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30/03/2008

La photographie inventive à travers la carte postale de fantaisie, une expo parisienne que vous ne devriez pas manquer

   "La photographie timbrée, l'inventivité visuelle de la carte postale photographique, à travers les collections de cartes postales de Gérard Lévy et Peter Weiss", tel est le titre exhaustif de l'exposition consacrée à la carte postale fantaisie au Jeu de Paume site de l'Hôtel de Sully, prévue pour durer du 4 mars au 18 mai 2008 et organisée conjointement avec le Museum Folkwang d'Essen en Allemagne. Le commissaire de l'exposition est Clément Chéroux, qui avait déjà collaboré à des expositions fort curieuses comme Le Troisième Oeil, la photographie et l'occulte, qui s'était tenue en 2004-2005 à la Maison Européenne de la Photographie à peu près dans le même quartier que l'Hôtel de Sully, à Paris (exposition sur la photographie de fantômes, d'esprits ou de matérialisations (ectoplasmes) venues soi-disant de l'au delà...).  Il est également l'auteur d'un petit livre paru naguère chez Actes Sud sur la photographie chez Auguste Strindberg.

Couverture du catalogue de l'exposition La Photographie Timbrée au Jeu de Paume.jpg

Détail d'une des cartes postales figurant sur le catalogue de La Photographie Timbrée.jpg

    C'est dire l'intérêt de ce chercheur pour les formes bizarres de la création photographique. Plaçant son travail sur les cartes postales de l'époque 1900 sous les auspices d'une tendance récente de la  réflexion sur la photographie qui "consiste à interroger [cette dernière] en fonction de son support de diffusion", Clément Chéroux profite de cette exposition pour montrer les relations très fortes qui unirent les créateurs souvent anonymes des photographies de cartes postales avec différents artistes d'avant-garde, comme les dadaïstes (Hannah Höch) ou les surréalistes, dont Paul Eluard. Le Musée de la Poste, il y a quelques années (en 1992-1993),  avait déjà présenté, parmi d'autres collections de cartes postales, celle qu'avait amassées ce dernier entre 1929 et 1932 (voir le catalogue de l'expo "Regards très particuliers sur la carte postale", avec un texte de José Pierre sur la collection Eluard où il rapproche la passion des cartes postales de la recherche du poète qui devait l'amener à son anthologie poétique de 1942 où il mettait en parallèle ce qu'il appelait la "poésie intentionnelle" -la poésie des écrivains- avec la "poésie involontaire" -la poésie populaire ou de ready-made, les littératures orales, etc.).

Paul Eluard, André Breton, une inconnue et Valentine Hugo
Photo-carte de studio, extraite du catalogue de l'exposition "La Photographie Timbrée"

    La carte postale a été le premier support permettant de diffuser en masse la photographie vers un vaste public, il n'est pas étonnant d'apprendre que les surréalistes (notamment Georges Hugnet) songèrent à éditer leurs oeuvres et l'expression de leurs recherches sous forme de série de cartes postales. Ce qui nous enseigne que les surréalistes de l'époque furent soucieux d'organiser la diffusion de leur poétique d'une façon qui permettrait d'atteindre le grand public (sans passer par un diffuseur centralisé qui n'existait pas encore alors et dans une société du spectacle qui n'en était qu'à ses balbutiements).

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Carte de photographe amateur inconnu, Royaume-Uni, 1909, exposition "La Photographie Timbrée" (personnellement, je n'arrive pas à identifier ce que ces individus font là, rassemblés avec ces têtes déformées -à l'exception des deux personnages à gauche au deuxième rang, qui sont peut-être les auteurs de cette farce ; réunion de chasseurs? De sportifs? Quel est l'instrument , ou l'outil, qu'ils tiennent dans leurs mains, mixte d'épuisette, de raquette, et de battoir de cricket...?

