Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/03/2016

Retour de créateurs marocains d'Essaouira à la galerie Six Elzevir

Expo Nomad de créateurs d'Essaouira 2016.JPG

   C'est une fois de plus grâce à l'Espace Nomad de Philippe Saada que l'on pourra voir certains créateurs contemporains d'Essaouira  faire un petit tour à Paris. Notamment Babahoum, Asmah et Ben Ali dont nous avons déjà entendu parler sur ce blog (notamment par Darnish). L'expo ne dure que quelques jours malheureusement (cela se termine dimanche soir), à cause du fait que cette galerie se trouve louée.

Abdelghani-Ben-Ali-dans-son.jpg

Abdelghani Ben Ali dans son local de création à Essaouira, ph. Samantha Richard, 2013

Mustapha Asmah devant son atelier (2).jpg

Mustapha Asmah, ph Samantha Richard, 2013

Babahoum bis.jpg

Un dessin de Babahoum

 

       La sélection concoctée par l'animateur d'Escale Nomad, Philippe Saada, est parfaitement éclectique et permet de se rendre compte qu'on n'est pas en présence d'un énième regroupement d'artistes d'Essaouira répétitifs, se complaisant dans le décoratif (comme ce que produit Ali Maimoune depuis quelque temps) et les tourbillons de figures noyées dans un pointillisme coloré qui a fini par devenir la marque de fabrique de certaines vedettes de la peinture souiri (et qui il faut bien le dire a pu à la longue détourner un certain nombre d'amateurs). On retrouvera Asmah, dont Saada a privilégié avec sagesse les œuvres plus anciennes,essaouira,escale nomad,babahoum,asmah,ben ali,art singulier du maroc,darnish,samantha richard Babahoum, qui continue de créer, en expérimentant parfois de façon surprenante (voir ci-contre une peinture aux grosses silhouettes sombres et musculeuses),essaouira,escale nomad,babahoum,asmah,ben ali,art singulier du maroc,darnish,samantha richard Ben Ali, qui paraît parti dans une iconographie "existentialiste" campant des silhouettes stylisées contrastant avec des animaux parfois obèses, ou Ghalid, ce mystérieux peintre caché par sa famille en raison d'un handicap, qui s'ingénie à serrer des figures dans une tapisserie d'Arlequin. On n'oubliera pas de signaler dans un coin de la galerie les touchantes petites peintures d'un certain Abdellatif. Et les compositions "lettristes" de Zouzaf, paraît-il plus "lancé" et coté à Essaouira ces temps-ci que ses confrères de la galerie Six Elzévir.

essaouira,escale nomad,babahoum,asmah,ben ali,art singulier du maroc,darnish,samantha richard

Ghalid, ph. Escale Nomad

essaouira,escale nomad,babahoum,asmah,ben ali,art singulier du maroc,darnish,samantha richard

Le mur consacré à Ben Ali à la galerie Six Elzévir, dans l'expo d'Escale Nomad, ph Bruno Montpied

    Une question pour finir: pourquoi si peu de musées ou de collections institutionnelles s'intéressent-ils aux créateurs, pourtant variés, sincères, désintéressés d'Essaouira? Je n'ai entendu parler que du musée de la Création Franche qui en son temps accueillit quelques œuvres venues de l'ancienne Mogador. Quid du LaM ou de la Collection de l'Art Brut à Lausanne, voire du musée d'art naïf et d'art singulier de Laval ? Trop dans le commerce, Essaouira? Pourtant, plusieurs créateurs de là-bas pourraient relever de l'art brut, ou de l'art singulier (Neuve Invention). Comme Asmah, Ghalid ou Babahoum par exemple...

essaouira,escale nomad,babahoum,asmah,ben ali,art singulier du maroc,darnish,samantha richard

Asmah, ph Escale Nomad

essaouira,escale nomad,babahoum,asmah,ben ali,art singulier du maroc,darnish,samantha richard

Asmah, ph. Escale Nomad

19/09/2015

Adivasi?

