14 janvier 2008
Yvonne Robert naïve à Carquefou brute à Lausanne
Michel Leroux me signale une exposition d'Yvonne Robert à Carquefou, qui fait partie de la métropole du grand Nantes en Loire-Atlantique. Avec un tel nom craquant au vent fou venu des profondeurs de l'océan pour vous emporter les idées noires, on aurait pu imaginer cette petite ville au bord de la mer, eh bien c'est sur les bords de l'Erdre (cet affluent de la Loire, occulté à Nantes, comme la Bièvre à Paris, et à qui manque un M initial qui achèverait de l'amarrer inexorablement au père Ubu)...
Cela se passe du 6 au 20 février 2008 à l'Espace Culturel la Fleuriaye (renseignements: 02 28 22 24 40, courriel: culture@mairie-carquefou.fr). Yvonne Robert a commencé à faire grandement parler d'elle grâce à une petite étude de Guy Joussemet dans le fascicule n°14 de la Collection de l'Art Brut à Lausanne (édité en 1986). Elle peint depuis 1974 des saynètes de tous ordres se rapportant à une vie rurale qui paraît de plus en plus aujourd'hui s'éloigner de nous. Née en 1922, elle n'a pas quitté la Vendée où elle a connu une vie d'enfant difficile dans une famille où les parents se déchiraient Sa vie d'adulte a connu d'autres moments durs, avec des employeurs sans scrupules notamment, aussi des hommes qui l'ont brutalisée.
Guy Joussemet parle d'une peinture qui en 1986 semblait s'éloigner de débuts qualifiés plutôt de naïfs pour se diriger avec assurance vers une dimension nettement plus "brute". Cependant, avec le temps, il semble que cela apparaisse moins net et moins tranché. La production est désormais, trente-quatre ans après ses débuts (1974), vaste et multiple, parfois inégale. Les références à la végétation, aux animaux, à des scènes de tragédie banale telle que celle que je montre ci-dessous,
montrent qu'Yvonne Robert ne se résout pas à se détacher complètement de la réalité telle que la perçoivent ses yeux. On n'assiste pas avec elle à une plongée griffonnante et débridée dans l'imaginaire et l'abstrait. Il semble que seuls quelques traitements affectant une partie de l'image puissent prendre un aspect "automatique" échappant au contrôle de la raison (l'étagement des divers plans dont la peintre ne sait rendre la perspective, par exemple, ce qui la conduit à inventer un autre mode d'expression et un autre langage, ce qui devrait faire taire les rieurs).
A Carquefou, elle est présentée comme artiste naïve, de ce fait sans doute. A Lausanne, c'est une autre chanson. A cheval (Ferdinand...) entre brut et naïf, Yvonne Robert? Personnellement, cela ne me dérange aucunement. L'enfance du regard est intact des deux côtés.
(Les photos sans auteur mentionné proviennent du site de la mairie de Carquefou)
23:40 Publié dans Art Brut, Art naïf, Art singulier | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Yvonne Robert, Art brut, Art naïf, Espace la Fleuriaye, Guy Joussemet
01 janvier 2008
Henri Boeuf, sculpteur naïf et maçon de la Creuse
Je dois à Roland Nicoux, le tenace animateur de l'association des Maçons de la Creuse à Felletin, beaucoup de découvertes liées à l'art populaire. Cela remonte au temps où je partis en quête de la mémoire et de l'oeuvre de François Michaud à Masgot. Depuis quelque temps, il me parle d'un sculpteur naïf, appelé du joli nom d'Henri Boeuf, qu'un ami de leur association, Marc Prival, auteur d'un livre sur Les migrants de travail d'Auvergne et du Limousin au XXe siècle (1979), lui a fait connaître. De plus, voici qu'un article fort descriptif, dû à la plume de M.Jean Martin, vient de paraître dans le Bulletin de liaison n°11 des Maçons de la Creuse (juin 2007 ; le numéro contient aussi un dossier sur les croix de chemin de la Creuse). Article, il faut le dire, entièrement voué à une seule oeuvre d'Henri Boeuf, conservée aujourd'hui, suite à un legs du sculpteur, dans la mairie d'Auzances (à l'est du département de la Creuse, à une vingtaine de kilomètres du Puy-de-Dôme).