    L'exposition présente un certain nombre de cartes postales dites "fantaisie", genre choisi en raison de l'imagination dont elles faisaient preuve en recourant à de multiples techniques nécessaires pour permettre de tenir en haleine l'intérêt du public (un grand choix de ces dernières est proposé dans le très beau catalogue qu'il ne faut pas manquer d'acquérir). Elles sont regroupées en trois sections: les cartes postales produites par des éditeurs, celles produites par des studios photographiques (par exemple les fameux portraits de groupe dans des décors où les clients passaient la tête, voir la carte avec les têtes d'Eluard et de Breton ci-dessus...), et enfin les cartes produites par des amateurs, encouragés par l'industrie photographique de l'époque qui mettait à leur disposition des papiers au format cartes postales sur lesquels ils pouvaient coller leurs propres réalisations.

     C'est ainsi qu'on peut découvrir toutes sortes de récréations visuelles, insolites souvent mais non dénuées parfois de vulgarité, ou d'un certain sentimentalisme, dérivant d'une culture de masse voguant au ras des pâquerettes (la facilité n'étant bien entendu pas toujours absente des goûts populaires, nos médias actuels l'ont compris depuis longtemps en surfant sur les plus petits communs dénominateurs de leurs différents publics). Cette vulgarité prend parfois des aspects humoristiques à interprétation immorale comme dans le cas de ce légume terriblement sexué où passe l'écho de l'esprit carnavalesque et rabelaisien.

        carte italienne, vers 1903, expo la Photographie Timbrée, Jeu de Paume,2008.jpg      Carte éditions A.Chambaud, France, vers 1920.jpg
Deux cartes exposées au Musée du Jeu de Paume 

    On y aime aussi beaucoup les décapitations, le décapité portant son chef sur un plat ou au fond de son panier. Les dédoublements, les permutations entre les sexes, les disproportions, les déformations (bien avant les distorsions d'un Kertesz), les formes grotesques se font nombreuses aussi, parfois en écho à des traditions présentes dans l'imagerie populaire et le folklore depuis bien plus longtemps que l'invention de la photographie. Je pense à cet ensemble de trois cartes postales illustrant à l'évidence le thème du "Monde à l'envers" que les anciennes gravures sur bois avaient déjà passablement mis à l'honneur dans les siècles précédents, ou bien à ces cartes esthétiques traitant des proverbes ou des expressions populaires, relatives au "panier percé", aux "poires", au "rasoir", aux cornes (de cocus), etc.

Cartes postales années1900, expo La Photographie timbrée, Jeu de Paume, 2008.jpg

     Les photomontages y règnent en maîtres, bien avant John Heartfield et les dadaïstes ou surréalistes, prophétisant avant la date les inondations de Paris en 1910 et créant par des rapprochements hétéroclites (la mer aux pieds de la Tour Eiffel) une poésie du détournement et de l'utopie urbaine qui précède d'un demi-siècle les embellissements surréalistes ou situationnistes de Paris (par exemple).

Carte vers 1920, expo la Photographie timbrée, Jeu de Paume, 2008.jpg
Editeur inconnu, vers 1920, exposition La Photographie timbrée, Jeu de Paume 
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Carte postale anglaise, 1913, illustration de J.M.Flagg, extrait du livre L'Oeil s'amuse, Illusions d'optique, rébus, images cachées...de Julian Rothenstein et Mel Gooding aux éditions Autrement, 1999

15/03/2008

La note bleue

   Surpris ce musicos soufflant si inspiré, si fort dans son instrument que tout, autour de lui, devint bleu.

La note bleue, photo Bruno Montpied, Paris, Tuileries, 2007.jpg

03/03/2008

Diablotin de mèche

    Au centre de la flamme se tient un diable. Il patiente. Il n'a pas tout son temps pourtant. Il se consume, il devrait disparaître dans les heures qui suivent. Mais le voilà raide comme un piquet, comme une bouffarde au coin de la bouche. Aussi fugace qu'un nuage. Et autour de lui, une danse d'anges en cire fondue qui esquisse une ronde...

