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23/03/2008

Séraphin Enrico perdu et retrouvé, par Olivier Thiébaut (1995)

   Avec plus de dix ans de retard, je publie sur ce blog alors qu'au départ elle était prévue pour le papier de mon bulletin L'Art Immédiat n°3 la contribution d'Olivier Thiébaut (datée de 1995) au sujet de Séraphin Enrico qui avait créé un environnement à St-Calais dans la Sarthe, des statues diverses et variées dont une Vénus portant l'inscription "la luna rossa" sur son fessier dénudé ... Inscription qui finit par être reprise par Thiébaut pour intituler le jardin qu'il a ouvert à Caen où il conserve un certain nombre de fragments d'environnements qu'il a préservés ou exhumés, à l'exemple du site d'Enrico. Ce jardin de la Luna Rossa à Caen est le deuxième exemple en France après la Fabuloserie et son parc d'environnements à Dicy dans l'Yonne de tentative de conservatoire des environnements spontanés, par nature éphémères et terriblements "immédiats".

Francis David, couverture des Bricoleurs de l'Imaginaire, Musées de Laval, 1984.jpg

   Notons que le site de Séraphin Enrico avait d'abord été repéré par Francis David dans le catalogue Les Bricoleurs de l'Imaginaire, Inventaire pour une région (Musées de Laval, 1984). Olivier Thiébaut a, en 1996, publié un ensemble de textes sur ses découvertes, Bonjour aux promeneurs! aux éditions Alternatives, où il parle entre autres de Séraphin Enrico (son texte étant une variante, en outre un peu écourtée, de celui qu'il m'avait donné et que j'insère ci-dessous). 

   "Né le 3 juillet 1898 à Mougrando (Italie), Séraphin Enrico est issu d'un milieu modeste. Cimentier à l'âge de 14 ans, il découvre la rude épreuve du travail. En 1915, il est mobilisé dans les chasseurs alpins italiens.

Séraphin Enrico, portrait photo années 60, document Olivier Thiébaut.jpg
     
Séraphin Enrico, autoportrait en ciment teinté, document Olivier Thiébaut, 1995.jpg

     La Grande  Guerre lui fait subir les souffrances du froid: il a les mains gelées par la neige, et perd un doigt.    Après la guerre, il décide de partir pour la France qui a besoin de main d'oeuvre dans le bâtiment.

    Séraphin Enrico travaille sur plusieurs chantiers, à Grenoble et Chambéry, puis s'installe à Grand-Lucé dans la Sarthe. Il se marie quelque temps plus tard avec Virginie Vineis. En 1925, il déménage à Saint-Calais, et achète un terrain à la sortie du bourg, sur la route de Vibraye. Situé dans une petite vallée, le lieu est idéal pour y construire sa maison et son merveilleux jardin.

