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30/11/2019

Info-Miettes (36)

Dominique Lajameux à la Fabuloserie-Paris

    Dernière exposition à la Fabuloserie de la rue Jacob (qui se termine le 7 décembre, dépêchez-vous...), une dessinatrice de première force, très sensible, très acharnée, inconnue de moi jusqu'à présent. Elle a déjà été exposée dans le cadre de différents festivals d'art singulier, chez Hang-Art ou à la galerie Polysémie notamment. Le carton d'invitation sur le web ne nous en dit pas grand-chose, en dehors d'un beau texte poétique de l'artiste. A voir et à découvrir en tout cas.

Dominique Lajameux, nov 19.jpg

D.Lajameux

 

La compagnie l'Excentrale...

     Le terme de "Massif excentral" que j'avais inventé naguère pour une série de notes sur divers lieux, facéties et créateurs insolites du Massif Central a été repris, avec mon blanc-seing, par de jeunes musiciens auvergnats qui se sont réunis, en plusieurs groupes, dont un, les Tzapluzaires, fait également écho à une autre de mes anciennes recherches, et sous la bannière, si j'ai bien compris d'une seule compagnie, l'Excentrale. Plus de renseignements sur leurs concerts, les groupes, les tournées, voir ce lien...

Tzapluzaires.JPG

    Par ailleurs, les Tzapluzaires collaborent de temps à autre avec le violoniste Jean-François Vrod, dont j'ai eu l'occasion de citer son intérêt pour diverses formes d'art brut ou singulier populaire, dans une note de ce blog, en 2012...

Mariage musical avec une taille de bois...

 

Un surréaliste méconnu d'après-guerre, Pierre Jaouën

      J'ai rencontré il y a plusieurs années Anne-Yvonne Jaouën, qui était une amie du critique d'art Charles Estienne. Elle avait été amenée à héberger et soutenir des artistes que ce dernier invitait à séjourner dans la région finistérienne entre Argenton et Ploudalmézeau, des artistes aussi connus que Toyen, Krizek, ou Marcelle Loubchansky, que l'histoire de l'art moderne a rangés sous l'étiquette de l'Ecole des Abers, du nom de ces bras de mer qui découpent la côte dans ces coins-là. Anne-Yvonne me parla de son frère qui était peintre, mais elle ne me montra aucune reproduction de son oeuvre. Un jour, simplement, en feuilletant la revue Le surréalisme même (n°2, 1957), je suis tombé sur un dessin (encre?) de ce frangin, prénommé Pierre.lajameux,fabuloserie-paris,l'excentrale,tzapluzaïres,massif excentral,pierre jaouën,arts situés,trinkhall,ni tanjung,collection de l'art brut,biennale théâtres,georges bréguet

      Je la trouvais intéressante, mais si seule, oubliée ainsi dans un coin de la revue, n'ayant pas nécessité plus de prolongement, du coup, je ne m'appesantis pas davantage. Voici que l'occasion est donnée d'en apprendre plus sur le talent de cet artiste fort discret, peu mis en lumière par l'histoire de l'art moderne.

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Une page extraite du livre Mélusine d'Emmanuelle K. et Pierre Jaouën, image copiée du film Mélusine (38 min.).

 

     La galerie Hébert en effet, 18, rue du Pont Louis Philippe, près du métro Saint-Paul à Paris, héberge une exposition des planches d'un livre commun d'Emmanuelle K. et de Pierre Jaouën (disparu en 2012), livre qui a donné également lieu à une version musicale avec la participation des jazzmen Emmanuel Bex, Vincent Goubert et autres. Ce livre est une réussite dans le domaine du livre d'art, ne serait-ce que par l'harmonie, la fusion de la disposition typographique avec les structures portantes, aquarellées, de Pierre Jaouën, qui rappelle, quoique dans un autre ordre d'idées au point de vue thématique, les livres de Guy Debord et d'Asger Jorn. Mais, même s'il est donné ici d'en voir plus sur cet artiste qui se révèle, par prédilection semble-t-il, un paysagiste "abstrait", on aimerait que la même galerie ait l'idée de nous proposer par la suite une exposition entièrement et seulement consacrée à lui.

