10/10/2008
Pour servir à l'histoire de Marie-Louise et Fernand Chatelain (2): "J'ai point le temps d'aller au club du troisième âge"
Le 23 novembre 1977, paraît dans le Libération de l'époque un article signé M.Ch.Husson et J.P. Duvivier (sans doute photographe sur l'article) et intitulé "Dérive chez les bâtisseurs de rêve. Le bestiaire de Fernand et Marie-Louise Chatelain (78 et 75 ans)". En voici un large extrait, choisi essentiellement pour les propos des Chatelain:
"Fernand et Marie-Louise Chatelain, [...], feuilletaient aussi leur dictionnaire, et découpaient des "quartiers de journaux". Ce dictionnaire, ils l'ont toujours. Si vieux, si disloqué que, voilà un couple d'années, ils sont partis à Alençon en acheter un neuf. Ils ont été bien déconfits. Les dictionnaires ne sont plus ce qu'ils étaient. "Il n'y a plus d'images". Ils ont garé le livre neuf, et ont continué à faire vivre les pages de l'ancien dans leur cour, autour des premières réalisations de Fernand.
- "En qualité de Chatelain, dit-il, j'ai d'abord fait un château". "On trimballait encore pas mal, dit-elle. On était allé sur la route de Bretagne, dans une station service, il a vu un château, il a voulu essayer d'en faire autant. On avait été à Chambéry, itou. Il a fait la fontaine des 4-100-Q (des quatre sans cul). Je rouspétais au début, je trouvais ça drôle..." Maintenant, elle ne dit plus rien. Elle caresse dans la cour les oreilles d'un âne. "On dirait-y pas du velours? Et les yeux dirait-on que c'est des boutons? Vrai qu'elle est belle, la sienne. Elle a une belle chevelure, c'est le crin d'une banquette de voiture". Fernand intervient: "J'avais fait des centaures. Ils avaient les bras en l'air. Je me suis dit, pour les occuper, je fais faire une sirène... Et là, mon dragon, c'est un genre de chauve-souris. On voit ça dans le dictionnaire. C'était pas facile de faire les ailes. Je me suis dit je vais les faire ouvertes, c'est moins ordinaire. Au derrière, comme j'avais de la place, je lui ai fait une grande queue, au lieu de plumes..."
"Moi, reprend Marie-Louise, je lui donne des idées pour la peinture. Rouge et jaune, j'aime bien ça ensemble. D'abord les grilles, on les a peintes en rouge et jaune..."
Enfant de cultivateur, Fernand a d'abord été boulanger jusqu'à 27 ans. Puis il a épousé Marie-Louise, sa payse, fille de cultivateurs. Et ils ont repris une ferme, là-bas, dans la descente, là où il y a l'usine. Ils ont vendu le "noyau" - les bâtiments - à l'usine, sont venus s'installer là. "Il n'y avait que des prés, se souvient Marie-Louise. La maison a été montée de décembre 1960 à la Chandeleur 1961. On y est venu qu'en octobre. On restait culture, jusqu'à la retraite. Le patron a commencé à faire des clôtures..."
- "C'est bien bizarre, dit Fernand, L'idée nous vient d'occuper le terrain. On avait de la place, il y avait du vide. Je me suis dit si dans la clôture, je faisais des affaires entrelacées?"
- "Oui, mais attention, coupe-t-elle. Pas devant la porte..."
- "Ah, Ah, s'amuse Fernand, Madame, elle veut pas que je touche à la porte, ni à l'intérieur... J'ai fait des essais, Pégase, le cheval ailé du dictionnaire, et j'ai continué... je récupère dans les dépotoirs, chez les mécaniciens des bouchons de bouteille pour faire les yeux.Je m'ennuie point. Tout ça, ça vient en le faisant. Le matin, quand je dors pas, je cherche les complications. J'ai point le temps d'aller au club du troisième âge. Mais je n'ai aucun talent de dessinateur. Des fois je gribouille, je dis à la patronne, "ça ressemble à quelque chose?" Elle me dit "c'est bien, c'est pas bien, j'y mettrais une queue, une patte". Des fois, on est zéro en imagination. Je lui dis. Elle répond "laisse donc tout ça, tu nous hébètes avec tes machines" Et puis on repart. Au début, il y avait un représentant qui m'amusait pour me vendre une voiture. Un as du dessin. Il me faisait des sujets sur un papier... Moi, pour les physionomies, ça va pas".