     Ah, dis: vas-y... voir les peintures Adivasi à la galerie 6 Elzévir, présentées par l'antiquaire, marchand de "décoration ethnique", Philippe Saada, dont j'ai déjà parlé sur ce blog pour l'expo Babahoum qu'il avait montée dans cette même galerie l'année dernière presqu'aux mêmes dates. Ce sont des œuvres peintes par les membres d'un de ces "minorités ethniques" que l'on rencontre en Inde, tels les Gond, qui sont eux paraît-il des Aborigènes (plusieurs de leurs œuvres sont également présentées dans le Marais dans une autre galerie, rue Charlot, la galerie Anders Hus).

     A propos de Babahoum, on notera que si l'on suit les infos parues sur le site web d'Escale Nomad, la structure d'exposition de Philippe Saada, une expo consacrée à ce créateur marocain se tient jusqu'au 30 septembre à Bruxelles (cliquez sur le lien ci-dessus pour en savoir plus).

 

art adivasi Ph Saada.jpg

Exposition ADIVASI, peintures des minorités indiennes

du 24 au 27 septembre 2015 de 11h à 19h, vernissage jeudi 24 septembre de 18h à 22h

 

Galerie Six Elzévir

6, rue Elzévir 75003 Paris

 

25/12/2014

Babahoum continue à Tanger

     On me signale une autre exposition Babahoum ("le père à eux" serait la traduction de son patronyme) du côté de Tanger.

 

babahoum,art naïf marocain,art brut marocain,art immédiat,galerie conil

babahoum,art naïf marocain,art brut marocain,art immédiat,galerie conil

Images  transmises par la galerie Conil

babahoum,art naïf marocain,art brut marocain,art immédiat,galerie conil

 

     Mais à regarder la dernière des deux images transmises ci-dessus après l'affiche de l'expo, on se demande si il n'y aurait pas de la part de notre créateur d'Essaouira une petite inflexion vers un graphisme un peu trop simpliste, même s'il tend à une stylisation abstractisante. Babahoum ne voudrait-il pas, avec ces figures répétées et trop sommaires, créer rapidement pour satisfaire à une demande qui se ferait trop pressante... Ajoutons aussi que dans le cas de ce créateur, plus encore que pour d'autres artistes, les reproductions qu'elles soient numérisées ou imprimées sur papier restent cependant trompeuses et que rien ne vaut la confrontation directe avec les œuvres originales. Ces dernières, surtout celles qui montrent leurs étagements de scènes bédouines, je l'assure, sont pleines de charme et douées d'une très grande force immédiate.

06/10/2014

Cap sur Babahoum!

     Non, à moi, le doux nom de Babahoum ne fait pas penser à une "dégringolade" comme l'écrit Pascal Quignard dans sa préface au catalogue de l'exposition Babahoum qui va se tenir à Paris dans le Marais du 8 octobre au 12 octobre - quatre journées seulement qu'il vous faut cocher amis parisiens ou hôtes de passage. Cela m'évoque, loin du "Badaboum" auquel songe l'écrivain, plutôt le rythme d'une mélopée sauvage scandée en chœur par des milliers de poitrines indigènes, comme dans King-Kong, lorsque le peuple de l'île au singe géant appelle la Bête vers la Belle. Ba-ba-houm! Ba-ba-houm! Ba-ba-houm!...

 

Babahoum catalogue 2014001.jpg

La couverture du catalogue de l'exposition Babahoum à Paris (livre trouvable à la librairie de la Halle St-Pierre)

 

     J'avais déjà hébergé son nom et montré deux de ses dessins ou peintures lorsque j'avais mis en ligne il y a un an, presque jour pour jour, le récit par Darnish de son périple à lui et à sa compagne Samantha dans la ville d'Essaouira, l'ancienne Mogador, au Maroc. C'est Babahoum qui m'apparaissait comme la plus belle découverte de Darnish, loin des autres productions plus connues des peintres d'Essaouira.