 

Un nouveau label dans le genre "prise de tête", les arts "situés"... A traduire du belge

"COLLOQUE : PENSER LES ARTS SITUÉS, 04, 05 & 06 décembre 2019. Cité Miroir - Espace Francisco Ferrer - ULiège - Accès libre"... voici l'annonce que j'ai reçue ces jours-ci en provenance de l'anciennement nommé MadMusée de Liège. Car ce musée, décidément pris d'une fièvre onomastique incontrôlée, a décidé aussi de se débaptiser et de s'appeler désormais Trinkhall... Pourquoi pas? D'autant qu'ils ont  désormais un nouveau bâtiment avec 600 m2 de surface pour exposer au mieux les oeuvres (souvent fort intéressantes) produites par différents handicapés mentaux (et trinquer dans le hall?). Mais pourquoi ce nouveau label d'"art situé"? Totalement ésotérique, si ce n'est parfaitement creux? Voici le laïus qui est servi par le musée pour expliciter, si possible le nouveau label:

    "La notion d’arts situés définit la politique muséale du Trinkhall. Elle repose sur un mode de perception et de compréhension des œuvres qui intègre la dimension fondamentale de leurs environnements : une œuvre d’art est un système de relations localisées dont l’expression esthétique est le moyen et l’effet. Toute œuvre d’art, en ce sens, est située. Mais certaines, plus que d’autres, étant donné leur apparente singularité ou leur relative marginalité, font entendre plus fortement la voix de leur situation.

 

4e Biennale de l'Art Brut: Théâtres, à la collection de l'Art Brut à Lausanne, avec entre autres Ni Tanjung...

    Du 29 novembre 2019 au 26 avril 2020, prend place une 4e biennale thématique à Lausanne, après "Corps", "Véhicules" et "Architectures". Cette fois, c'est le "théâtre" au sens de "performances", analogies avec les marionnettes, voire déguisement... La référence en creux au théâtre d'ombres indonésien du Wayang kulit a par exemple incité les commissaires d'exposition à y exposer Ni Tanjung à laquelle le LaM avait déjà pensé dans le cadre de son exposition "Danses".

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Georges Bréguet, l'anthropologue suisse qui s'est instauré protecteur de Ni Tanjung, la faisant connaître en Occident, 28 novembre 2019.

 

Anselme Boix-Vives en visite en Suède

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     Information tardive! Boix-Vives n'en finit pas de voyager à travers le monde. Une exposition lui a été consacrée du 26 mai au 15 septembre dernier avec la complicité du Centre Vendôme pour les arts plastiques au musée d'art d'Uppsala, en Suède donc... La manifestation comprenait 140 peintures et dessins ainsi que – chose inédite – quelques œuvres de ses petits-enfants Philippe et Julie Boix-Vives. 

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Julie Boix-Vives, la danse des échelles ; on est loin de l'œuvre du grand-père...

 

Et Anne-Marie Vesco, vous connaissez?

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Anne-Marie Vesco, Tête de profil, A-M.Vesco, huile et pastel sur paper, 78 x 63 cm, 2003.

 

Cette artiste dessine fort bien les éléphants. C'est déjà un bon point pour elle. Elle expose bientôt du 3 au 15 décembre dans une galerie, Le Génie de la Bastille (126 rue de Charonne dans le XIe ardt parisien), des petits formats. Vernissage samedi 7 décembre de 16 à 20 h et finissage dimanche 15 aux mêmes horaires. La Bastille...? Il y a encore un rapport avec les éléphants en plus (voir Hugo et son Gavroche).

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Anne-Marie Vesco, des mini formats...

 

03/04/2019

Première exposition parisienne de Ni Tanjung et c'est à la Fabuloserie-Paris

La Fabuloserie
 
 
 Ni TANJUNG

A l'ombre du volcan Agung

VERNISSAGE samedi 6 AVRIL 15h - 21h
En présence de Georges BREGUET, anthropologue,
figure tutélaire de NiTanjung depuis une quinzaine d'années.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Lucienne Peiry et Erika Manoni, qui a réalisé  Ni Tanjung, de l'aube à la nuit, film de 18 mn, ont découvert  l'artiste grâce à Georges Breguet qui les a emmenées à Bali en 2013.
IA leur retour ce dernier fait don d’œuvres de sa propre collection à la Collection de l’Art Brut de Lausanne.
Cette année, le LaM de Villeneuve d'Ascq  a fait l'acquisition de quelques arborescences,   présentées lors de la récente exposition Danser brut.