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Photo Bruno Montpied, 2008

24/02/2008

Trolls dans le ciel

   Votre "art immédiat" n'est pas si immédiat que cela, ne serait-ce qu'au point de vue de sa réception, me suis-je entendu rétorquer de temps à autre. Effectivement, et ce pour des raisons d'inhibition et de mauvaise disposition de ceux qui pourraient le reconnaître lorsqu'il se produit (et selon moi, la poésie immédiate est partout à tout moment), au premier rang desquelles je place la nécessité de gagner (perdre) sa vie, de travailler et de survivre dans une société basée sur les sacro-saintes valeurs de profit, de compétition... Abrutis par le boulot et les contraintes qui en découlent, les individus ont le regard voilé, voire aveuglé, et dés lors ne sont pas en état de percevoir la poésie ou le mystère du monde qui les entoure, et encore moins de jouer avec cette poésie, de créer dans sa perspective. Le temps de la retraite est infiniment plus propice à cela, les inspirés du bord de route en sont des exemples patents, de même que les internés des hôpitaux psychiatriques lorsque les médicaments ne les ont pas transformés en légumes, ou lorsque les animateurs d'ateliers d'art-thérapie leur ont laissé la liberté de s'exprimer hors de toute tutelle...

    Tous les jours au-dessus de nos têtes passent les nuages, les merveilleux nuages chers à Baudelaire (c'est presque devenu un truisme égal à "l'inventaire" de Jacques Prévert sous la plume des journalistes culturels). Ils ne sont pas tous parlant. En voici une grappe, photographiée au-dessus de la Planèze de St-Flour l'été 2007 dernier. Je l'avais prise au vol, ayant perçu vaguement une présence dans ces nuages. J'étais en vacances aussi, autre temps de suspens propice aux visions...

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      En la renversant, cette cascade de Chantilly, en accentuant les contrastes aussi bien sûr (il faut bien lutter contre notre fatigue d'homme réifié par le travail), voici que se révèlent les trolls, les trognes et les bestiaux humanoïdes qui se bousculent en elle.

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     Et dés lors j'insiste, je me rapproche de ces têtes brutes, le paysage recule dessous, les formes qui surgissent dans mes peintures sont là dans le ciel, bien plus vivantes, et dans la seconde qui suit sur le point de s'évanouir, de se métamorphoser, oracles dans le ciel, bouleversant ma situation et mon organisation, ma place dans cette société qui ne s'attarde jamais dans la contemplation des nuages.

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26/01/2008

Lettres de la Toile: locomotive et gélatine, ces deux grands poètes

    Un de nos hôtes, ayant signé ici des commentaires du pseudonyme de Sapiac, du nom d'un quartier de Montauban situé en contrebas de la ville haute, quartier plus populaire et ouvrier, ce correspondant, de son vrai nom Jean-Pierre Willems, m'a adressé à part de ce blog quelques courriers dont certaines parties m'ont paru intéressantes à diffuser plus largement sur ce blog.

    Dans un premier temps, J-P.Willems m'a signalé une statue réalisée par certains artistes de son quartier pour pérenniser de façon originale la mémoire de cette ville basse. Un peu "tête à Toto", la statue, mais soit.e22ca041a13ef6de1ca426579e20dc61.jpg Plus poétique m'a paru cette évocation par Willems d'une sorte de légende contemporaine locale:

    "Si vous aimez les histoires : le quartier de Sapiac a donc été pendant longtemps occupé par des briqueteries. Lorsque celles-ci ont été détruites, une locomotive servant à pousser les wagonnets de terre extraite a été enterrée sur place plutôt que d'être démontée ou livrée aux ferrailleurs. Le lieu de cette mise en terre s'est évidemment perdu. Mais il est plaisant de vivre à Sapiac avec sous nos pieds le train souterrain."

    J'ai répondu ceci:

    "(...)votre histoire de locomotive enterrée fait rêver. Entend-on dans ses rêves le sifflement de sa corne et voit-on dans la nuit le panache de ses fumées qui se fond avec les nuages passant devant la Lune?

