09/04/2014

L'homme de Fontenette, Loir-et-Cher, 1992

     Je suivais le sentier de Grande Randonnée n°35 non loin de Gué-du-Loir (la scène se passe en 1992) lorsque je tombai en arrêt en découvrant, plantée sous un sapin, lui-même situé à la fourche de deux chemins, une sorte de statue grossièrement agencée. Je fus instantanément impressionné, d’une manière qui confinait au malaise.

 

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Entre Montoire-sur-Loir et Lunay, sur la D.53 ; photo Bruno Montpied, 1992

 

       Il s’agissait d’un bonhomme dont le corps se limitait à une tête et un tronc. Ce dernier, peut-être une ancienne pierre levée réemployée après avoir été retirée d’un champ, avait le pied couvert d’une roche aux formes sinueuses qui ressemblait à des vagues butant contre un rempart. Du ciment lui avait recouvert le haut, façonné de manière à esquisser des épaules. La tête, qui était peut-être elle aussi faite en ciment (mais d’une couleur différente, tirant sur le jaune) avait été travaillée, avec des yeux proéminents (leurs globes constitués de billes de verre), des oreilles, des arcades sourcilières à l’expression déterminée, un nez fermement dessiné, des lèvres entrouvertes sur des dents représentées par de petits cailloux blancs.

 

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Photo BM, 1992

 

     Elle était coiffée d’un béret, le cou noué de lambeaux d’étoffe lui composant comme une écharpe. Un détail important lui conférait une signification étrange, une grosse clé était fixée sur la poitrine côté gauche. Et des épis de céréales étaient passés dans cette clé (nous étions à la Pentecôte).

      J’ajouterai que des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues dans les branches, juste au-dessus de « l’homme ».

 

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Photo BM, 1992

 

     Que faisait-elle là ? Etait-ce une statue de type votif ? Les épis de blé pouvaient signifier que l’on avait dressé là une figure propitiatoire chargée de porter bonheur aux récoltes à venir. Mais si c’était l’écho d’une pratique magique ancienne, cela paraissait très étonnant. Découvrir une pratique de cette sorte dans les campagnes de ces années 90 ne laissait pas de me surprendre. Mais la sorcellerie a, paraît-il, encore de beaux restes, alors pourquoi pas ce genre de rite aux allures païennes ?

Bibliographie: Bruno Montpied, Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites) en plein air, Gazogène-L’Art Immédiat, 1993.

 

Commentaires

Ça alors, le Gué-du-Loir ("la Bonaventure au Gué!"), Lunay, Montoire! Et nous pourrions ajouter Lavardin, les Roches-l'Evêque (oh, sa champignonnière! Soudaine irruption du fantastique au bord d'un petit matin de mon enfance, comme un ombilic poétique!) la Prazerie, Thoré-la-Rochette, Villiers... Et, plus loin, Trôo comme un défi aux normes orthographiques. Mais c'est tous mes plus intimes souvenirs d'enfance, ce pays ronsardien des bords du Loir, mon cher Sciapode! Il y avait dans tout ce coin-là, avec ses vallons, ses ruisseaux, ses roches percées de cavernes, ses passages secrets, ses anciennes voies ferrées (oh le pont de fer de Thoré! oh le tunnel de St Rimay et ses lourdes portes de fer, à frémir, destinées à abriter les trains blindés allemands, sur la voie désaffectée que nous empruntions à pieds...), une poésie particulière, rappelant les plus paysagers de nos rêves, les plus reposants aussi, si complexes et si variés et si doux, passionnants comme des corps de femmes. A Lavardin, il y avait dans les caves des fresques rupestres pleines d'idylles rubicondes, de bachiques élégies. J'ai publié, il y a quelques années, un texte dans "Recoins" consacré au "chemin interdit aux curés", situé non loin de là, du côté de St-Arnoult, au bord de la forêt de Prunay. Votre jolie petite trouvaille (déjà ancienne, hélas, on frémit qu'il n'en reste rien) ajoute sa pierre à l'édifice poétique, tandis que ce personnage montant la garde en FFI des récoltes sur le plateau des Roches-l'Evêque résonne curieusement avec le panneau anti-clérical de la forêt de Prunay.