Henri Boeuf, né en 1902, est décédé en 1987. L'oeuvre en question, achevée en 1976, est un panneau de bois sculpté sur les deux faces, à raison de quatre scènes compartimentées sur chaque face, le tout mesurant 45 sur 155 cm .
La face avant est consacrée à l'évocation des principaux temps forts de la vie de l'auteur (vie à la ferme, premiers chantiers de maçon, l'escalade des échelons de la vie professionnelle de simple maçon jusqu'au grade final de chef d'entreprise), la face arrière évoque pour sa part l'histoire des maçons de la Creuse, les monuments qu'ils contribuèrent à construire, le Panthéon et les Tuileries, leur grand homme, Martin Nadaud.
Le style est naïf, on peut s'en rendre compte en détaillant les disproportions des personnages représentés, les perspectives étranges, les vues de haut (exemple la mare aux canards sur la face avant, voir ci-dessous) mélangées avec des vues de profil, etc...
Le sculpteur paraît avoir accepté l'étiquette en outre. On s'en convainc en voyant l'image placée au bas de cette note qui le représente, probablement dans les années 70, au milieu de ses oeuvres (des statuettes, dont des Bretons en pantalons bouffants traditionnels et sabots, qui s'apparentent à certaines autres oeuvres du sculpteur finistérien Pierre Jaïn, créateur davantage que Boeuf aux lisières de l'art brut et de l'art populaire). Une affichette proclame au mur, bien en évidence: "Sculptures naïves de l'artiste auzançais Henri Boeuf". On se demande du reste ce qu'elles sont devenues aujourd'hui, ces statues...?
Pour obtenir ce bulletin n°11: Les Maçons de la Creuse, 2, petite rue du clocher, 23500, Felletin, tél: 05 55 66 90 81 ou 05 55 66 86 37, fax:05 55 66 90 81, e-mail: contact@macons-creuse.com
23:25 Publié dans Art naïf | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Henri Boeuf, Roland Nicoux, Maçons de la Creuse, Art naïf, Auzances
24 décembre 2007
Prières de Noël, sainte nuit, douce nuit...
En cette nuit de Noël, quelques minutes avant minuit, ses messes, son gros joufflu qui va encore aller s'encastrer dans les cheminées pour aider à faire tourner le grand marché, donnons une petite image faite d'après une peinture à la gouache d'un certain Armand Goupil signalé par un ami brocanteur, peinture (sur carton) photographiée sur le stand d'un autre broc, Jean-Philippe Reverdy, que je remercie très hautement ici. Cadeau de Noël!
23:55 Publié dans Art naïf | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Armand Goupil, Art naïf, art domestique, Jean-Philippe Reverdy
02 décembre 2007
Joseph Laporte, un jeune tambour qui revenait de guerre...
21:20 Publié dans Napoléon et l'art populaire | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Joseph Laporte, Fondation Martin Bodmer, Art Naïf, Art Populaire, Art immédiat, Littérature de voyage, Louis Mathieu
03 novembre 2007
Au banquet du bel art naïf, Alphonse Benquet
On s'impatiente du côté d'une des deux branches de la famille Rassat (les descendants d'Alphonse Benquet), j'ai l'impression. On s'étonne qu'on n'ait pas entendu parler d'André Breton dans la famille. Il y a des raisons à cela.
Et pourtant... Il y eut un lien, par delà la mort de Benquet, un lien si fort que c'est un peu grâce à lui qu'on a envie aujourd'hui d'en apprendre davantage sur Alphonse, le "peintre-sculpteur" comme il aimait signer ses peintures (et ce d'autant que ces peintures sont fort attachantes). Un lien comme il en existe entre collectionneurs et artistes qui ne se connaissent pas mais se tendent cependant la main par-dessus l'espace et le temps.