    Ce quartier de Sapiac est-il votre seule source de rêverie?
Cordialement, B.M."
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      Nous avons continué, J-P.W. m'a alors parlé d'une trouvaille-retrouvaille avec des images oubliées qui s'étaient métamorphosées entre-temps par la magie de la chimie. Par coïncidence, la Lune évoquée par moi un peu au hasard dans mon précédent courriel revenait dans ces images...
     
     "J'ai retrouvé cet été dans mon grenier un carton ayant vécu dans quelques greniers différents au gré de déménagements. Manifestement il avait un peu pris l'eau. A l'intérieur, des boîtes de diapositives du temps où il en existait. L'eau, la chaleur, le froid (le choc thermique positif et négatif) avaient généré un éclatement de la gélatine de surface, créant ces explosions de couleurs. J'ai pensé à Cézanne et à la recherche de la couleur de la couleur et plus encore aux Constellations de Miro commentées par Breton.
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(Personnellement, dans la diapo ci-dessus, j'aperçois le galbe d'une hanche, le profil d'une croupe féminine, à droite, qui me font songer davantage à une célèbre toile de Max Ernst évoquant la Loire...B.M.)


Mon intervention s'est donc limitée à utiliser un scanner pour permettre le tirage des différentes diapos laissées en l'état. Impossible bien évidemment, et de peu d'intérêt, de retrouver les motifs originaux de ces diapositives. A une exception près : la lune dont vous disposez. Initialement uniquement noire et blanche, les couleurs ont explosé en un assez réjouissant dégradé de bleus."
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     Enfin, un mail plus récent, accompagné de quelques autres diapositives "explosées de couleurs", signale l'étonnement de J-P.W. devant la figure d'un homme, véritable clandestin s'étant fortuitement glissé dans ces images, "fantôme" de la même famille que celui que j'ai montré il y a peu sur une photo prise dans un tunnel du funiculaire montant à Fourvière...

     "Je joins notamment la seule photo sur laquelle on peut distinguer une forme humaine : je vous la fais parvenir avec d'autant plus d'intérêt que cette forme n'évoque aucun souvenir dans ma mémoire et que je ne comprends absolument pas à quelle photo elle pouvait correspondre. Qui s'est glissé sur la photo en profitant du désordre des couleurs ?"

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       Si nos lecteurs veulent en voir davantage, prière de se reporter à l'album que je mets en ligne dans la colonne de droite de ce blog.


   

23/12/2007

Figures éclatées

    Trois figures en voie de démantèlement, voici ce que je propose à cette heure. Une, vue dans le hasard d'un frottage au blanc d'Espagne sur une vitre de magasin désaffecté à Valuéjols dans le Cantal en juillet dernier. La deuxième est la version noir et blanc d'un visage à la bouche vissée, éclaté dans la traînée de rouille d'une épave du petit cimetière de bateaux du port de Camaret, photo prise à l'été 2003. La troisième est le résultat d'un frottage à la mine de plomb effectué sur la poutre d'une vieille maison du Cézallier durant l'été 2004, le but étant de retrouver, par le détour de la technique inventée par Max Ernst, rien de moins que la "façon de créer de la nature", comme aurait dit mon ami Strindberg... C'est pourquoi je réunis ces trois images ici même...

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Photo B.Montpied, Valuéjols, 2007
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Ph.B.Montpied, Camaret, 2003
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Bruno Montpied, Dans le buisson d'épines, frottage à la mine de plomb, 2004

01/12/2007

Damouré Zika, le retour d'un poète naturel

   Classer la littérature de Damouré Zika, infirmier, écrivain, acteur et cinéaste, adjoint de Jean Rouch sur plusieurs de ses films (ils ressortent actuellement en DVD aux Editions Montparnasse), dans la "poésie naturelle" pourrait avoir quelque chose de réducteur, si l'on entend par là poésie de grand enfant africain que l'on veut ainsi rejeter loin de soi, par honte au fond de sa propre enfance.

