14/05/2014

Art brut à Taïwan (7): Entre art rituel et art populaire acculturé, les décors aborigènes contemporains, par Remy Ricordeau

    Nous donnons sur ce blog la dernière des communications de Remy Ricordeau sur "l'art brut à Taïwan". J'en profite pour le remercier de l'ensemble de ses communications qui ont su trouver je crois un public attentif (signalons en outre que si le lecteur voulait retrouver l'ensemble de ces sept textes relatifs aux environnements taïwanais, il lui suffit de taper les mots-clés "environnements spontanés taïwanais" dans la fenêtre de notre blog intitulée "Rechercher" et il les retrouvera tous rangés les uns à la suite des autres):

 

Entre art rituel et art populaire acculturé,

 les décors aborigènes contemporains

 

        En parcourant la montagne du sud de l’île de Taiwan dans le district de Ping Dong, on peut voir de nombreux villages  aborigènes aménagés dans les années soixante à l’intention des populations austronésiennes. Il s’agissait à l’époque de s’assurer de leur soutien à l’Etat-parti (le Guomindang, parti nationaliste chinois) en leur offrant les attributs matériels de la « civilisation », c'est-à-dire des maisons en béton, l’eau courante et l’électricité. Sous le prétexte d’une accession au confort moderne, c’était également une manière de regrouper des populations à l’habitat épars et de les acclimater aux « charmes » de la propriété privée que jusqu’à un passé proche plusieurs d’entre ces peuples ignoraient encore (ne connaissant que la propriété communautaire correspondant à leur mode de vie). C’était enfin une manière de les contrôler en les organisant selon des préceptes  de représentation définis par l’Etat.

        Pour m’être attardé un peu plus longtemps dans l’un de ces villages, je prendrai ici l’exemple d’une des communautés Paiwan, un des 14 peuples austronésiens de Taiwan.

 

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Porte traditionnelle ancienne, ph. Remy Ricordeau, 2014

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Autres éléments de décor extérieur d'une maison de chef de clan, volet et linteau, ph. RR

       Traditionnellement leurs maisons étaient construites en torchis, en pisé ou en schiste et recouvertes de toits de chaume ou de lauses. Mises à part les maisons communautaires, dites maisons des hommes où se déroulaient différents rites relatifs à la vie sociale de la communauté, et les maisons de chefs de clan assez richement décorées de pans de bois sculptés, l’ornement des maisons d’habitation se résumait le plus souvent à des portes et des linteaux de bois assez grossièrement sculptés. Sur la plupart de ces décors figuraient des personnages évoquant les ancêtres, ainsi que les symboles mythologiques protecteurs que sont les serpents-aux-cent-pas. Représentés seuls ou sous forme de coiffe, ceux-ci sont en effet pour les Païwans le symbole même de notre humanité, l’humanité elle-même étant le fruit de la copulation de deux de ces serpents. Ces décors sur totems, portes ou linteaux représentaient également souvent des scènes rituelles de la vie de la communauté : guerre, chasse ou fêtes.

 

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Reconstitution d'une façade traditionnelle, ph. RR, 2014

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Panneaux de bois sculpté contemporains, ph. RR, 2014

 

      Transplantée dans un village moderne bétonné comme celui de Taiwu dans le district de Pingdong, la communauté Paiwan qui l’habite aujourd’hui s’est attachée à recréer des décors inspirés de leurs traditions.

 

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Une maison moderne Païwan, ph. RR, 2014

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Premier détail, une scène de retour de la chasse, ph. RR, 2014

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Scène indéfinie (un rituel indéterminé), ph. RR, 2014

 

      Cependant si les formes et la facture s’en sont trouvées renouvelées, l’esprit qui préside à leur création en est assez fondamentalement différent. Les symboles traditionnels comme les serpents-aux-cent-pas sont certes toujours présents, ainsi que les scènes représentant des activités traditionnelles qui pour la plupart ont évidemment disparu, mais leur fonction semble aujourd’hui plus décorative que porteuse d’un sens sacré ou magique. Les supports de ces décors sont ainsi plus variés du fait de la quasi absence de bois dans les matériaux de construction de ces maisons modernes. Les portes en fer ou les linteaux en béton ne pouvant plus être sculptés, ils sont désormais peints comme peuvent l’être également les façades, ce qui n’était pas le cas des maisons en pisé ou en schiste.

       Pour ces raisons les décors extérieurs des maisons sont aujourd’hui colorés contrairement aux bas-reliefs sculptés traditionnels qui ornaient l’extérieur des portes, des fenêtres et quelquefois leurs pourtours (les panneaux sculptés des décors intérieurs pouvaient par contre, par le passé, être colorisés). Si la facture des fresques décoratives est naïve, elle est d’une naïveté que je qualifierais de moderne en ce qu’elle se différencie de la simplicité et de la pureté «sophistiquée» des formes de représentations de l’art dit primitif ou tribal. La naïveté contemporaine de ces peintures témoigne à l’évidence d’une acculturation achevée par rapport à la tradition à laquelle elle se réfère. Peut-être serait-il cependant plus juste de dire qu’elle relève plutôt d’une autre culture, plus contemporaine, qui consiste à vouloir enchanter son univers par des décors et représentations désacralisés qui transcendent aujourd’hui toutes les traditions culturelles. Mais pour être complet il convient également de souligner une autre motivation à la réalisation de ces décors.

