culture pornographique romane.
         Et si cela ne suffisait pas, je renvoie le lecteur qui en veut toujours plus à un film de Claus Josten, L'ennemi à nu,  (2004, 26 min), qui sera diffusé dimanche 16 septembre sur Arte (décidément, depuis quelques dimanches soirs, Arte cherche à relayer efficacement le Poignard Subtil). C'est l'histoire de Claudio Lange qui photographie les sculptures romanes des édifices religieux qui jalonnent le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Cet artiste, « Chilien installé à Berlin, qui étudie cette statuaire depuis 1989, interprète ces représentations incroyablement obscènes comme une forme de propagande anti-islamique développée par l'Église catholique pour justifier les croisades » (texte de présentation des programmes d'Arte). Voilà bien une autre interprétation des obscénités romanes à laquelle beaucoup, je gage, n'avaient pas encore pensé !... A voir et à supputer...

 

02/08/2007

Galipettes de corbeaux à Mauriac: MASSIF EXCENTRAL (3)

    Ne venez pas me dire, on connaît déjà ça, on en a déjà vu... (car il y a des lecteurs blasés, ils se sont manifestés pas plus loin que sur ce blog).

    Or donc, voici des corbeaux qualifiés sur les cartes postales vendues du côté du Cantal, non pas de "chers corbeaux délicieux", comme disait Rimbaud, mais  de "diableries". Ce qui devait être le terme autochtone pour parler à mots couverts, en pouffant ou tout au contraire d'un ton scandalisé, de ces postures affriolantes, voire "pornographiques" (une pornographie* moyen-âgeuse et ingénue) qui s'affichent depuis quelques siècles sur les corbeaux de l'église de Mauriac. Quid des "corbeaux"? Ce sont, dit le dico d'architecture, des "supports en surplomb accusant une faible saillie par rapport au nu d'un mur"... Saillie, nu du mur, on ne saurait mieux dire entre les lignes... Je parlerai personnellement davantage d'acrobaties aussi vieilles que l'homo sapiens (Pierre Molinier et ses contorsions n'avaient rein inventé). Quoi...? Ah, oui, on me souffle... Ce sont des modillons, pas des corbeaux... Bon, d'accord, M.Boussuge, mais je préfère les corbeaux... C'est plus petit que les modillons, ça saillit moins, mais c'est plus rigolo, corbeaux, pour les acrobaties.

   Rincez-vous donc l'oeil par ces beaux soirs d'été, pas seulement le gosier.

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* Je ne mets aucune intention puritaine dans l'emploi du mot "pornographie", je dis ça pour tous ceux que ce mot peut hérisser...

01/08/2007

Le plafond merveilleux de Cheylade: MASSIF EXCENTRAL (2)

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    Pour atteindre Cheylade, où l'on vient de loin pour voir un plafond d'église, on passe, venant de Murat (le voyage se déroule dans le Cantal), au large d'une zone bien désertique, ondulant sans un arbre, sans un buisson, tendre pâturage idéal sous le ciel, ce jour, bleu, paysage qui a pour nom Plateau du Limon (c'est une des coulées de lave de l'ancien volcan dont la bouche principale, nous assure-t-on (Voir le Guide de l'Auvergne Mystérieuse d'Annette Lauras-Pourrat) , se trouvait au Puy Griou (ce volcan a coulé en étoile, en soleil... On s'en convainc quand on vient du ciel).

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 On laisse le plateau magnifique et lunaire (une Lune qui serait verte) à gauche, on ne s'y arrête pas, on n'est pas venu pour lui, et pourtant c'est une révélation qu'on emportera avec soi et qui reviendra nous hanter au fond de notre ville striée de pluie et de nuit.