- "Sauf Giscard, corrige Marie-Louise. Vous avez vu le gabarit, pour les visiteurs. Sa carcasse de grillage qu'il bourre de papier et recouvre de ciment? Il en faisait un. Je lui dis, c'est Giscard. Il me répond "Penses-tu, c'est pas Giscard" Je lui dis "c'est tout vrai, c'est Giscard" Et une touriste belge nous a photographié à côté de Giscard. C'est-y possible de s'amuser pareillement à nos âges!"
C'est l'hiver. Fernand a des sujets en réserve. Il nous montre son atelier, sa boutonnerie - une boîte à yeux - un coq qui pond, un Anglais, un accident de voiture, un cochon qui fait du boudin, récupéré par un autre sujet, mangé par un serpent. Des boxeurs. Un photographe. Bonjour écrit en grandes lettres sur la grille, à côté de la nationale. Un jour des fêtards avaient carambolé tous les sujets de Fernand. "Les gens du pays sont venus m'aider à tout relever", se souvient-il. "Les gens, ça les amuse".
"Ils ont le sourire, c'est pas croyable" dit Marie-Louise. "Encore une journée de passée. On prend la soupe à 6 heures, on regarde les chiffres et les lettres à sept heures". Fernand va vendre du bois. "Au printemps, dit-il, en montrant des rosaces peintes sur des cartons, en haut d'un hangar, ça pourrait bien tourner à faire des sujets là haut. L'imagination, ça occupe". "On nous demande de vendre. On veut pas. On aime bien voir ça, et tout le monde peut en profiter. Le patron fait ça pour son plaisir", dit-elle. Et lui termine en s'esclaffant. "Ca coûte, mais moins que si je faisais la bringue tous les jours".
01:41 Publié dans Environnements populaires spontanés | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : environnements spontanés, art brut, fyé, fernand chatelain |
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06/10/2008
Pour servir à l'histoire de Marie-Louise et Fernand Chatelain, à Fyé dans la Sarthe (1)
Des photos qu'un camarade m'a transmises récemment m'ont ces jours-ci poussé à me préoccuper à nouveau des Chatelain, Fernand et Marie-Louise, qui vivaient à Fyé dans la Sarthe.
Fernand, boulanger, puis agriculteur à la retraite, auteur de dizaines de sculptures qu'il avait placées le long de leur terrain en bordure de la route du Mans à Alençon, était le maître d’œuvres, mais sa femme le secondait de ses conseils et surtout le soutenait dans sa marotte, ce qui n'a pas toujours été le cas chez d'autres créateurs de leur acabit (je songerai toujours à la femme de Virgili qui m'engueula, moi et un copain, en me traitant de "bougnoul" et autres noms d'oiseau, en m'engageant sans plus de manières à quitter le jardin où Virgili pourtant nous avait reçus avec amabilité - au Kremlin-Bicêtre - et continuait d'ailleurs de nous parler, en chuchotant: "ne faites pas attention, elle n'a pas toute sa tête, vous savez...").
Les Chatelain ont été connus d'abord bien sûr grâce à des articles dans la presse régionale, puis grâce aux ouvrages de Claude et Clovis Prévost, notamment le catalogue des "Singuliers de l'Art", l'exposition du musée d'art moderne de la ville de Paris, organisée en 1978. A cette époque, Chatelain avait confié aux Prévost qu'il avait commencé son environnement une douzaine d'années auparavant, donc au milieu des années 60. Né en 1899, il est mort en 1988. Les photos de Clovis Prévost semblent dater des années 70 (les dates sont importantes à propos des environnements!), et donc, paraissent pouvoir être prises comme base d'appréciation pour juger des couleurs, des techniques qu'employait Châtelain pour ses statues étonnantes.