     A partir de 1959, il entreprend la réalisation d'une propriété qui devient son "grand-oeuvre", une sorte de jardin d'Eden. Sculptures, bassins, fontaines, tonnelles, alcôves et souterrains agrémentent sa maison sur un terrain en espaliers dominant le cours de l'Anille. Pendant une vingtaine d'années, armé d'une simple brouette et de truelles, Séraphin Enrico construit un univers de rêve. Les ciments et mortiers colorés lui servent de matériaux de base. Son goût pour la sculpture et la peinture se traduit dans son travail par la réalisation de personnages et d'animaux peints qu'il installe dans des décors appropriés. La peinture florentine, le sport, la mythologie et les femmes en tenue "sexy" sont ses principales sources d'inspiration. Le caractère placide de Séraphin Enrico semble en contradiction avec ses oeuvres et sa réputation. Considéré souvent comme un farfelu et n'étant pas vraiment reconnu par les habitants de Saint-Calais, il met son imaginaire au service d'un autre public en inventant des aires de jeux pour les enfants.Séraphin Enrico, le jardin avec les visiteurs enfantins sur les statues, vers 1968, document Olivier Thiébaut.jpg Au milieu des années soixante, le jardin de Séraphin Enrico est un foisonnement de couleurs et de sculptures, c'est l'attraction locale où l'on peut lire "Entrée Libre": des centaines de familles viennent lui rendre visite. M. Mercier, son ancien voisin, se souvient: "L'oeuvre était de taille! Il y en avait partout, rangées en rangs d'oignon. On n'avait jamais vu ça, ce genre de chose. On se demandait d'où cela pouvait bien lui venir. C'était son pays, son petit coin de paradis où il s'exprimait, car il était plutôt discret, le père Enrico, et pas toujours très commode! Il avait du caractère. Son goût pour la décoration ne le quittait pas. Tous les soirs, il travaillait à faire ses bonnes femmes, quand il s'y mettait, on ne pouvait plus l'arrêter. Même à son travail, ses employeurs lui reprochaient de faire un peu trop de décorations ou de fioritures inutiles dans les chantiers. C'est surtout avec les enfants qu'il s'entendait, c'était spontané avec eux! Certains parents n'aimaient pas trop d'ailleurs laisser traîner leurs enfants, ils le prenaient pour un satyre, en voyant certaines de ses oeuvres. C'était un drôle de bonhomme, le père Enrico, et il avait ses idées à lui! Je me souviens qu'il avait fait une vache et plusieurs bonnes femmes qui avaient un système de rigole dans le dos, ça récupérait l'eau quand il pleuvait et elle sortait par le zizi. Il avait aussi creusé des souterrains dans son jardin qui partaient d'en bas et remontaient jusque sous sa maison, il voulait même traverser la route. Mais on a dû l'arrêter, parce qu'on a retrouvé un jour sa femme qui étendait le linge, enterrée jusqu'à la poitrine. Ca s'était effondré! Il avait fait aussi des choses en hauteur avec des personnages montés les uns sur les autres, mais ça c'était du solide! M.Enrico connaissait bien le ciment. Quand il a dû partir, il a tout abandonné, le pauvre, ça a été certainement très dur pour lui. C'est triste à dire, mais je me souviens qu'ils en ont mis du temps pour tout enlever, c'était du béton armé extrêmement dur!"

Séraphin Enrico, cariatides retrouvées et restaurés par Olivier Thiébaut à Caen, 1995.jpg

     Jusqu'en 1972, Séraphin Enrico va travailler inlassablement à son jardin, dépensant toute son énergie et tous ses revenus dans sa réalisation. Sans argent, il va continuer ses travaux en fabriquant alors lui-même son ciment avec les pierres de la rivière qu'il réduit en poudre. A 74 ans, il quitte la région contre son gré, pour aller finir ses jours avec sa famille à Divonne-les-Bains dans l'Ain. C'est dans cette nouvelle maison qu'il a réalisé ses dernières sculptures, décidé à recommencer malgré son âge, encore et encore!

     Séraphin Enrico meurt en 1989, laissant derrière lui une oeuvre méconnue.

     La méconnaissance de cet ensemble unique et son isolement "culturel" ont certainement contribué à sa disparition. Aujourd'hui  [en 1995] la municipalité de Saint-Calais semble n'en avoir gardé aucune trace, malgré le reportage télévisé diffusé en 1973 (un documentaire sur la destruction du jardin malheureusement perdu ou égaré). Depuis cette époque, les oeuvres de Séraphin Enrico dorment sous une épaisse couche de terre.

Séraphin Enrico, une tête d'une de ses sculptures retrouvée dans la terre par Olivier Thiébaut en 1995.jpg

     En mai 1995, grâce au témoignage de M.Justin Stern, et grâce à de vieilles photographies conservées par les voisins, nous retrouvons l'emplacement d'une ancienne mare où quelques sculptures ont été enfouies.

      La tentation est trop forte! Une fouille est entreprise pour la découverte du travail de Séraphin Enrico et pour le plaisir des yeux. Pendant une dizaine de jours, nous creusons dans l'ancienne mare. Une multitude de fragments sont mis au jour, et à notre grande surprise, peinture et ciment n'ont pas été altérés: écritures et dessins apparaissent comme un livre ouvert dans le sol.