 

Babahoum catalogue 2014002.jpg

Babahoum, œuvre sur papier, 65x52 cm, coll. privée, Paris

Babahoum catalogue 2014004.jpg

Babahoum dans son "atelier"... Sur la natte, on aperçoit ses outils fort simples, des stylos bic, des feutres, de la gouache ou de l'aquarelle, des crayons... Ph. Escale Nomad

 

        Ancien ferrailleur et brocanteur, s'étant un temps occupé d'un pressoir à olives actionné par un dromadaire, il s'est mis à dessiner à soixante-dix ans.  On découvre chez lui des scènes de la vie de bédouin dans des étagements sans perspective, avec des couleurs simples et diluées, un dessin ultra stylisé, une composition rythmique (on retrouve peut-être là le rythme de la fameuse mélopée sauvage que j'évoque ci-dessus) qui assure aux images une séduction renouvelée au fil du temps (Pascal Quignard écrit: "Son sens de la mise en page est inné, impérieux, immédiat, absolu"),  et l'on éprouve un choc devant ces peintures d'une immédiate fraîcheur d'inspiration. C'est de l'âpre inspiration venue du fond d'un corps en harmonie avec le monde naturel. Babahoum, c'est une petite symphonie brute et naïve comme on en voit peu.

 

babahoum,essaouira,escale nomad,philippe saada,galerie six elzévir,darnish,art brut marocain,art populaire contemporain,art immédiat

Babahoum, œuvre sur papier, 75x51cm, coll. privée, Paris

 

       Rendons grâce à l'Escale Nomad et à Philippe Saada qui ont permis cette exposition et ce catalogue. Rendez-vous donc à la Galerie Six Elzévir, 6, rue Elzévir, dans le 3e ardt à Paris (c'est près du M° Saint-Paul, non loin du musée Picasso, dans la même rue que le Centre Culturel Suédois), pour le vernissage mercredi 8 octobre de 18h à 22h, et sinon les trois autres jours suivants (les horaires ne sont pas donnés mais l'on suppose que c'est l'après-midi).

03/10/2013

Essaouira, les "malfaisants" résistent encore! Un récit de Darnish et Samantha Richard

Rencontre avec des artistes Souiris

(juillet 2013)

          « Une écurie de canassons analphabètes » écrivait dans une sorte de manifeste le 22 Février 1999 Houssein Miloudi, le peintre établi d’Essaouira, à propos des artistes autodidactes réunis dès la fin des années 80 autour de la figure de Fréderic Damgaard et de sa galerie.

          « L’histoire les a broyés »,  «ces malfaisants n’ont laissé aucune trace » acquiesçait Abdelwahab Meddeb, ces derniers propos ayant été tenus dans l’émission « Culture d’Islam » consacrée à Houssein Miloudi sur l’antenne de France Culture cette année.

          Qu’en est-il vraiment ? Avec Samantha, nous nous sommes rendus à Essaouira cet été, en plein ramadan. Après un voyage en bus depuis Marrakech, nous voici arrivés dans cette cité au bord de l’océan où la température, bien plus fraîche qu’au nord nous a tout de suite permis de prendre un salutaire bol d’air.

          En rejoignant notre premier point de chute, nous sommes passés devant «l’atelier Damgaard» où sur les murs extérieurs étaient présentées des œuvres de Mustapha Asmah (voir ci-contre photo de Samantha Richard). Ces visages aux grands yeux, aperçus furtivement, nos sacs pesant sur l’épaule, paraissaient nous saluer, le pied à peine posé dans la ville… Bon présage.art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

          Ce n’est que le lendemain que, reposés, nous sommes revenus sur nos pas et avons pu admirer les œuvres exposées dans l’atelier Damgaard (atelier d’encadrement et annexe de la galerie) et la galerie située à une cinquantaine de mètres. Dans ces lieux, de nombreuses œuvres se côtoient, ne laissant que peu d’espace vide sur les murs. Ainsi Maimoun voisine avec El Hadar, Sanana, Tazarine, Ouarzaz, Babahoum, Asmah et d’autres encore. L’accrochage est un peu confus mais les œuvres s’imposent à notre regard, on découvre…

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Azedine Sanana, Galerie Damgaard, ph. Samantha Richard, 2013

 

         Le type qui tient la galerie nous explique que Frédéric Damgaard  s’est retiré de l’affaire et que la galerie, même si elle porte toujours le même nom, appartient désormais à un couple de nationalité belge. Ce couple nous a-t-on dit par ailleurs l’a achetée comme on achète une paire de chaussures. Entendons par là qu’il n’a ni l’envie ni l’énergie de faire connaitre ces artistes et que du coup la galerie vivote, quelques touristes s’y aventurent, pas grand monde.

