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22/12/2007

Dictionnaire du Poignard Subtil

ART POPULAIRE:
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   "C'est quoi la culture populaire?
   C'est une culture de création. A l'opposé d'une culture de consommation, les paysans n'ont jamais acheté un épouvantail pour mettre dans leurs champs. Contrairement à l'art bourgeois qui doit durer, se veut exemplaire, l'art populaire est un art de l'immédiat motivé par un besoin collectif et créé avec les moyens du bord. La plume, le bois, la paille.
    Et périssable?
   Périssable et renouvelable continuellement. Evolutif. (...) C'est aussi le bonhomme de neige, la boulette de mie de pain que l'on roule à la fin d'un repas. L'expérience vécue en communauté. Le forgeron qui découpait une girouette pour le toit de son voisin ne la réalisait pas selon les canons de la beauté. Il racontait une histoire. Le tonnelier qui fabriquait un tonneau, le faisait à la vue et au sus de tous. Il partageait la même vie que celui qui s'en servait. C'était un lien journalier. Aujourd'hui, l'idée de promotion sociale a remplacé celle de fraternité."
    Raymond Humbert, extrait de Les cul-terreux: honneur aux morts!, Propos recueillis par Odile Van de Walle dans le n°16 de la revue Autrement, dossier Flagrants délits d'imaginaire, novembre 1978.
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Photo B.Montpied, Loir-et-Cher (non loin de Vendôme), 1992

02/12/2007

Joseph Laporte, un jeune tambour qui revenait de guerre...

