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27/04/2014

Art brut à Taïwan (6): l'œuvre sculpté du paysan Lin Yuan, par Remy Ricordeau

Le parc de l'oreille de buffle:

l'œuvre sculpté du paysan Lin Yuan

 

      Lin Yuan  (1913 – 1991) est aujourd’hui internationalement reconnu comme un des grands noms de la création brute taïwanaise.

 

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Quelques exemples de peintures de Lin Yuan, photo extraite d'un catalogue chinois sur Lin Yuan, DR

 

      Si son œuvre graphique a pu faire l’objet de plusieurs expositions à l’étranger comme à Paris où l’une de ses peintures illustrait l’affiche de l’exposition collective 17 naïfs de Taiwan¹ organisée en 1997/98 à la Halle Saint-Pierre,environnements spontanés taïwanais,art brut à taïwan,lin yuan,art brut chinois,le parc de l'oreille de buffle,pu li,huang pinsong,hung tung,jean dubuffet,rochers sculptés,van gulik,amour et sexualité en chine son œuvre sculpté, tout au moins pour sa partie monumentale qui est la plus importante, est par contre moins connue du seul fait qu’elle ne peut pas être déplacée. Il faut se rendre en effet dans le parc dit de l’Oreille de Buffle, où elle est exposée, pour pouvoir en mesurer l’importance. Ce parc se trouve à Pu li, qui est la ville la plus proche du village de montagne dans lequel Lin Yuan a passé l’essentiel de sa vie. Il se situe à peu près au centre de l’île.

 

 

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La maison initiale de Lin Yuan avec sa manière personnelle de présenter ses rochers sculptés, ph. extraite d'un catalogue chinois sur ce créateur, DR

 

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Vue d'une partie du parc de l'Oreille de Buffle avec quelques rochers sculptés de Lin Yuan, transférés de leur emplacement d'origine ; ph. extraite d'un catalogue chinois sur Lin Yuan, DR

 

      Ouvrier agricole analphabète originaire du canton de Wuzhi, Lin Yuan est devenu veuf très tôt. La cinquantaine passée, ses enfants (cinq garçons et trois filles) devenus adultes, lui suggérèrent d’abandonner le travail des champs et lui proposèrent pour soulager sa vie trop solitaire et laborieuse de s’occuper de la garde de leurs propres enfants. Tout en accomplissant cette tâche, il s’amusa à leur confectionner des jouets à l’aide de divers matériaux de récupération. Il se prit au jeu de la création. Croisant un jour des voisins remontant des galets de la rivière toute proche pour quelques travaux de maçonnerie, l’envie lui vint d’essayer d’en sculpter. Il s’attaqua ensuite à des roches et des rochers de plus grande taille. Le bouche à oreille aidant,  une réputation d’artiste-paysan se mit à circuler sur son compte, laquelle fit l’objet d’un article dans un magazine local.

 

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Lin Yuan sur un de ses rochers peints, ph. extraite de la monographie sur Lin Yuan, DR

 

       Un banquier fortuné de la ville de Pu li  dénommé Huang Pinsong,  lui rendit visite et, fasciné par cette œuvre singulière, lui acheta la totalité de sa production. Lin Yuan, encouragé alors par l’enthousiasme de Huang, décida de se consacrer désormais sans relâche à ses activités créatrices. A partir de ce moment, et suite à sa rencontre avec Hung Tung, autre créateur autodidacte aujourd’hui également reconnu, il convint de diversifier ses travaux en s’initiant à la peinture et même à la broderie sur toile.

 

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Broderies de Lin Yuan, ph. extraite de la monographie sur le créateur, DR

 

       Soutenu par quelques intellectuels et artistes, la réputation de  Lin Yuan s’élargit alors au-delà des limites du comté. Quelques expositions furent organisées dans différentes villes de Taiwan et son protecteur Huang Pingsong contacta même Jean Dubuffet pour attirer son attention sur Lin Yuan.

