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07/05/2017

Celui que j'élis

En marche... (2), 32x24 cm, 2017.jpg

Bruno Montpied, En marche..., encre, marqueurs divers, mine de plomb et crayons de couleurs,32x24cm, 2017 ; à noter : ce personnage a deux bouches...

04/11/2016

Aventures de lignes (13): Gérald Stehr

Gérald Stehr

 

       Drôle de zèbre que ce Gérald Stehr, grand amateur de jeux de mots étourdissants, entre autres lorsqu’il s’agissait pour lui, à une certaine époque, de se moquer de la caste des médecins en psychiatrie, écrivain virtuose d’un langage décomposé-recomposé, auteur de livres pour la jeunesse, adaptateur de textes et formateur pour le théâtre, et peintre épris de gigantisme. Il se voulait à une époque émule de l’artiste situationniste italien Giuseppe Pinot-Gallizio, créateur en 1959 d’une « Caverne de l’Anti-Matière » que Gérald aurait rêvé de prolonger à sa manière.

       Ce que j’aime particulièrement dans son travail éclectique, ce sont ses taches de Rorschach, ses taches symétriquement obtenues par pliage. Cela s’inscrit dans une longue tradition, remontant au moins jusqu’au début du XIXe siècle (Gérald parle sempiternellement d’une étude qu’il prépare sur le sujet, mais quand verra-t-elle le jour ?). Ce fut, entre autres expérimentations, un jeu de société à la fin de ce dernier siècle justement : on demandait aux amis de réaliser une sorte de « totem » de leur personnalité profonde grâce à un pliage de leur signature encrée. Cela donnait souvent d’étranges insectes…

       Gérald a réussi, par une technique qui lui est propre, à donner une dimension considérable à ses taches de type Rorschach, et il a réussi à les transférer sur toile. Toute une foule de figures, tantôt monstrueuses, tantôt angéliques, tantôt grotesques, tantôt puériles (etc.), ont bientôt surgi sur ces supports. On n’en finit jamais de les appréhender tant le regard n’est pas toujours disposé à aborder ensemble les différentes lectures de ces images proprement visionnaires. 

      (Voir entre autres livres publiés par Gérald Stehr, Voyage en Rorschachie, éditions du Paradoxe, 2002 ; voir aussi B.M., note du 30-06-2007 dans le Poignard Subtil).

Série Homo Rorschachiens à roulettes (2), expo St-Ouen.jpg

Gérald Stehr, peinture n°1 de la série Homo rorschachiens à roulettes, 180x72 cm, 2016.

03/11/2016

Aventures de lignes (12): Ruzena

 Ruzena

 

       Voici une autre créatrice bien secrète, à la modestie quasi « maladive », cultivant ses activités de dessinatrice, détourneuse, modificatrice, collagiste au plus profond de l’ombre, s’abritant derrière un compagnon tout aussi créatif qu’elle, dans une jolie petite maison de l’Entre-Deux-Mers, dans un village niché au creux des vignes du Bordelais. Elle fut longtemps l’assistante du fondateur d’un musée d’art singulier où elle officiait sous son nom d’état-civil, sans jamais parler de son univers créatif caché, s’effaçant avec volupté devant son travail en faveur des créateurs et artistes exposés…

             Peut-être que cette « surréaliste dans la modestie » cache en réalité une volonté de puissance paradoxale, on ne saurait l’affirmer… Toujours est-il que son effacement se retrouvait point par point dans les corps et les visages aux yeux vides de cette foule d’homuncules en collant noir qui dégringolent sempiternellement de ses lianes, de ses cieux vaporeux, de ses fonds d’une incertaine jungle qui pourrait être aussi bien une forêt anatomique ‒ écheveau de veines, nerfs ou cheveux ? C’est un très étrange théâtre, bien obsessionnel, qu’elle peint là, avec constance, transformant parfois les tiges de ses plantes sans début ni fin en muscles ou en cuisses démesurés. Il m’est arrivé de voir, en ses personnages proches de l’insecte et de la larve, des êtres mort-nés qui erraient dans un entre-monde, celui des existences hésitant à naître… Mais dans les dessins donnés pour l'exposition de St-Ouen, je me suis aperçu que les yeux n'étaient plus vides. Eveil de nouvelles potentialités ? Fin de la modestie?

 

(Voir B.M., « Les belles au bois mordant », texte de présentation de l’exposition de Ruzena à la galerie Dettinger-Mayer, Lyon, avril-mai 2005 ; et note du Poignard Subtil du 30-10-2008)

Dyptique (2) exposé à Aventures de lignes, oct-nov 2016.jpg

Ruzena, sans titre, dyptique de deux dessins de 15x10,5 cm, technique mixte sur papier, 2015. Exposé à "Aventures de lignes" à la galerie Amarrage, 88 rue des Rosiers, St-Ouen, du 22 octobre au 4 décembre 2016 ; dans ces deux dessins opposés, un visage ouvre les yeux quand l'autre ferme ses paupières (qui ressemblent par ailleurs aux lèvres de sexes féminins)

01/11/2016

Aventures de lignes (10): Gilles Manero

Gilles Manero

 

       Etrange artiste que Gilles Manero, dont je ne finis jamais de faire le tour ‒ pas qu’il soit physiquement volumineux ! ‒ parce que ses univers plastiques et graphiques sont fort variés et souvent secrets. Cet ancien photographe (son métier est la photogravure) s’est fait connaître à une époque avec des disques vinyles qu’il recouvrait de peinture (pas d’inquiétudes mal placées, c’était des enregistrements du genre « marches de l’armée rouge » et autres sessions kitsch… Pas des incunables de la pop music). Tout un poulailler insolite s’y ébattait, qui me faisait surnommer l’artiste en moi-même le « Jérôme Bosch de la volaille »…

           Il a confectionné, depuis, des cadrans d’horloges ornementés, a engendré une série de dessins modifiés sur des personnages imaginaires venus d’un pays « gouloukien », il a pratiqué le collage, le détournement de gravures, le simple dessin à la mine de plomb. Au fond, on peut dire qu’il adore les expérimentations, recherchant des supports extrêmement éclectiques et improbables (comme ce matériau appelé tarlatane qu’il colle sur du papier photographique), ne rechignant pas devant l’usage d’images numériques imprimées qu’il surpeint ensuite, les triturant ou les froissant parfois au surplus.

