30/06/2007
Connaissez-vous Gérald Stehr ? (2: quelques indices)
Gérald Stehr est un créateur bouillonnant d'énergie, passablement débordé de visions, grand connaisseur de l'histoire de la tache appliquée aux beaux-arts (j'attends avec impatience son traité d'histoire de la tache pliée, sous-ensemble auquel il se consacre depuis de nombreuses années).
Entre autres activités, il est peintre et écrivain (il est aussi auteur de littérature jeunesse, on connaît notamment de lui Mais où est donc Ornicar?
aux éditions L'Ecole des Loisirs, album qui raconte les difficultés d'un ornithorynque à se faire classifier dans une classe fréquentée par tous les animaux de Linné). L'ornithorynque, c'est un peu son histoire, lui qui eut maille à partir avec ceux qu'il appelle les "interprédateurs" (c'est un éblouissant joueur de mots, témoins les personnages de son livre paru aux Editions du Paradoxe en 2002, Voyage en Rorschachie, comme Charcauchemar, Nauséabombyx, Christévache, Lacannullard, Insidieuleuze-et-Sagouintaré).
Car ces derniers, ce que Stehr leur reproche, c'est précisément cette manie de classifier, une manie qui n'aurait pas pour but d'aider ceux ou celles qu'ils classifient, mais plutôt de les enfermer dans des catégories figées. Paradoxalement, une partie du travail pictural de Stehr se concentre sur l'élaboration et l'exploration d'un vaste catalogue de planches de taches interprétées, par simulation ou détournement de tests de Rorschach, dont l'auteur se moque. Se limitant à la couleur bleue, par une sorte de citation d'Yves Klein et de ses empreintes de corps bleues (Stehr a bien connu le père d'Yves Klein ; ces bleus lui font rêver aujourd'hui qu'on lui livre les sous-sols du métro parisien pour qu'il y installe ses Rorschach sous formes de modernes azulejos), il se livre à une anti-classification, par l'inflation des métamorphoses qui s'y donnent libre jeu...
Sans cesse, en marge de ses séries de "Voyages en Rorschachie", apparaissent des "planches déclassées" (voir l'exemple donné dans la 1ère note du 16 juin sur Gérald Stehr) aux formats distincts de ceux des planches régulières, inévitables et en cohérence avec le projet de l'auteur-ornithorynque, ni complètement mammifère, ni complètement oiseau, mi chair, mi poisson...
(A propos d'"Art singulier", je trouve très juste ce qui est dit sur le blog d'Animula vagula ces jours-ci à propos de la "Bible de l'art singulier" qui a été publiée récemment, et qui ne peut-être lue que d'un derrière distrait, comme disait -en le reprenant de qui?- mon défunt père... "Annuaire de l'académisme singulier" est très bien trouvé. Bravo Animula...)
19:30 Publié dans Art singulier | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Gérald Stehr, Art singulier, Rorschach, Littérature jeunesse, ornithorynque |
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29/06/2007
Du Palais Idéal au Musée de la Poste
Eh bien, moi, je n'aime pas l'affiche qui prévient de l'exposition sur le facteur Cheval au Musée de la Poste.
Ce cheval que Rancillac a superposé au portrait du facteur, je ne trouve pas ça du plus subtil. C'est le genre de calembour visuel plutôt téléphoné, à la limite du bêta... Et puis les couleurs criardes de ce tableau, c'est assez vilain. A titre de comparaison, le dessin de Picasso du 6 août 1937, intitulé le facteur Cheval, et que je crois peu connu, reproduit p.54 du catalogue de l'exposition "Avec le facteur Cheval", est bien plus poétique, plus audacieux aussi (on y voit un fier étalon apportant le courrier aux géants du Palais).
L'idée de l'expo est de présenter les rencontres qui se sont effectuées depuis les années 20 jusqu'à aujourd'hui autour du fameux Palais Idéal, architecture de fantaisie particulièrement originale, déjà fort ancienne, et telle qu'on en voit assez peu de cette qualité et de cette taille dans le monde entier. Avec comme idée secondaire, le projet de présenter des artistes dont l'oeuvre pourrait s'inscrire dans une filiation avec l'oeuvre du facteur. Cette dernière idée m'a laissé parfois dubitatif, les artistes choisis ne paraissant pas toujours convaincants, du point de vue de la filiation je veux dire (Paul Amar (ci-dessous à gauche),
ou Marie-Rose Lortet sont d'estimables créateurs, mais qu'est-ce qui prouve que le Palais Idéal les a plus inspirés que d'autres références? Paul Amar par exemple a eu l'idée de ses sculptures en assemblage de coquillages en fréquentant les boutiques de souvenirs des Sables-d'Olonne, où la tradition populaire des objets décorés en coquillages est restée longtemps vivace, que l'on se souvienne de la Maison de la Sirène d'Hippolyte Massé par exemple).