 

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Lettre de Jean Dubuffet à Ping-Song Huang, 9 novembre 1982, reproduite dans la monographie sur Lin Yuan, DR

 

      Au milieu des années 80, ce même Huang Pingsong décida d’acquérir à Pu li un terrain pour présenter les œuvres de son protégé et lui permettre d’en créer de nouvelles en lui offrant de meilleures conditions de vie et un minimum de confort. Lin Yuan s’installa ainsi  dans une petite maison qui y fut alors construite à son intention (actuellement encore habitée par l’un de ses fils). Aujourd’hui le jardin qui comprend un petit musée et est agrémenté de ses sculptures les plus volumineuses, est devenu un lieu de promenade et de villégiature : après la disparition de Lin Yuan en 1991, son mécène fit construire une cafétéria et un ensemble hôtelier en bungalows pour recevoir des groupes de touristes et rentabiliser le lieu.

 

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Moufflon de Lin Yuan, photo Remy Ricordeau, 2014

 

     Les nombreuses sculptures en extérieur, malgré le peu de soins apportés à leur présentation et à leur conservation, sont impressionnantes par leur grande force expressive qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Jamais peut être la notion de « brut » ne s’est aussi bien appliquée à une œuvre qu’à celle de Lin Yuan. Les traits grossiers, comme les coups de marteaux ou de ciseaux vont à l’essentiel. L’artifice est absent de cette œuvre que l’on sent convulsive, comme si elle avait dû être réalisée dans une urgence pour rattraper un temps perdu. Pendant les sept ans que dura son séjour à l’Oreille de Buffle, il aurait créé plusieurs centaines d’œuvres de tous formats et sur tout support afin d’alimenter ce qui allait devenir son musée. Une photo le représente assis sur une des roches  qu’il a sculptée dans l’attitude de celui qui vient de terrasser un monstre.

 

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Lin Yuan, Le Baiser, ph. Remy Ricordeau, 2014

 

       La sculpture semblait pour lui un combat ou un défi qu’il relevait chaque jour comme si l’enjeu était de parvenir à maitriser une matière brute qui ne cessait de lui résister. La lutte dût être si intense qu’en 1988 il tomba malade et dût être hospitalisé. Après cette crise, devant ménager ses forces, il privilégia des créations moins physiques comme la broderie ou la peinture.

 

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Lin Yuan, la femme de mauvaise vie, ph. R.R., 2014

 

       Si l’inspiration de Lin Yuan est fortement influencée par son milieu d’origine, ce qui l’amènera à représenter nombre d’animaux domestiques, d’élevage ou sauvages, il était également très porté sur des sujets que traditionnellement les Chinois ont plutôt tendance à occulter : l’amour et la sexualité (selon l’historien sinologue Van Gulik, la représentation amoureuse ou sexuelle dans l’art chinois a le plus souvent une visée didactique). Ces deux thèmes sont pourtant très présents dans l’œuvre de Lin Yuan, quelques-unes de ses représentations, sans aucune visée didactique, confinant même à une certaine pornographie comme cette femme de mauvaise vie exhibant les parties les plus intimes de son anatomie. Les attributs sexuels masculins, souvent de taille fort honorable, sont également très souvent représentés dans ses peintures comme dans ses sculptures les plus monumentales. Dans un pays de culture encore très pudibonde, cette partie de son œuvre fut interprétée de son vivant comme la conséquence de son veuvage précoce. Lui ne s’en expliqua jamais, s’amusant sans doute des explications délivrées en son nom et n’en continuant pas moins allègrement à représenter des personnages librement inspirés.

Remy Ricordeau



¹ A Taïwan et désormais en Chine où l’emploi du terme se diffuse dans les milieux intéressés, on emploie maintenant le vocable de Su ren yi shu pour désigner l’art brut que l’on pourrait littéralement traduire par l’art des hommes purs, contrairement à Tien zhen yi shu qui signifie art naïf, Tien zhen signifiant en l’occurrence naïf.