LA FABULOSERIE PARIS vous convie à la première exposition de Ni TANJUNG à Paris.
 
 
 
 
 
 
Exposition du 6 avril au 18 mai 2019

LA FABULOSERIE PARIS - du mercredi au samedi 14h - 19h
52 rue Jacob 75006 - 01 42 60 84 23 - fabuloserie.paris@gmail.com

 

      Je considère cette exposition comme un véritable événement. Les productions de Mme Tanjung (ce qui traduit exactement les mots "Ni" Tanjung), dont j'ai déjà plusieurs fois parlé sur ce blog, sont en effet en tous points emblématiques de ce que peut être l'art brut. A un moment où beaucoup s'interrogent sur la définition du terme, voici une belle occasion de se confronter à un exemple éclairant, qui ne nous vient pas d'Europe, mais bel et bien d'Asie, en l'occurrence de Bali en Indonésie.

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L'environnement-autel de Ni Tanjung à Bali, photographié par Georges Breguet en 2004.

 

    Ni Tanjung se fit remarquer de l'anthropologue Georges Breguet à cause d'une sorte d'autel de pierres peintes en forme de figures qu'elle avait entassées en bordure de route. C'est par cette réalisation que l'on commença de parler d'elle à la Collection d l'Art Brut de Lausanne, Breguet en ayant parlé à Lucienne Peiry, alors conservatrice de la Collection. Ni Tanjung fut présentée dans l'exposition "L'art brut dans le monde" (2014), qui, à bien des égards, fut une exposition qui marqua un virage sérieux dans l'appréhension du phénomène art brut. Ces pierres à figures annonçaient à l'évidence les buissons de visages que cette femme à l'incroyable vitalité se mit par la suite, ses jambes ne la portant plus, et alors qu'elle était immobilisée dans un local exigu, à créer de façon acharnée, aucun obstacle ne pouvant la ralentir (pas même l'évacuation qui l'obligea à être déplacée, un temps, à la grande ville de Denpasar lors de la menace d'éruption du volcan Agung).

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Ni Tanjung, coll. et photo Bruno Montpied.

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Ni Tanjung, coll. et photo B.M.

 

     Elle compose en effet ce que j'appelle des "buissons", à l'aide de fibres (de bambou, semble-t-il) qui lui servent à y enfiler des visages dessinés aux crayons de couleurs ou au pastel sur des papiers divers, dont parfois du kraft. Elle n'hésite pas à percer ces papiers, faisant tenir l'ensemble dans un équilibre d'apparence instable mais qui se révèle à la longue pourtant relativement solide. Une tige principale, comme une colonne vertébrale, relie les différentes branches de ces buissons, branches qui portent les visages comme autant de fruits inattendus. De temps à autre, Ni Tanjung mêle à ces matériaux de base, d'autres matières, comme des bouts de papiers dorés, et autres couleurs brillantes, avec lesquelles elle confectionne aussi en marge des sortes de chapeaux dont elle se coiffe, elle ou ses visiteurs (voir un exemple sur une des photos insérées dans le flyer de présentation de l'expo par la Fabuloserie ci-dessus). Il lui arrive aussi d'effectuer, tout en restant assise, des fragments de danse traditionnelle balinaise dont elle garde un vif souvenir – du temps où, dans sa jeunesse, elle la pratiquait.

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Capture d'un instant de danse et chant de Ni Tanjung filmé par Petra Simkova en 2016.

 

     Lorsqu'elle gratifie ses visiteurs de ces danses, elle montre sans détour qu'elle n'a pas rompu totalement le lien avec les traditions populaires balinaises. De même avec ses assemblages de visages de papier. Ces derniers représenteraient, selon Georges Breguet, soit des visages de personnes réelles, soit plutôt des visages d'ancêtres, ou d'esprits, les plus rouges étant ceux de mauvais esprits et de démons. Lorsqu'elle brandit ces montages sur fibres, en empoignant le bas de la tige principale, elle les agite exactement comme les montreurs d'ombres balinais du théâtre dit du Wayang Kulit.


Cette photo du Wayang Museum "est fournie gracieusement par TripAdvisor".