          Je dois avouer un faible pour ces expérimentations avant tout, et son univers graphique, très souvent visionnaire et proprement surréaliste (si les défenseurs contemporains de ce mouvement étaient plus curieux, ils n’hésiteraient pas à lui demander de se joindre à eux). Parmi ses créations hétéroclites, je lui ai demandé pour les besoins de cette exposition uniquement des dessins, comme autant d’exemples de cette production expérimentatrice fort séduisante quoique inexplicablement occultée (y a-t-il donc si peu de curiosité en France ?).

       (Sur Gilles, Manero, voir Bruno Montpied, note du 7-12-2010 dans le Poignard Subtil)

gilles manero,art singulier,expérimentations graphiques,surréalisme spontané,art visionnaire

Gilles Manero, Rêves de vol, 24x44 cm, pigments, crayons graphite et couleurs sur carton préparé, 2013, exposé à "Aventures de lignes", galerie  Amarrage, 88 rue des Rosiers, St-Ouen, du 22 octobre au 4 décembre 2016.

25/10/2016

Aventures de lignes (3): Migas Chelsky

Migas Chelsky

 

       Voici un deuxième instituteur (cf. note précédente  sur ce blog, du 24-10-2016), à la retraite aujourd’hui (nous avons trois retraités dans l’exposition), quoique très actif comme tout bon retraité qui se respecte. Migas Chelsky est un grand amateur de cinéma, en particulier de cinéma amateur. Il a fondé avec d’autres amis une cinémathèque dédiée à cette forme de cinéma spécialisé dans les formats 9,5 mm, 16 mm et super 8 (il y rassemble à la fois des pellicules et du matériel). Il a lui-même réalisé quelques films en Super 8 et organise à l’occasion des festivals avec des projections.

       A côté de cela, il pratique diverses techniques artistiques, peinture, collage et dessin principalement, ne dédaignant pas de créer avec d’autres artistes (il a fait partie d’un groupe sur Soissons). Il a exposé récemment une série d’œuvres sur le thème des maisons. C’est avant tout ses séries de dessins en noir et blanc qui me retiennent dans son travail (ainsi que ses recherches du côté du cinéma amateur). Son trait arachnéen fait preuve d’une virtuosité tout à fait étonnante, digne des plus grands dessinateurs visionnaires du moment. La relative discrétion et la modestie dont il s’entoure demandent des relais pour que soit davantage portée au public la révélation de son talent. C’est ce à quoi je m’emploie ici même, modestement comme il se doit…

         (Voir B.M., note du 9-7-2015 dans le Poignard Subtil)

migas chelsky,michel gasqui,collages,art visionnaire,dessin,cinéma amateurMigas Chelsky, sans titre,  encre sur papier, 29,7x21 cm, sans date, ph. M.C. (exposé à "Aventures de lignes", galerie Amarrage, 88 rue des Rosiers, St-Ouen du 22 octobre au 4 décembre).

 

15/10/2016

Gérald Stehr ne voit que du bleu, expo chez KO21, rue Haxo

      "KO, rue Haxo", on dirait un titre pour roman noir, n'est-il pas? Et pourtant, rien à voir... Ou plutôt si, il y a quelque chose à voir : les toiles rorschachiennes de Gérald Stehr, notre ami peintre visionnaire périodiquement épris de gigantisme pictural. KO 21, c'est le nom de la galerie qui l'expose en ce moment jusqu'au 22 octobre (tiens, c'est justement la date du jour où débute l'exposition collective que j'organise à St-Ouen, voir note à paraître le 18 octobre)... Quelle organisation sans faille...). Rue Haxo, c'est dans le 20e ardt, pas loin de la Porte des Lilas. Oui, rencontrer la création contemporaine inventive nécessite un certain goût du labyrinthe urbain...

Trois peintures rorschachiennes chez KO21 (2).jpg

Gérald Stehr, galerie KO 21, octobre 2016, ph. Bruno Montpied

 

     Gérald Stehr aime nager dans le bleu d'où il fait surgir ses figures de rêve ou de cauchemar, ses "homo rorschachiens", à roulettes ou non, hybrides parfois, greffés d'éléments zoomorphes, ou parfois comme repêchés d'on ne sait quels fonds marins d'exploration subconsciente, quelquefois aussi juxtaposés à des textes manuscrits qui leur composent un fond (ce que je goûte moins, en ce qui me concerne, préférant les figures seules sur fond uni, bien plus frappantes).

Le lièvre qui a faim (ptet) (2).jpg

Gérald Stehr, "Homo rorschachien" qui sera exposé à la galerie Amarrage bientôt, à partir du 22 octobre, ph. B.M., 2016

 

     On l'aura reconnu, Stehr utilise le fameux pliage symétrisant les taches d'huile (ou d'acrylique?) bleue, que l'on connaît plus communément sous le nom de "test de Rorschach". Il a réussi à l'étendre à de grandes surfaces et à des supports toilés, où viennent s'ébattre ses poulpes humanoïdes, ses escargots dubitatifs, ses insectes hypnotiseurs, ses monstres aux origines mythologiques imaginaires (ou non), découverts dans le pays de Rorschachie (qui a peut-être des frontières limitrophes avec la Patatonie du Lavallois Serge Paillard ? ).

Homos rorschachiens de KO 21 (2).jpg

Gérald Stehr, "Homos rorschachiens" se multipliant à la galerie KO 21, ph.B.M., oct. 2016

 

Gérald Stehr, exposition "Et par trois fois vainqueur...", galerie KO21, 78 rue Haxo, Paris 20e ardt. Du 6 octobre au 22 octobre 2016. 

