12/05/2013
André Robillard parle... dans un livre de Christian Jamet
J'ai évoqué il n'y a pas très longtemps le monument qu'on s'apprête à ériger du côté d'Orléans d'après un "fusil" d'André Robillard. Le hasard (?) veut que soit paru en mars dernier un ouvrage de Christian Jamet intitulé André Robillard, l'art brut pour tuer la misère chez Corsaire éditions, maison à orientation régionaliste établie dans la même ville du Loiret.

Disponible dans toutes les bonnes librairies comme on dit et d'abord, à Paris, à la librairie de la Halle Saint-Pierre
Un avertissement ouvre le livre: "Les propos d'André Robillard rapportés dans cet ouvrage ont été retranscrits tels qu'ils ont été entendus afin de ne pas altérer la nature de l'expression, exigence indispensable à la vérité d'un autoportrait. Quant aux photos qui accompagnent le texte, elles correspondent, pour la plupart, à des instantanés et n'ont d'autre ambition que de montrer l'artiste dans l'étonnante fantaisie d'un univers dont il est inséparable. Qu'André Robillard soit ici chaleureusement remercié de son accueil et de sa coopération". Comme on le voit, ces lignes prenent valeur de programme. Les intentions se veulent respectueuses du personnage. Seuls pourraient être disputés deux termes, "autoportrait" et "artiste".

Un fusil d'André Robillard, coll. Alain Garret
Si l'auteur du livre est avant tout Christian Jamet qui mène l'entretien, intitulé "André Robillard par lui-même" (qu'il introduit par une présentation de son cru), et qui le fait suivre d'un chapitre où il explique plutôt de façon rigoureuse le concept d'art brut de Jean Dubuffet, on ne peut tout à fait parler ici d'un "autoportrait", qui supposerait que celui qui s'autoportraiture est seul initiateur du projet. Or, on est venu chercher Robillard pour l'aider à se peindre, au moyen d'une interview, de reproductions de ses dessins, de ses assemblages, de photos de son cadre de vie, de divers documents. Cela est fait avec un respect indéniable, mais il reste qu'il y a cependant eu nécessité de la présence d'un médiateur. Ce qui fait une différence avec les "artistes" patentés qui peuvent se passer de tierces personnes pour faire leur promotion.

Autre pétoire du sieur Robillard, coll. Alain Garret.
Ceci m'amène à critiquer une fois de plus l'usage du mot "artiste" appliqué à ce genre de créateur. Certes, Robillard lui-même emploie le terme en se l'appliquant, dans son savoureux langage. Il le fait un peu à la manière d'Arthur Vanabelle, cet autre créateur, paysan en l'occurrence, qui répond à mes questions dans le film Bricoleurs de Paradis (le Gazouillis des Eléphants) qu'il est un "artiste", "qu'on est tous des artistes...", et même qu'il fait "de l'art brut"... Il dit cela parce qu'on le lui a seriné de partout autour de lui ces dernières années. Le département d'art brut du LaM dans ce même Nord a envoyé des émissaires relever les plans de son installation, ses canons, son tank... Il se saisit du terme comme s'il le recyclait, à la façon du recyclage des matériaux divers qu'il a toujours récupérés durant sa vie pour ses assemblages. Les hommes du peuple se foutent pas mal des questions de copyright, ils "empruntent" et absorbent, digèrent le tout et vous le restituent à leur sauce... C'est classique quand on étudie un tant soit peu les créateurs populaires des bords de routes et les "bruts". Robillard ne déroge pas à la lettre. Avec le matraquage actuel du terme "artiste" à propos des auteurs d'art brut, comment voudriez-vous que Dédé (pour les intimes, dont je ne suis pas cela dit) puisse y déroger? D'autant que le mot désigne aussi, à côté d'un rôle et d'une fonction sociale particuliers, quelque peu séparés du reste de la population (sorte de caste plus ou moins d'élite, ou tout au contraire maudite, en tout cas séparée), l'action de créer quelque chose de beau ou d'expressif, d'émouvant.
En l'espèce, je reste attaché pour désigner ces personnages aux caractères bien trempés aux termes "d'auteurs" ou de "créateurs" d'art brut. Ne pas le faire est à mes yeux diffuser un écran de fumée confusionniste intéressé à occulter la dimension révolutionnaire qui est faite dans l'usage de la production de cet art, se passant du statut d'artiste.
Ces réserves une fois faites, je ne saurais trop encourager mes lecteurs à se procurer le livre d'entretien de Christian Jamet qui dans un espace resserré (le livre se lit dans un souffle) parvient à dresser un portrait vivant d'André Robillard, créateur ô combien atypique en dépit des sauces diverses avec lesquelles on tente de l'accommoder depuis quelques années, surnageant toujours avec brio de cette cuisine!