 

Commentaires

Intéressante présentation d'un créateur bien méconnu et à propos duquel on aimerait en savoir encore plus. Savez-vous par exemple si Dubuffet après avoir transmis à Lausanne les documents dont il évoque l'existence dans sa lettre a incité la collection d'art brut à acquérir des travaux graphiques de ce Lin Yuan ? La collection possède-t-elle d'ailleurs d'autres travaux en provenance de Taïwan car à lire cette série d'articles et au vu de l'exposition dont vous parlez qui avait été organisée à Paris, il semble que ce pays soit un véritable réservoir de créateurs d'art brut. On rêve d'une exposition qui en rendrait compte de manière un peu exhaustive et qui nous permettrait de sortir un peu des sentiers battus de l'art brut européen et américain. On avait certes découvert l'art brut japonais il y a quelques années à la Halle St Pierre, mais selon mon souvenir, les œuvres exposées étaient surtout le fait d'handicapés mentaux ou de pensionnaires d'institutions psychiatriques. Là, ce qui semble intéressant dans le cas de Taïwan c'est qu'apparemment, si j'ai bien compris, ce sont des créateurs populaires insérés dans la vie sociale qui se mettent spontanément à l’œuvre. Cela mériterait d'être mieux connu.

Écrit par : jean | 27/04/2014

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Sortir des sentiers battus de l'art populaire et brut européen et américain, vous affectez d'ignorer qu'il y a tout de même eu depuis plusieurs années de nombreuses informations concernant les créations apparentées dans les pays hors occident, que ce soit dans les pays du Maghreb, de l'Afrique noire, ou en Inde (pensez à Nek Chand). Ce que vous dite de l'art japonais est tout à fait vrai par contre, dans les différentes expos, il y avait surtout de l'art produit dans des ateliers d'art pour handicapés. La Collection de l'Art Brut de Lausanne paraît fort intéressée de découvrir d'autres créateurs en Chine, elle s'est montrée très réactive vis-à-vis de Guo Fengyi, c'est même grâce à elle que les amateurs (et sans doute parmi eux Remy Ricordeau) ont commencé de tourner leurs regards vers l'Extrême-Orient , où, étant donné le chiffre considérable de sa population, on peut imaginer que le pays abrite forcément de très nombreux créateurs...
Là où je vous rejoins davantage, c'est sur la question des environnements spontanés. C'est tout l'intérêt de la série d'articles de Remy Ricordeau de s'être avant tout penché sur la révélation de l'existence de nombreux environnements créés par des autodidactes dans un pays asiatique. Dans les expos sur l'art brut japonais, il n'en y avait que de très rares cas, et encore, pas terribles...
Les environnements spontanés, ou créations brutes et naïves d'habitants-paysagistes, comme en Occident (je souligne ce point), sont davantage tournés vers l'extérieur, car leurs créateurs sont davantage en posture de communication avec le voisinage immédiat. Leur création est du coup plus "sociale" c'est vrai (mais encore une fois cela n'est pas propre à l'Asie, c'est une attitude universelle, cela a été dit dans d'autres commentaires précédents sur ce blog).
Pour autant, personnellement, je garde toute mon affection aux œuvres et aux personnalités créatrices de l'art brut qui en raison de leur asocialité ont creusé parfois beaucoup plus profondément dans leur expression de mondes inconnus. C'est le bénéfice secondaire de l'asocialité qu'il ne faut pas oublier et qu'il faut continuer de prendre en compte.