21/08/2016

Le Poilu et le fantôme de l'amour

Cette note contient une mise à jour

Le Poilu et la femme fantôme, tableau à Aillant sur Tholon (2).jpg

Tableau non signé, huile sur toile, autour de 5 Figure (27x35 cm), sans date, peut-être peint du temps de la Grande Guerre, ph. Bruno Montpied (sur la brocante d'Aillant-sur-Tholon), 2016

 

     Ce soldat, probablement un Poilu de la Guerre de 14-18, est en faction dans un bois alors que le crépuscule enflamme les sommets des arbres alentour. La forêt en devient rousse, tandis qu'un bleu tendre s'attarde encore dans le ciel. C'est peut-être le contraste entre cette tendresse céruléenne et la lueur fauve s'immisçant entre les fûts qui suscite le souvenir. Car ce n'est pas un spectre. C'est peut-être l'épouse laissée au pays, ou la jeune fille rencontrée juste avant la mobilisation. Une Alsacienne, si l'on remarque sa coiffe et le châle enveloppant son buste... La pénombre envahissante, jointe à la solitude de la sentinelle, et jointe peut-être aussi à sa hantise d'une fin prochaine, l'ont fait sortir du bois, ambiguë, aux limites de l'hallucination, tout en opposition avec les contours si réels et si nets du soldat. Elle glisse entre les troncs, comme une image aperçue  dans les flammes. Et lui l'examine, sachant bien que c'est son souvenir, son terrible besoin de la revoir, qui l'a fait revenir, au bord du néant qui le guette, dans ce bois qui ressemble à une fourrure, à une toison pubienne presque...

    Ou bien, autre hypothèse interprétative (pouvant parfaitement se superposer  à la précédente cependant), ce tableau est simplement une allégorie nationaliste, le bidasse rêveur n'étant autre que la France rêvant de reconquérir l'Alsace-Lorraine, symbolisée par la femme dans les bois, et perdue alors depuis 1871 au profit des Allemands.

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Art populaire naïf, un autre soldat de la guerre de 14-18, sculpture sur bois peinte, auteur anonyme, ph. B.M., coll. privée, Paris.

Codicille

     J'en étais là de mes interprétations, souhaitant intimement que ce soit plutôt la première qui l'emporte, mais un lecteur collectionneur de cartes postales s'est rappelé d'une carte ayant un rapport étroit avec le tableau anonyme:

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P. Petit-Gérard, La vision ; il existe une autre version de cette carte, en noir et blanc (ou bistre, m'écrit mon lecteur), qui précise que le tableau de Petit-Gérard fut exposé au "Salon de 1912" ; cependant, on constatera que le pantalon du soldat est bleu sur le tableau et non pas garance comme il l'était au début de la guerre de 14 ; doit-on imaginer que les pantalons des soldats étaient bleus encore en 1912, puis qu'ils devinrent rouges, en 14, le temps de transformer en écumoires les pauvres pioupious français? Carte postale, coll. privée.

    En voyant ce tableau, on constate que le tableau vu à Aillant-sur-Tholon n'était en réalité qu'une copie, du reste non signée, avec quelques menues différences dans la façon  de dessiner les troncs, les frondaisons, entre autres. Sur le tableau de Petit-Gérard, on voit que la scène se passe dans une forêt de sapins.

    Quant à la femme... Mon lecteur a eu l'amabilité de m'envoyer une autre carte qui est sur un sujet fort voisin, quoique nettement plus caractérisé dans le sens patriotique. Intitulée "Vison bénie", la carte proclame en vers : "Sur ton sol reconquis [c'est moi qui souligne], Alsace bien-aimée / Ta douce vision enchante ma pensée."

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Carte où le soldat retrouve son pantalon garance, mais peut-être est-ce une licence de l'éditeur qui préférait voir les soldats de 14-18 ainsi... Le texte parle du sol reconquis de l'Alsace et, donc, permet de dater la carte plutôt d'après la guerre...

     Il semble bien que, grâce à ce lecteur à la bonne mémoire, nous pouvons désormais conclure, vis-à-vis de notre rencontre d'Aillant-sur-Tholon, à un tableau patriotique, qui utilise pour les besoins de sa propagande le secours de l'art visionnaire et d'un certain romantisme. N'est-ce pas, Isabelle Molitor?

24/07/2016

Eugen Gabritschevsky, dans le silence de l'été parisien

Affiche expo Gabritschevsky 2016-2017.jpg

     Importante nouvelle d'exposition à Paris, mais curieusement, selon moi, assez discrètement surgie, la Maison Rouge du boulevard de la Bastille dans le XIIe arrondissement parisien propose du 8 juillet au 18 septembre une rétrospective en 250 œuvres de cet extraordinaire visionnaire, et peintre autarcique, rangé dans l'art brut, nommé Eugen Gabritschevsky. Nom qui dérouta peut-être le public français et l'empêcha de se pencher plus avant sur cette œuvre, pourtant exceptionnelle (m'est avis que la même chose est arrivée au peintre danois de Cobra et du mouvement situationniste, Asger Jorn, au nom trop exotique pour être adoubé dans la mémoire du Français moyen). C'est une exposition prévue pour voyager ailleurs qu'à Paris, ce qui explique peut-être son installation initiale durant cet été dans la capitale (il doit être difficile de trouver des dates qui satisfassent chaque institution...). Elle devrait ensuite faire halte à Lausanne à la Collection de l'art brut, partenaire de l'exposition, du 11 novembre 2016 au 19 février 2017, pour enfin atterrir à l'American Folk Art Museum de New-York du 13 mars au 13 août 2017 (la conservatrice du département art brut du musée, Valérie Rousseau, signe du reste un texte dans le catalogue de l'expo).