Car cette œuvre (oui, n'en déplaise aux esthètes, on peut parler d'une œuvre) et cet environnement surprenaient par sa facture et son inspiration.
Ils sont très différents des autres sites où se dressent des statues, plus naïves, ou relevant davantage d'un réalisme poétique (comme chez Gabriel Albert en Charente-Maritime, par exemple, ou chez Emile Taugourdeau dans la Sarthe lui aussi).
Parmi les statufieurs, Chatelain était à part. Ses centaures, ses anges, ses bêtes fantastiques, parfois sans tête et siamoises (voir les deux animaux placés en 1983 sous les centaures dans notre photo en noir et blanc), ses diables, ses animaux et personnages toujours invariablement drolatiques, ses saynètes cocasses et infantiles, je n'en ai guère vu de pareils dans le corpus des environnements populaires.
Donc, oui, ce site était pour cette raison attachant, et nombreux étaient les amateurs qui ne se résignaient pas à le voir disparaître. On sait que depuis deux ou trois ans deux associations, en partenariat avec la mairie de Fyé, se sont occupées de restaurer le site gravement endommagé avec l'aide financière de la communauté de communes (on a parlé de 150 000 € débloqués...). J'étais personnellement passé en 2002, et j'avais enregistré ces dégâts sur les statues, qui, je dois aussi le dire, gardaient malgré la mort inscrite partout sur ces ciments fissurés, parfois éclatés, un certain charme, le charme qui s'attache aux ruines, comme on le sait depuis les romantiques et les folies du XVIIIe siècle (pensons au Désert de Retz). Ces restaurateurs, selon le plan de campagne des travaux, devaient normalement achever le chantier de remise en état de la quarantaine de statues répertoriées (mais il a dû y en avoir beaucoup plus, car certaines avaient été cassées, volées, ou données par l'auteur) cette année 2008.
Ces restaurateurs étaient armés de la meilleure bonne volonté, en apparence, à l'égard de l’œuvre de Fernand Chaâtelain. Effectivement, l'état dégradé de celle-ci faisait mal au cœur. Ils se sont documentés, notamment en regardant les photos de Clovis Prévost (leurs Centaures restaurés se basent à l'évidence sur les Centaures photographiés par Prévost dans les années 70, par exemple, or ces Centaures en 1983, possédaient d'autres sujets à leurs pieds, qui complexifiaient davantage la composition). Il semble qu'on se soit aussi basé sur des clichés de différentes périodes (et les images ne doivent pas manquer sur ces sites, abondamment photographiés par d'innombrables visiteurs et voyageurs). A quelle date doit-on s'arrêter pour choisir ce que l'on va décider de fixer par la restauration? Au début, au milieu, à la fin de l’œuvre? Chez Chatelain, les statues se métamorphosaient, soit du fait de la volonté ou des caprices des auteurs, soit à la suite des actes indélicats et du vandalisme (le sabot géant où est juchée à son sommet une étrange bête qui tient des animaux en laisse comme au bout de cannes à pêche n'eut pas toujours ces occupants ; il fut un temps où un énorme personnage assez grotesque et carnavalesque remplissait ce sabot de sa présence disproportionnée).
Il semble que les restaurateurs aient choisi sans trop faire attention à la question de l'époque. Les centaures sont restaurés d'après les années 70, et l'homme qui salue ("Bonjour aux promeneurs") au bord de la nationale est restauré tel qu'il était à la fin de l'existence de Chatelain (car le "salueur" lui aussi a eu des variantes). Cela donne donc un jardin avec des statues fixées à des stades correspondant à des époques distinctes. On a désormais affaire en 2008 à un nouvel avatar de ce jardin qui n'appartient plus à Fernand Chatelain à tous les sens du terme (les statues étaient liées à l'habitant, l'habitant n'est plus là, les statues disparaissent aussi, le musée et son inéluctable ossification prennent la place... Seulement, dans le cas de l'art brut, art de l'immédiat par excellence, le contraste est particulièrement choquant - enfin, pour ceux qui perçoivent cette caractéristique de l'art brut...).
