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12/08/2008

Roy Louis, sans couronne

Note dédiée à Philippe Lalane
Louis Roy,sans titre, coll privée, ph.B.Montpied.jpg
Louis Roy, sans titre, huile sur toile, 46x55 cm, coll.privée, Paris, Photo Bruno Montpied

        Voici un tableau curieux et attachant retrouvé sur un vide-greniers il y a cinq ans. Route rose serpentant parmi des pelouses franchement vertes, sous l'oeil d'un chat et d'un chien énormes aux yeux vides ou dissymétriques, bizarrement de guingois (pour le félin surtout)... Le portail a été laissé entrebaillé, en arrière-plan derrière la maison, on aperçoit une volière. Les participants au convoi funèbre viennent-ils de sortir de cette maison? Le chat et le chien sont-ils sur le pas de la porte pour faire un dernier bout de conduite à leur maître? Les membres du cortège en tenue de deuil tiennent des mouchoirs pour essuyer les larmes. L'un d'eux tient une canne, un autre, unijambiste, marche avec des béquilles. Le peintre voulant accentuer le côté sombre de la cérémonie a peint le cortège, le corbillard, son cocher en un noir et blanc qui tranche sur la couleur du décor ambiant. Les visages sont blancs ainsi, donnant à ces personnages rangés deux par deux comme dans un cortège d'enfants des écoles, au reste dessinés d'une façon extrêmement stylisée et sommaire (ce qui leur donne un charme fragile qui me plaît beaucoup), une allure fantômatique et un peu sinistre. Le corbillard tiré par des chevaux (à quand remonte ce genre de véhicule ? Sûrement au début du XXe siècle, vu en outre l'allure de la voiture assez primitive qui emboutit l'arrière du corbillard) est heurté par un autre véhicule et le cercueil se renverse, s'ouvre, le mort surgit tout à coup, les bras ouverts, l'air tout à fait ragaillardi ma foi, peint en bleu, ce qui montre sa radicale différence avec ceux qui l'emmenaient à son dernier séjour... Comme si l'accident, traité à la manière des innombrables scènes peintes sur les ex-voto tels que ceux que l'on voit dans certaines églises, par un bouleversant effet paradoxal, l'avait ressuscité!

Louis-François Roy, portrait publié dans le livre d'Anatole Jakovsky, Les Peintres naïfs, 1976.jpg
Louis-François Roy (photo publiée dans Anatole Jakovsky, Dictionnaire des peintres naïfs du monde entier, éd. Basilius Press, Bâle, 1976)

        La signature, "Roy Louis", avec l'inversion malicieuse du patronyme et du prénom, sans doute pas faite au hasard, paraît être la même que celui du Louis-François Roy sur lequel on trouve une notice dans le livre d'Anatole Jakovsky, Peintres naïfs, dictionnaire des peintres naïfs du monde entier (éd. Basilius Press, Bâle, 1976). Anatole le signale comme né en 1891 à Niort dans les Deux Sèvres. Voici ce qu'il écrit sur lui: "Famille nombreuse, très pauvre. Va à l'école irrégulièrement, jusqu'à l'âge de 8 ans. Apprend le métier de tonnelier qu'il exercera jusqu'à l'âge de 70 ans. S'installe à son compte à Saint-Maixent (Ile de Ré [en réalité dans les Deux-Sèvres, voir commentaires reçus pour cette note]). Vit actuellement à La Rochelle. A commencé à peindre en 1962, en voulant remplacer une gravure sale et abîmée par le temps. Verve primesautière, jointe à un coloris très gai." Louis-F. Roy, ajoute son chroniqueur, avait exposé (en 1976, date du livre) dans une galerie Fontenoy à La Rochelle et à la galerie M.Bénézit, avec un catalogue à la clé qui comportait des préfaces de Max-Pol Fouchet et d'Anatole Jakovsky. Ce dernier paraît avoir également écrit sur lui dans un ouvrage que je n'ai pas pu voir, A.J., Ces Peintres de la Semaine des Sept Dimanches, éd. G.Borletti, Milan, 1969. Une peinture de ce même Roy est signalée comme faisant partie de la donation de Jakovsky au musée international d'art naïf de Nice (cf. son catalogue de 1982). J'ignore la date de son décés, hélas probable (s'il est encore parmi nous, il ne serait pas loin d'être le doyen des Français avec un âge culminant à 117 ans...). 