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Eugen Gabritschevsky, collection ABCD

eugen-gabritschevsky-graffink.blogspot.com.jpg

E.G., extrait du blog Graffink

     On trouve beaucoup d'information de type biographique sur Gabritschevsky, son métier de chercheur en génétique, son origine russe, une femme mystérieuse nommé "la muse" qui apparut et disparut au même moment où il commençait de sombrer dans la maladie mentale qui devait le conduire dans un hôpital allemand du côté de Munich en 1930 (il fut mis à l'abri dans un lieu privé de 39 à 45, ce qui lui évita de subir le même sort que tant d'aliénés allemands "euthanasiés"), son talent d'artiste depuis l'enfance (qui ne l'amena pas pour autant vers une activité professionnelle). Ce qui me séduit avant tout, c'est son œuvre, parfaitement visionnaire, surréaliste sans l'étiquette, quoiqu'elle ait pu attirer vers elle plusieurs personnalités de ce mouvement (Max Ernst acheta des œuvres de lui à la galerie d'Alphonse Chave, l'homme qui fit beaucoup pour classer, répertorier et montrer Gabritschevsky depuis 1960, date à laquelle elle lui avait été révélée par Jean Dubuffet; Georges Limbour écrivit à son sujet un texte en 1965, centré sur les techniques qu'il employait ; et depuis 1967 également, on trouve Annie Le Brun qui se passionne pour lui et sa recherche d'un "déferlement de la vie").

Gabritschevsky, coll privée paris (2).jpg

E.G., sans titre, 14x18 cm,  (n°1268 de l'inventaire de la galerie Chave), coll. privée, Paris, ph. Bruno Montpied ; on remarque sur cette petite peinture les étranges arbres en train de contempler l'étrave d'un bateau flottant sur un fleuve ou un bras de mer, on les croirait comme chevelus (avec pour tous une frange bien taillée sur la nuque), et l'on repère aussi avec perplexité les rubans rouges noués autour de leurs cous-troncs...

Eugen Gabritschevsky (2), sans titre, galerie Alphonse Chave (cat 98).jpg

E.G. sans titre, œuvre reproduite dans le catalogue de la galerie Alphonse Chave pour leur exposition de 1998 ; on retrouve là aussi des rubans noués autour des troncs de ces arbres qui ressemblent furieusement à des asperges géantes... ; ce paysage me fascine essentiellement en raison de ces fûts énigmatiques.

 

     L'entrée dans la période de maladie (de celle-ci, malheureusement, une fois de plus, rien ne nous est dit qui permette de comprendre exactement ce qu'elle était ; on nous parle d'angoisses qui empêchèrent Gabritschevsky de continuer son métier de biologiste) coïncide avec une extension sans précédent de ses travaux graphiques (dans les années 1920, il pratiquait avec prédilection le fusain, plusieurs dessins de cette veine sont montrés dans l'exposition de la Maison Rouge). Une extension qui ressemble fortement à un lâchez-tout de l'imagination picturale et graphique, tant les champs explorés, les expérimentations pratiquées, l'amènent à produire des images variées et toutes plus surprenantes les unes que les autres. Un "lâchez-tout" qui fait personnellement de lui (que l'on me pardonne cet aparté)  mon maître, tant son exemple correspond à ce vers quoi je me dirige en matière de peinture, me limitant comme lui aux petits formats (en majorité), parce que c'est dans ces espaces réduits qu'on a le plus de chances de capturer l'éventuelle poésie du hasard.

Sans-titre-1942-Gouache-et-aquarelle-sur-papier-calque-234x314-cm-Collection-privée-New-York.jpg

E. G., sans titre, gouache et aquarelle sur papier calque, 1942, coll. privée, New-York (exposé à la Maison Rouge)

 

     L'œuvre de Gabritschevsky est protéiforme, parfois abstraite avec recherche de composition de motifs ornementaux proches de cellules vues au microscope et dansant une sarabande, parfois paysagère visionnaire, parfois aussi visant à un réalisme poétique comme lorsqu'il s'adonne à la peinture de bestiaire, avec des animaux aux étranges tatouages de petits points, des dinosaures aux corps se résolvant en flammèches.E G site de la coll d'art brut.jpg Des taches ressemblant à des tests de Rorschach (qu'on a pu lui proposer dans le cadre de son asile, comme dit Annie Le Brun) sont montrées à la Maison Rouge, visiblement précisées par le peintre dans un sens plus figuratif et moins informe, représentant des insectes pourvus d'une grande présence (celui que je reproduis ci-contre est emprunté au site web de la Collection de l'art brut de Lausanne).

EG num 5247, 21x22,5cm, gouache sur pap calque, 1942, galerie Chave, .jpg

E.G., sans titre, n°5247 de l'inventaire de la galerie Chave, 21x22,5 cm, gouache sur papier calque, 1942, Galerie Alphonse Chave.

    On n'en finit pas de voyager de fenêtres sur des paysages enchantés (pas toujours gais, parfois séjours enténébrés) en fenêtres vers d'autres landes à figures improbables. Comme si vous sautiez d'un caillou magique à un autre caillou magique pour traverser une rivière périlleuse.

    A signaler que la Galerie Alphonse Chave à Vence, de son côté, organise aussi une exposition Eugène Gabritschevsky du 27 juillet au 30 novembre 2016. A cette occasion, elle édite un nouveau livre (qui était en gestation depuis plusieurs années, confie-t-elle dans son carton d'invitation) qui fera 190 pages et comportera 300 illustrations. Il contiendra des textes originaux de Daniel Cordier, Florence Chave-Mahir, et Pierre Wat. On devrait aussi y retrouver divers documents d'archives de Georges Limbour, Dubuffet et Elie-Charles Flamand (encore un surréaliste celui-ci), des lettres d'Eugène et Georges Gabritschevsky (ces lettres, si elles sont de la même qualité et clarté que celles dont on peut trouver des extraits au gré des différents catalogues, seront fort éclairantes). Un film, joint en DVD aux 50 premiers exemplaires de cette édition, est également annoncé : Eugène Gabritschevsky, le vestige de l'ombre, de Luc Ponette et produit par Zeugma films (2013).

03/01/2016

"Voyages en Patatonie", le livre sur le visionnaire de la pomme de terre, Serge Paillard, est paru

      L'association CNS53 (Création Naïve et Singulière en Mayenne), dont j'ai déjà eu l'occasion de parler à propos des expositions qu'elle a initiées en Biélorussie et en Estonie naguère, publie son premier "Cahier", intitulé Serge Paillard, Voyages en Patatonie, Les pommes de terre, Dessins à l'encre 2002-2015, véritable monographie entièrement consacrée à cette période graphique particulière propre à l'artiste lavallois Serge Paillard qui, depuis quelques années, s'est fait le chantre visionnaire de pommes de terre qu'il scrute en creusant sans cesse. leurs interprétations.