Séraphin Enrico, le buste d'une de ses statues émerge du sol où elle avait été enfouie, document Olivier Thiébaut, 1995.jpg

     Certaines de ces sculptures devaient atteindre trois mètres de haut et sont recouvertes de petites phrases ou devises italiennes (Il giro del lago; Pane, pace, Amore, Libertà; Santa Maria; Vénus; La luna rossa; Spectaccolo del natura; la petto materne; Pittura Fiorentino; Sono libera!...). La facture et l'originalité des pièces révèlent la grande inventivité de leur auteur: ciments polis, cheveux en mortier colorés, incrustations d'objets, systèmes hydrauliques. Baigneurs, Vénus, madones et créatures aux profils asiatiques vont pouvoir à nouveau contempler le ciel, sous l'aile tendre des "séraphins".

     OLIVIER THIEBAUT, 1995."

(Tous les documents ici mis en ligne et confiés à moi en 1995 appartiennent à Olivier Thiébaut)

22/03/2008

Olivier Thiébaut, archéologue des inspirés, expose à Lisieux

    J'ai trouvé sur le blog de Pascale Herman, "les Inspirés des Bords de Routes" (note du 17 mars 08), cette information: Olivier Thiébaut expose ses boîtes d'objets trouvés et réassemblés en poétiques compositions à la Médiathèque de Lisieux durant ce mois de mars (plus beaucoup de temps pour y aller...).

576925589.jpg
Portrait d'Olivier Thiébaut, photo publiée sur le site de la Médiathèque de Lisieux

     Olivier Thiébaut n'est en effet pas seulement l'archéologue des inspirés environnementaux dont on a enterré les sites après leur mort (il exhumait à une époque, dans les années 90, ce qui restait enfoui, enterré, refoulé sous terre par les familles ou les nouveaux habitants ; il en a recueilli plusieurs fragments dans son Jardin de la Luna Rossa, rue Damozanne à Caen (ouvert le dimanche d'avril à septembre), comme on le sait déjà peut-être. Il est aussi un plasticien qui possède un solide sens de l'assemblage, visant à mettre en scène les menus objets qu'il récupère dans cette autre grande casse de l'exhumation qu'est le vide-grenier ou la chine des biffins.

     Cela m'a rappelé un texte et des photos qu'il m'avait transmis aux fins d'être publiés dans le n°3 de mon Art Immédiat en 1995, numéro qui ne parut finalement jamais. Pourquoi dès lors ne pas les publier à présent, même avec du retard, sur ce Poignard qui est le prolongement naturel à dix ans de distance de mon défunt fanzine? Aussitôt dit, et presque aussitôt fait...

20/03/2008

Y.A.Gil, les dessins venus d'ailleurs

   Le blog a ceci de bon qu'on peut y faire des rencontres tout à fait intriguantes, en l'occurrence avec un artiste de la région de Nîmes, Y.A. Gil, qui en venant me parler de la maison d'éditions et site web qui l'héberge lui et toute une flopée d'autres artistes m'a aussi révélé, en marge de ses nombreuses activités (performances, sculpture, collages et cinéma), des dessins tout à fait remarquables.

Y.A. Gil, Marmiton, 2008.jpg

   Réalisés au stylo, ils sont nés cette année 2008, au nombre d'une cinquantaine pour le moment, après une éclipse où leur auteur s'était davantage exercé aux activités ci-dessus mentionnées. Bien sûr il est loisible d'y retrouver des influences graphiques diverses et variées, mais je préfère m'attacher à leur timbre personnel, à un certain goût du bizarre, de l'irréel volontairement assumé, tel que l'illustre cette phrase citée par un ami de Gil, Eric Garnier (auteur par ailleurs d'un Cabinet d'Eroscopie délectable, voir le site Venus d'aileurs), phrase dûe à Paul Valéry: "Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n'existe pas?".

Y.A. Gil, Les murs roses des vents, 2008.jpg

   Ces dessins sont de format 35 x 22 cm. Une douzaine d'entre eux ont été reproduits en format A5 dans un  carnet édité en fac-similé imitant les carnets de dessin à spirale. Voir ici la page du site qui en montre la couverture.