 

      Il y a donc une filiation  avec l'art populaire balinais, tout en manifestant simultanément une rupture à la faveur de laquelle une création originale a surgi. Ni Tanjung paraît en effet délirante, s'exprimant dans un sabir difficile à déchiffrer, mais de ce labyrinthe mental surgit une expression qui par son originalité lui permet de maintenir le contact avec un public extérieur, en l'occurrence un visiteur occidental : Georges Breguet, qui recueille pieusement ses œuvres et les fait connaître en Occident, ce qui en retour à Bali fait reconnaître Ni Tanjung.

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Ni Tanjung dans un nouvel abri en juin 2018, ph. Georges Breguet.

 

     Ce sont précisément des œuvres de cette nature, rapportées de Bali à Genève, où vit Georges Breguet, qui seront exposées (et mises en vente) à partir du samedi 6 avril prochain à la Fabuloserie-Paris. Je suis heureux d'avoir permis cette rencontre entre Sophie Bourbonnais et Georges Breguet, durant ma propre exposition dans la galerie l'automne dernier (je dois ma propre rencontre avec Breguet à Lucienne Peiry, que je remercie ici).  

07/05/2016

Ni Tanjung, dans les buissons des figures perdues

      Madame Tanjung –car c'est ce que veut dire "Ni" Tanjung– est une créatrice balinaise que les amateurs d'art brut ont découvert en Europe, essentiellement grâce à un article précis de l'ethnologue Georges Breguet, fin connaisseur de l'Indonésie où il se rend fréquemment, paru dans le fascicule 22 de L'Art Brut en 2007 (je lui adresse mes plus vifs remerciements pour tous les renseignements qu'il m'a communiqués sans lesquels j'aurais commis probablement bévues sur bévues dans mon interprétation de la culture balinaise). Son texte était illustré de photos montrant une sorte d'autel voué aux ancêtres et constitué en vérité d'un amas de pierres sur lesquelles Ni Tanjung avait tracé des têtes peintes à la chaux blanche (un peu de couleur s'y apercevait tout de même de temps à autre, en provenance de l'artiste indonésien Made Budhiana qui, ayant découvert la créatrice en 2000, n'eut de cesse pendant quelque temps de lui fournir divers outils et matériaux pour stimuler sa créativité ; c'est notamment lui qui lui fournit une paire de ciseaux qui lui permit de se lancer dans le découpage de figures de papier, pas forcément toutes dessinées au début).

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L'environnement de pierres peintes du temps de sa splendeur, photographié le 28 septembre 2004 par Georges Bréguet

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L'environnement de pierres à visages de Ni Tanjung, tels qu'ils étaient en août 2008, après abandon par l'auteur, et démantèlement par le biais d'une collectionneuse indonésienne ; photo Petra Šimkovà

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Ni Tanjung, quelques pierres à visages, avec des éléments de couleur, conservées par Georges Breguet ; ph. Georges Bréguet, 2016

 

      Personnellement je restai fasciné lorsque je découvris cet ensemble de pierres peintes, assez semblables, de loin, à des boulets de charbon surlignés de blanc. Une de mes amies, Petra Šimkovà, photographe dont j'ai déjà eu l'occasion de parler (en pointillé) ici même, habite Bali. il était tentant de la lancer vers ces pierres peintes, ce qu'elle fit en 2008.

       Mais l'installation, à ce qu'elle découvrit, était alors démantelée, ce qui nous fit croire que leur ordonnatrice était peut-être décédée. Les photos de l'époque montrent la désolation qui s'était emparée de l'endroit. En réalité, plusieurs causes se sont liguées pour donner ce triste résultat. D'une part, une artiste de la région, également conservatrice d'un musée consacrée à l'œuvre de son père, un artiste connu en Indonésie, récupéra (en 2006), en échange d'une somme d'argent, le tiers de l'installation pour le transférer vers un musée de l'art féminin à Java, c'est-à-dire assez loin de Bali (mais selon Georges Breguet l'installation des pierres n'était pas, en 2010 tout au moins, reconstituée...). D'autre part, la santé de Ni Tanjung s'est dégradée vers 2008 justement. Elle perdit l'usage de ses jambes et ne put plus sortir de sa minuscule chaumière (lieu d'une misère noire, sans eau, sans électricité ni les moindres commodités¹), son mari étant alité à côté d'elle (il disparut en 2010). L'argent versé pour l'achat des pierres servit cependant à la construction d'une autre maison, en dur, située à côté de la hutte première, où dans un premier temps le mari de Ni Tanjung s'installa (brièvement).