Louis Roy, détail d'un tableau sans titre (l'enterrement accidenté), sans date (années 60-70),coll privée, Paris, ph.B.Montpied.jpg
Louis Roy, détail du tableau, la teuf-teuf (spéciale dédicace à Régis Gayraud, le sagace commentateur)

Commentaires

Puisque vous interpellez sur le concept "corbillard", que peut-on en dire ? Eh bien que c'est un terme classique de philologie dont l'origine a à voir avec "Corbeil" qui est le nom d'une ville située au confluent de la Seine et de l'Essonne.
Vous parliez vous du XXe siècle... Eh bien, vous aurez certainement à coeur de remonter votre chrono un peu plus haut, puisqu'on trouve en 1549 le mot de "corbillaz" appliqué au « coche d'eau qui faisait le service entre Corbeil et Paris ».
En 1690, le dictionnaire de Furetière signale, lui, qu'on appelle ironiquement un corbillard, un carrosse bourgeois, ou on voit plusieurs personnes fort pressées ; tandis qu'en 1718, le dictionnaire de l'Académie le définit ainsi : « carrosse servant à transporter la suite des princes ».
Enfin, il faudra attendre 1798 pour que l'Académie lui donne le sens qu'il a dans votre note : « voiture servant à transporter les morts ».
J'ajouterai qu'au XIXème siècle, des "sociétés philanthropiques" (sic) avaient à cœur d'offrir aux habitants de leurs communes un tel véhicule, gage de progrès et de soulagement de l'effort humain. En effet autrefois, on transportait les corps à bras, ou sur l'épaule. Imaginez le travail lorsque les défunts demeuraient à cinq ou six kilomètres de l'église ou du cimetière, comme c'est très fréquent, aujourd'hui encore dans nombre de communes rurales.
Voici ce qu'en dit un Préfet de l'Empire dans sa Statistique départementale, en Limousin au début du XIXe siècle :
"Ce désir, ou tout au moins cette faible appréhension de la mort, fait que les cérémonies funéraires ne présentent rien de lugubre. Les porteurs, qui sont au nombre de huit ou douze, vont au cabaret après l’inhumation ; les veuves, les enfans, les pères, les mères sont du festin, et ne se séparent qu’après avoir arrosé de nombreuses libations la tombe du défunt. L’habitude de porter les morts d’un demi-myriamètre, et souvent de plus loin, est ordinairement fatale à quelques uns des porteurs ; obligés de suivre des routes escarpées, chargés d’un pesant fardeau, ils sont bientôt en nage ; leurs pores, très-ouverts, aspirent les miasmes qui s’échappent du cadavre ; ils entrent dans des églises mal-saines, et la transition subite du chaud au froid leur donne des rhumatismes et des affections de poitrine qui les enlèvent en peu de jours. Il seroit à désirer qu’on fît un règlement de police qui défendît de voiturer les cadavres autrement qu’en charrette, à l’exception néanmoins de ceux qui seroient à la proximité du lieu de la sépulture ; ce règlement conserveroit la vie à plus de trois cents laboureurs qui périssent tous les ans par suite de ce triste office."
Texier-Olivier (L.) Statistique générale de la France : département de la Haute-Vienne,
Paris, Testu, 1808, p. 99-100
(Cité dans l'ouvrage M.Valière "Ethnographie de la France", A.Colin, 2002, p. 289)

Si cette question corbillardesque vous intéresse, et peut-être pour mieux interpréter encore votre icône passionnante, regardez aussi du côté des divers groupes de "charitons", dont ceux de Béthune, de Chaptelat ou d'ailleurs...