En effet, la vente de l'Atelier André Breton en 2005 à Drouot a fait resurgir trois peintures de notre homme, intitulées respectivement "Groupe d'enfants, place Gambetta à Tartas (Landes)", "Dans les Landes, concert dans la forêt" et "Facteur dans la grande lande". Tartas, c'est le bourg où vivait Alphonse Benquet.
J'avais déjà été intrigué dans le passé par ces peintures, mais où?... Et j'ai retrouvé des notes que j'avais prises, histoire de me souvenir, car le catalogue n'avait pas daigné nous en apprendre davantage sur lui, lors d'une exposition sur l'art naïf à la Halle Saint-Pierre, où étaient montrés des Benquet (deux peintures: une sans titre, ayant un rapport avec le thème de l'Angélus de Millet, tandis que l'autre était "Dans les Landes, concert dans la forêt", provenant donc de la collection Breton (peut-être)...). L'exposition s'appelait "Peintres naïfs français, 1886-1960, de Rousseau à Demonchy" et était organisée à la Halle en 1994-1995 dans le cadre du musée Max Fourny qui, pour une fois, avait décidé de montrer de l'art naïf de qualité... Ces deux oeuvres, comme on peut l'apprendre en farfouillant sur internet sur la base Joconde ou à l'agence photo de la réunion des Musées Nationaux (voir tout en bas de cette note), sont conservées au musée de Grenoble (apparemment en plus d'une troisième intitulée "Naufrage"; cependant la notice de la base Joconde indique que "Dans les Landes, concert dans la forêt" aurait été acquise en 1981... Ce qui veut dire donc que cela ne peut pas être le même tableau de la collection Breton vendu à Drouot en 2005, à moins qu'il y ait deux tableaux portant le même titre...).
L'expo de la Halle Saint-Pierre indiquait comme date de naissance pour Alphonse Benquet 1857 et comme date de décés 1933, info puisée dans les bases de documentation du ministère de la culture (on la retrouve dans la base Joconde).
1933... Une date fatidique.
Breton descend chez l'écrivain Lise Deharme (une femme dont Breton était amoureux sans être payé de retour), à Montfort-en-Chalosse, dans les Landes, en même temps que Paul et Nusch Eluard, Man Ray, en août 1935... Donc, Benquet est déjà mort, à 75 ans. Comment sais-je si c'est durant ce séjour que Breton acquit des peintures de Benquet -de même qu'Eluard, qui apparemment comme Breton s'en procura trois, mais les revendit dès 1938...- ? On ne le sait pas avec certitude. Mais on le devine (JE le devine...): en faisant un saut dans le temps, dans les années qui suivent la deuxième guerre mondiale (fruit de cette fatidique année 1933), au moment des débuts de l'Art Brut qu'invente alors Dubuffet, sans l'avoir encore trop cerné (période de l'Art Brut peut-être la plus riche et la plus libre), vers 1948... Dubuffet demande à Breton de l'aide, des relations, des créateurs qu'il pourrait intégrer à la collection qui commence à naître. Il a le projet avec Breton d'un Almanach de l'art brut, il bâtit un sommaire, des collaborations diverses et prestigieuses (Paulhan... Benjamin Péret sur Robert Tatin déjà...) paraissent acquises, Breton a promis des textes. Dubuffet lui demande au détour d'une lettre (consultable sur le site internet passionnant de l'Atelier André Breton), comme subrepticement: "Voyez-vous quelqu'un qui pourrait faire un article sur Benquet?"... Qui lui a parlé de ce dernier, si ce n'est Breton lui-même, se dit-on, comme il le fit avec Maisonneuve ou Scottie Wilson, Baya ou Hector Hippolyte? Breton propose probablement en réponse à la lettre de Dubuffet Lise Deharme qui se fend effectivement d'un texte. Malheureusement, le projet d'Almanach capote, en dépit du fait que le manuscrit était bouclé (pour des "raisons financières", selon Lucienne Peiry dans son livre sur L'Art Brut). Il dort aujourd'hui dans les archives de la collection de l'Art Brut à Lausanne. Une oeuvre de Benquet, appartenant à Breton, (Groupe d'enfants, place Gambetta à Tartas), est cependant exposée en 1949 à la Galerie René Drouin dans l'expo légendaire L'art brut préféré aux arts culturels (expo citée dans le catalogue de la vente de l'atelier d'André Breton chez Calmels-Cohen).