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Couverture de l'ouvrage consacré aux dessins de Serge Paillard

 

    Parmi plusieurs intervenants où l'on retrouve Michel Leroux et Patrice Repusseau, on lira une présentation de l'œuvre de Paillard par votre serviteur, intitulé "Le voyage vers les racines" ainsi qu'une autre, faisant office d'introduction, de son ami de toujours, Lavallois comme lui, Jean-Louis Cerisier, par ailleurs peintre naïvo-singulier, comme on commence à le savoir sur ce blog.serge paillard,bruno montpied,jean-louis cerisier,création naïve et singulière,csn53,mayenne à l'oeuvre,patatonie,pommes de terre,art visionnaire,lieux imaginaires,alberto manguel Michel Leroux rappelle dans son texte qu'on peut évidemment apparenter l'univers imaginaire qu'a bâti peu à peu Serge Paillard – découlant de ses visions d'après pommes de terre –, sa planète de Patatonie (qui cependant n'est pas évoquée outre mesure dans ce livre, avant tout centré sur les dessins), à d'autres univers tout aussi imaginaires inventés par des Marc  Pessin (la civilisation pessinoise) ou des Jephan de Villiers (sa forêt d'Arbonie). On pourrait également se référer à Henri Michaux et à sa grande Garabagne, et puis citer encore d'autres exemples, choisis dans la littérature, comme plusieurs de ces contrées inventées qui furent autrefois recensées dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d'Alberto Manguel et Gianni Guadalupi (réédition Actes Sud, 1998 ; la première édition, parue en 1981 aux éditions du Fanal, s'intitulait Guide de nulle part et d'ailleurs). Serge Paillard met de l'humour, bien entendu, dans l'évocation pince-sans-rire de cette antique civilisation patatonienne, à l'exploration archéologique de laquelle partent diverses missions chargées de ramener à notre artistes des vestiges variés, qu'il a commencé de divulguer en les exposant ici ou là.

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Pomme de terre s'envisageant en quatre tempéraments, 2012

 

     Mais cette planète et cette civilisation lui ont été révélées après sa longue fréquentation des pommes de terre qu'il couchait sur des socles, tels des modèles nus. Leurs rotondités, leur surface grenue, leurs taches, tout l'inspire et génère, dans le report de ses visions à l'encre sur papier, des îles,  des paysages, des apparitions, divers personnages, des fragments de cosmos restreints, parfois des cellules... Le livre joliment imprimé (à Laval) nous présente ces dessins confortablement exposés, nous laissant tout loisir de les détailler. C'était le désir de leur auteur, les offrir ainsi facilement en pâture à notre curiosité, pour que sous notre nez ils dévoilent leurs charmes parfois hallucinatoires. Pari réussi. 600 exemplaires du livre ont été pressés pour multiplier et partager ces visions (les dessins exécutés par Serge Paillard s'élevaient au moment où fut imprimé le livre, en 2015, au nombre de 340 ; une petite centaine ont été sélectionnés pour cet ouvrage).

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Pomme de Terre en Ampoule qui éclairera puis illuminera la Nuit, 2012

     Comment se procurer le livre (29,7 x 22 cm, 96 pages, 4 illustrations couleur et 90 en noir et blanc, 25€ + 5€ de frais de port)? Tout simplement, en consultant le fichier PDF que je mets ici en lien. Il contient un bon de commande à imprimer. Depuis début février 2016, on peut également consulter et acheter l'ouvrage à la librairie de la Halle St-Pierre.

13/09/2015

"Création Franche" n°42, et codicille pour l'expo "Outsiders d'Indonésie"

     Bon an mal an, la revue Création Franche continue son petit bonhomme de chemin. Voici le 42e numéro d'une publication dont on n'aurait pas cru possible une telle longévité. C'est tout à son honneur, d'autant qu'étant donné le retrait du fondateur de la revue, Gérard Sendrey (en même temps que du Musée, qui fut au début un "Site"), et sa continuation sous la férule d'un nouveau directeur, Pascal Rigeade, on aurait pu croire à une cessation d'activité, faute de moyens. Que nenni, avec celui-ci au contraire, il semble que la revue ait atteint un rythme de croisière tout à fait confortable.

 

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Création Franche n°42, juin 2015

 

    La revue est avant tout centrée sur les créateurs et les artistes de la collection permanente du musée certes, mais ne s'interdit pas des incursions du côté de personnages non encore inscrits sur ses cimaises ou dans sa réserve. C'est ainsi que parmi d'autres sujets traités dans ce dernier numéro (Claudine Goux, Juda, Rina Nasi, Catherine Rivière), j'ai pu évoquer le cas de ce dessinateur nouveau venu (en ce qui concerne le dessin, car auparavant, il s'était fait connaître comme photographe, tout aussi autodidacte que dans le domaine de l'art graphique), sous ce titre: "José Guirao, dessinateur par réaction vitale".Article BM José Guirao CF n°42.jpg

Première page de l'article de Bruno Montpied dans Création franche n°42

 

    Je renvoie les lecteurs qui souhaiteraient en apprendre plus sur ce créateur vers la revue et me contenterai de reproduire ici quelques dessins différents de ceux parus dans mon article.

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     Sur ce blog, j'avais déjà parlé de ce monsieur Guirao, voir ici.