      L'histoire de l'art naïf, minuscule branche de l'histoire de l'art pour l'art, ne retient pour son panégyrique perpétuel des grands hommes, à ses origines, que le fameux douanier Henri Rousseau. Au Poignard Subtil, je fais depuis un certain temps ma propre histoire de l'art qui n'a rien à voir avec celle de l'art pour l'art. Et je ne cesse de rencontrer des créateurs ayant pratiqué la peinture, l'architecture, la sculpture, la musique, etc., en soi, intimement, au coeur de la vie quotidienne. C'est ainsi que j'en viens de fil en aiguille à confectionner une histoire de l'art parallèle, celle de l'art immédiat, (celle de l'art de tous pour tous)...
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Joseph Laporte, Adieu Pays, adieu parents, j'espère ne pas vous revoir de longtemps; je pars sans effets, sans regrets et sans argent, n'ayant pas encore atteint mes treize ans..., dessin extrait de Mon Voyage en Egypte et en Syrie, autoportrait de l'auteur qui ouvre son récit.
     Au menu, ces derniers jours, une nouvelle révélation, venue d'il y a deux cents ans, rien que ça... Un soldat, un jeune tambour, parti à treize ans de Grenoble (où il naquit en 1780), pour rejoindre les rangs de l'armée de Bonaparte, et qui en fit partie neuf années durant (de 1793 à 1802) , pendant lesquelles il participa comme musicien aux campagnes d'Italie, puis comme sous-officier aux campagnes d'Egypte et de Syrie, gardant de cette dernière aventure un récit manuscrit, enrichi d'une trentaine de dessins naïfs magnifiques qui, déjà du seul point de vue de l'histoire, constituent en soi un fait rare (comme Jean Tulard le souligne, ce jeune soldat anticipait sur la photographie).
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Joseph Laporte, Bonaparte, monté sur son dromadaire, (...) arrivant aux portes de Gaza...
    Son nom, à ce qu'a reconstitué un expert en autographes, M.Jacques Arnna, est Joseph Laporte (il fut cymbalier plus que "tambour" à dire vrai, mais c'est joli, "tambour", et puis ça permet des calembours faciles: Laporte à tambour...). Le manuscrit, qui appartint à la collection de Dina Vierny (autre experte, cette fois en art naïf, entre autres, cf. ses Bauchant, Peyronnet, Vivin et autres Bombois conservés au musée Maillol à Paris), a été vendue en 1996 à Paris et a fini par atterrir dans la prestigieuse collection de livres de la fondation Martin Bodmer, présidée aujourd'hui par M.Jean Bonna, à Genève.
    Le titre de ce manuscrit illustré? Mon Voyage en Egypte et en Syrie. Il vient de paraître en fac-similé, édité conjointement par les Presses Universitaires de France et la Fondation Martin Bodmer (en novembre 2007).
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Editions Presses Universitaires de France et Fondation Martin Bodmer, dans toutes les bonnes librairies, 25€...
    Un journaliste du Point, François Dufay, dans un article récemment consacré à la parution de ce manuscrit (cf Le Point n°1835, du 15 novembre 2007), ainsi qu'à cette fondation Martin Bodmer dresse une énumération saisissante des trésors renfermés dans ce vénérable musée de l'écrit: 
    "C'est Osiris en personne, représenté sur un rouleau du « Livre des morts » égyptien, qui vous accueille au seuil de ce paradis ombreux. En suspension dans les vitrines blindées, les codex et autres in-folio semblent voler dans une nuit artificielle. Dans ce sanctuaire n'entra jamais nulle oeuvre de second plan, aucun texte qui ne soit original, rarissime, et fondamental pour l'histoire de l'humanité. Ainsi ce petit papyrus rédigé en grec : il s'agit d'une version de l'Evangile selon saint Jean datée des environs de l'an 200, sur laquelle se fondent toutes les éditions du Nouveau Testament. Plus ancien codex connu, il côtoie le premier livre imprimé au monde : la Bible de Gutenberg, si fraîche encore qu'elle semble à peine sortie des presses.
    Un peu plus loin, une calligraphie sur jade de la main d'un empereur de Chine se confronte au Coran et à «La divine comédie». Dans l'espace dévolu aux oeuvres modernes, l'édition originale du «Roi Lear» dialogue avec le «Faust» illustré par Delacroix. Long de 12 mètres, voici le sulfureux rouleau sur lequel Sade, embastillé, griffonna ses «Cent vingt journées de Sodome»."
    Ainsi le manuscrit de Sade voisine dans cette collection prestigieuse avec le manuscrit du jeune et simple tambour Joseph Laporte!...
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Joseph Laporte, Productions d'Asie et d'Afrique. Crocodille [sic] d'Egipte [re-sic]
    Le récit de ce tout jeune homme, effectué sans ratures (recopié peut-être aussi à partir de brouillons, et enrichi au passage d'informations prises probablement ailleurs, par exemple dans le Voyage dans la haute et la basse Egypte que publia Vivant Denon en 1802, lui aussi ayant été du voyage, mais cette fois du côté des savants embarqués par Bonaparte), son récit est écrit dans un style simple et direct, documenté parfois par les communiqués de guerre où Bonaparte relatait les combats de son armée à l'usage du gouvernement aussi bien que de ses propres soldats, dans un souci de leur expliquer les "mouvements et les engagements auxquels ils avaient participé" (dixit Jean Tulard). C'est que le jeune soldat se veut un mémorialiste soucieux d'exactitude. On le sent aussi fort admiratif à l'égard de Bonaparte, à l'exemple de tous les soldats qui servaient sous les ordres du petit caporal. On assiste ainsi à la formation du mythe tel qu'il se déploya dans les couches populaires de la société jusqu'à la fin du XIXe siècle.
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Joseph Laporte, Plan Visuel de la Ville de Gênes, La Superbe Capitale...  
    Les dessins naïfs de fort belle tenue du tambour et sous-officier Laporte attestent de son ingénu enthousiasme et d'une certaine pureté du regard, bien éloignés de l'esprit guerrier que l'on prête d'ordinaire à la soldatesque.
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Joseph Laporte, Cimetière Des Egiptiens Riches Et Pauvres [sic]
    A cet égard, il peut être utile de comparer ses dessins à celui de ce "sergent Louis Mathieu" qui vint après Laporte, vraisemblablement soldat pendant la guerre de conquête de l'Algérie, et qui peignit et dessina une mosquée qui le fascinait, peut-être la mosquée Sidi-Abdherramane à Alger, vers 1850, attestant de la fascination de l'homme du commun occidental pour la nouveauté des lieux découverts, fascination que l'on retrouve aussi bien chez un facteur Cheval rêvant sans bouger de chez lui sur les illustrations exotiques du Magasin Pittoresque, ou chez un abbé Fouré à Rothéneuf brodant ses sculptures de granit à partir de l'imagerie coloniale (la guerre des Boers).
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"Mathieu Louis, sergent"... Dessin naïf représentant vraisemblablement la mosquée Sidi-Abderrahmane à Alger (voir ci-dessous), coll.privée, Paris, ph.Bruno Montpied
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Joseph Laporte, autoportrait de l'auteur qui clôt le récit, en uniforme de l'armée de Bonaparte, se représentant lors de son retour à Grenoble en 1803 (à noter la disposition en méandres de la route se voulant à l'arrière-plan, et qui annonce les dispositions des routes de transhumance présentes dans la peinture naïve suisse des Poyas...) 