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Sur ces photos de Georges Breguet, on perçoit la petite amélioration de situation en 2010 pour Ni Tanjung et son mari

 

     Comme l'écrit Georges Breguet dans un autre de ses textes, paru cette fois dans le catalogue L'art brut dans le monde (2014, Collection de l'Art brut, Lausanne), qui dévoilait que l'art brut peut être envisagé comme un phénomène universel (contrairement à ce que pensait Dubuffet), Ni Tanjung, malgré sa faiblesse, alors qu'elle avait été transférée dans un autre village plus près de chez sa fille (elle eut trois enfants dont deux moururent jeunes, ce qui fut peut-être à l'origine de sa déstabilisation mentale), malgré sa situation de recluse dans un local de 4 m² sans fenêtres (au début, car une ouverture fut pratiquée par la suite, ce qui explique la lumière présente sur les photos de la créatrice), fut alors le siège d'un incroyable "renouveau".

     Toutes les nuits, elle se jeta dans le dessin et le découpage qu'elle avait un peu commencés auparavant, mais auxquels elle donna un essor proprement fantastique. En 2010, elle faisait en effet des figurines en papier isolées, montées sur tige pour des manipulations, à l'instar des figures du théâtre d'ombres balinais, le wayang kulit. Celles ci-dessous, par exemple, furent données  par Georges Breguet à la Collection de l'art brut.

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       Mais par la suite, des figures colorées aux crayons de couleur, mais aussi, apparemment, au pastel (matériel fourni, ainsi que le papier blanc, par Georges et Lise Breguet) jaillirent dans une efflorescence incontrôlable, représentant peut-être (car les explications de Ni Tanjung paraissent fort difficiles à saisir, elle s'exprime dans un jargon incompréhensible la plupart du temps, même pour les Balinais de souche) les visages des "anciens", des aïeux, voire peut-être aussi ceux de voisins ou de connaissances à elle.

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Collection privée, Paris

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Cette dernière reproduction (toutes les photos sont de Georges Breguet) est la face arrière de la précédente ; cela permet de se rendre compte de l'enchevêtrement, parfois fort complexe, de l'architecture de brindilles et de fibres que tisse patiemment Ni Tanjung pour assembler ses figures

 

      Elles furent –et c'est là un des aspects de l'inventivité mise en jeu– organisées sur une armature de fines fibres et tiges végétales, liées entre elles par des ligatures ressemblant à du raphia, dans un savant équilibre déséquilibré, particulièrement fragile (par bien des côtés, ce frêle accrochage, tenant à quelques fils et fétus, me fait penser par analogie aux baraques de guingois de Richard Greaves au Canada, tenant par de simples cordes, leur auteur détestant les clous). Les photos de Georges Breguet montrent une Ni Tanjung émergeant comme revigorée, dans un printemps inespéré pour l'octogénaire qu'elle est, au milieu de ces buissons de figure, où "méchants" et "bons"² se disputent les places d'honneur dans une étrange bousculade...

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Ni Tanjung à l'œuvre, photo Petra Šimkovà, février 2016

  

     Les activités, les diatribes, le comportement de cette femme sont profondément atypiques aux yeux de la population balinaise. Atypiques, c'est-à-dire répréhensibles, tant on déteste toutes les attitudes qui s'affranchissent des règles en vigueur en cette contrée (il n'y a pas si longtemps, on autorisait officiellement l'enchaînement des aliénés, comme en Europe avant que Pinel au XIXe siècle ne leur apporte un peu de liberté ; cela arriva aussi à Ni Tanjung, qui fut entravée pendant quelques années ; une loi a été votée en 1977, mais elle ne serait pas encore complètement appliquée...).  Mais, simultanément, on reste attentif et même admiratif à Bali et en Indonésie devant l'opinion internationale. Si l'on vient dire aux Indonésiens que Ni Tanjung est un véritable trésor national, les esprits marqueront une pause et on examinera le cas avec plus de circonspection. C'est ce qui arriva un peu après l'intérêt porté par la Collection lausannoise prestigieuse. Mais, avec la retombée de l'expansion de la collection vers l'international (accompagnée de la fermeture du poste de Lucienne Peiry, chargée des relations internationales), il faut maintenant que d'autres relaient ce premier élan d'admiration pour Ni Tanjung. Ce que je m'emploie à faire, dans la mesure de mes faibles moyens, ici même.