Y.A. Gil, Cabal-Z, 2008.jpg

   Le groupe d'artistes auquel appartient Y.A.Gil édite une revue qui édite fort soigneusement apparemment, une fois par trimestre, une déclinaison de trois "livrets", le premier étant un ouvrage à système fait à plusieurs, le deuxième se consacrant à un artiste ou à un écrivain, le troisième se vouant à une réédition d'un ouvrage court "méconnu ou à redécouvrir" (William Blake, Hakim Bey par exemple...). Le n°5 de la revue devrait sortir en mai, un dépôt serait prévu à la librairie du Palais de Tokyo et une présentation aura peut-être lieu à l'Ecole des Beaux-Arts... Mais une information plus précise viendra ultérieurement.

   Affaire à suivre donc...

18/03/2008

Marilena Pelosi expose chez Dettinger

    "Des prisonnières, mais cette fois-ci pas forcément volontaires, il y en a dans le petit théâtre de Marilena Pelosi, cette créatrice d’origine brésilienne qui paraît se souvenir des gravures naïves de la littérature de cordel, où derrière l’apparente simplicité des images se cachent des ambiguïtés inquiétantes…

Marilena Pelosi, dessin aux crayons de couleur sans titre, 15x17 cm, janvier 2003, coll.privée, photo Bruno Montpied.jpg

     Il y a dans son théâtre des femmes nues bizarrement bâillonnées (on dirait qu’on leur a passé le mors), allongées comme si elles étaient au bronzage, leurs bouches entravées et comme ensanglantées. Des femmes qui portent sur leurs ventres un haricot géant, symbole matriciel féminin, ligaturé avec des cheveux, ces derniers étant souvent perçus comme des liens, ce terme étant à prendre dans le sens de ligatures mais aussi, simultanément, dans le sens de "relations" (comme on l’emploie dans le jargon informatique). Des femmes qui parfois doivent lutter contre leurs destins comme si ces derniers étaient des arceaux qui cernaient leurs corps et dont elles ne pourraient se défaire (prémonition du sinistre bracelet électronique?). Des femmes torturant d’autres femmes en leur faisant miroiter des parures, secrètes armes inventées par la société de consommation pour enchaîner tout un chacun devant le miroir aux alouettes de la marchandise. Plus généralement des femmes, voire des enfants, qui se tiennent sous la coupe de personnages plus grands qui paraissent vouloir leur faire de l’ombre, quand ils ne saignent pas tout simplement sur eux… Décidément un curieux théâtre, un doux et fragile théâtre dessiné aux crayons de couleur de l’enfance, sur papier calque parfois (théâtre faussement transparent) qui nous parle de torture et qui dénonce en même temps."

 

Marilena Pelosi, L'Effet Bienfaisant de l'Eau Tiède, 1999, crayons de couleur et stylo sur papier calque, 66x77 cm, coll.privée, photo Bruno Montpied.jpg

 

    Cet extrait (légèrement remanié) provient d'un texte plus ample, intitulé L'Enfer me ment qui n'a été publié que de façon partielle par les organisateurs du 9ème festival d'Art Singulier d'Aubagne en 2006. Il devait figurer dans le catalogue de l'exposition en regard des seize créateurs que l'on m'avait proposé de présenter dans une salle qui était à ma discrétion (j'y reviendrai). Ce passage consacré à Marilena Pelosi se concentrait sur le thème de "l'enfermement" qui était le fil rouge du festival.

    Pour autant, le travail de cette créatrice ne se réduit pas à ce thème.

 

Marilena Pelosi, Elle voyait comme ça dans son imagination, 1998, gouache sur carton, 27x43 cm, coll.privée, photo Bruno Montpied.jpg

 

   On s'en instruira en se rendant à l'exposition de dessins de Marilena qui ouvrira bientôt ses portes, du 21 mars au 19 avril prochains, à la galerie Dettinger-Mayer, au 4, place Gailleton dans la Presqu'Ile à Lyon (http://www.galerie-dettinger-mayer.com/expositions.htm).