 

 

20/11/2007

L'ange du bizarre, l'art immédiat par l'exemple

   Plutôt que chercher indéfiniment une définition qui tendrait au catégorique, pourquoi ne pas donner un exemple d'art immédiat comme il apparaît, tel un éclair, sans coup férir, au tournant du moment?

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B.Montpied, L'Ange chauve va tirer sa flèche, assemblage, 2007 (oeuvre détruite)

 

   Cet ange chauve, confectionné en pensant à autre chose (je ne faisais pas semblant de penser à autre chose, je vous prie de croire à ma sincérité), à partir d'un bâton d'esquimau (on a les Inuits qu'on peut...), d'une serviette en papier et d'une paille à l'esthétique Buren involontaire, et quelques traits de stylo à bille (qui est la seule activité interprétative qui aide à lire ce que je voyais dans l'objet), est venu aussi vite qu'il est reparti... Car je l'ai ensuite jeté, après l'avoir dûment photographié. Crise du logement oblige... Art immédiat, mystère de ce personnage né de la dernière pluie véritablement, cousin des sculptures involontaires que Dali recense, si mes souvenirs sont bons, dans un célèbre article de la revue Minotaure. Il tient un semblant d'arc, qui est aussi un noeud certes (il le tient? Ou plutôt ce dernier est suspendu à sa taille, les bras étant atrophiés...) La psychanalyse n'a plus alors qu'à jouer sa petite musique qui va toute seule... (arc, Eros ; noeud, phallus ; bras atrophiés, castration ; etc...). Rien n'est décidément plus risqué que le dessin, ou l'assemblage, automatiques...

09/09/2007

Art immédiat des croix de chemin en Cantal: MASSIF EXCENTRAL (9)

     Il y a déjà plusieurs années, j'avais inséré dans un "Tour de France de quelques bricoles poétiques en plein air" (édition conjointe Gazogène/L'Art Immédiat, "à quelques exemplaires", 1993) une magnifique croix de chemin photographiée à Albepierre (près de Murat dans le Cantal) en 1990. La voici telle que photographiée à l'époque:

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(On lit la date de 1842 sous les pieds du Christ aux allures de marmot crucifié)

      Et la voici à nouveau photographiée en 2007, quinze ans plus tard, bien moins mise en valeur, comme si le sentiment esthétique s'était relâché dans la région...

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(La date est devenue duraille à déchiffrer, les lichens s'en donnent à coeur joie, mais rien d'irrémédiable cependant...)

      Je dis cela parce qu'une autre oeuvre d'art populaire que j'avais également photographiée et publiée dans le même "Tour de France" de 1993, une petite Pieta de facture archaïque et fort belle que j'avais extirpée pour les besoins de tirage de portrait de l'oratoire de bord des chemins où elle végétait (dans la même région, au-dessus d'Albepierre), quinze ans plus tard elle aussi, se trouve passablement amochée par une couche de peinture argentée et dorée, placée qui plus est sur un fond à la couleur un peu trop appuyée (Ripolin, quand tu nous tiens)...

(A gauche, la photo faite en 1990 ; à droite la même Pieta en 2007)

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      Il ne faudrait jamais repasser deux fois par les mêmes fleuves. Et se contenter des premières découvertes. Comme cette autre croix d'Albepierre, pourvue d'une sorte de bulbe en son milieu qui a reçu des décors, des figures symboliques d'une grande beauté simple.

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      Ne dirait-on pas à contempler le visage ci-dessous, placé au revers de la croix ci-dessus, et qui pourrait bien représenter la Mort, ne dirait-on pas contempler une autre "face de carême", comme disait le sieur de Belvert  à propos des visages sculptés par Vaclav Levy (voir note du 12 juillet)? :

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(Photos B.Montpied)

      Les croix de chemin du Massif Central sont légion, quelques livres parus ces dernières années en dressent l'inventaire, ils sont utiles pour partir à leur découverte. Ces sculptures bien souvent ultra naïves, proches de l'art brut, anciennes (on en trouve au XVIIe siècle, au XVIIIe et surtout au XIXe siècle), réalisées par des sculpteurs provinciaux, bien souvent improvisés et autodidactes, réinterprétant des motifs codifiés de la statuaire religieuse de leur temps, sont aussi intéressantes à dénicher que les environnements spontanés type Palais Idéal et autres Picassiette. Elles en sont proches cousines, de même que les créations décoratives en rocaille que l'on voit encore ici ou là. Parmi les ouvrages, on distinguera celui de Pierre Moulier,"Croix de chemin de la Haute-Auvergne" aux éditions Créer, en 2003.

