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10/08/2019

Réhabiliter l'art naïf de qualité, trier le mauvais grain de l'ivraie...

       Cela fait déjà un certain temps que je milite pour une revalorisation et un ré-éclairage de la peinture naïve, dont, à mon avis, il faudrait retrancher beaucoup d'artistes trop mièvres, trop systématiques (les petites foules multicolores à la brésilienne, les chats, les natures mortes sans relief, les "cucuteries" comme dit le collectionneur Yankel...), qui ont contribué à dévaluer l'art naïf de qualité.
 

L-A Déchelette, la restauration des Saints.jpg

Louis-Auguste Déchelette

 
      Il faudrait réorienter les projecteurs au contraire sur les insolites (Dechelette), les frustes (Louis Roy), les rugueux (Ghizzardi ; voir ci-contre son autoportrait), Ghizzardi-Autoportrait.jpgles oniriques (Skurjeni, Trouillard, Beranek, certains Haïtiens), les cas-limites que l'on confond avec l'art brut (Séraphine, Emerik Fejes, Ilija Bosilj, Hirshfield, Trillhaase, Bödeker...), sans parler des anonymes insolites et talentueux qui sont présents en maintes collections , etc.
 

Autoportrait assis sur une chaise, ph Musée de thurgovie.jpg

Erich Bödeker, Autoportrait assis sur une chaise, musée de Thurgovie, Suisse.

ErichBoedekerAmoureud'ang1.jpg

Erich Bödeker, groupe, photo transmise par les Amoureux d'Angélique.

ErichBoedekerAmoureud'ang4.jpg

Erich Bödeker, Famille royale (?), photot transmise par les Amoureux d'Angélique.

 

art naïf,

Bruno Bruno, Romantica, huile sur toile, 65 x 50 cm, Lyon, 1973, ph. et coll. Bruno Montpied ; ce tableau a été chiné à l'origine par Jean-Louis Cerisier qui a eu la gentillesse de me le céder.

art naïf,

L. Plé, sans titre (un homme en train de se noyer), huile sur toile, 22,5 x 33,5 cm, sd (milieu XIXe siècle ?), ph. et coll. B.M.

 
       Je parle ci-dessus de "cas-limites". Il y a en effet, de temps à autre, de la part des défenseurs de l'art brut, régulièrement des tentatives de récupération de nombreux artistes ou créateurs qui avaient été jusqu'à une époque classés dans l'art naïf (Séraphine, Scottie Wilson, Auguste Moindre (voir ci-contre les deux tableaux de paysage photographiés par moi à l'Atelier-Musée Fernand Michel de Montpellier), Boix-Vives, Wittlich...), avant que l'art brut développe sa notoriété. Auguste Moindre (2).jpg
     Il serait temps d'adopter la démarche contraire, et de rendre à César ce qui appartient à César.
       Chez les meilleurs Naïfs, à ne pas confondre donc avec l'art mièvre, il y a aussi de l'onirisme et de la distorsion qui assurent un charme incomparable à leurs œuvres où l'imaginaire vient fêter des noces inédites avec le spectacle du motif extérieur. Georges Schmits, en Belgique, s'inspirant de Georges-Henri Luquet, appelait cela du "réalisme intellectuel". Certes on est dans ce que l'on appelle "la peinture de genre" (portraits, paysages, nus, natures mortes), et alors? Ce qu'il y a de passionnant avec ces peintres, qui certes ne dédaignaient pas de se confronter à l'art académique (Rousseau rêvait de s'égaler aux peintres "pompiers", genre Bouguereau et Gérôme), c'est qu'ils sont débordés par des pulsions qui laissent s'exprimer l'inconscient de leur relation au monde extérieur. Le défaut de leur technique, auquel ils remédient par un bricolage personnel, est la première "trahison" de cet inconscient qui suinte... Dubuffet, en repoussant l'art naïf, essentiellement je trouve par décision stratégique – il voulait se distinguer à tout prix d'Anatole Jakovsky qui avait déjà constitué un corpus vaste et varié d'oeuvres d'autodidactes, à l'instar d'autres critiques d'art internationaux (je pense à Otto Bihalji-Merin, Albert Dasnoy, Thomas Grochowiak...) –, a commis une erreur de nature régressive, contrairement aux surréalistes, André Breton en tête, qui admiraient sans séparation auteurs d'art brut ou d'art naïf. Les tentatives de déshabillage de Paul pour donner à Jacques, auxquelles les successeurs de Dubuffet se sont livrés ces dernières années en expurgeant l'art naïf de certains de ses éléments talentueux (Séraphine en est emblématique) ont essayé de corriger et d'effacer l'erreur de Dubuffet. Mais en masquant, ce faisant, la valeur de l'art naïf lui-même.