Voyant le nom de Lise Deharme au sommaire (publié ici et là) de cet Almanach, avec le nom du créateur sur qui elle écrivait, le fameux Benquet, mon sang ne fit qu'un tour, je comprenais à présent où et quand Breton, et Eluard, étaient sans doute tombés sur Benquet. J'écrivis à Lucienne Peiry pour demander la communication du texte (en 2003). Ce qu'elle accepta avec la meilleure des grâces (je la remercie ici une fois de plus). A la lecture de ce texte, consacré bizarrement à "J.D." Benquet (sans doute une erreur de mémoire), on se rapproche sans conteste au plus près du Benquet vivant... Voici le texte de Lise Deharme (que je suis autorisé à publier dans son intégralité par Lucienne Peiry) :
" J.-D. BENQUET
Il me souvient d'être entrée un jour, il y a de cela très longtemps, chez Séraphine Louis, à Senlis, sur l'appel d'un écriteau qui vous interdisait l'accès de sa demeure. Une veilleuse brûlait devant la photographie-icône de sa maîtresse défunte -car elle avait été servante.
Rien de tel chez Benquet.
C'était un orgueilleux petit septuagénaire à barbiche blanche, propriétaire d'une grande quincaillerie dans un village des Landes -exactement à Tartas.
Absolument incompris à l'époque où nous nous rendîmes chez lui pour la première fois, il nous vendit avec tristesse un pot à lait. Comme nous l'interrogions, Paul DEHARME et moi, sur l'adresse d'un peintre présumé innocent et qui, en fait, s'était rendu coupable d'affreuses toiles, sa barbiche blanche se dressa de colère et il nous dit:
-Moi, je suis un peintre; comme Rembrandt.
Il nous mena dans un immense grenier où il avait coutume de travailler. Il y avait là de belles armoires de chêne qu'il sculptait au couteau et d'où l'on voyait sortir en relief les têtes de ses parents -j'en possède une. Il y avait des toiles, pour la plupart inspirées de cartes postales, qui allaient de l'"Angélus" de Millet à un Panamorama [sic] de l'Exposition Universelle de 1900, en passant par des scènes régionales landaises: échassiers, boeufs à l'étable, la maison de St Vincent de Paul. Il y avait aussi des panneaux de bois sculptés, fort beaux, représentant, l'un Victor Hugo, l'autre un empereur romain, ou son grand-père, dont la longue barbe était traitée d'une manière extraordinaire. Dans l'ensemble, une quantité de toiles, presque toutes dans des cadres sculptés par lui. Nous remarquâmes également une certaine roue ovale, chef d'oeuvre de compagnon, qui fut achetée un peu plus tard par André BRETON.
J.-D.BENQUET, né à Tartas le 23 septembre 1857, mort dans cette même ville en 1933, se mit à peindre vers l'âge de soixante ans. Charron de son métier, il avait quitté le pays natal à seize ans pour faire son Tour de France, en portant sur son dos ses outils dans un sac, ne mangeant pas tous les jours à sa faim. Puis, un an de service militaire à Bordeaux, et quatre ans d'Afrique. C'est là qu'il sculpta une grosse canne, que nous avons vue encore récemment, ornée d'une fort belle main aux doigts repliés, et de signes mystérieux probablement inspirés des Arabes.