Mais il y a d'autres raisons pour ne plus lui attribuer le jardin actuel. Le potager n'existe plus avec sa joyeuse sarabande de statues bizarroïdes, or il mettait une importante touche d'activité productrice à côté de ces œuvres (l'"artiste" avait été aussi agriculteur...), et cela rejaillissait sur ces dernières (voir ci-dessus la photo du sabot et son masque par Prévost). De plus, les statues ont été refaites pour la plupart, l'une des restauratrices, très "interventionniste", a même reconnu qu'elle avait changé les infrastructures, considérant que celles qu'avait mises Chatelain (il n'avait pas 150 OOO euros, certes...) étaient vraiment trop précaires. On n'a pas voulu de ce précaire-là, et on a donc refait les statues en se passant de cette fragilité (en changeant les armatures internes). Pourtant, tout était là, dans cette fragilité. L'esprit de Chatelain résidait là, dans cette légèreté. Ce que l'on a mis à la place n'est donc plus du Chatelain. Il y a eu captation d'héritage... On a tiré Chatelain du côté du cartoon (Laure Chavanne, qui dirigeait la restauration, comme l'avait relevé Pascale Herman sur son blog Les Inspirés du bord des routes, citant un interview de Mme Chavanne publié dans le bulletin Entré Visité Merci n°2, a insisté sur cette référence constitutive à ses yeux du caractère "vivant" de l’œuvre de Chatelain ; elle avoue ainsi l'orientation qu'elle a préféré mettre en avant, sans doute parce que plus en accord avec sa culture personnelle). D'autre part, les statues paraissent vouées à des positionnements dans l'espace qui ne correspondent plus aux emplacements (changeants cela dit) voulus par Chatelain. Enfin, les statues ne sont pas identiques en surface aux statues d'origine: par leur peinture, trop unie et violente, par le lissé des matières, par leur modelé (infiniment moins adroit, bien plus raide, que celui du créateur d'origine), et par toutes sortes de détails que nous signalerons plus en détail dans deux ou trois exemples à venir. Je le répète, Chatelain n'est plus là, on a voulu le continuer en réalité (et pourquoi pas, si rien d'autre ne paraît se présenter? Je m'insurge seulement contre le fait qu'on continue de parler du jardin humoristique de "Fernand Chatelain" alors qu'on devrait plutôt l'appeler de "Laure Chavanne et consorts", ou de "Ferlaure Chatevanne"...), en le cuisinant avec une nouvelle sauce (et on l'a bien "assaisonné"...).
OK, OK, on va dire, c'est facile de critiquer... Qu'auriez-vous fait, vous, à la place? Ce que je sais faire, informer, et fournir des éléments au débat. Ceux qui ricaneront sont des malhonnêtes. Ce sont généralement les mêmes qui, sous prétexte de haine à l'égard de toute réflexion, jugée invariablement comme une perte de temps, imposent leurs vues ou leurs actes, la plupart du temps brutaux et réducteurs, de façon dictatoriale. C'est vrai aussi que l'on peut être abusé par l'aspect flambant neuf de ces statues fraîchement repeintes. Laissons passer quelques années, me dit-on, ça redeviendra comme vous l'aviez connu... C'est oublier le maître d’œuvre qui cette fois n'est plus le même. C'est une collectivité cette fois, et plus seulement un petit pépé isolé travaillant à partir d'un vieux dictionnaire, avec les moyens du bord (mais qui avait la flamme poétique, lui...). Cependant, on pourra aussi se référer à la restauration exemplaire qui a été faite sur le Palais Idéal du facteur Cheval à Hauterives...
J'ai dans mes dossiers des tas de coupures de presse bien obsessionnellement entassées au fil des années. Histoire de laisser un peu la parole aux Chatelain cette fois, je ferai la prochaine note en reproduisant les propos qui leur sont attribués dans un ancien numéro de Libé des années 70. Tirés d'un article publié avant l'exposition des Singuliers de l'Art de 1978. Suspense...
10:03 Publié dans Environnements populaires spontanés | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : clovis prévost, les jardins de l'art immédiat, virgili, laure chavanne, fernand chatelain |
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