08/05/2010
Un bateau dans la ville, le "Museo del Mar"
Comme me l'écrit Philippe Lespinasse en me signalant le site dont je veux vous parler, autrefois les bateaux partaient vers les terres inconnues, maintenant, c'est l'inconnu qui part vers les bateaux. Merci également à Pierre Vidal qui a "passé" l'information auparavant à Philippe.
A Sanlucar de Barrameda (entre Cadix et Séville en Espagne, au bord de la mer) habite un monsieur, ancien pêcheur semble-t-il, José-Maria Garrido, sur lequel existent quelques informations en espagnol sur le blog d'Hector Garrido (son fils? En tout cas, un excellent photographe et naturaliste, voir son autre site ici), avec des photos extrêmement évocatrices. On y voit en pleine ville un bâtiment transformé en navire. Qui m'évoque immédiatement, quoique en plus âpre cependant, la maison au sommet transformé en pont de bateau que l'on voit un moment dans Mary Poppins (si l'on se souvient, y habite un ancien capitaine qui tire le canon pour marquer les heures).
La maison de Garrido (âgé de 80 ans, si l'on en croit une information venue du "Petit Fûté"), qui s'est élaborée sur une durée de 35 ans, a été baptisée par lui "Musée de la Mer". Elle contient sur ses murs 80000 escargots de mer (l'escargot, de mer ou plus terrestre, est un symbole emblématique des créateurs centrés sur eux-mêmes, créateurs d'environnements qui sont leurs coquilles, avec lesquelles ils fusionnent et dont il paraît impensable de vouloir les séparer), coquilles mosaïquées sur les parois du musée, émaillées également de sentences nées de "la conscience populaire" (comme dit Hector Garrido) ou de phrases d'auteurs connus, de maquettes de bateaux et autres vues marines. On voit le créateur à un moment couché dans une niche semblable à celles que l'on trouve sur les bateaux. Pierre Vidal signale que José Maria Garrido aime aussi écrire des poèmes sur des caisses à poissons.
Je trouve cette entreprise géniale. Et dire que la mairie, aux fins d'opération immobilière dans le quartier envisagerait de faire disparaître ce monument... On pense à l'immeuble des Monty Python, dans leur film Le Sens de la Vie, qui arrache ses amarres fichées dans les trottoirs de Londres, emporté par les bâches des peintres en bâtiment qui le recouvrent, se métamorphosant en voiles. On se prend à songer aussi à ce que pourraient devenir les villes si chacun de ses habitants se mettait à construire une maison dans la forme de l'objet qui le hante, chaussure, fleur, locomotive, ballon, chope de bière, etc. Le projet de José-Maria Garrido est tout à fait voisin - sauf que cela se passe cette fois dans la vie - des projets ghanéens funéraires qui consistent à enterrer les défunts dans des cercueils dont les formes symbolisent leur existence. Que la présence du Museo Del Mar m'ait été signalée par Philippe Lespinasse, par ailleurs auteur de film et de texte sur les cercueils à images du Ghana (voir note du 3 mars 2010), me paraît tout à fait en harmonie.
04/05/2010
Tirer les vers de la bouche, tirer les vers des yeux
Pas besoin d'une glose ici, la photographie parlera seule. Juste pourra-t-on ajouter que l'image est à verser dans la catégorie des visages en trois points, plus touchants d'êtres ainsi dûs au hasard que la moindre des "têtes à Toto" des artistes dits singuliers.
"L'Attaque des Clones
Je demandais il y a tout juste vingt ans (Actualités de l'art brut dans Artension, deuxième série, début 1988) que l'on fasse davantage de place aux singuliers de l'art en tous genres, pas seulement à l'art brut.
Ce dernier triomphe aujourd'hui internationalement.
C'est loin d'être le cas pour ceux qu'on a rangés tantôt dans « l'art singulier » (renversement des termes popularisé dans le Sud-Est par les festivals organisés par Danielle Jacqui et feu Raymond Reynaud à Roquevaire puis à Aubagne), tantôt dans la Neuve Invention (terme usité à Lausanne, forgé par Dubuffet et Thévoz, et qui n'a pas rencontré beaucoup de succès, on doit l'avouer) ou encore dans la Création Franche chère à Gérard Sendrey dans son site-musée éponyme à Bègles. Outre-Atlantique, cependant, sous le terme d'Outsiders, parviennent à se faire reconnaître nombre de créateurs que l'on rangerait ici plutôt du côté des Singuliers. C'est en France que la sauce ne prend pas...
Les Singuliers de l'Art, c'était une façon au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris en 1978 de créer un rassemblement qui englobait à la fois l'art brut, les créateurs d'environnements et tous les marginaux coincés entre professionnels de l'art contemporain et création autodidacte sauvage. L'exemple des expositions surréalistes bien sûr était passé par là et inspirait ce genre d'initiatives (qui fut relancé à Paris une autre fois pour Art Brut et Compagnie à la Halle Saint-Pierre en 1995-1996). Ce type de grande exposition dans des lieux aux moyens limités n'est bien entendu pas facile à monter et cela explique qu'on n'ait pas beaucoup renouvelé l'expérience. Mais d'autres raisons sont à invoquer dans ce qu'il faut bien appeler aujourd'hui un certain déclin, voire une certaine déliquescence du corpus qu'on cherche à nous faire avaler comme étant de l'art singulier.
