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24/05/2026

Installation poétique à la station Liège

      La station Liège dans le métro parisien m'a toujours intrigué. En raison de ses céramiques bleues sur un des quais ou ocres sur un autre, montrant des paysages de la région de la ville belge (fabriquées en Belgique, en 1982, d'après des dessins de Marie-Claire Van Vuchelen et Daniel Hicter, deux artistes belges qui se sont partagés les deux quais). Et aussi à cause dune rêverie enfantine que j'expliciterai plus bas.

Vallée de l'Amblève, Coo (2).jpg

Daniel Hicter à la station Liège, "Vallée de l'Amblève: Coo", panneau de céramique bleue, photo Bruno Montpied, 2026.

Liège, la Maison Curtius (2).jpg

Marie-Claire Van Vuchelen, "Liège: la maison Curtius", panneau de céramique ocre, ph. B.M., 2026.

 

   Cette station a une particularité: ses deux quais sont décalés l'un par rapport à l'autre. Ces derniers possèdent toujours les guérites placées en leur centre, où officiaient les anciens chefs de station, du temps où la RATP les pensait nécessaires à la surveillance de la circulation des voyageurs (cela disparut avec l'instauration des caméras de surveillance). 

     Or, une de mes connaissances m'a récemment poussé à descendre les examiner de plus près. Elles contiennent en effet des décors curieux. Sur le quai direction Asnières, on découvre un paravent blanc couvert de traces grises, censé représenter une forêt. Un panneau expose à côté un laïus poétique qui explique la présence de ce décor, tandis qu'on aperçoit de manière secondaire une signature dans un coin indiquant "Œuvre de Patrick Corillon, 1982" (soit la date où furent réalisées aussi les panneaux de céramique, il y a donc plus de quarante ans, ce qui explique sans doute la crasse grise ayant recouvert les reliefs du paravent).

Guérite dir Asnières (2).jpg

La guérite sur le quai direction Asnières, métro Liège ; ph. B.M., 2026.

La forêt liégeoise (2).jpg

Le paravent dans la guérite: une forêt? ; ph. B.M., 2026.

 

      Le panneau au laïus, on le retrouve encore, identique, dans la guérite de l'autre quai, direction Châtillon. Mais cette fois le décor y est différent.

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Guérite direction Châtillon; métro Liège ; ph. B.M., 2026.

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Partitions et autres griffonnages posés sur pupitres, guérite direction Châtillon, métro Liège ; ph. B.M., 2026.

 

   On y trouve des sortes de partitions – et des genres de graffiti et autres griffonnages – posés sur des pupitres d'orchestre. Voici le laïus intégral:

      « Dès le premier jour de sa prise de fonction en tant que chef de cette station, l’agent L… se rendit compte que le simple fait de prononcer le nom « Liège » provoquait en lui des paysages mentaux. À chaque fois qu’il devait le prononcer, il cherchait une façon différente de le faire pour voir naître en lui de nouveaux paysages dans lesquels il pouvait se plonger durant sa journée de travail.
       Ses variations sur le thème de « Liège » ne passèrent pas inaperçues car, poussés par le simple plaisir de les entendre, des usagers faisaient semblant d’être perdus et venaient lui demander dans quelle station ils se trouvaient.
        À la fermeture de ce local, les graffitis laissés par le chef de station sur le pan de mur caché par son bureau furent acquis par le chœur de l’Ensemble de Musique Vocale Contemporaine de la RATP qui décidera de les inscrire à son répertoire.

        Lors de sa fermeture, ce local fut occulté par de sombres rideaux, et l’on s’en servit comme débarras. Un membre du personnel chargé du nettoyage des voies dans les tunnels, profita de cet abandon pour y entreposer tous les végétaux un peu particuliers — pratiquement blancs en l’absence de lumière naturelle — qu’il s’amusait à prélever le long des voies. Avec le temps, il les disposa pour qu’ils composent une sorte de forêt fantastique.
      Puis un jour, un rideau alourdi par une surcharge de poussière tomba et fit apparaître la forêt à tous les usagers. Le nom de « Liège » était toujours inscrit dans le local, et les voyageurs qui découvraient la forêt s’imaginèrent que c’était une maquette d’une véritable forêt qui se trouvait en pays de Liège.
     Le lendemain, le rideau fut replacé par l’employé, mais rien n’y fît. À travers un jour d’à peine quelques centimètres, les usagers qui avaient découvert la forêt, parvenaient à enfoncer leur regard pour y pénétrer à nouveau.
     Lorsque la direction de la RATP envisagea de réhabiliter ce local et de le dédier à Liège, il fut décidé de conserver cette forêt, car pour tous elle était liégeoise. D’autant plus que certains usagers qui avaient fait le voyage jusqu’à Liège avaient réussi à retrouver dans la véritable forêt liégeoise des détails de celle qui se trouve dans ce local. »