Revenu à Tartas, il achète une mule et s'en va de marché en marché, vendant des produits de toutes sortes. A force de travail il put enfin acheter sa quincaillerie.
Il vécut là des années, pêchant, chassant, guettant l'arrivée des palombes dans de petites huttes construites près de la cime des arbres, tout en jouant de la guitare.
En 1928-1929, quelques touristes anglais s'étant intéressés à sa peinture, il reprit la grande route, avec une poussette sur laquelle ses toiles étaient accrochées ; il se rendit ainsi à HOSSEGOR, s'installa sur la place, et réussit à vendre quelques tableaux. Puis il partit pour Paris, plaça son éventaire sur le pont de l'Alma, et ne vendit rien.
Ainsi vécut BENQUET, vieil homme en béret basque et veston de satinette noire, qui croyait à son étoile et eût été heureux, mais certes pas surpris de se voir aujourd'hui à l'honneur.
Lise DEHARME "
("J.-D.Benquet", par Lise Deharme, texte inédit prévu pour le numéro de juin 1948 de l'"Almanach de l'Art Brut", archives de la Collection de l'Art Brut de Lausanne).
Donc, on comprend à présent qui "découvrit" véritablement en premier Alphonse Benquet. André Breton a dû trouver logique d'adresser Dubuffet à la personne qui avait le plus approché Benquet de son vivant, Lise Deharme. Bien sûr, il faudrait chercher des nouvelles des descendants de cette dernière, ce qui s'annonce plus difficile d'après mes premiers sondages. Mais peut-être vont-ils aussi sur internet comme Mme Jocelyne Rassat et M.Dominique Rassat qui sont entrés en contact avec moi suite à ma note sur la roue ovale dans "Un doux penchant"... Et qui sont distincts de l'autre monsieur Rassat (Jacques) qui a laissé un commentaire récent sur ce blog (ça fait donc deux arrière-petits-fils si je compte bien)...
La roue ovale -et c'est une preuve de plus- Lise Deharme, comme Jacques Brunius dans son film Violons d'Ingres (1939 ; dans ce film précieux à plus d'un titre figurent aussi des images des peintures de Benquet), Lise Deharme donc signale elle aussi qu'elle fut achetée par Breton et qu'elle est bien d'Alphonse Benquet (j'ai récemment écrit à L'Atelier d'André Breton, le site, pour leur demander de modifier en plus précis la légende apposée sur l'image du Mur de l'atelier Breton du Musée National d'Art Moderne à Beaubourg). Cette petite roue est un chef d'oeuvre -cocasse!- de compagnon, là-dessus Gilles Ehrmann ne s'était pas trompé.
Peut-être fut-elle créée durant la jeunesse de son auteur, à la suite de son Tour de France. Benquet était donc un ancien charron, devenu ensuite quincailler (Brunius dans son film le signale quincailler dès "1875"). Il s'était mis à peindre et à sculpter à l'âge de la retraite (comme tant d'autres du continent des bruts et des populaires), si l'on suit l'âge de soixante ans fourni par Lise Deharme. On peut déduire que c'est plutôt vers les années 1910 qu'il a dû commencer à créer des oeuvres d'art (et non pas vers 1875 comme c'est signalé dans certaines notices) et ce durant une quinzaine d'années jusqu'en 1933. Cela est confirmé par la date apposée sous un buste sculpté par lui, autoportrait qui est toujours conservé dans sa famille: 1919 (voir ci-dessous). Lise Deharme signale aussi qu'à la fin des années 20, il chercha à vendre ses peintures sur les marchés.
Mme et M.Rassat m'ont appris qu'avait été montée une exposition Benquet à la Galerie Jeanne Bucher en juin 1937. Animula Vagula a eu l'extrême amabilité de nous envoyer le fac-simile virtuel du carton d'invitation de l'exposition, imprimé en caractères manuscrits, document fort rare dont nous la remercions bien évidemment. Cependant, sur le site de la célèbre galerie, toujours en activité comme on sait, pouvait déjà se lire le texte de ce carton, mis en ligne depuis je ne sais quand...