Les festivals, après Roquevaire, toujours plus chargés de poncifs en matière d'art de la récupération (ça porte bien son nom...), se sont multipliés dans des petites villes à l'écart ou non des grandes routes, Banne en Ardèche, plus récemment à Lyon qui a sa "Biennale de l'art singulier", à Grenoble aussi dans le temps, à Praz-sur-Arly, ou du côté de Montpellier (je ne pense pas aux expositions de la collection d'Alain Bouillet qui est un amateur exigeant ; je mets également à part les expositions du Pluriel des Singuliers qui se tinrent, semble-t-il avec un certain soin, à Aix-en-Provence), présentant toujours plus de seconds couteaux de l'art vite fait sur le gaz... Paris eut son Printemps des Singuliers quelque temps, avec des accrochages fourre-tout où une chatte n'aurait pas retrouvé ses petits. Depuis quelques années, on voit aussi un salon appelé La Métamorphose des matériaux se tenir dans la capitale, se faisant une spécialité de recycler ad nauseam les récupérateurs de la récupération dans un vaste fourbi dégénérant en salon de l'art décoratif puisé dans les poubelles (très chic et très rentable).
Parmi les raisons de ce galvaudage généralisé de l'art singulier, il y a eu aussi l'influence délétère d'un magazine comme Artension qui n'opère plus aucun tri vis-à-vis des œuvres bâclées qu'on lui propose, les motivations profondes de ce magazine semblant être devenues avant tout d'ordre commercial et donc le menant à toujours plus de complaisance à l'égard du premier faiseur venu (je me souviens encore comment m'a été présentée l'offre de figurer dans leur "Bible de l'Art singulier", il fallait d'abord s'engager à acheter dix exemplaires du livre, sinon il était fort probable que je n'aurais aucune chance d'y figurer ; inutile de dire que je ne donnai aucune suite à cette proposition et que je ne fis en conséquence nullement partie de cette bible, anti-référence parfaite aujourd'hui en matière d'art singulier).
Sévit également en France un manque d'exigence et d'esprit critique érigé à la dimension d'une mode, popularisé et massivement diffusé par le grand outil de décervelage national qu'est la télévision.
Tout cela combiné a progressivement été cause d'une mise sur le circuit d'un nombre toujours plus croissant de sous-produits, d'ersatz d'art singulier. Le moindre petit artisteux un tant soit peu narcissique, s'il a croisé un jour la route d'un épigone de Chaissac vulgarisé par quelque télé ou plumitif locaux, peut se mettre à fabriquer des têtes à Toto de façon quasi industrielle, finissant par remettre totalement en question les mots art brut (que l'on emploie à tire-larigot), tandis qu'art singulier, n'en parlons même plus!
Je revois encore Simone Le Carré-Galimard ronchonner en descendant l'escalier de la Halle Saint-Pierre, peu de temps avant sa disparition, regimbant contre tous ces artistes nés de la dernière pluie de grêlons gros justement comme des têtes à Toto. Quoi de plus facile que de faire de "l'art brut" avec le moindre débris récupéré dans la rue ? Donnez-moi trois doigts, un peu de pâte molle, et je vous colle un de ces visages primitifs, moi[1]... On s'amuse, on se fait plaisir, on joue à l'art.
C'est bien une décadence complète et absolue. Il faut désormais que les créateurs authentiques, s'il en reste, se rassemblent et résistent contre cette attaque des clones ! Il faut surtout créer de nouveaux espaces alternatifs et les confier à des incorruptibles de l'art ! Et republier des listes comme le faisaient les surréalistes. Lisez... Ne lisez pas... Regardez... Ne regardez pas... ! Tant pis si des esprits grincheux viennent nous traiter de donneurs de leçons et de maîtres d'école. Ce sont justement les mêmes qui sont les responsables de cette invasion de primitivisme avarié qui finit par tuer tous les espoirs que l'on mettait dans ces alternatifs de l'art, apparus dans les années 70, inspirés par l'exemple moral, social et esthétique des créateurs de l'art brut que ne tourmentait aucune vénalité.
Qu'attend-on donc de l'art ? N'est-il qu'un supplément d'âme ? Une force décoratrice ? Ou bien le miroir d'une révélation-révolution ? Un état d'esprit chargé de réenchanter notre vie quotidienne non seulement par son langage mais aussi par un comportement qu'il implique, bien loin du désolant "travailler plus pour étouffer davantage" que voudraient nous fourguer les nouveaux riches au pouvoir actuellement ?
Bruno Montpied, janvier 2008.
(1) La photo d'un dessous de tabouret à traire que j'insère au début de cette tribune aura davantage de chances de figurer un visage, par hasard, que le moindre visage traité en poncif de l'art "brut" par ces artistes si peu singuliers nés de la dernière pluie."
01:11 Publié dans Art immédiat, Poésie naturelle ou de hasard, paréidolies | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : art immédiat, poésie naturelle et de hasard |
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