      Je me suis interrogé sur le sens à accorder à ce sursaut graphique de Ni Tanjung, à ce qui peut apparaître aux yeux d'un Occidental comme une rage de créer face à la mort qui guette. Mais j'ai appris aussi qu'à Bali, où l'hindouisme est la religion dominante, le rapport à la mort est paisible puisque l'on croit là-bas à la réincarnation. Les cérémonies de crémation sont des fêtes pour lesquelles on dépense beaucoup d'argent. De temps à autre, même, dans certaine contrée de l'Indonésie (le sud du Sulawesi, dans la communauté des Toraja), des gens vont déterrer leurs aïeux pour leur faire revoir le jour, les habiller de neuf, renouer avec eux, les célébrer. Certains reportages sur ces pratiques sont incroyables pour les esprits forts que nous sommes. Cela rappelle les retournements de cadavres que l'on pratique à Madagascar tous les sept ans, dans l'idée d'aider les défunts dans leur repos éternel (c'est vrai que l'éternité à dormir dans une mauvaise position, ça peut être pénible).

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Photos extraites du site Mail Online (voir lien précédent), merci à Georges Breguet de me l'avoir indiqué

 

    Ni Tanjung s'insurge-t-elle contre le néant? Cela expliquerait facilement, trop facilement peut-être, son regain de vitalité graphique... Ou bien, cherche-t-elle plutôt à renouer des liens perdus avec ses congénères qui la tiennent à distance, et au delà, cherche-t-elle même à initier un dialogue avec ceux qu'elle ira rejoindre un jour, ces ancêtres vénérés à Bali, en qui de réincarnations en réincarnations, si ils ont mené une vie vertueuse, on promet aux Balinais qu'ils se fondront...?

____

¹ En 2010, grâce à une aide financière de la Collection de l'Art brut, eau courante et électricité, et des sanitaires purent être installés dans ce logis.

² Il paraît qu'on peut reconnaître les méchants à leurs yeux ronds, les bons ayant des yeux plutôt en amande...

05/05/2016

Une visite chez Ni Tanjung, récit de Petra Simkova, notre correspondante à Bali

Une visite chez Ni Tanjung

par Petra Šimková

 

             Bali, île de Dieu, son art et ses cérémoniaux traditionnels. J'y vivais déjà depuis quelques années quand Bruno Montpied me parla d'une personne très originale, dont la création se  distinguait nettement des traditions enracinées depuis toujours.

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Ce qui subsistait, au moment du passage de Petra, des pierres peintes de Ni Tanjung, photos Petra Šimková, août 2008

 

            Dès lors, j'allais admirer ses œuvres étranges, des pierres arrondies et peintes situées sur un chemin à l'écart, bien loin des routes touristiques. Il y avait une sorte de « montagne » de pierres, où sur chacune était représenté un visage humain ; certains, déjà à moitié effacés par la pluie et le soleil, prenaient un air étrange, peut-être comme une présence un peu sombre. Mais à l'époque, je ne savais pas qu'un jour, je pourrais rencontrer leur auteur, la créatrice Ni Tanjung.

            Puis un jour, par une fin de matinée de janvier, je me suis retrouvée sur mon scooter à suivre une étroite route en zigzags. M'accompagnait madame Arimbi, l'assistante de M. Georges Breguet, qui avait organisé la visite.

 

            Nous passons l'endroit où, quelques années plus tôt, Ni Tanjung a été découverte en train de peindre ses pierres, et nous poursuivons jusqu'à celui où elle vit maintenant. Comme elle ne peut plus prendre soin d'elle-même toute seule, elle vit avec sa fille unique.

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Ni Tanjung avec une couronne de sa fabrication sur la tête, ph. Petra Šimková, février 2016

 

            Ni Tanjung réside au rez-de chaussée d'une maisonnette extrêmement modeste. Sa chambre est minuscule, avec une seule petite fenêtre. Le lit prend toute la place, et sur ce lit, Ni Tanjung, incroyablement maigre, trône comme une reine. Elle est entourée de toute sorte d'objets, bols de riz, boîtes de conserve, pièces de vaisselle et aussi d'une « couronne » de sa fabrication. Tout autour, il y a des objets en papier coloré qui ornent le seul mur de la pièce. Très intéressants, ils me font penser à des sortes d'éventails étranges, de différentes formes, tailles et motifs. Ils créent un grand contraste avec cet environnement austère et plutôt sombre. La base de ces assemblages est toujours une structure en fibres de feuille de palmier sur laquelle sont accrochées plusieurs représentations, humaines, animales ou surnaturelles. Tous ces objets sont très colorés et forment un ensemble important, certains sont même dessinés des deux côtés.