     Inutile de préciser que ni "l'agent L.", ni l'autre "membre du personnel" qui collectait des végétaux blancs le long des voies (des plantes fantômes en quelque sorte?) pour en composer "une forêt fantastique" ne sont des personnes ayant existé ailleurs que dans l'imagination de l'artiste belge qui est l'auteur de ces décors et de ce récit, à savoir Patrick Corillon (né en 1959). On s'en convainquait encore récemment en allant sur son site web où l'on trouvait d'autres réalisations également basées sur de la fiction qu'il met en situation. Hélas, le site en question paraît être devenu inaccessible. L'artiste est représenté par la galerie française In Situ basée à Romainville.

       Le rêve de forêt liégeoise qui est au cœur du récit des guérites de la station Liège fait grandement écho en moi. Je n'ai jamais pu retrouver le lieu dont depuis l'enfance j'ai gardé un souvenir enchanté qui se situait selon ma vague mémoire dans les environs de Liège où mon père nous avait emmenés, crois-je me rappeler, à la rencontre d'un collègue de travail (ou d'un commanditaire de son usine?). Il y avait tout autour de nous un bois qui marqua mon imagination. J'en retrouve une réminiscence dans cette histoire de la station Liège comme si ce Patrick Corillon était un autre moi-même...

Commentaires

Ah! il y a tant à dire encore sur cette station Liège! Qui se souvient encore que dans les années folles de notre jeunesse, la station Liège, très proche des deux stations qui la précède et la suit (oh que j'aime ce joyau syntaxique apparu sous ma plume! O correcteur, prends garde au piège!), était fermée au public les dimanches et fêtes et de 20h à 8h du matin? Quand votre rame arrivait à Saint-Lazare en venant du sud ou à Place de Clichy en venant du nord, le lancinant message indiquant la fermeture, en ces jours et ces heures, ponctuait le voyage métropolitain, prononcé de la voix, tantôt douce tantôt bourrue, rapide ou calme, du conducteur - pas de voix synthétiques en ces années : "La station Liège est fermée au public". Il en était de même, du reste, de la station Rennes, située, elle, sur la ligne 12.
Mais il y a beaucoup mieux comme singularité encore. En cette même année 1982 où la station a été refaite et où ces fresques ont été aménagées, on a entièrement restauré la faïence. Et cela a été l'occasion de modifier quelque peu le lettrage du nom de la station en mosaïque blanche sur le fond bleue. Oh! ce n'était presque rien mais pour certains amateurs, cela veut dire beaucoup. On a simplement changé l'accent sur le E de Liège... qui s'écrivait autrefois Liége (accent aigu!). Eh oui! Tout jeu de mots avec le liège était alors un tout petit peu plus alambiqué. Il reste que j'aime à prononcer Liége comme les Liégeois, et si vous regardez attentivement les plaques de rue des angles de la rue de Liège, vous en trouverez encore - les vraies, les vieilles en lave de Volvic qui tendent hélas ! partout à disparaître dans la ville - qui portent la vénérable graphie aujourd'hui oubliée (je peux fournir des photos, vous connaissez ma passion des plaques de rues).
Mais descendons plus profond dans le temps. saviez-vous comment s'appelait la station Liège, tout jsute quelques années, depuis son ouverture et jusqu'à la Grande Guerre? C'était la station Berlin, qui comme la rue éponyme qui l'abrite, mais aussi comme l'avenue d'Allemagne (devenue avenue Jean-Jaurès) fut alors débaptisée dans le même élan que (sous d'autres cieux mais aussi sur les plaques de rue d'une artère toute voisine) Saint-Pétersbourg devint Pétrograd.
Ainsi cette station Liège et ses deux quais disjoints, ses joujoux artistiques, son intermittence de jadis, ses successifs changements de noms, loin de nous tendre la bouée sécurisante dont la matière douce et légère dont elle usurpe désormais le nom comblerait notre attente, nous plonge-t-elle dans un vertige d'oscillations de toute sorte, concentriques et latérales.

Écrit par : Régis Gayraud | 24/05/2026

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