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   Loin de moi cette intention. Je le range dans cette catégorie sur ce blog avant tout parce qu'il a fait parler de lui en France grâce à l'Anthologie de la Poésie Naturelle de Camille Bryen et Alain Gheerbrant (parue en 1949 chez K éditeur),a48c8d53f2644ce04941b5394411a1d9.jpg mais aussi parce que cette poésie naturelle, aux dires de ses auteurs, "peut être considérée comme l'expression d'une conscience immédiate n'ayant d'autre critère que sa propre existence". La "poésie naturelle" selon Bryen et Gheerbrant, très proche de l'art brut de Jean Dubuffet qui apparut à la même époque, ressemble aussi beaucoup à la "poésie involontaire" telle que Paul Eluard l'avait illustrée de nombreux exemples dans son recueil paru en 1942, "Poésie intentionnelle et poésie involontaire" (édité chez Seghers). Il n'y a pas d'intention de faire acte poétique, dans cette conception que présente Eluard. La poésie involontaire survient à l'improviste et à l'insu de l'auteur. Parfois aussi, la projette-t-on sur l'auteur en question. C'est ce qui arrive parfois dans le cas de certains écrivains africains vus par les Occidentaux. Il y a une merveilleuse ingénuité chez Amos Tutuola (écrivain nigérian, anglophone, dont l'extraordinaire, drôle, roman, L'Ivrogne dans la brousse, a été traduit par Raymond Queneau chez Gallimard), ingénuité qui est peut-être avant tout dans le regard que porte le  lettré français sur le livre. Ou bien aussi dans cette plaquette de "Bela,Sara", intitulée "Je dis pour toi manières la brousse", éditée la première fois en 1944 à Brazzaville, capitale de l'ex-Congo français, imprimée grâce à une xylographie (gravure sur bois au couteau) qui avait pris en charge aussi bien les images que les lettres des textes, courtes fables faites dans la manière du "blanc lafontaine". Cette édition étonnante est venue jusqu'à moi dans une réédition des éditions du Fourneau en 1993. Cependant, l'ingénuité (imaginaire? Ou nommable autrement? Poésie immédiate?)  est admirée, enviée même par le lecteur occidental honnête. De même que lorsque l'on admire les tableaux du douanier Rousseau ou "le palais idéal" du mégalo Cheval (mégalo de cheval bien sûr).

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   Mais j'en reviens à Damouré Zika. On réédite de lui un "Journal de route", paru primitivement à la Nouvelle Nouvelle Revue Française en 1956, cette fois chez Mille et une nuits, dans une édition établie et postfacée par Eric Dussert (voir dans notre liste de liens son blog, L'Alamblog).

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   On y trouve des notes de voyage prises durant ses pérégrinations avec Jean Rouch et ses amis le long du fleuve Niger, exprimant parfois des remarques narquoises sur ses compatriotes mais aussi sur les Blancs, ainsi lorsqu'il débarque en France pour un tournage où il a été appelé à figurer et qu'il décrit la manière de se saluer des Blancs: "...les salutations d'usage se font chez les Blancs d'une façon extraordinaire: on dirait un pigeon qui donne à manger à ses petits, la bouche, la bouche sur les joues. Et ils se disent civilisés!". Le côté narquois se tempère à d'autres moments d'une touche plus tendre quoiqu'ambiguë: "Les Somba sont des frères terribles et très sages si on ne se moque pas d'eux. Ils sont tout nus comme des oeufs. (...) La vie des Somba est la plus belle vie, pas de pagne, adieu rouge à lèvres, adieu miroir, adieu robe et vive les feuilles des arbres. Les feuilles des arbres sont les vêtements au pays Somba. Le matin, le père Somba qui veut voir le commandant se lève tranquillement de sa petite case, sans interprète, sans guide, va voir le commandant avec sa queue pointue devant lui et s'explique. Et la femme, au lieu de prendre une belle robe, va dans la brousse, enlève des feuilles fraîches qu'elle met devant sa boîte à sardines et en route (ce n'est pas une honte, c'est la joie de vivre)". 