 

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Autre décor contemporain, ph. RR, 2014

 

       L’esprit qui préside à leur mise en œuvre est en effet également d’une nature différente. Ces représentations n’ont plus comme fonction première de permettre aux vivants de rester en contact avec les esprits de la tribu ou du clan et de se transmettre ainsi de génération en génération, mais plutôt de perpétuer le souvenir d’une culture aujourd’hui disparue. Si celle-ci subsiste cependant sur un mode réifié et folklorique, (la plupart des aborigènes ayant en outre été christianisés), les décors contemporains qui ornent les maisons du village ont en effet aux yeux de leurs créateurs un sens implicite de fierté identitaire qu’il faut comprendre dans le contexte politique taïwanais de recherche et d’affirmation de racines culturelles non chinoises. En ce sens, les décors contemporains aborigènes se distinguent assurément par leur fonction des autres types de création d’art populaire. Au-delà des divergences de message, la naissance et le développement d’un mouvement identitaire autochtone dans les années 80 a sans doute donné à ces décors contemporains une fonction culturelle d’une certaine manière assimilable aux fresques murales revendicatives qui ornent par exemple les villes et villages de nombre de pays d’Amérique centrale ou du Sud. C’est ainsi, il me semble, qu’il convient de les aborder plutôt que comme expression inspirée de la singularité de leurs créateurs.

Remy Ricordeau

Commentaires

A mon tour de remercier le Sciapode pour l'accueil qu'il a réservé sur son blog à cette série sur les environnements et décors populaires singuliers à Taïwan. Je l'en remercie d'autant plus que cette publication a suscité des réactions directes et indirectes qui témoignent d'un intérêt marqué pour le sujet. Je me suis alors rendu compte du caractère pionnier de ma modeste contribution, ce que je n'avais pas vraiment mesuré lorsque j'ai pris l'initiative de ce voyage. Je souhaite donc que cette série d'articles destinée à être publiée sous une forme remaniée et enrichie incite ses lecteurs à continuer par eux-mêmes l'exploration de ces terres lointaines. Ils auront non seulement l'occasion de découvrir un imaginaire populaire d'une grande richesse mais ils rencontreront également des hommes et des femmes attachants à bien des égards. A l'heure où dans l'indifférence générale des médias occidentaux la population taïwanaise se bat contre son propre gouvernement pour ne pas être mangée toute crue par le grand voisin continental et pour exiger parallèlement la fermeture de toutes les centrales nucléaires de l'île, je profite de l'occasion pour lui rendre l'hommage qu'elle mérite.

Écrit par : Rémy Ricordeau | 14/05/2014

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La série est excellente. Merci Rémy.

Écrit par : Emmanuel Boussuge | 16/05/2014

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Tout à fait d'accord avec Emmanuel! Ce qui est étonnant c'est de voir que loin d'ici, l'art peut prendre des formes qui nous apparaissent familières (des commentaires ont fait référence au Facteur Cheval par exemple). Les portes en bas-relief de votre dernier article me rappellent d'autres motifs d'autres cultures (même bretonne!), mais un peu Victor Brauner aussi. Ça rapproche, ça nous renvoie à la notion d'humanité...Et j'ai lu tous vos articles,entre autres, dans ce sens. Ce que je voyais me ramenait à d'autres images, cela m'y faisait penser...Si loin, si proche en quelque sorte...Et c'est super que Le Poignard Subtil permette cela, ce côté international... Bravo pour ce récit et merci au Sciapode pour la diffusion...

Écrit par : Darnish | 16/05/2014

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Le Poignard Subtil se consacre avant tout à ce qui se passe en France, par goût, et parce que c'est plus facile de trouver de l'information sur ce qui nous est proche (de plus l'information n'est pas si répandue que cela sur la question des arts populaires en France). Il ne détourne pas pour autant à l'occasion son regard de ce qui existe plus loin, mais il trouve nécessaire de circonscrire son champ d'action pour ne pas trop se disperser, dispersion qui pourrait avoir comme conséquence d'augmenter les chances de parler mal des sujets lointains faute des compétences nécessaires. C'est pourquoi il a accueilli avec hospitalité la série d'articles de Remy Ricordeau qui connaissait bien son sujet et qui depuis quelque temps ajoute à son carquois de connaissances quelques flèches d'art brut en supplément.

Écrit par : Le sciapode | 17/05/2014

Si un peu de cette humanité qu'évoque Darmish se lit en filigrane entre les lignes de ces articles, alors leur écriture n'aura pas été tout à fait vaine. Car c'est bien sûr l'universalité de la créativité populaire qui m'a moi aussi frappé tout au long de ce voyage et que j'ai essayé de rendre sensible en rédigeant ces chroniques: une modeste contribution sur le terrain culturel à la critique du développement tout aussi universel de l'économie marchande qui, contrairement à ce qu'elle prétend, tend à séparer les hommes entre eux et ce faisant à les séparer de leur humanité.

Écrit par : RR | 16/05/2014

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