    Sinon, j'y avais également causé de l'expo estivale montée par le musée de la Création Franche à propos d'Outsiders indonésiens, en disant au passage qu'on ne savait pas très bien qui se cachait derrière les textes proposés par le dossier de presse qui présentait l'expo, ni qui était l'instigateur de la manifestation. Couv Outsiders d'Indonésie.jpg Depuis mes propos, le musée a eu l'amabilité de m'expédier le catalogue de l'expo (voir ci-contre) qui nous en apprend plus finalement sur ce chapitre. Il est préfacé par Pascal Rigeade qui souligne ce que les huit créateurs rassemblés autour de la figure centrale de Noviadi Angkasapura (à la manière peut-être du mouvement singulier réuni et dirigé par Raymond Reynaud autrefois à Salon-de-Provence, dans une autre modalité?) doivent à l'animation d'Angkasapura, tout en préservant cependant leurs originalités. Et on nous y dit également que l'exposition a pu être rendue possible grâce au "relais avisé autant qu'actif" de Damian Michaels, autre artiste de la mouvance singulière internationale (Américain d'origine, il réside en Australie à Melbourne où il dirige une revue sur l'Art Visionnaire). Il fallait donc ce codicille à mon précédent billet.

 

09/08/2014

Que voyez-vous?

    On va jouer à un autre jeu. Je propose aux internautes de passage par ce blog de me dire ce qu'ils voient, ce qu'ils interprètent, lorsqu'ils contemplent l'image ci-dessous. Un petit texte à publier dans les commentaires, s'il vous plaît... Les plus inspirés (mon jury de lecture est payé très cher) seront sélectionnés et anoblis à la dignité de textes principaux, posés en dessous de l'image. Il s'agit d'arriver face à elle de la manière la plus vierge possible

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Jean-Pierre Paraggio, Mon Chien - La nuit sur l'ongle, 29x19, cm, 2002

 

Que voient-ils donc? :

"Une grotte aux pirates"

(Benjamin Ravage)

"Trés intrigant ce dessin littéralement en camaïeu. A première vue, il m'inspire beaucoup de musiques avec ses cordes multiples et ses volutes. Et puis, sur la droite je voudrais y reconnaître un(e) "persona",un masque de théâtre grec, avec une bouche qui déclame ou chante ; une barbe même au menton... Cet assemblage de formes géométriques, orales et musicales, évoque un souvenir lointain des portraits "horticoles" d'un Archimboldo."

(Michel Valière)

"Pour fabriquer les objets en écume de mer – pipes, brosses à dents, gratte-dos, étuis péniens et autres prolongements de notre anatomie – on ne dédaigne pas la tonalité romantique des nuits de lune, on marche sur les plages au cours de telles nuits, les yeux fixés sur le feston grisâtre que forme la mer à son contact avec le sol du littoral. Les plages sont des cimetières où l'on aime se promener pieds nus pour sentir les craquements des coquilles sur les talons. Il faut marcher à pas rapides en fixant le ruban d'écume qui pétille au clair de lune. Muni d'une petite pelle pentagonale en bois de coudrier, le ramasseur d'écume guette dans la forme de la mousse l'émergence d'une tête, d'un animal, d'un paysage, plus rarement d'une scène entière, et quand il la trouve, il décolle une plaque d'écume avec sa pelle et la dépose plus haut sur la plage, à l'abri de la marée, où elle sèchera à la lumière pâle, s'agglomérant aux fragments de cadavres que recèle le sable modifiant encore la forme originelle.
Ensuite interviennent les pâtissières, en nombre identiques aux ramasseurs d'écume. Elles ne sont plus vierges depuis une lunaison. En haut de la plage, elles ont allumé un feu de branches de coudrier, et elles y font chauffer dans un grand chaudron un caramel de miel qui brille comme de l'or en fusion. Lorsque le caramel est bien fluide, chacune en lance une grande louchée sur un grand miroir où elle s'étale en plaque translucide ; pendant toute la fin de la nuit, les plaques ainsi déposées par les pâtissières vont sécher, se gonfler, se charger de bulles et prendre des formes particulières, selon l'humeur et les désirs des jeunes filles qui les ont créées. Pendant ce processus, ramasseurs d'écume et pâtissières, en commun, construisent des cages en bois de coudrier un peu plus haut encore sur la plage.
Quand plaques d'écume de mer et plaques de caramel sont sèches, on compare l'effet obtenu et on regroupe par paires les plaques dont des détails se superposent absolument. Il y en a toujours qui forment ainsi des couples. Jeunes pâtissières et ramasseurs d'écumes s'apparient ainsi et se tiennent main dans la main devant leurs plaques réunies.
Alors interviennent les verriers. Toute la journée suivante, reproduisant les dessins des plaques dans la pâte de verre, ils soufflent pour chaque couple cinq plaques de verre dans lesquelles se retrouvent superposés les désirs de chaque ramasseur d'écume et de chaque pâtissière. Une fois les plaques de verre obtenues, au soleil couchant, chaque couple s'allonge dans la cage qui lui est dévolue et on fixe sur les charpentes de bois de coudrier les quatre plaques de verre des murs, et la plaque de verre du toit. Il s'agit de verre couleur d'ambre, où se retrouvent tous les motifs des désirs figés dans l'écume des hommes et le caramel des femmes. Pendant toute la lunaison suivante, les couples se feront l'amour dans ces cages de verre coloré, et sur leur peau nue l'image des motifs des plaques de verre projetée par le soleil le jour, par la lune la nuit, s'imprime fugacement. Le sol est recouvert d'une membrane enduite de gélatine de veau. Sur cette membrane, l'image projetée des corps et des motifs des désirs se fixe.
A la fin de la lunaison, lorsque les amants s'échappent des cages et s'éloignent main dans la main le long du littoral, intervient Jean-Pierre Paraggio. Muni d'un petit pinceau, il reprend quelques détails des motifs imprimés sur les membranes abandonnées, estompe ici, renforce là. Voici enfin percé le secret de son œuvre.
Sur ce fragment, une huître joue de la guitare."

(Régis Gayraud)

"Je vois un singe aztèque, un animal savant et moqueur qui porterait la coiffe des civilisations perdues. Quelque chose comme l'ironie des mondes enfouis."

(Laurent Albarracin)

"Un maraudeur, le ventre plein de fils de pêche, d'écrous et d'épingles à linge, se laisse envahir par la moisissure au sortir de la nuit."

(Darnish)

"Comme cette œuvre me semble faite d'objets métalliques, je dirais que c'est un automate oiseau escargot perché sur son nid en train de nourrir son petit."