11/11/2007

Dictionnaire du Poignard Subtil: Sur cette pierre, je bâtirai...

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  PIERRE:

   "Rien de plus immédiat et de plus autonome dans la plénitude de sa force, rien de plus noble et de plus terrifiant non plus que le majestueux rocher, le bloc de granit audacieusement dressé. Avant tout, la pierre est. Elle reste toujours elle-même et elle subsiste ; et ce qu'il y a de plus important, elle frappe. Avant même de la saisir pour frapper, l'homme se heurte à elle. Pas nécessairement par son corps, mais au moins par son regard. Il constate ainsi sa dureté, sa rudesse, sa puissance. Le rocher lui révèle quelque chose qui transcende la précarité de sa condition humaine: un mode d'être absolu. Sa résistance, son inertie, ses proportions, de même que ses étranges contours ne sont pas humains: ils attestent une présence qui éblouit, terrifie, attire et menace. Dans sa grandeur et sa dureté, dans sa forme ou dans sa couleur, l'homme rencontre une réalité et une force qui appartiennent à un monde autre que le monde profane dont il fait partie."

Mircea Eliade, Traité de l'Histoire des Religions, cité par Gwenc'hlan Le Scouezec et Jean-Robert Masson dans Bretagne Mégalithique, Ed. du Seuil, 1987.

(Inutile d'ajouter qu'à mes yeux, la pierre est bien perceptible ainsi, à l'exception de ces notions "transcendantes" de "mode d'être absolu" et de monde "autre" auxquels appartiendrait la roche et que veut nous refiler subrepticement Eliade . Il me paraîtrait plus exact de dire que l'homme perçoit dans les rochers un mystère qui le dépasse, ce qui n'implique pas qu'on doive en déduire que ce mystère est celui d'une divinité.)

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Cette maison ne craint pas le gros rocher qui paraît la surplomber de façon menaçante, elle l'enlace, telle une moule rivée au bouchot, c'est un rapport profane ici, M.Eliade...
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Ici, le christianisme s'est empressé de coloniser la roche majestueuse d'un "autre" monde, tels les Américains débarquant sur la Lune, se hâtant de ravaler la puissance étrange qui dépasse l'homme en y plantant un ridicule petit bout d'étoffe étoilée... Ou ici, cette affreuse croix ostentatoire.

 

13/10/2007

Fleurs de flammes

   Flânant avec les enfants de mon centre de loisirs, nous cherchons matière à photographie. Les enfants nous entraînent vers "la maison qui a brûlé" non loin, ça les a bien entendu frappés. Et sur une vitre, mon attention se cristallise sur de curieuses "fleurs" collées sur des vitres qui paraissent s'être brisées sous l'ardeur d'un brasier. Peut-être du plastique qui s'est recroquevillé par l'intensité de la chaleur. Clic, un paysage surgit avec ses magiques fleurs de flammes sous lesquelles semble couler un fleuve...

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Photo B.Montpied, oct.2007 (en cliquant sur la photo vous pouvez l'agrandir, merci à Frédéric L. pour l'enseignement de l'astuce)
*
Et pour le pilote de Belvert, quelques bonus (ou boni?), pour le remercier de ses mots amicaux:
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La même photo, à gauche en entier et sans retouches (une vitre qui a éclaté sous le souffle de la chaleur), à droite, retouchée et recadrée de façon à souligner la possible apparition d'une tête plutôt grimaçante... (Photo Bruno Montpied ; là aussi, on peut les agrandir)
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(Photo B.M.)