J'avais retrouvé de mon côté des traces de la préparation de cette exposition dans la correspondance qu'échangea Paul Eluard avec Gala Eluard (Paul Eluard, Lettres à Gala, 1924-1948, édition établie par Pierre Dreyfus, éd.Gallimard, 1984). Le poète écrit à son ex-dulcinée (elle est alors avec Dali) en avril 1937: "J'attends Mme Bucher qui veut me voir pour exposer Benquet. Peut-être pourrais-je en vendre, ce qui serait excellent" (p.277). Cette lettre avait été précédée d'une autre, écrite dans les premiers jours de septembre 1935 de retour de chez Lise Deharme à Montfort-en-Chalosse, après le séjour commun avec Breton et Man Ray, lettre où Eluard annonçait: "Dans le Midi, j'ai acheté des tableaux d'un peintre naïf de grande valeur, mort. Je vous ferai cadeau de l'un d'eux: L'angelus de Millet" (p.258). Comme dit Pierre Dreyfus qui a établi l'édition de cette correspondance, on sait l'importance de ce thème de l'Angélus traité par Millet sur quelqu'un comme Dali, et il est étonnant d'apprendre la contribution de l'obscur quincailler-charron-peintre-sculpteur Benquet à la paranoïa-critique de Salvador Dali! A signaler au passage que Pierre Dreyfus dans une autre de ses notes donne des renseignements inexacts sur la date de naissance de Benquet puisqu'il la situe en 1861. Mais en même temps, il nous apprend qu'Eluard ne vendit apparemment pas ses tableaux à l'expo de Jeanne Bucher, mais un an plus tard, à Roland Penrose. Trois peintures de Benquet parmi tant d'autres d'auteurs à l'époque plus prestigieux partirent ainsi en Grande-Bretagne: leurs titres figurent dans le livre de Jean-Charles Gateau , Paul Eluard et la peinture surréaliste, Droz, 1982. Il s'agit de Le berger (peut-être le même qu'un autre tableau, montré à l'exposition du Centre Georges Pompidou sur Paul Eluard et ses amis peintres en 1982, mais qui était titré Dans les Landes, bergers tricotant et filant au rouet ; il est mentionné dans le catalogue de l'exposition), d'un "Portrait de Gambetta" et d'un "Paysage"... Une partie de la collection Penrose paraît avoir migré au musée d'Edimbourg à présent en Ecosse... A suivre...
Si Eluard a acquis des oeuvres de Benquet durant son séjour chez Lise Deharme, il paraît évident que c'est à cette occasion que Breton en acquit parallèlement, en même temps que la roue ovale... Non? L'édition de la correspondance de Breton (En 2016? Faut encore pas mal attendre...) nous l'apprendra sans doute de façon définitive. Mais Le Poignard Subtil sur ce point aura fait gagner quelques années d'avance aux amateurs...!
Enfin, je signale pour clore provisoirement cette note-fleuve (y a-t-il encore du monde qui me suit?), qu'il existe un "Intérieur landais" dans les collections du défunt musée des ATP, rebaptisé MuCEM, et en cours de déménagement et transfert à Marseille pour être relogé dans un nouveau bâtiment dont on se demande s'il va voir enfin le jour (ce qui est préoccupant, étant donné l'importance et la richesse des collections artistiques et ethnologiques du musée national des Arts et Traditions Populaires). On peut en voir une reproduction sur ce lien.
A suivre, certainement...