[Nous commençons un album de photos sur les croix de chemins à partir d'aujourd'hui (9 septembre 2007)]

18/08/2007

L'Iran naïf? Un texte de Marc Grodwohl et un prolongement du Sciapode en direction de MOKARRAMEH GHANBARI

Dans la région du Guilan existe une tradition tout à fait étonnante pour nous de peintures figuratives naïves, notamment sur les sanctuaires (Husseinzadé).
En voici quelques images prises dans un village du delta oriental du Sefid Rud (photos 1-2-3) .
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           Cet art populaire et l'art des réalisations publiques sont de la même veine surtout dans les périodes les plus récentes, fin XIXe, début XXe siècle, et il serait ethnocentrique de qualifier de "naïf " ce qui peut relever en réalité des conventions régissant la représentation des personnes. A titre de comparaison avec l'art public urbain, les faïences d'un hammam fin XIXe, début XXe s. à Rasht, la capitale du Guilan avec la représentation du héros Rostam (photos 4-5-6).

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(Trois vues consacrées aux mêmes faïences)
Les thèmes légendaires iraniens dits préislamiques (tirés du Livre des Rois de Ferdowsi) sont assez courants et volontiers prétexte à des oeuvres d'art officiel au milieu des ronds-points (exemple l'oiseau Simorgh dans un rond-point près de Chaboksar).
J'ai vu aussi se diffuser le motif du char d'Athéna, choisi par un commerçant pour décorer sa boutique, et qu'on voit maintenant décliné aussi dans des réalisations publiques.
Enfin deux photos (7-8) du pèlerinage de Immamzadé Ebrahim, montrant le développement du goût pour la couleur et un jeu d'adresse ingénieusement réalisé avec des vieilles poupées.
Marc Grodwohl
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LE POINT DE VUE DU REDACTEUR DU BLOG: 
M.Marc Grodwohl, ancien responsable de l'Ecomusée d'Alsace est revenu récemment d'un séjour en Iran où il a été invité par des confrères à visiter leur propre musée du patrimoine rural  dans la région du Guilan, dans le but de procéder à un échange de vues.
 Son site internet (voir dans nos liens ci-contre à gauche) évoque cette visite et contient aussi plusieurs autres images. Elles renvoient vers un autre lieu, à Fuman, un espace ouvert au public, où sont disposées plusieurs statues qui font penser un peu aux statues que l'on voit dans certains jardins ou environnements de créateurs populaires autodidactes européens (par exemple celui de Gabriel Albert en Charente-Maritime, ou celui de René Escaffre, dans le Lauragais). J'en présente quelques-unes ci-dessous:
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(Toutes les photos jusqu'ici sont de Marc Grodwohl) 
Le mot de "naïf" est employé, on l'a vu ci-dessus dans son texte, par Marc Grodwohl qui lui trouve par moments un accent "ethnocentrique". En Europe, ce même terme revêt aussi une connotation ou une intention réductrices de temps à autre, de la part des historiens ou des critiques d'art paternalistes ou condescendants à l'égard des créateurs autodidactes dont ils ne voient pas l'originalité et l'extrême fraîcheur d'expression. Personnellement, quand je l'emploie, ce n'est bien entendu pas du tout dans une telle optique . Naïf pour moi est synonyme d'"immédiat".
Si l'on retient ce caractère d'"immédiat", on peut juger les statues de Fuman "naïves". Cependant, à ne considérer que les photos (je n'ai jamais vu les oeuvres originales), je leur trouve un aspect assez analogue à celui des santons provençaux, que je ne qualifie pas de naïfs, mais plutôt d'artisanat populaire à la limite du kitsch (je parle des santons surtout). Il me paraît bon de les faire figurer ici à titre de documentation servant à nourrir nos regards d'amateurs d'arts populaires.
Pour compléter la confrontation des styles et aider à se faire une idée plus juste de ce qui se joue sous ces termes de "naïf" ou de "brut", il est bon de signaler qu'il existe aussi en Iran une immense artiste autodidacte qui n'a été révélée pour le moment en France que par le magnifique film d'Ebrahim Mokhtari, "Mokarrameh, et soudain elle peint", diffusé dans de nombreux festivals (notamment celui de Vic-le-Comte dans le Massif Central, merci Régis Gayraud de nous l'avoir signalé en son temps; cliquez ici pour plus de renseignements sur le moyen actuel de se procurer le film, apparemment seulement en version anglaise). Elle s'appelait Mokarrameh Ghanbari. Née en 1928, elle est décédée tout récemment le 24 octobre 2005.
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Photos de Mokarrameh ci-dessus et ci-dessous récupérées sur le site Mokarrameh.com