Il y a cependant les cas de Lattier, de Di Rosa ou de Sanfourche, ainsi que de Gérard Manset avec son curieux "délire d'interprétation"autour de Cheval. Il y a aussi ACM qui semble effectivement hanté par les structures du Palais Idéal dans les maquettes de concrétions qu'il érige. Et aussi il est vrai un magnifique collage d'Erro en provenance de la collection de Claude et Clovis Prévost (c'est la première fois que j'entendais parler de cette collection...). Mais ici, il s'agit davantage d'un hommage, comme dans le cas de l'étonnante toile de Martine Doytier (de 1977) que l'on découvre avec surprise à un détour de l'exposition.
On n'a pas souvent eu l'occasion de voir des oeuvres de cette peintre insolite et énigmatique, à Paris tout au moins. J'avais remarqué son affiche du centième carnaval de Nice lors d'un passage dans cette ville (j'avais fait une note sur elle dans mon ancienne revuette La Chambre Rouge n°4/5, en 1985, en signalant qu'elle s'était suicidée "la veille de l'ouverture du carnaval dont elle avait fait l'affiche", soit en 1984 ; le catalogue commet sur ce point une erreur en indiquant "2004" comme date du suicide dans la notice du catalogue, rajoutant ainsi vingt années à l'infortunée ; le catalogue ajoute que cette artiste aurait trouvé le désir de créer en découvrant des oeuvres d'"Ozenda", or il me semble bien me rappeler avoir lu, durant ma visite de l'expo, la mention à côté du tableau de Doytier que cette incitation provenait plutôt du peintre polonais naïf, réellement "visionnaire" lui, Ociepka, référence beaucoup plus plausible que celle d'Ozenda ).
Le Palais Idéal a certainement eu aussi des influences sur quelques créateurs d'autres environnements spontanés, bien que cela ne soit pas toujours sûr, les créateurs en question étant par nature tellement autarciques dans leur production qu'ils n'aiment pas qu'on leur attribue des ancêtres. Je n'ai rencontré d'influencé avéré parmi ces créateurs que Charles Billy dans son environnement de maquettes en pierres dorées du Beaujolais à Civrieux-d'Azergues (j'ai mentionné ce fait dans les articles que je lui ai consacrés dans les revues Artension et Raw Vision à la fin des années 80, en me basant sur les confidences de Charles Billy lui-même). Une photo dans le catalogue montre un détail de l'environnement de Billy. Je propose ici une de mes propres photos, plus ancienne, que je fis en 1990 (Charles Billy est au premier plan à droite).
Au premier rang des illustres visiteurs (car avant les personnalités, il y avait tout de même eu les visiteurs locaux, comme par exemple le "Barde alpin", Emile Roux-Parassac) -et l'exposition, à la différence du catalogue (par les textes de Josette Rasle et Eric Le Roy), à mon avis ne le souligne pas assez- il y avait eu Jacques-Bernard Brunius qui découvrit le premier le Palais ( de façon enthousiaste), habitant non loin à Charmes, et grand amateur de "violons d'Ingres" excentriques ou non, pratiqués entre autres par des humbles. On connaît son film "Violons d'Ingres" qui date de 1939 et qui est justement consacré à ces nombreux amateurs de hobbies (je renvoie les lecteurs de cette note à VIOLONS D'INGRES, Un film de Jacques-Bernard Brunius, Création franche n°25.doc, fichier qui contient l'article que j'ai consacré au sujet en oct.2005 ; le film n'est présenté dans l'exposition que de façon ponctuelle, mais on peut se le procurer dans les bonus du DVD intitulé Mon frère Jacques de Pierre Prévert et édité par le label Doriane films). Il contient une longue séquence sur le facteur, séquence qui donna envie au cinéaste Ado Kyrou dans les années 50 de faire un autre film sur le Palais un peu plus développé, avec une musique d'André Hodeir, (puis par la suite, ce fut au tour de Clovis Prévost de réaliser un autre excellent film). Mais on sait moins que c'est grâce à de nombreux articles de Brunius, parus dès 1929, que le Palais fut porté à la connaissance des amateurs d'art, des intellectuels en général, et notamment des surréalistes (Brunius en fit des photos dont certaines sont exposées un peu trop à l'écart dans l'expo, en dépit de leur originalité, Brunius y insistant sur les aspects phalliques de nombreux détails du monument ; c'est Brunius également qui poussa sa belle-soeur, l'excellente photographe Denise Bellon, à aller photographier le Palais (Eric Le Roy le rappelle dans le catalogue en signalant aussi les articles de Brunius) ; mais ce n'est pas le reportage de cette dernière qui dut "servir de base", comme l'écrit Eric Le Roy, au film de Brunius de 1939, car ce dernier était déjà suffisamment documenté sur Cheval depuis 1929).