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(Photo B.Montpied)

     C'est l'intervalle délicieux qu'il faut pour faire le vide avant la découverte du plafond merveilleux de l'église Saint-Léger de Cheylade

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   Eglise qui a été classée monument historique en 1963,"la décoration de la voûte [ayant été] l'élément essentiel qui a motivé le classement", dixit l'Association Valrhue qui a écrit la plaquette "Eglise Saint-Léger de Cheylade" pour les éditions Créer (dont j'ai extrait ici plusieurs photos, notamment les premières en tête de note). On notera au passage que les classements d'églises sont plus rapides que ceux des environnements spontanés...

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(Photo B.Montpied)

     Des fleurs partout, comme s'il en pleuvait, poussées au ciel. Des fleurs, des animaux, des couteaux (sans doute des poignards subtils)... Des symboles bien sûr mais aussi des images profanes.

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Images (ci-dessus au centre et ci-dessous à gauche et à droite, puis en dessous...) extraites du livre de l'association Valrhue
 
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     On trouve des têtes de mort aussi avec des tibias entrecroisés comme sur des drapeaux de pirates, des animaux fantastiques (le basilicc5df446b360b1257b7141769e1eaa9eb.jpg, un oiseau à deux têtes, une Gorgone...), des serpents, mais des anges aussi bien entendu, des coeurs, enflammés ou sur la main... Un tabernacle, des écussons... Comme un déluge  d'images (elle sont au nombre de 1360, peintes sur autant de caissons), voulant instruire les fidèles de la magnificence de la création divine, de sa variété infinie, du langage symbolique permettant d'accéder à la reconnaissance de ce Dieu si puissant...c37d9db1f4c704d15ba0aa9228c599a9.jpg

     "A l'instar de la sculpture médiévale où la flore naturelle côtoie une végétation stylisée, créée par l'imagination à partir de certains modèles, le peintre de l'église de Cheylade utilise ce même élan d'inspiration dans ses représentations florales." (Pascale Bulit-Werner et Gérard Bulit, Association Valrhue).

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    On doit au respect des architectures religieuses la préservation de tels vestiges (de même qu'on doit à l'oubli dans lequel tombent souvent les lieux souterrains la préservation d'autres témoignages d'art naïf, je pense par exemple au "graffito" naïf relevé dans les carrières de Saint-Savinien en Charente-Maritime, que Michel Valière a signalé sur son blog Belvert ces jours-ci... Mais il y a d'autres exemples, j'y reviendrai). Les auteurs du livre sur l'église St-Léger mentionnent que "tous les auteurs du XIXe siècle" se sont accordés sur la date de 1743 pour la date de création de ces 1360 petites peintures, parce qu'une inscription "finis opus 1743" aurait été vue sur un caisson au fond de l'église côté nord, caisson qui aurait été ensuite caché par la construction d'une tour qui l'aurait recouvert...

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(photo B.M.)

     On ne sait pas grand chose de l'auteur de ces peintures, c'est un peu du reste toujours la même chanson avec ces rares vestiges de peinture populaire ancienne (qui nous montre que le Douanier Rousseau n'est bien sûr pas le premier peintre naïf, seulement le premier peintre d'une catégorie nouvelle de l'Art Naïf).

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(Photo Association Valrhue)

    La mémoire populaire garde l'hypothèse que ce serait un artiste italien, "aujourd'hui non encore identifié", de passage dans la région, qui aurait réalisé la peinture des voûtes. Ce genre d'improbables indices sur la personnalité de créateurs restés dans l'ombre fait penser au Déserteur qu'a évoqué Giono dans une fameuse nouvelle, ou à l'auteur inconnu des boiseries naïves en provenance d'une maison patricienne de Jettingen peintes vers 1840 et conservées  au Musée Historique de Mulhouse (là, on parlait d'un peintre "peut-être tzigane, ou russe (ou russe tzigane?)", nomade louant ses talents de peintre amateur à qui en avait besoin ; Giono lui dans son récit brode à l'envi sur les corporations méridionales de peintres ambulants d'ex-voto, et c'est vrai que cela fait rêver ces chemineaux peinturlureurs, la boîte de couleurs sur le dos, le quignon de pain et la tome de fromage, le litron peut-être en sus dans la besace...)

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