Écrit par : Régis Gayraud | 09/04/2014

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"A Lavardin, il y avait dans les caves des fresques rupestres pleines d'idylles rubicondes, de bachiques élégies". Ah, ah... Et vous croyez qu'il en existe des photos de ces fresques, histoire de partager avec d'autres vos souvenirs...?
En effet, on est loin de connaître tout ce qui se cache encore dans les caves et autres abris souterrains français de naïf et de populaire. Il y a des merveilles qui nous y attendent, j'ai de la documentation à ce sujet que je vais tenter un de ces jours de mettre davantage en lumière...

Écrit par : Le sciapode | 10/04/2014

Ah! le Gué-du-Loir, que de lointains souvenirs affluent à l'évocation de ton seul nom ! Ta silhouette filiforme de village rue, coincé entre les falaises vrillées d'habitations troglodytiques et la rivière paresseuse comme le petit rongeur homonyme qui hiberne dans les greniers; ton manoir de la Bonne Aventure, qu'on retrouve dans une vieille chanson presque oubliée de nos jours; et ton sobriquet contrepétique de Dégueuloir, dont se plaisent à t'affubler les naturels du pays.

Écrit par : L'aigre de mots | 09/04/2014

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Eh bien, mon cher, qu'attendez-vous pour nous pondre un de ces petits textes charmants dont vous avez par intermittences le secret? Les souvenirs d'enfance nimbent les évocations des paysages enchanteurs d'une aura délicieuse, vous le savez bien. Foin de toute procrastination dans ce cas, n'est-ce pas?
Comme ça, je pourrais raconter à tout le monde que le Poignard Subtil vous a mis le montpied à l'étrier.

Écrit par : Le sciapode | 10/04/2014

Effectivement, tomber sur ce personnage en vigie à l'angle d'un embranchement, au hasard d'une randonnée, quand l'après midi s'éternise, que le ciel se voile et qu'on a encore du chemin à parcourir, doit être légèrement angoissant. Le regard est dur, comme fou. Outre la clef et l'épi d'orge (je pense que c'est de l'orge et non du blé, vu le nombre de barbes qui en sortent de toute part), ce qui m'intrigue le plus, c'est cette sorte de concrétion minérale dont semble jaillir le tronc du personnage, et aussi ces moignons percés d'un trou, qu'on dirait d'un buste de mannequin en bois qu'on aurait recouvert de ciment. Ces trous laissent penser qu'il y a eu là une articulation d efer qui reliait les épaules à des bras disparus.

Écrit par : Régis Gayraud | 09/04/2014

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Ah je croyais que les petits textes charmants nimbés de souvenirs, c'était mon truc...
Pour ce qui est des fresques des caves de Lavardin, il me semble en avoir déjà parlé, dans un commentaire de ce blog, il y a plusieurs années. "Chemin interdit aux curés" publié dans "Recoins" n°3 n'est qu'un extrait d'un texte plus long où j'évoque ces terres et roches lavardinoises et évoque, bien sûr, ces caves où le maire de Montoire, M. Rillié, m'entraînait boire des petits blancs... quand ce n'était pas le vieux champignonniste alcoolique, à moitié bègue et ruiné, M. Taru, qui le matin, une fois vérifiées ses barriques, soignait, avec force incantations et poudres magiques, l'eczéma qui rongeait ses bras, puis sommeillait l'après-midi, manches relevées sur ses plaies, braies ouvertes, derrière le pare-brise de sa 203. J'avais 7 ans, et les petits verres Duralex remplies de piquette n'étaient pas pour me faire peur, je l'avoue. Autres temps, autres moeurs. Aujourd'hui, ces gens charmants finiraient en prison pour tous ce qu'ils nous apprirent.

Écrit par : Régis Gayraud | 10/04/2014

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L'homme de Fontenette n'a surement pas la même tête tous les jours, je veux dire quand il ne voit pas un sciapode tomber en arrêt, chaussures de randonnées aux pieds portant son sac à dos rempli de saucissons...Ce monsieur de Fontenette a en effet l'air de s'dire: "oh bondiou, manquait plus qu'l'aut' endimanché qui va m'mette sur son foutu machin subtil"...On le voit clairement sur la première photographie,au moment ou il vous aperçoit, sur la deuxième il a carrément l'air au bord de la crise...

Écrit par : Darnish | 10/04/2014

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