Abram Topor, paysage, coll Guillaume Z..jpg

Abram Topor, un paysage, collection privée région parisienne (Abram était le père de Roland Topor), photo B. M.

E. Daider (dec par Cl Massé), le Grand Bal, bas-relief en plâtre peint, don famille Michel,1970 (2).jpg

E. Daider, Le Grand bal, bas-relief en plâtre peint, oeuvre découverte par Claude Massé, don famille Michel, Atelier-Musée Fernand Michel,1970 ; ph. B.M. ; cet auteur est inconnu, ce me semble dans le corpus connu de l'art naïf, du moins dans celui qui a été circonscrit par les livres de Jakovsky ou de Bihalji-Merin ; de celui-ci, on consultera toujours avec fruit, pour se faire une idée des plus qualitatives et variées, son monumental ouvrage, rédigé en compagnie de Nebojša-Bato Tomašević, L'Art naïf, Encyclopédie mondiale, paru chez Edita en 1984.

Commentaires

Cet intrigant tableau de L. Plé que j'ai souvent contemplé (content, Plé, qu'on contemple son œuvre) chez vous, vous y voyez un homme en train de se noyer, quand moi, j'y vois un homme en train de s'amuser à nager au milieu de poissons, qui, sans être des exocets, s'amusent, eux, à voler ou au moins à nager à sa manière.

Écrit par : Régis Gayraud | 11/08/2019

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Mon cher Régis, drôle de manière de nager, le corps couvert de plaies, que lui ont faites, sans l'ombre d'un doute, ces étranges poissons voraces qui continuent à de certains endroits de le mordre, de le dévorer, et visiblement pas de baisers.
Alors, c'est vrai aussi qu'il adopte un geste passablement gracieux, avec ce bras jeté avec langueur vers le ciel. Comme une sorte de saint Sébastien déhanché avec afféterie sous les dards.

La barque au loin, vous ne l'aviez pas vue? Vous la preniez pour le bateau du moniteur de natation? Au lieu de celui des sauveteurs qui se précipitent alarmés vers le pauvre dévoré...

Écrit par : Le sciapode | 11/08/2019

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Ok, j'ai voulu faire le matamore qui mate la mer mais j'ai tort, et le tort tue… De mer, bien sûr.

Écrit par : Régis Gayraud | 11/08/2019

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Et je vois de plus que vous avez perdu la mémoire, vous pourtant si bon lecteur et fidèle de ce blog. J'ai déjà parlé de ce tableau autrefois sur ce blog, en lui consacrant une note à lui seul réservée:
http://lepoignardsubtil.hautetfort.com/archive/2009/11/06/une-marine-un-peu-cruelle.html#comments
Deux commentaires avaient suivi, dont un de Michel Valière, dont le décès m'a ému récemment, témoignage fort instructif en ce qu'il évoquait des souvenirs de ses collectages de chants de marins terre-neuvas. Les exégètes, s'il y en a, de l'oeuvre et la vie de Valière, pourraient s'y reporter peut-être. S'il est besoin de leur apprendre quoi que ce soit sur ce puits de culture populaire.

Écrit par : Le sciapode | 11/08/2019

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Cela dit, cette note, c'était il y a dix ans déjà...