Les surréalistes ont très probablement entendu parler du lieu grâce à ces articles, au bouche à oreille consécutif, plutôt que par une communication directe. Brunius a lui-même signalé dans un entretien de 1967 (l'année de sa mort ; l'entretien a été publié, semble-t-il de façon fragmentaire, par Alain et Odette Virmaux dans leur "André Breton", collection Qui êtes-vous?, aux éditions de la Manufacture en 1987) qu'il n'avait rencontré Breton qu'en 1934... soit après que ce dernier avait déjà visité le Palais ; Josette Rasle dans le catalogue avance que Brunius "recommanda chaudement" le lieu à Breton avant sa visite de 1931, mais elle ne nous dit pas où elle a trouvé la preuve de ce fait...).
Ce que l'on apprend au passage avec cette expo, c'est le défilé incroyablement hétéroclite de personnalités diverses qui sont passées un jour inscrire des mots dans le registre à l'accueil du Palais (précieusement et intelligemment conservé): Josette Rasle en donne ces exemples pour l'après-guerre: Niki de Saint-Phalle, John Ashbery, Etienne-Martin, Philippe Dereux, Raymond Mason, Georges Mathieu, Henri Storck, Jodorowsky, Lawrence Durrell, Julio Cortazar, Marguerite Duras, Pablo Neruda, Anatole Jakovsky, etc... Avant guerre, il y avait eu un défilé de surréalistes, Brunius donc, Breton, André Delons, Max Ernst, Matta, Sadoul, Esteban Francés, Valentine Hugo... Sans compter tous les photographes dont l'exposition nous présente un choix un peu répétitif, Brunius, Bellon, Brassaï, Doisneau, Gilles Ehrmann, Lucien Hervé, Clovis Prévost, etc.
Au total, cela donne une bien excitante exposition qui convaincra les plus réticents que l'aventure de l'art brut, si le terme n'a pas été inventé par eux (il ne date que de 1945), a bien commencé d'abord avec les surréalistes. On doit en remercier Josette Rasle, cheville ouvrière de nombreuses expositions passionnantes montées au Musée de la Poste (l'expo récente sur Chaissac était aussi très bien faite). Elle permettra bien entendu à ceux qui ne connaîtraient pas encore le Palais Idéal de commencer par cette exposition avant d'aller visiter le monument original à Hauterives dans la Drôme.
Et pour vous féliciter d'avoir lu cette note légèrement fleuve jusqu'au bout, voici en prime ci-dessous un portrait du facteur que vous ne verrez pas au Musée de la Poste, mais bien plutôt au Musée d'art naïf de Noyers-sur-Serein dans l'Yonne. L'auteur est resté anonyme, c'est une huile de 54x76cm ayant appartenu à la collection Luce.
(La photo de la sculpture de Paul Amar est de Pierre-Emmanuel Rastoi ; elle s'intitule "Le roi imaginaire", fait 120x70cm, date de 2006 et fait partie de la collection de Paul Amar)
14:35 Publié dans Environnements populaires spontanés | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : facteur cheval, environnements spontanés, jacques brunius, violons d'ingres, denise bellon, josette rasle, musée de la poste |
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27/06/2007
Soupe au lait soupesant, Funambule et petit lutteur, Jardin des Déshespérides...
23:40 Publié dans Art singulier | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : bruno montpied, art singulier |
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25/06/2007
Art...crobates
Une collection possible, un sous-ensemble de la catégorie jouets d'art populaire, pourrait se composer uniquement de ces personnages solitaires ou en couple qui exécutent des sauts périlleux autour d'une barre fixe invisible, à jamais solidaires de cordelettes, à jamais le jouet de petits ou grands enfants qui tirent les ficelles pour leur faire exécuter ces loopings de pantins.
En voici trois spécimens, tels que rencontrés récemment dans deux collections privées. Ce genre de collections doit bien exister déjà... On aimerait qu'un commentateur laisse ici quelques lumières...
09:20 Publié dans Art populaire insolite | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : Art populaire insolite, jouets d'art populaire, acrobate |
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