              Sa première exposition date de 1995 (soit environ quatre ans après qu'elle eut commencé à 63 ans à peindre) et eut lieu bien entendu en Iran à la galerie Seyhun (par la suite, elle a exposé en Suède et aux USA ; en France, comme d'hab, on n'a encore rien vu venir, malgré la diffusion du film dans des festivals...). Il semble que ce soit son fils artiste qui la voyant en train de barbouiller spontanément dans le décor de sa vie quotidienne eut l'idée de lui fournir du matériel de peinture et qui l'encouragea (ça fait songer à d'autres cas similaires, Boix-Vives, ou Joseph Barbiero, aussi me semble-t-il en France furent poussés par leur progéniture vers la création). Elle a peint des toiles mais aussi les murs de son logement. Parmi ses thèmes de prédilection, on retrouve entre autres le héros Rostam dont parle Marc Grodwohl dans son texte.

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               Elle fut mariée contre son gré à une sorte de cacique de son village (Dankandeh dans la province de Mazandaran, au nord de l'Iran) qui obligea par la torture son père à lui donner sa fille. Elle eut plusieurs enfants de ce mariage pour le moins houleux (émaillé de brutalités).

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                On annonce un film en préparation aux USA avec Meryl Streep dans le rôle de Mokarrameh, et un metteur en scène iranien résidant en Californie, Essy Niknejad... Ah, ces Yankees, ils ne manquent jamais de prendre le train en marche...

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28/07/2007

Introduction à l'art immédiat en Massif Central: MASSIF EXCENTRAL (1)

     La première note que j'ai écrite sur ce blog début juin concernait la Suisse et plus particulièrement la région d'Appenzell-Toggenburg que domine la montagne magique du Säntis.

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(Petit rappel, c'est ça le Säntis)

     Pôle magnétique que cette montagne semble-t-il irradiant l'inspiration vers ses "Sylvester klaüse", hommes sauvages errant dans la neige en quête d'offrandes humaines, épouvantails ambulants dont l'épouvantail en fer blanc du Magicien d'Oz est comme un écho amoindri... Déchaînant les muses, également, des peintres-paysans bien connus dans ces régions...

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    Or, il m'est apparu, après un tout récent voyage dans le Cantal, appelé là-bas par un ami dont j'avais fait la connaissance grâce à la lecture (qu'il avait faite avec beaucoup d'années de décalage) d'une plaquette éditée par moi à compte d'auteur en 1993 (son titre: Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites) en plein air, édition conjointe Gazogène/L'Art Immédiat), que nous avions ici aussi, en France, un massif -eh oui pas seulement une montagne- qui pourrait bien être un autre pôle magnétique d'inspiration, de par ses forces souterraines latentes, la chaîne des puys, le Massif Central et ses anciennes traces de volcanisme.

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Le Puy Mary vu du village du Claux et plus particulièrement vu depuis la tombe de l'excellent écrivain André Vers