Photogramme du film de Claude et Clovis Prévost Visites à André Robillard, 2007
13:50 Publié dans Art Brut, Art immédiat | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : andré robillard, christian jamet, corsaire éditions, art brut, art immédiat, fleury-les-aubrais |
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06/05/2013
Iles, je jette mes chaussures par-dessus bord, car je voudrais bien aller jusqu'à vous...

Photo Giorgio Furla, extraite du livre pour la jeunesse de Bruno Munari, De loin on dirait une île, éditions Delphine Montalant, Gand, 2002
Cailloux roses ou translucides, bijoux d’un soir, de l’heure crépusculaire. La main, tentée tant de fois, cède par moments et cueille… Déception immédiate. Il faut les abandonner à leur écrin dans le sable comme du sucre roux, de même que furent répudiés ces brocs de bistrot dont les lettres désignant une marque d’alcool populaire avaient des caractères peints en bleu et saillant en léger relief. Ils avaient une si éclatante évidence qu’on aurait voulu en emporter un peu chez soi. Hélas, on se convainquait dans la minute suivante que, transplantés dans un autre décor rien n’en serait resté, le charme se serait enfui, comme celui d’une fleur coupée ou d’un insecte capturé.
Ces petites pierres composent autant d’îles, autant d’œuvres d’art sous la lumière rasante du soleil au déclin, bleuissant les vagues, dorant la plage. Si profondément mariés à leur situation que la vie prend enfin sa valeur poétique, alors que le reste du temps elle serait plutôt cachée. La voici dévoilée, pleine comme fruit juteux, vie mûrie, enceinte de ses gouttes d’instants précieux.
La plage est un tapis de cendres d’or, pailletée de signes trouvés, adorablement énigmatiques que seule la caméra pourra peut-être installer à tout jamais dans leur beauté vivante et en tant que telle fugace.
(Juillet 1988)

Ce livre publié en 2002, peu connu de Munari, par ailleurs auteur original de la littérature jeunesse, cherche à propager le goût des pierres trouvées en bordure de plage, les comparant à des petites îles, montrant leurs dessins étonnants, révélant le parti qu'on peut en tirer grâce à nos projections imaginatives, en les interprétant, en les peignant, en les assemblant, en les mettant en scène... ; je suis sensible depuis fort longtemps à ce genre de recherche et j'ai donc souhaité aujourd'hui, sous un titre emprunté à un poème de Blaise Cendrars, allier l'évocation de ce livre à un texte que j'avais écrit en 1988 sur une plage du côté de Royan, en marge d'un petit film Super 8 que j'avais intitulé Ecrins de sable, entièrement consacré à la poésie des objets naturels trouvés sur le sable en bord de mer, film resté secret...
12:52 Publié dans Littérature jeunesse, Papillons de l'immédiat, Photographie, Poésie naturelle ou de hasard, paréidolies | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : bruno munari, poésie naturelle, bruno montpied, cinéma amateur, super 8, pierres trouvées, littérature jeunesse, blaise cendrars |
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