Écrit par : Le sciapode | 11/08/2019

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Dans "Quai Des Brumes" de Marcel Carné, le peintre dépressif interprété par Robert Le Vigan dit, désespéré, que quand il veut peindre un nageur, il peint un noyé...Cher monsieur Gayraud, vous êtes beaucoup plus optimiste en voyant un gars qui s'amuse dans l'eau quand chacun distingue nettement un supplicié dévoré par une horde de poissons ...Bravo!

Écrit par : Darnish | 12/08/2019

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Reste à déterminer quels sont ces poissons. A première vue, ils ressemblent à de gros maquereaux, ou à ces bêtes assez puantes qu'on appelle, je crois, des orphies, mais on n'a jamais vu orphies ou maquereaux attaquer les hommes. M. Darnish, il me revient que vous côtoyez les bords de mers, vous nous éclairerez peut-être?

Écrit par : Régis Gayraud | 13/08/2019

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Je pense que le peintre ne cherche pas le réalisme, préférant de loin céder à ses humeurs mythifiantes, et je ne peux m'empêcher de voir dans ces bestioles des murènes, que je mythifie peut-être à mon tour en me les représentant aussi affamées que des piranhas (eux-mêmes particulièrement fantasmés dans leurs rapports avec l'homme...)...

Écrit par : Le sciapode | 13/08/2019

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M'est avis qu'il s'agit de requins naïvement dessinés. Je me dis que si c'était moi qui avais cherché à les représenter, je n'aurais sans doute pas fait mieux...
En tout cas, cher Sciapode, tout à fait d'accord avec vous pour réhabiliter l'art naïf de qualité. Il s'agit de distinguer en tout domaine – art brut ou art net, art populaire ou art savant, qu'importe – l'inventivité et la puissance de l'imagination.

Écrit par : L'aigre de mots | 13/08/2019

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Des requins? Il y aurait sans doute leurs ailerons...J'imagine, cher monsieur l'Aigre que vous ne les auriez pas oubliés. Il doit exister d'autres histoires concernant des marins dévorés en mer. Je trouve que ceux-ci ressemblent un peu à de petits orques.

Écrit par : Darnish | 13/08/2019

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Regardez de plus près, cher Darnish, vous les verrez les ailerons, peints en léger gris. J'en ai dénombré sept.

Écrit par : L'aigre de mots | 14/08/2019

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Oui en effet, mais un peu discrets tout de même...et comme nervurés. Ils ne ressemblent pas à des ailerons de requins mais il faut dire que monsieur Plé n'a pas eu l'occasion de voir "Les Dents De La Mer".

Écrit par : Darnish | 14/08/2019

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Vous me faites marrer avec vos murènes, orques ou requins. Si le gars "sait pas" dessiner des poissons, qu'est-ce que ça peut faire que ce soit tel ou tel? Vous voyez pas que vous pourriez en discuter aussi longtemps que du sexe des anges?
Il a peint des idées de poissons acharnés à bouffer de l'homme, c'est tout. Des idées de bêtes mauvaises venues de la nature sauvage pour bouffer de l'homme, voilà tout...

Écrit par : Popaul | 14/08/2019

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Effectivement, ce sont peut-être des requins; de toute façon, pour dessiner quelqu'un qui se fait manger par des animaux marins, on va penser à dessiner plutôt des requins que des sardines. Les ailerons y sont bien, même si gris et tout juste visibles sur l'image reproduite et l'Aigre, POUR UNE FOIS, a raison… Pour vérifier, il faudrait faire tous ensemble une descente de poissonnerie (comme il y a des descentes de police) au petit matin blême chez le détenteur du tableau. En tout cas, je suis bien content d'avoir suscité une telle déferlante sur un sujet de cette importance; il y a belle lurette qu'on n'avait pas vu quatorze commentaires à une notice de ce blog… Comme quoi on sait se mobiliser sur les points qui en valent la peine!

Écrit par : Régis Gayraud | 14/08/2019

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