17:55 Publié dans Art naïf | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Alphonse Benquet, Art Naïf, Compagnonnage, André Breton, Lise Deharme, Eluard, Dubuffet
01 août 2007
Le plafond merveilleux de Cheylade: MASSIF EXCENTRAL (2)
Pour atteindre Cheylade, où l'on vient de loin pour voir un plafond d'église, on passe, venant de Murat (le voyage se déroule dans le Cantal), au large d'une zone bien désertique, ondulant sans un arbre, sans un buisson, tendre pâturage idéal sous le ciel, ce jour, bleu, paysage qui a pour nom Plateau du Limon (c'est une des coulées de lave de l'ancien volcan dont la bouche principale, nous assure-t-on (Voir le Guide de l'Auvergne Mystérieuse d'Annette Lauras-Pourrat) , se trouvait au Puy Griou (ce volcan a coulé en étoile, en soleil... On s'en convainc quand on vient du ciel).
On laisse le plateau magnifique et lunaire (une Lune qui serait verte) à gauche, on ne s'y arrête pas, on n'est pas venu pour lui, et pourtant c'est une révélation qu'on emportera avec soi et qui reviendra nous hanter au fond de notre ville striée de pluie et de nuit.
C'est l'intervalle délicieux qu'il faut pour faire le vide avant la découverte du plafond merveilleux de l'église Saint-Léger de Cheylade

Eglise qui a été classée monument historique en 1963,"la décoration de la voûte [ayant été] l'élément essentiel qui a motivé le classement", dixit l'Association Valrhue qui a écrit la plaquette "Eglise Saint-Léger de Cheylade" pour les éditions Créer (dont j'ai extrait ici plusieurs photos, notamment les premières en tête de note). On notera au passage que les classements d'églises sont plus rapides que ceux des environnements spontanés...
Des fleurs partout, comme s'il en pleuvait, poussées au ciel. Des fleurs, des animaux, des couteaux (sans doute des poignards subtils)... Des symboles bien sûr mais aussi des images profanes.
On trouve des têtes de mort aussi avec des tibias entrecroisés comme sur des drapeaux de pirates, des animaux fantastiques (le basilic
, un oiseau à deux têtes, une Gorgone...), des serpents, mais des anges aussi bien entendu, des coeurs, enflammés ou sur la main... Un tabernacle, des écussons... Comme un déluge d'images (elle sont au nombre de 1360, peintes sur autant de caissons), voulant instruire les fidèles de la magnificence de la création divine, de sa variété infinie, du langage symbolique permettant d'accéder à la reconnaissance de ce Dieu si puissant...
"A l'instar de la sculpture médiévale où la flore naturelle côtoie une végétation stylisée, créée par l'imagination à partir de certains modèles, le peintre de l'église de Cheylade utilise ce même élan d'inspiration dans ses représentations florales." (Pascale Bulit-Werner et Gérard Bulit, Association Valrhue).
On doit au respect des architectures religieuses la préservation de tels vestiges (de même qu'on doit à l'oubli dans lequel tombent souvent les lieux souterrains la préservation d'autres témoignages d'art naïf, je pense par exemple au "graffito" naïf relevé dans les carrières de Saint-Savinien en Charente-Maritime, que Michel Valière a signalé sur son blog Belvert ces jours-ci... Mais il y a d'autres exemples, j'y reviendrai). Les auteurs du livre sur l'église St-Léger mentionnent que "tous les auteurs du XIXe siècle" se sont accordés sur la date de 1743 pour la date de création de ces 1360 petites peintures, parce qu'une inscription "finis opus 1743" aurait été vue sur un caisson au fond de l'église côté nord, caisson qui aurait été ensuite caché par la construction d'une tour qui l'aurait recouvert...
On ne sait pas grand chose de l'auteur de ces peintures, c'est un peu du reste toujours la même chanson avec ces rares vestiges de peinture populaire ancienne (qui nous montre que le Douanier Rousseau n'est bien sûr pas le premier peintre naïf, seulement le premier peintre d'une catégorie nouvelle de l'Art Naïf).