23/09/2007

Du nouveau réalisme comme s'il en pleuvait

   Restons dans les ready-made, voulez-vous? Car c'est bien ainsi qu'il faut qualifier ces morceaux d'affiches déchirées, lacérées, ces dessous d'affiche qui réapparaissent tels des palimpsestes le temps d'un chantier de rénovation d'une station de métro parisienne, avec leurs lettres en miettes, leurs tons passés, leurs agencements de formes et de couleurs aux nuances si subtiles qu'un peintre mettrait des mois pour les trouver sur sa palette, avec leurs messages d'un autre temps aussi, comme ici où les Pieds Nickelés reviennent nous faire un clin d'oeil...

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   Ready made, poésie trouvée que ces tableaux à la Villeglé, à la Raymond Hains, à la François Dufrêne (mon préféré) qui surgissent sur les bas-côtés des métros qui se refont une beauté ( une autre forme de beauté, mais qui risque fort d'être une fois de plus occultée), ready-made comme les dessins du hasard sur les vieux murs chers à Léonard, les pierres aux formes étranges, les taches des agates, les troncs torturés, etc. Poésie naturelle des villes qui prend plutôt la forme d'un lettrisme de hasard, d'un nouveau réalisme pour pas cher. Un clic, et on emmène le tableau éphémère chez soi, au lieu de le coller au musée où d'autres sont déjà, qui nous ont appris à les retrouver dans le décor de nos vies quotidiennes. 

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(Photos B.Montpied, affiches anciennes déchirées trouvées à la station Notre-Dame-des-Champs, Paris, 2007)

25/08/2007

Des arbres, crus-tu au cuir?

      Pas grand-chose à se mettre sous la dent à Paris en ce mois d'août où pourtant, vu l'exode des Parisiens partis sous d'autres cieux chercher le soleil sacro-saint (moi, j'aime la pluie, et on peut dire que j'ai été gâté cet été), l'occasion est idéale pour flâner à la recherche de trouvailles, de surprises (les touristes ne gênent pas, ils sont tous agglutinés sur les mêmes pots de miels spectaculaires, Place du Tertre, Tour Eiffel, Louvre)...

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       Jusqu'à ces dernières semaines, je n'ai guère trouvé comme exposition intéressante que "Le cuir des arbres" à la Maison européenne de la Photographie, rue de Fourcy, près du métro St-Paul. Des photos de Marc Fumaroli, plus connu jusqu'ici comme historien et essayiste, académicien également,5df2b96ebc7e7eab43244966eb280781.jpg qui présente des photographies qui sont exposées jusqu'au 2 septembre relevant peut-être de son "jardin secret" (c'est le cas de le dire), partie souvent la plus vivante chez un individu...

        L'exposition est minuscule, reléguée derrière une petite cafétaria, et ne comptant qu'une dizaine de photos qui toutes montrent avec un réalisme exacerbé avant tout la matière de l'écorce des arbres. Davantage la matière que l'image fantastique que d'autres mettent davantage en avant (c'est ma préférence). Du coup, les photos laissent le visiteur un peu sur sa faim. Malgré le propos de leur auteur auquel pourtant je souscris pleinement (et qui fait que je rattache ce travail au dossier fertile de la Poésie Naturelle): "Silencieuse, sans défense, leur beauté [celle des arbres] donne sans rien demander en échange...".

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(Photos des photos de l'expo: B.Montpied)

03/08/2007

Forêts sans fin

     L'imaginaire est ce qui tend à devenir réel, a dit... Qui au fait ? (Novalis?) Et le réel aussi tend à devenir imaginaire. Bref, les vases continuent de communiquer.