(Voilesdoiseaux)

"Il me fait penser au Château Ambulant, l’œuvre si forte de Miyazaki inspirée du roman "le Château de Hurle" de Dianna Wynne-Jones. Un château ambulant qui aurait une tête et un corps germés sur l'édifice primitif (mais il me semble me rappeler que le château de Miyazaki a en effet bien une tête...). Corps et tête très semblables à ceux de quelque soudard, quelque reître du Moyen-Age. Son armure est tatouée des mille déchets dans lesquels il s'est roulé au cours de ses combats. Et comme le château dont il est le prolongement, il avance en brinquebalant à travers la campagne, dans les ténèbres, guidé par une pauvre petite étoile qui brille au firmament, constamment en butte aux risques d'un démantèlement, d'une démantibulation de ses vis, écrous, plaques de métal mal attachés, le tout grinçant dans des bruits crispant de fer rouillé frotté sans huile depuis des lustres. En son cœur dort encore et toujours Calcifer, son feu secret qui le maintient en vie, et qui supplie la jeune-vieille Sophie: "Sophiiiie, attention! Mon feu s'éteiiiint...!" "

(Le Sciapode)

"Les rouages d'un hibou prolifèrent sous l'écorce de la nuit."

(David N.)

"Elle tend le cou, le tend pour essayer de se débarrasser de ce masque qui l'empêche de respirer... Sans mains c'est difficile de se libérer... Sans doute voudrait-elle hurler à la lune... mais les pièces, les rouages, les vis empêchent les cris de sortir de sa gorge... Combien sont-elles à souffrir ainsi...?"

(Claudine)

"Le chien hurle entre chien et loup une caresse douce à l'oreille d'une fraise sauvage des bois. La lune monte pendant ce temps sur la table du ciel en bois. J'ai traversé à cheval le miroir intime des dures relations humaines. Le loup a tué le chien. J'ai ouvert un livre sans images et sans mots. Je me suis assis sous la lune pour attendre le lever du soleil...."

(J.Guirao)

"C'est une omoplate, celle d'une femme très mince, voire maigre, un peu osseuse, une de ces femmes tellement émouvantes, dont le corps ne semble qu'une ébauche façonnée pour en agrémenter les orifices offerts au plaisir. Décharnée, celle-ci n'a que la peau tendue sur des épaules qui passeraient pour enfantines, s'il n'y avait pas ces excroissances, ces calcifications, ces tumeurs."

(Isabelle Molitor)

26/11/2013

Une étrange roche sculptée en forêt de Fontainebleau

 Cette note contient une mise à jour datée du 28 novembre

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Forêt de Fontainebleau, Roche de la Chouette (la Belle-Mère), tamponnée et datée au verso de 1930

 

   Curieuse carte postale, curieuse photographie sans nom d'auteur que voilà... L'intérêt de cette image à mes yeux étant que l'on n'a pas seulement affaire ici à une de ces photos de formes naturelles pittoresques sur lesquelles l'éditeur de la carte aurait plaqué une interprétation plus ou moins reconnaissable. On a en plus une action accomplie par une main anonyme qui à l'aide d'un ciseau de sculpteur a façonné la roche de façon, justement, à caractériser une interprétation de départ. Cette "Roche de la Chouette", ou cette "belle-mère", a été visiblement orientée par le sculpteur resté anonyme. C'est une démarche tout à fait voisine de celle de l'abbé Fouré qui sculpta au tournant des XIXe et XXe siècles les falaises de Rothéneuf près de St-Malo. Dans ce massif de Fontainebleau, ce genre d'interprétation visionnaire est comme on sait très commune (on se reportera au Guide de Fontainebleau Mystérieux de René Alleau publié en 1977 dans la collection des Guides Noirs des éditions Tchou-Princesse, qui entre parenthèses ne mentionne pas cette roche curieuse). Par contre, parmi toutes les roches surnommées en fonction des images que tel ou tel croyait y reconnaître (l'Eléphant, la tortue, etc.), il me semble qu'on en relève fort peu qui aient été accentuées par la sculpture, voire la peinture, et qu'on aurait pu ranger entre land art et art brut.

    Aux Gorges de Franchard, en forêt de Fontainebleau, moi qui connais assez bien le coin pour le visiter depuis des lustres en compagnie de nuées d'enfants des centres de loisirs parisiens, je n'ai jamais vu cette roche. La carte est datée de 1930. Ce n'est pas si éloigné de notre époque, et donc on peut raisonnablement espérer que la roche existe encore aujourd'hui. Mais où se trouve-t-elle exactement? Je pars à sa poursuite...

*

     Inutile de partir en quête, mes lecteurs s'en chargent presque aussi sec, et leur hâte me fait chaud au cœur... Un(e?) certain(e?) Dan me renvoie donc dans les commentaires (voir ci-dessous) à un site qui recense les roches de la forêt, et bien sûr on y apprend que la roche de la Chouette existe toujours, la voici donc:

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Etat 2012, site web sur la Forêt de Fontainebleau

 

     Le profil de "la belle-mère" a disparu, mais pas l’œil qui peut-être, cavité naturelle de forme comme bridée, donna l'idée au sculpteur anonyme des années 20-30 de poursuivre le profil en le taillant plus réalistement. Donc, de deux choses l'une, soit ce profil a disparu par usure, soit ce ne fut qu'un trucage. Et pour faire la part entre ces deux hypothèses, j'ai l'impression que mes lecteurs risquent de s'y casser les dents cette fois...

     Dernières précisions quant à la date de 1930. Elle est apposée au bas du texte en cinq mots de l'expéditeur de la carte au verso, et elle figure sur le tampon également. Mais cela ne suffit pas en effet. La carte a pu faire partie d'un lot qui publié auparavant ne s'était pas encore complètement écoulé en 1930. On sait que les textes en cinq mots ne furent permis qu'à partir de 1909... Et que certaines cartes furent réimprimées plusieurs années après le cliché original, c'était en effet une pratique commune dans les années 30. Cela expliquerait peut-être que l'on ne trouve pas de nom d'éditeur à côté de la légende (on ne voit qu'un logo, un dragon...). Donc la photo peut dater d'avant les années 30.