Écrit par : Le sciapode | 27/04/2014

" Cela mériterait d'être mieux connu". Ce n'est pas moi qui vous contredirais. Pour le reste, je n'en sais rien. J'ignore tout à fait si la collection d'art brut de Lausanne possède ou non des œuvres de créateurs taïwanais. C'est vrai que si elle n'en possède pas elle devrait essayer d'en acquérir. Elle possède bien des rouleaux de Guo Fengyi qui est de Chine Populaire, elle n'est donc pas fermée à la création venant d’Extrême-Orient. Il y a aussi le LaM de Villeneuve-d’Ascq qui pourrait s'y intéresser. Mais peut-être n'est-ce pas si simple. Je sais par exemple que le fils de Hung Tung s'oppose à la vente de tableaux de son père et ne les prête que très ponctuellement pour quelques rares expositions (la dernière a eu lieu à Taïpei en 2011 qui a fait l'objet de l'édition d'un très beau catalogue). Concernant Lin Yuan ou Wu Li Yu Ge, une autre grande créatrice d'art brut taïwanais, j'ignore si leurs œuvres sont accessible sur le marché de l'art. Et si elles le sont, elles ne doivent pas être très bon marché. Le sciapode et à plus forte raison les responsables de la collection de Lausanne ou du LaM de Villeneuve d’Ascq en savent sans doute plus que moi sur cette question.

Écrit par : RR | 27/04/2014

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Le sciapode qui est censé selon vous, RR, tout savoir sur tout ce qui concerne l'art brut et apparentés, ce qui m'honore certes mais est largement exagéré en même temps, le sciapode (je parle à la troisième personne, voilà le résultat de votre compliment, je ne me sens plus), le sciapode tente tout de même de vous répondre.
Il existe mon cher une base de données fort précieuse concernant le patrimoine de la Suisse Romande (https://musees.lausanne.ch/), base qui contient un état numérisé des œuvres, des documents, des ouvrages conservés dans les musées romands, notamment dans la Collection de l'Art Brut qui vous, qui nous, intéresse davantage ici. Les œuvres conservées à la CAB de Lausanne ne sont pas encore toutes numérisées, il paraît même qu'il faudra attendre vingt ans pour y trouver tout... Et donc on n'est pas sûr de tout connaître de ce qu'il y a dans les réserves de la Collection du Château de Beaulieu. Pour les œuvres non répertoriées, bien sûr il faudrait renvoyer aux actuels responsables de la Collection. En espérant qu'ils veuillent bien prendre le temps de lire et de réagir à ce blog, ce dont nous ne sommes pas sûrs (j'écris avec le "nous" de majesté, encore un résultat de vos flatteries mon cher).
En attendant, voici ce que j'ai découvert en allant consulter ce matin la fameuse base de données. Il y a deux œuvres de Lin Yuan à Lausanne, une "grande broderie" et une peinture représentant des animaux. On peut supposer que ces pièces ont été offertes à la Collection suite au courrier de Dubuffet que j'ai reproduit ci-dessus pour illustrer votre article. Ce n'est qu'une supposition.
Ces œuvres sont conservées, c'est à noter, dans la collection anciennement appelée "annexe" devenue par la suite la Collection "Neuve Invention", où sont rangés tous les cas limitrophes à l'Art Brut proprement dit. Probable que la "jolie et vaste" maison dont parle Dubuffet dans sa lettre (avec peut-être un peu de malice cachée?), maison du mécène qui hébergea l’œuvre de Lin Yuan avec son auteur, ait pu influencer ce choix de l'orienter vers la Neuve Invention. Ce n'est qu'une hypothèse...
A propos de Hung Tung, je n'ai rien trouvé sur la base de données, hormis des références bibliographiques (notamment un catalogue de 2003).

Écrit par : Le sciapode | 27/04/2014

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Merci de ces informations. C'est en effet très étonnant d'avoir rangé Lin Yuan dans la "Neuve Invention" alors que la collection d'art brut proprement dit accueille des artistes qui relèvent plutôt à mon sens de l'art singulier ou "hors les normes" ou de je ne sais quelle autre appellation (Je pense par exemple à Verbana ou à Nedjar pour ne citer que ceux qui me viennent spontanément à l'esprit). Sans juger la qualité de leurs œuvres que l'on peut apprécier par ailleurs, cette question de la classification "art brut" me dépasse décidément. Car si Lin Yuan n'est pas considéré comme créateur brut, je me demande qui peut l'être alors.

Écrit par : RR | 27/04/2014

Ses sculpture sont impressionnantes je trouve.

Écrit par : voilesdoiseaux | 27/04/2014

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