La mémoire populaire garde l'hypothèse que ce serait un artiste italien, "aujourd'hui non encore identifié", de passage dans la région, qui aurait réalisé la peinture des voûtes. Ce genre d'improbables indices sur la personnalité de créateurs restés dans l'ombre fait penser au Déserteur qu'a évoqué Giono dans une fameuse nouvelle, ou à l'auteur inconnu des boiseries naïves en provenance d'une maison patricienne de Jettingen peintes vers 1840 et conservées au Musée Historique de Mulhouse (là, on parlait d'un peintre "peut-être tzigane, ou russe (ou russe tzigane?)", nomade louant ses talents de peintre amateur à qui en avait besoin ; Giono lui dans son récit brode à l'envi sur les corporations méridionales de peintres ambulants d'ex-voto, et c'est vrai que cela fait rêver ces chemineaux peinturlureurs, la boîte de couleurs sur le dos, le quignon de pain et la tome de fromage, le litron peut-être en sus dans la besace...)
16:05 Publié dans Art populaire religieux | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Art naïf, art naïf religieux, St-Léger de Cheylade, Jettingen, Valrhue
07 juillet 2007
Les Nefs des Fous
Que nos confrères de Belvert et d'Animula nous pardonnent (ça commence comme une prière), mais nous allons devoir leur repomper (pour le premier) et pomper (pour la seconde) certaines images d'esquifs qui traînent dans leurs colonnes (en y ajoutant cependant nos forts grains de sel).
Notre excuse est d'avoir initié la confrontation bateaux pop/bateaux bruts (sur Belvert, s'entend, et en fournissant déjà les photos), du temps où nous hésitions encore à franchir le Rubicon de la création de blog.
Nous voudrions maintenant réaliser un petit rassemblement des objets maritimes en question, des bateaux, sur une SEULE page, bien persuadé que le thème contient sûrement d'autres éléments à verser au dossier, mais en permettant aux amateurs de s'instruire des différences à relever, des parallèlismes, de la plus ou moins grande dose de fantaisie appliquée à ces diverses rêveries flottantes:
Pour commencer, une maquette de bateau anonyme photographié dans le département "Marine populaire" du musée rural des arts populaires de Laduz:
11:25 Publié dans Marine populaire et singulière | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Marine populaire, Laduz, Carlo M., Art Brut, Art Naïf, André Bindler, Auguste Forestier
23 juin 2007
Un dialogue: René Rimbert-Marcel Gromaire
"...Dans les paysages de Rimbert il y a quelque chose du calme de la nature ; on dirait qu'il a juré de rivaliser avec le silence de la matière..." Max Jacob
René Rimbert, L'art et la vie, Musée du Vieux-Château, Laval (publié dans Ecrivains et artistes postiers du monde de Josette Rasle, éd. Cercle d'Art, 1997)
Le Musée International d'Art Naïf Anatole Jakovsky (Château Sainte-Hélène, avenue de Fabron à Nice, tél: 04 93 71 78 33), dans la continuité de ses expositions de l'été 2006 qui s'intitulait "En quête de paternité: Art Naïf-Art Moderne", et de 2003 ("Têtes à têtes", rencontre entre art brut, neuve invention et art naïf) propose cette fois un dialogue entre René Rimbert et Marcel Gromaire.
(Sur l'image ci-contre, Gromaire est en haut bien sûr, Rimbert en dessous)
C'est dire que dans ce musée on s'intéresse fort aux confrontations non partisanes entre arts d'avant-garde et arts d'autodidacte et que cela ne date pas d'aujourd'hui (afin de sacrifier à je ne sais quelle mode).
Au fait, Rimbert, "autodidacte"? Il était parvenu à un tel métier qu'on a bien




![Yvonne Robert, Les deux flamants [sic] sont restés seuls, 2005 9eab5e92a4bef2483e4a4cf7f76b9501.jpg](http://lepoignardsubtil.hautetfort.com/media/01/01/9eab5e92a4bef2483e4a4cf7f76b9501.jpg)













