11/10/2012

Emilie Henry nous quitte

     Je n'ai jamais su grand chose de la personne Emilie Henry. J'aimais simplement regarder certains de ses dessins bien ténébreux, où l'encre jouait de ses coulures et de ses brumes avec une délicatesse et une beauté hors du temps. J'en avais acheté deux un jour à Bègles, puisque c'est au musée de la Création Franche qu'elle se révéla. Je leur trouvais un côté hugolien et visionnaire, j'en attendais beaucoup de promesses.


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Deux lavis d'Emilie Henry, vers 2009, coll. BM

      Et puis voici qu'Emilie Henry, Strange Emily, a décidé de mettre la clé sous la porte dans la nuit du 3 au 4 octobre dernier. L'automne est propice aux départs en compagnie des feuilles mortes.Emily the strange.jpg Elle en a fini avec cette (sa?) vallée de larmes sans doute. Et ses dessins restent désormais derrière elle, prenant avec le recul d'autres interprétations. Le passeur sur la barque, ne le reconnaît-on pas ? C'est Charon faisant passer les âmes aux enfers, et le fleuve, ne serait-ce pas du coup le Styx? L'oiseau qui passe arrache-t-il cette âme pour l'emporter au pays des ombres? L'œuvre toute entière prend à présent l'aspect d'une vaste tentative de préfiguration du monde obscur où vont migrer les morts après le parcours terrestre.

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Emilie Henry, extrait d'un catalogue de vente aux enchères Néret-Minet en mai 2011

08/06/2007

Là où il y a Eugène, il y a du plaisir

   L'Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue ? A cinquante kilomètres environ de Montauban. Il s'y montre de fort belles oeuvres depuis des années (depuis 1970 en fait). Il y a eu là-bas des événements artistiques majeurs, je cite au hasard, les tapisseries et autres travaux textiles de Karskaya, une rétrospective Michaux en 1985 l'année de sa mort, une rétrospective de la "tachiste" Marcelle Loubchansky, bien oubliée généralement des commissaires d'exposition et autres conservateurs), une exposition sur le "Fantastique intérieur" qui interrogeait les résurgences et la permanence du surréalisme d'après-guerre (là aussi, l'initiative était courageuse face à ceux qui ont sempiternellement voulu enterrer le surréalisme).

    Entre autres monstrations cet été (je continue de faire l'anti-tournée des festivals de l'été), on retrouvera cette fois à Beaulieu Eugène Gabritschevsky (cliquez donc sur ce lien où vous trouverez toutes les explications pratiques).

   "Retrouvera", car il fut déjà exposé en 1980 à Beaulieu. L'exposition est réalisée en collaboration avec la Galerie Chave de Vence, galerie qui exposa dès 1961 cet étonnant visionnaire (et qui depuis l'a exposé régulièrement, voir aussi le magnifique livre qu'elle lui a consacré en 1998 avec des textes d'Annie Le Brun, Georges Limbour, Georges Gabritschevsky, Florence Chave, et dont nous avons extrait nos illustrations).

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   Gabritschevsky (né à Moscou en 1893) créa quelques milliers de gouaches entre 1935 et 1979, date de sa mort (à 86 ans donc). Il passa cinquante ans dans l'hôpital psychiatrique de Haar en Allemagne (c'est près de Munich). Il n'intéressa pas tout de suite Jean Dubuffet, comme l'a rappelé Annie Le Brun en s'appuyant sur les recherches de Luc Debraine, lui-même s'étant basé sur les archives conservées sur Gabritschevsky à la collection de l'Art Brut de Lausanne. Dubuffet, dans une lettre de janvier 1948, suite à une sollicitation du frère d'Eugène, Georges, avait d'abord rejeté les premiers échantillons qui lui avaient été montrés, "comme participant trop de l'art classique européen". C'est seulement après 1959, après qu'il a connu la galerie ouverte par Alphonse Chave à Vence, que Dubuffet se reprit de curiosité pour l'oeuvre de ce génie étonnant.675bad80082140fdc2df6b4f8805fde0.jpg

   Selon Annie Le Brun, on doit cependant la découverte de l'oeuvre dans toute son amplitude davantage à Alphonse Chave. Daniel Cordier peu de temps après acquerra plusieurs oeuvres, qui finiront par aterrir au Musée National d'Art Moderne de Paris à la fin des années 80 (exposition de la fameuse donation Cordier ; une salle entière, séparée de façon quasi étanche de tout le reste, était consacrée à Gabritschevsky et ce fut une révélation).d4444c57f2c712fb0c9eaf1a9f048098.jpg

   Le cas psychologique de Gabritschevsky paraît rare. Sa situation qui aurait dû évoluer vers l'obscurcissement progressif n'alla justement  pas dans ce sens au rebours de ce qu'attendaient les psychiatres. Comme si pour cet homme, le fait de s'affronter avec l'ombre qui aurait dû prendre sans cesse plus d'emprise sur son psychisme lui avait permis par le truchement de la création visionnaire de retourner la ténèbre en lumière créative.900608de2ad9bf968a001a1a477d7a42.jpg Ce créateur avait été au départ un biologiste brillant, spécialisé dans la génétique. On ne peut s'empêcher de voir dans l'éventail de ses gouaches toutes plus inventives les unes que les autres, dans cette véritable parade de l'expérimental (comme un Max Ernst brut), une tentative de simulation du délire biologique tout à coup inscrit dans la chair de l'homme, réussissant à se formuler de façon maîtrisée à travers une technique picturale autodidacte mais raffinée en même temps... Comme si le biologiste à la faveur de cet ambivalent état que l'on appelle folie avait délaissé d'un coup et brutalement l'attitude de l'analyste pour celle du créateur, n'examinant plus seulement les cellules inconnues sous son microscope mais les générant désormais, tout au contraire.

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Au fait, pour ceux qui pourraient y aller avec le court délai que je vous laisse, le vernissage, c'est pour demain 9 juin à l'Abbaye de Beaulieu. 15h30... L'expo durera ensuite jusqu'au 30 septembre 2007.