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Ni Tanjung et ses "buissons de figures", les manipulant comme un théâtre d'ombres traditionnel balinais, photos Petra Šimkovà, février 2016

 

            Nous sommes assis dans la cour qui donne sur la petite maison, pour boire un café balinais. Ni Tanjung, qui regarde discrètement à travers l'ouverture sans porte de sa demeure, commence à s'apprêter. Elle extrait de plusieurs boîtes des bijoux de sa fabrication qu'elle se glisse ensuite autour des poignets, des doigts, du cou. Sur une étagère se trouve encore la couronne multicolore qu'elle s'est fabriquée. Dans l'une des boîtes, il y en a une seconde, qui, à ma grande surprise, est constituée de ses cheveux.

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Ni Tanjung, dessins au pastel montés sur assemblage de tiges végétales, ph. Georges Breguet, 2016

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Ni Tanjung avec le miroir grâce auquel, selon Georges Breguet, elle regarde systématiquement ses œuvres après les avoir créées... Ph. Petra Šimková, janvier 2016

 

            Son autre objet de prédilection est un miroir. Le tenant dans ses mains, elle joue avec son reflet et le nôtre. Son reflet crée un dialogue. Il m'est venu à l'esprit que c'est peut-être dans ce miroir qu'elle voit tous les personnages qu'ensuite, elle crée sur le papier, tel le reflet de la vision de son monde intérieur enfoui aux tréfonds de son âme.

            Après un certain temps, elle finit par se coiffer de la «couronne» et me fait signe de la tête que je peux prendre une photo. J'ai le sentiment qu'elle est heureuse de cette photo, et bien qu'elle soit déjà d'un âge avancé et qu'elle ait eu une vie difficile, le visage que je fixe sur la photo a beaucoup de charme, et porte une étincelle dans ses yeux. Fait intéressant cependant, dès que je cesse les prises de vue, elle montre une expression très différente.

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Ph. Petra Šimková, janvier 2016

 

            Ni Tanjung se repose quelques minutes, et nous finissons lentement notre café, assises dans la pièce relativement sombre. Je remarque une guirlande de petites ampoules au plafond, qui sert à éclairer la pièce quand elle crée ses œuvres, car elle travaille essentiellement la nuit. C'est peut-être pourquoi son choix de couleurs est aussi contrasté. Son travail couvre presque tous les murs de la chambre, formant une sorte de théâtre coloré très particulier dont le centre est Ni Tanjung elle-même. Après un moment de repos, elle s'est de nouveau apprêtée sur le lit, et elle commence à danser et à chanter. L'expression de sa danse est très particulière, mais elle se déplace exactement comme les jeunes danseuses balinaises. Elle me regarde dans les yeux et j'ai l'impression que je comprends tout son chant, tous ses mouvements... Je me sens comme si le temps et le lieu de nos origines avaient disparu, et qu'il ne restait plus qu'une belle et authentique expérience, ainsi que son œuvre.

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Ni Tanjung exécutant, assise, une danse balinaise traditionnelle ; on aperçoit derrière elle une partie de la fresque qu'elle avait alors tracée sur le mur de sa maisonnette ; photo extraite d'un petit film de Petra Šimková, février 2016

 

           Nous nous faisons de longs adieux, nous nous serrons les mains avec des sourires, puis tous s'éloignent dans leurs pensées, leurs réflexions, ou encore pour certains d'entre nous, dans leurs réalités et leurs fantasmes insaisissables. Et moi, je suis heureuse d'avoir pu rencontrer personnellement cette artiste originale de Bali.

            

           (Traduit du tchèque par Régis Gayraud (et très légèrement remanié par B.Montpied)

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Merci à Georges Breguet, protecteur et défenseur de Ni Tanjung sans qui ce petit reportage in situ n'aurait pu se faire de façon aussi facilitée.

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Ni Tanjung en compagnie de Georges Breguet, ph. Petra Šimková, février 2016