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(La première photo a été prise sur une vitre passée au blanc d'Espagne à Valuéjols, Cantal, la seconde a été prise dans un bois en contrebas du Puy Mary, B.Montpied, 2007)

16/06/2007

Talent des rivières

    
Je suis un fan définitif des livres de Nicolas Bouvier. On me fera dépenser mes sous le plus aisément du monde en éditant le moindre de ses carnets inédits débités en fragments, étalés sur plusieurs livres... J'exagère bien sûr.
 Est paru l'année dernière aux Editions Zoé (Carouge, Suisse; cet éditeur qui partage avec moi le plaisir d'utiliser le logo du Sciapode572f8063965204aa9d396666f01cd0ad.gif -mais quelle est leur justification, je serais curieux de le savoir, dans mon cas, mon patronyme m'y autorisait naturellement...A noter que leur sciapode est plutôt une sciapode), est paru l'année dernière donc un magnifique album de photographies de Francis Hoffman, Les leçons de la rivière, qu'accompagne un texte de Bouvier, inédit (à ma connaissance), "hommage à un torrent de montagne", la Verzasca, coulant depuis le Haut-Tessin jusqu'au Lac Majeur. 7b833095555a1b4ff2225c0b046b4fd2.jpgIci, la publication isolée de ce texte de Nicolas Bouvier se justifie totalement, car il s'agissait d'un projet des deux auteurs remontant à 1986 et apparemment différé de vingt ans.
« Depuis des millions d'années qu'elle creuse sa vallée, elle a pris le temps d'écrire son livre dans des pierres aussi dures que le granit, la serpentine, une sorte d'obsidienne presque noire.
Les formes qu'elle a ainsi créées par violence ou patience -goulets, vasques, cascades, pitons érodés affleurant aux hautes eaux aussi doux et ronds qu'un genou- sont d'une fantaisie et d'une variété stupéfiantes. Cette rivière a beaucoup de talent. »2f85c87430aab90729afb124c434b557.jpg
Les photos de Francis Hoffman, en noir et blanc, ne se contentent pas de traquer des figures fantastiques dans les roches ou les remous cristallins des eaux, elles mettent en valeur la compétition des fluides et des solides pour bâtir du sinueux, une architecture complexe d'arabesques, un laboratoire des formes d'où peuvent aussi bien naître des corps aux gigantesques fentes offertes que des circonvolutions qui hésitent entre signes et art cinétique. Longeant les photos comme le promeneur longe la rivière, Bouvier cherche à oublier la neurasthénie qui l'a envahi pour retrouver la Chine qui paraît lui manquer.
« Je suis en pleine mue, en désaccord total avec ce qui est ma vie. Plus précisément, je me sens inférieur à tout ce qui m'entoure : famille, amis, travaux en cours, livres, arbres. Toutes choses longtemps rôdées, que j'aime et dont je me sens étrangement prisonnier. Les fumées de la Chine une fois retombées, je ne sais plus pourquoi j'existe. En fait, je ne suis plus bien certain d'exister. »
Un ouvrage à ranger, donc, dans tous les rayons de bibliothèque réservés à la poésie naturelle.
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Nicolas Bouvier au printemps et à l'automne de sa vie (par T.Vernet et Jean Mohr)
Et à ranger aussi non loin des autres livres de Nicolas Bouvier, dont celui qui traite davantage de l'obsession majeure de ce blog, l'excellent Art Populaire en Suisse, réédition 1999 chez Zoé (1ère édition 1991 chez Pro Helvétia/Désertina, voir la note que je fis dessus dans le supplément en français de la revue Raw Vision n°6 à l'été 1992).
A signaler aussi, pendant que j'y suis, l'édition toute récente d'une importante correspondance du compagnon de vagabondage de Nicolas Bouvier, le peintre Thierry Vernet, Peindre, écrire chemin faisant aux éditions l'Age d'Homme. Vernet dans ce gros livre se livre à une chronique circonstanciée de tout ce qu'il voit et rencontre durant le fameux voyage de 1953 avec Bouvier de Suisse jusqu'en Afghanistan. On sait que celui-ci en a tiré un chef d'oeuvre du récit de voyage (et de la littérature tout court), L'Usage du Monde .
 Ajoutons que Thierry Vernet, disparu vers 1993, quelques années avant Bouvier (mort en 1998), est un peintre complètement à l'écart des avant-gardes et des modes artistiques et cependant fort original, sensible, qu'il est urgent de mieux découvrir, tout au moins en France.
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