Respects !

Écrit par : Le pilote de Belvert | 13/08/2008

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Votre note et votre image sont "trop bien" comme disent mes petits enfants en vacances au Jardin de Belvert...
Il y aurait nombre de choses à raconter. Remarquons que Roy a à voir avec le Poitou... J'en prends bonne note. Mais Saint-Maixent, cité militaire, n'a rien à voir avec L'ïle de Ré. Là, vous (ou le scripteur que vous compilez ) bouleversez l'espace habité de ces coins-là...
Comme vous devez vous en douter, son nom n'a pas été retenu dans la nécro de l'ouvrage le XXème siècle en Deux-Sèvres...
Alors, c'est bon de le faire connaître. Je ne manquerai pas de vous signaler toute trace éventuelle.
Mais voici d'autres remarques. En haut, un chasseron tire son âne du Poitou (reconnaissable à son pelage si original -penailloux-) jusqu'au moulin, qui est un topique rural et qui figure dans nombre de chansons populaires (du Poitou et d'ailleurs, bien sûr).
Devant le cortège, vous aurez remarqué le bedeau (ou le Suisse) portant la croix, le curé coiffé de sa "barrette" et les deux petits clergeons avec surplis blancs et soutane noire signe du deuil.
Le corbillard est empanaché aux quatre coins et des couronnes de perles généralement violettes sont suspendus aux rebords de la voiture funèbre.
Bien vu pour l'anti ex-voto...
Cependant, je pense qu'en fait Roy, en 1962 ou après, a peint une petite blague qui circulait à l'époque en Poitou: "accident de voiture contre un corbillard !... On déplore un mort !" (C'est là qu'il faut rire... Le mort évidemment est dans le corbillard).
L'accident ayant fait beaucoup de bruit, le dessin illustre cela aussi: "faire un bruit à réveiller un mort !".
Bon j'arrête, mais ce n'est qu'un début sur cette image et sur ce thème.
Merci de nous l'avoir fait connaître...

Écrit par : Le pilote de Belvert | 13/08/2008

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Merci, pilote de Belvert, de vos remarques et interprétations qui paraissent en effet tout à fait plausibles et apportent un éclairage, notamment sur les coutumes rurales funéraires dont le citadin définitivement déraciné que je suis peut très mal reconnaître les détails (le bedeau, les clergeons, les parures de violettes, bravo... On vous sent en plein dans votre élément, je ne peux lutter et c'est aussi pour cela qu'existe ce blog, pour partager des connaissances et des révélations avec tous les usagers de l'internet).
Ce que vous dites de l'illustration possible d'une blague connue dans le Poitou me paraît tout à fait judicieux. J'avais pensé à quelque chose comme ça. Mais comme je ne connaissais pas votre région, je n'avais pas voulu trop m'avancer. Vous avez donc eu mille fois raison de sauter le pas et d'ajouter cette hypothèse qui est corroborée par d'autres exemples de sujets traités par des peintres naïfs, amateurs de galéjades à illustrer...
Vous ne dites rien de la voiture antique qui heurte le corbillard. Peut-être devrons-nous attendre qu'un lecteur amateur de vieilles De Dion Bouton ou autres teuf-teuf de la période héroïque de l'automobile, passant par ce blog, veuille bien nous éclairer à son sujet? Elle paraît dater de façon à peu prés certaine la date à laquelle se passe la scène représentée.
Pour l'erreur de situation de Saint-Maixent, elle est à imputer à Anatole Jakovsky (qui n'est pas à une approximation prés). En la recopiant, je m'étais bien demandé s'il n'y avait pas une erreur, mais j'ai été un peu flemmard, je n'ai pas consulté Google maps ou autre carte...
Merci encore.

