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20/09/2026

Martelanche le martelant

      Vient d'être publié à Saint-Étienne, ce mois de septembre, un livre intitulé Le trésor oublié de Pierre Martelanche, aux éditions Jarjille. Il se consacre à restituer la mémoire de ce vigneron qui se voulait pacifiste et défenseur de l'éducation pour tous, notamment des jeunes filles. J'ai parlé de lui dans mon inventaire du Gazouillis des éléphants, dans la partie de ce dernier consacrée à la région Rhône-Alpes. C'est aussi l'occasion pour l'Association des Amis du Petit Musée de Pierre Martelanche, Jean-Yves Loude en tête, son initial redécouvreur, de retracer l'histoire de cette redécouverte. Je dis  "redécouverte" parce que sur place, dans la commune où se trouvait la cabane où Martelanche avait laissé ses sculptures en terre cuite, à Saint-Romain-la-Motte, près de Roanne (Loire), l'homme n'avait pas été complètement oublié. Un érudit local notamment, Yves Passot, servit d'informateur à Jean-Yves Loude et à ses amis. Après de multiples péripéties, l'ensemble de la production artistique de Martelanche, des terres cuites produites dans un four conçu spécialement par l'auteur afin d'y enfourner ses pièces aux dimensions atypiques, destinées à illustrer sa propagande pacifiste et éducatrice (voire anticapitaliste, comme on va le voir ci-dessous), a été confié au musée Déchelette de Roanne (qui est un musée des Beaux-Arts, donc généraliste) où l'on espère qu'une salle lui sera spécialement consacrée (mais combien de temps?).

Couv livre Le trésor oublié de Pierre Martelanche.jpg

 

      Dans le cadre de ce  livre, qui se divise d'une part en une bande dessinée et d'autre part en une évocation documentée de Martelanche, les auteurs ont demandé des avis à divers auteurs liés aux mondes de l'art brut. J'ai été ainsi amené à produire un texte où je donne ma vision de l'homme (que je considère comme un libertaire rustique au fond). Je voulais en profiter pour le situer, lui qui fut actif autour de 1900, parmi d'autres créatifs d'extraction populaire comme lui: le potier Thuilant ou Franck Barret, créateur d'une sorte de musée Grévin en terre non cuite, mais aussi François Michaud, le tailleur de pierre creusois, Antoine Rabany, le paysan-soldat de Chambon-sur-Lac, sculpteur de statuettes appelées par la suite, après diverses tribulations, "Barbus Müller", le Facteur Cheval, le douanier Rousseau. Tous vivaient à peu près au même moment, au XIXe siècle et au début du XXe. Hélas! Les auteurs du livre des éditions Jarjille ont cru bon de retrancher sans mon avis divers passages de ma contribution, paraît-il par manque de place (pourtant les passages en question ne prenaient guère de place, à peine quelques lignes de plus comme on s'en convaincra ci-dessous où je restitue mon texte en version intégrale). C'est ballot, le passage de contextualisation caviardé était justement celui auquel je tenais le plus, puisqu'il milite pour ne pas laisser isolé le phénomène créatif autodidacte Pierre Martelanche. Je donne ma contribution initiale placée sous la photo que l'on m'avait demandé de choisir (j'ai simplement rajouté une légende sous la photo pour expliciter le sens du panneau reproduit). Les passages retranchés sont surlignés en rouge...

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Patronat, église et travailleur.jpeg

Pierre Martelanche, panneau en terre cuite sur le thème du patronat, de  l'Église et du travailleur (ce dernier, courbé, est dominé par le patron à droite qui déclare (inscription): "JE TE FAIT TRAVAILLE PARE AUMONE" et par un prêtre à gauche qui pour sa part susurre : "JE TE BERCE"; quant au travailleur il déclare tout en bas "VOUS NE POUVE[Z] RIEN FAIR SANT MOI", utile rappel... ; photo Viviane Lièvre, Association des amis du petit musée de Pierre Martelanche.

 

Martelanche le martelant

 

      A notre époque de communications multi formats et tous azimuts, il peut paraître étrange de découvrir qu’un humaniste altruiste comme le vigneron Martelanche (1849-1923), parfaitement autodidacte en art et en littérature, voulant instruire ses semblables de la nécessité de l’éducation et de la culture pour tous (à rebours de ce que défend l’Art Brut, qui suppose une absence de culture, avant tout artistique), et défendant un féminisme à l’esprit communard, ait cru aux vertus d’une propagande par l’image et la sculpture, de surplus confinée à une modeste cabane de vigne. C’est qu’au début du XXe siècle, quand ni la télévision, ni la radio, ni a fortiori l’Internet n’existaient, on restait instruit des exemples des vitraux relatant les messages bibliques ou de l’imagerie populaire diffusée par les almanachs à l’usage d’un peuple souvent illettré.

     Et puis, aussi, il y a les racines de cet homme rustique, profondément attachées à la glaise, la terre dont il tira ses sculptures allégoriques, et même sa cabane, aux murs moulés et cuits par lui. Quel matériau pouvait mieux porter ses proclamations que cette argile sur laquelle ses pieds reposaient, que cette terre dont on faisait germer fruits, céréales, légumes, et dont les herbes servaient de nourritures aux bêtes ? L’art populaire d’essence collective, en outre, possédait une longue tradition de poterie naïve, où l’on rencontre des créateurs parfois très atypiques (comme le potier Thuilant (1862-1916), dans la Sarthe).

     Dans l’art populaire plus individualiste, tel qu’il se développa particulièrement à la charnière du XIXe et du XXe siècle, et plus encore au XXe, on trouve par ailleurs d’autres exemples de créateurs semblables à Martelanche, tel Franck Barret, à côté de Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), qui confectionna une sorte de musée Grévin de figures en terre (non cuites, celles-ci). C’est comme si au moment où s’amorçait la disparition de l’art populaire collectif avait lieu une levée de créateurs manifestant leurs philosophies et les valeurs attachées à leur classe sociale. Je pense ainsi à François Michaud dans la Creuse, au Douanier Rousseau, au Facteur Cheval, ou encore à Antoine Rabany dans le Puy-de-Dôme, l’auteur de plusieurs « Barbus Müller », qui furent après la Seconde Guerre à l’origine de l’art brut de Jean Dubuffet.

     Je soulignerai ici la revendication anti capitaliste de Martelanche telle qu’elle s’exprime avec éclat dans ce panneau dénonçant l’opium du peuple (le prêtre proclamant qu’il « berce » ‒ et endort ‒ le travailleur) et la condescendance du patron dominateur et méprisant, alors que ce travailleur, à l’échine courbée, comme il est sous-entendu dans l’inscription du bas, est le seul véritable producteur dont les deux autres profitent. Message révolutionnaire que celui-ci, martelé par un Martelanche offensif !

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