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26/01/2026

Le voleur des musées (4), l'exposition "Merveilles" au Musée de la Manufacture de Sèvres

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Photo Bruno Montpied, dans la station du métro Pont de Sèvres, 2024.

 

     Depuis quelque temps, donc, je vais beaucoup baguenauder dans les musées, pour voir des expositions temporaires ou pour musarder dans les collections permanentes. En 2024, un de mes plus beaux souvenirs d'exploration muséale s'attache à la visite de l'exposition du Musée de la Manufacture de Sèvres qui pour l'anniversaire de ses 200 ans (du 11 octobre 2024 au 11 mars 2025) avait conçu l'expo "Merveilles" qui rassemblait des chefs d'œuvre tirés de ses collections de céramiques variées, choisies parfois pour leur virtuosité aux limites de l'exploit technique, mais surtout pour leur aspect inattendu, curieux, excentrique, insolite. La poésie des contes ou du merveilleux littéraire était aussi convoquée au détour d'une salle aux murs peints en bleu... Lewis Carroll, avec son Alice, était ainsi cité avec une installation de théières de toutes sortes illustrant la scène de la dégustation de thé avec le chapelier fou. 

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Panneau d'introduction à la partie de l'exposition "Merveilles" qui présentait des objets choisis avant tout pour leur aspect insolite ; ph. B.M., 2024.

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La salle aux théières avec évocation d'Alice au pays des merveilles, exposition "Merveilles", musée de la Manufacture de Sèvres, ph. B.M. 2024.

 

      Je trouve toujours que c'est un bon angle d'attaque que de mettre en avant auprès du public, à l'occasion de ce genre d'expo anniversaire, les curiosités cachées dans les collections. C'est une judicieuse façon d'amorcer l'intérêt d'un public qui ne serait pas attiré, a priori, par la spécialité du musée, ici la céramique sous toutes ses formes (j'avais moi-même un a priori sur la céramique, que cette expo m'a permis de remettre en question). Cela fonctionne comme un hameçonnage...

        Parmi les différentes œuvres qui m'ont accroché, et que j'ai photographiées, il y avait par exemple la saynète ci-dessous:

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Porcelaine de la Fabrique de Konstnetzon, Riga (Lettonie), premier tiers du XXe siècle, collection du Musée national de Céramique, exposition "Merveilles" ; ph. B.M., 2024.

 

    Reposant sur une coquille Saint-Jacques semblable à une conque, deux grenouilles se livrent à une séance de pose inattendue: l'une tend à l'autre le masque du visage d'une jeune enfant ; la seconde, cachée sous le drap de son appareil photo, vise à capter ce masque à travers l'objectif qu'il pointe vers lui.

        Il me semble que ce genre de thème, des grenouilles anthropomorphisées se livrant à des singeries (les singes eux-mêmes ont plusieurs fois été mis à contribution dans l'art de la même façon), on le rencontre régulièrement dans l'art décoratif. Pas plus tard qu'il y a quelques jours, en visitant l'exposition sur l'Art Déco  au musée des Arts Décoratifs à Paris, je suis ainsi tombé en arrêt sur ce magnifique surtout où l'on voit deux grenouilles de part et d'autre de l'objet ouvrir grand la gueule en s'apprêtant à engloutir deux bancs de poissons.

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René Lalique, Poissons et grenouilles, verre moulé et taillé, bronze argenté, vers 1905; coll. musée des Arts décoratifs, exposition Art Déco, 2026 ; ph. B.M., 2026.

 

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Peter Pan, de James Barrie, était, au détour d'une salle, lui aussi présent à l'expo "Merveilles".

02/06/2020

Diabolique Formose... Méta-Formose...

      Une note ancienne sur ce blog (sur le Cahier naïf de Blanche Nicard) a fait songer une de nos vieilles connaissances, Remy Ricordeau, en particulier la reproduction d'un Diable dessiné par l'enlumineur spontané Augustin Gonfond au XIXe siècle. Je le remets ci-dessous...

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Augustin Gonfond, monstre d'aspect satanique, extrait de l'Ouro de Santo Ano, enluminure, 1904.

 

    Certes, cela évoque instantanément l'iconographie traditionnelle, notamment médiévale, qui montre le Diable et ses démons, avec peut-être, dans le cas de ce Gonfond un surcroît d'inventivité avec ces cornes serpentines, cette double queue torsadée aux extrémités figurant des profils de chimères aux crocs généreux.

       Ricordeau, a pensé quant à lui à des gravures repérées au cours d'une lecture d'un certain Georges Psalmanazar (1679?-1763) Georges Psalmanazar, Supercherie formosane.jpg, bien connu des amateurs de récits de voyage imaginaire – on trouve sur lui des notices dans différents livres traitant des langages et des pays imaginaires, et surtout dans la précieuse Encyclopédie de l'Utopie et de la Science-Fiction de Pierre Versins. Il a mystifié en effet tout un aréopage de savants anglicans dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, en faisant croire à ses récits d'exploration de l'île de Formose (aujourd'hui Taïwan), où il n'était en réalité jamais allé. Sa Description Historique et Géographique de Formose, île vassale de l'Empereur du Japon, parue en 1704, contient des évocations fantaisistes des coutumes et de la vie des habitants de Formose, plus ou moins démarquées d'autres récits parlant des Aztèques et des Incas, voire de descriptions embellies de la vie au Japon. L'auteur est allé jusqu'à proposer un alphabet, et des monnaies imaginaires.

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La Description de l'Île de Formose (édition anglaise), par Georges Psalmanazar (pseudonyme ; on ne sait pas le véritable nom de cet imposteur, probablement originaire de Provence, dans la région d'Avignon).

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Exemples de monnaies de Formose décrites par Psalmanazar, appelées: Rochmo, Copan, Taillo, Colan, Riaon (on dirait un poème phonétique à la Hugo Ball)...

 

     Son livre est émaillé de diverses illustrations, dont celles montrant des esprits. C'est à ces dernières que Ricordeau trouve une certaine proximité avec le Diable de Gonfond. On ne sait rien de l'auteur de ces gravures. 

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Idole démoniaque ; à noter la menton au pied de ce qui ressemble au socle d'une sculpture, la mention "Simon sculp." ; cette gravure figure dans l'édition anglaise du livre.

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"Le prince des mauvais esprits formosans", gravure extraite de l'édition française du livre; source Gallica.bnf.fr/médiathèque du musée du quai Branly.

 

    Si on ne peut pas trouver véritablement d'identité formelle entre les apparences de ces esprits malins, du graveur de Psalmanazar à Gonfond, on peut constater toutefois une commune exacerbation de l'imagination graphique, quasi frénétique, dans les deux cas.