          Nous avons essayé d’entrer en contact avec les artistes par le biais du type qui tient la galerie mais ces essais se sont avérés infructueux. En arpentant la ville nous avons bien trouvé quelques espaces d’expositions tenus par les artistes eux-mêmes mais les œuvres proposées nous semblaient un plagiat, une sorte de copie de ce qui se trouvait chez Damgaard. Pas de quoi fouetter un chat.

          C’est donc l’âme en peine que les jours passant, nous nous faisions à l’idée de retourner en France, n’ayant pas rencontré un seul de ces créateurs extraordinaires.

          La providence a voulu que les choses se déroulent autrement. En effet, depuis le balcon de notre second point de chute, l’hôtel Beaurivage (hôtel au charme suranné), nous avions remarqué l’ouverture d’un "complexe commercial", en fait un local où se trouvaient des vendeurs d’huile d’argan et autres produits locaux. C’est en jetant un rapide coup d’œil à l’intérieur que nous avons aperçu, au fond du local, une peinture majestueuse qui, malgré la distance, était manifestement de la main d’Ali Maimoun. En effet un petit espace bien discret, derrière des tapis, était dédié à la peinture et pas n’importe quelle peinture puisqu’au mur il y avait Ali Maimoun père et fils, Mustapha Asmah et Abid El Gaouzy, lui-même présent sur les lieux.

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Atelier de Mustapha Asmah, ph. SR, 2013


          On peut dire qu’avec Abid El Gaouzy le contact est tout de suite passé malgré la barrière de la langue. Il nous a expliqué l’aventure Damgaard et le besoin pour les artistes de se prendre dorénavant en mains. Pour ce faire, il a créé une association, « Jamaia Alouan Naouras Fitria », que l’on peut difficilement traduire (cela donnerait à peu près « l’Association des  Couleurs des Mouettes Naïves »). Pourtant ni les mouettes ni les couleurs ne sont naïves, cela aurait plutôt à voir avec les déjections de ces volatiles omniprésents à Essaouira et leur faculté de vous repeindre un vêtement en volant au-dessus de vos têtes… Abid El Gaouzy est le président et le moteur de l’association. Autour d’un café à la terrasse du Café de France, rythmé par la rude fumée des cigarettes Marquise, nous avons discuté peinture, matériel utilisé, précarité des artistes et acharnement à peindre encore et toujours. Le lendemain, un rendez-vous fut fixé à 11h du matin pour visiter quelques ateliers dans un quartier périphérique.

          C’est donc à 11h que nous avons retrouvé Abid El Gaouzy pour prendre un taxi et nous rendre au « Quartier Industriel ». On y retrouva Abdulah El Moumni le secrétaire de l’association qui parle très bien français et qui se proposait de faire l’interprète. Il est le seul membre non artiste de l’association. Ce quartier au nom si peu poétique est en fait un ensemble de masures faites de bric et de broc où des biffins étalent leurs pauvres marchandises qui vont de la chaussure unique à la bouteille de soda vide en passant par la chaise à 3 pieds… Le bois, principal matériau de construction de ce quartier, est devenu gris sous l’assaut des embruns et du vent chargé de sable de cette région. Impressionnés, nous pénétrâmes dans ce bidonville totalement anarchique pour arriver devant l’atelier de Mustapha Asmah.

          Il était là avec sa Femme Najia,  sachant que nous venions. Devant l’atelier une pancarte indiquait sa présence. Quiconque connaissant ce lieu peut lui rendre visite, le dimanche plutôt, pour y acquérir une peinture. Et quelle peinture!  Mustapha Asmah peint beaucoup et son atelier est rempli d’œuvres qui font de cet endroit un quasi « environnement ».