      Les exemples de créations populaires sont ici légion que l'on songe aux mystérieux Barbus Müller (à l'origine de l'Art Brut), ou à d'autres sculpteurs sur lave comme Joseph Barbiero, au peintre classé dans l'Art Brut Jean Tourlonias (résidant à Cébazat), ou à cet autre peintre naïf bagnard, originaire de Clermont-Ferrand, Pierre Huguet, décorateur d'une église à Iracoubo en Guyane, à ce dessinateur étonnant de Toulon-sur-Allier nommé Alphonse Courson (révélé dans le recueil de textes divers rassemblés par Pascal Sigoda sous le titre L'Auvergne insolite), ou à l'imagier Pierrot Cassan à Mauriac dans le Cantal, ou encore à ces nombreux décors sculptés qui parsèment le Massif ici ou là, par exemple dans le Cantal, le Puy-de-Dôme, ou le Velay. On y trouve en nombre des croix de chemin d'un archaïsme et d'une ingénuité époustouflants, calvaires en étroite réduction des célèbres calvaires de Bretagne. Les Inspirés du Bord des Routes, si l'on n'a pas encore trouvé de sites d'une grande ampleur, sont aussi présents dans le Massif Central, à commencer par le plus ancien des environnements français en plein air, celui de François Michaud dans la Creuse, près du Plateau de Millevaches (voir ma note du 10 juin). Mais il y en a d'autres, dénichés parfois par moi (comme Michaël G. à St-Flour que je fis connaître à Emmanuel Boussuge qui l'a cité dans le n°1 de sa revue Recoins), parfois par d'autres comme Nicolas Galaud qui signala l'environnement de René Delrieu à Ally dans le Cantal.

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Pierrot Cassan, scène de turf, dépôt à la Médiathèque de Mauriac (Cantal)

     Dans le Cantal, Emmanuel Boussuge, depuis quelque temps donc, sérieusement mordu par la passion de l'art populaire insolite en Auvergne, s'est mis à prospecter furieusement chaque arpent du Cantal oriental (encore l'oriental, comme pour la Suisse...!). Il est en passe de devenir le pape du linteau naïf. Pas une croix de chemin qu'il ne connaisse avec leurs différents éclairages de la journée... sans compter qu'il se trouve également le découvreur d'un certain nombre de créateurs non repérés jusqu'à présent (créateurs d'environnements, ou artistes populaires).

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(Photo B.Montpied)

      N'oublions pas que c'est aussi dans le Massif Central que commença l'aventure de l'Art Brut avec l'existence au sein de l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole en Margeride du sculpteur extraordinaire Auguste Forestier, dont la découverte par Dubuffet (en 1944) est antérieure aux découvertes qu'il fit par la suite en Suisse. Une exposition cet été, organisée par le Musée d'art moderne de Villeneuve-d'Ascq, se charge de le rappeler à nouveau.

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Un "Barbu Müller", sculpté dans la lave, et tel  qu'il est exposé du 4 juin au 1er Septembre au Château de Saint-Alban-sur-Limagnole dans le cadre de l'exposition Trait d'Union, les Chemins de l'Art Brut 6

     Je me propose donc dans les semaines qui viennent de revenir plus en détail sur ces différents sujets.

    Mais pourquoi "Massif Excentral", me direz-vous avant que je passe à la prochaine note ? C'est qu'il m'est aussi apparu (que d'apparitions en douze jours...) que ce Massif devenait de moins en moins central, ou du moins que ce centre, on le contournait, on l'oubliait, on le méprisait peut-être même, et que donc il devenait de plus excentré... De là, ce jeu de mots d'ex-central qui n'est guère malin, j'en conviens, mais qui constitue tout de même un titre acceptable... Ce Massif, arraché à sa condition qui aurait dû être centripète, abrite peut-être de ce fait tout ce qui compte aujourd'hui parmi les inspirés et les excentriques authentiques, bref dans la création la plus purement immédiate (c'est aussi dans le Massif Central, près du Velay, que s'abrita près de vingt ans le théoricien situationniste Guy Debord...).

    Une autre question subsidiaire... Pourquoi, alors qu'au pied du Säntis en Suisse, dans un pays idolâtrant ses ruminants, s'est développé l'art de la poya, peinture des montées aux alpages exposée sur les pignons, sur les étables, comme si cette peinture était faite pour les vaches elles-mêmes, pourquoi la même chose ne s'est pas produite dans le Massif Central? Une peinture pour les vaches, je ne sais (hormis les premiers peintres naïfs anglais) que Dubuffet pour l'avoir tentée (sûrement influencé par l'art des poyas suisse, dans ce pays qu'il aimait particulièrement). Mais j'aurai cependant l'occasion d'évoquer l'art pour les pigeons voyageurs des pigeonniers de Limagne...!

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Vaches de race Salers sous le Puy de la Tourte (Cantal), divinités égyptiennes? (Ph. B.Montpied)