Écrit par : Le sciapode | 13/08/2008

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Correctif:
Les petits clergeons sont bien en soutane noire mais ne portent pas le surplis. En revanche ils sont coiffés de la calotte noire (qui n'est pas une Kippa !).
Quant au prêtre, il est revêtu d'une aube blanche sur sa soutane et porte une étole or ( à tort ! violette ou noire serait plus indiqué !) Par ailleurs il lui manque la solennelle chape noire. il est donc un peu débraillé ce curé... Louis Roy, s'il était de Niort ou Saint-Maixent pourrait bien être protestant... qui sait ?

Écrit par : Le pilote de Belvert | 13/08/2008

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Je ne vois pas très bien sur la repro la voiture, et j'avoue que je n'ai jamais bien regardé dans les détails chez vous, cher sciapode. Il faudrait un zoom sur le radiateur. Si celui-ci est en museau de bouledogue (capot plongeant sans grille), sans aucun doute c'ets une Renault. Pour l'arrière, on dirait plutôt une Citroën Rosalie. Mais peut-être que tout simplement, c'est un stéréotype de tacot. A suivre...
Régis Gayraud

Écrit par : Régis Gayraud | 18/08/2008

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A défaut de zoom sur le radiateur, j'ai ajouté à ton intention un petit agrandissement de la teuf-teuf en question. En espérant que tu pourras radiographier ce radiateur qui me paraît à moi bien confus et peu réaliste en tout cas. Ce qui me permet d'ajouter du coup à quel point j'admire le pilote de Belvert lorsqu'il se livre à des déchiffrements qui me paraissent, à moi pauvre ignorantin, fort savants, dans les détails vestimentaires ecclésiastiques par exemple (on sent qu'il est calé sur la question).

Écrit par : Le sciapode | 18/08/2008

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Voilà qui me paraît sage, Monsieur Gayraud :"un stéréotype de voiture ancienne". Il ne faut pas chercher à décrire à tout prix... surtout ce qui ne se voit pas directement... A mon avis, la marque importe peu si c'est pour illustrer la petite anecdote que j'ai avancée plus haut.
@B.M.
Il y a de bien meilleurs spécialistes que moi en vêtements liturgiques... Je ne suis qu'un clergeon retraité depuis 1954 ! Mais je m'efforce de rester à jour dans le domaine.

Écrit par : Le pilote de Belvert | 19/08/2008

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je m'appel eugènie je suis une des arriere arriere petite filles de louis roy
c'est penture je les trouve trop belle et puis lui je n'avait jamais vu de photo de lui mes je trouve qui resemble a sa fille qui et ma grand-mere.
et c'est penture il y a pa de comantaire car c'est un pientre comme un autre.

Écrit par : paradot | 23/02/2009

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Merci mademoiselle Eugénie de vous être manifestée devant cette peinture et cette petite évocation de votre arrière-grand-père (plutôt qu'"arrière-arrière"...non?) Louis Roy.
Qu'entendez-vous par "pas de commentaire" sur la peinture de votre aïeul...? Une peinture, on peut toujours en parler, si elle nous intrigue.
Personnellement, j'aime beaucoup ce tableau et je trouve que Louis Roy avait un véritable talent qui illuminait de par sa vision naïve (le terme n'est pas du tout fait pour le rabaisser selon moi) le regard que nous jetons sur le monde qui nous entoure. Et comme le prouvent les commentaires précédents du "pilote de Belvert", votre arrière-grand-père devait bien aimer rigoler aussi.
Pourriez-vous nous donner, si vous le voulez, d'autres indications d'ordre biographique sur lui? Connaissez-vous d'autres tableaux de lui?
Cordialement.

Écrit par : Bruno Montpied | 28/02/2009

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je connais deux tableaux de lui que j'ai en ma possession suite à un décès

Écrit par : soulignac bernard | 26/04/2011

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Bonjour,
J'ai aussi en ma possession un tableau de Louis Roy, gagné il y a presque 40 dans une tombola. Celle-ci se déroulait dans le village du Gué d'Alleré (17) ou monsieur Roy résidait.
Je joindrai prochainement une photo de ce tableau.
Cordialement

Écrit par : Bouhier nicolas | 14/12/2014

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