          Il y a des toiles, des peintures sur bois, des assemblages, des sculptures en pierre récupérées sur la plage et taillées avec des outils de sa confection, des instruments de musique à cordes entièrement réalisés par ses soins et agrémentés de ses petits personnages aux grands yeux expressifs. Nous n’en croyions pas nos mirettes. A un moment nous devinons un âne représenté sur une peinture et Mustapha Asmah, en mimant des zigzags avec sa main nous dit : « l’âne, le plus grand ingénieur des autoroutes ». Nous comprenons que selon lui, il suffirait  pour décider du tracé d’une route de suivre le chemin que prend l’âne… Nous étions très loin de « l’écurie de canassons analphabètes » évoqué plus haut par ce peintre officiel…

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Atelier d'Abdelaziz Baki, ph. SR, 2013

         Puis Abid El Gaouzy nous a amené voir Abdelaziz Baki, un autre membre de l’association, le plus âgé d’entre eux. Ici aussi un écriteau signale qu’il s’agit d’un atelier d’artiste. A l’entrée une fusée-vélo d’enfant bricolée et peinte évoque une pièce de manège sans manège, à moins que le manège soit partout en fin de compte.

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Abdelaziz Baki, ph. SR, 2013


          Abdelaziz Baki, ancien électricien,  nous montre sa peinture aux couleurs vives à mi-chemin entre abstraction et figuration. Il peint aussi des bois flottés assemblés qu’il transforme en créatures imaginaires, souvent des dinosaures. Il les appelle ses totems. Comme Mustapha Asmah, une grande sérénité émanait d’Abdelaziz Baki. Une fois de plus, nous ne pouvions en croire nos yeux.

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Abdelghani Ben Ali, ph.SR, 2013


          Puis à quelques mètres de là, nous allons voir Abdelghani Ben Ali. Moins serein que ses confrères, plus tourmenté par une vie difficile où décès traumatisants ont côtoyé de graves difficultés financières (ancien pêcheur, son bateau a fait naufrage), Abdelghani Ben Ali s’exprime par une peinture fort différente des autres. Chez lui la nudité s’expose, des ânes copulent, les couleurs sont moins vives, tandis qu’une grande force se dégage de ses créations, une force inouïe même. De petits formats très sombres nous plongent dans « quelque chose » que nous n’avons plus l’habitude de voir en France.art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish Il y a quelque chose de Goya, je trouve, chez Abdelghani Ben Ali qui nous dit peindre seulement quand l’inspiration lui vient. « Si je veux dire quelque chose, je le dis dans mon tableau », nous confie-t-il avec une certaine gravité.

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Abdelghani Ben Ali dans son atelier à côté de certaines de ses oeuvres, et insérée dans la note une autre de ses peintures, ph. SR, 2013 ; je (l'animateur du blog) me demande si ce Ben Ali ne serait pas par hasard le même peintre dont Patricia Allio dans son exposition 'L'art brut à l'ABRI" à Dol-de-Bretagne en 2001 montra au moins deux oeuvres (voir tout de suite ci-dessous)?

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

"Ali", deux peintures, provenant d'Essaouira, exposées par Patricia Allio à Dol-de-Bretagne en 2001, le même Ali que rencontrèrent Samantha et Darnish à Essaouira cet été? Photo Bruno Montpied, 2001


          Enfin nous terminâmes notre visite par l’atelier de Mustapha El Hadar, seul à ne pas faire partie de l’association. Franc-tireur envers et contre tout, il continue cependant de travailler avec la galerie Damgaard. Il est surtout connu pour ses dessins à l’encre de Chine ou au « smah » (sorte d’encre à base de crottes de chèvre) sur des peaux marouflées sur bois. Il rehausse ensuite parcimonieusement ses dessins de gouache aux couleurs vives. Dans ses grands formats fourmille un bestiaire halluciné, fascinant. Dans son atelier, une grande œuvre interrompue faute d’encre trône au milieu d’expériences en tout genre. Ici un assemblage d’objets en plastique, ailleurs un collage en trois dimensions. Ce sont des expérimentations réalisées quand une peinture est en train de sécher car Mustapha El Hadar, perpétuellement excité, ne veut pas perdre de temps. Il a aussi fait des installations de land art « brut » à base de morceaux de carrelage disposés sur la plage du quartier industriel sur lesquels il pose des objets mis au rebut comme un vieux téléviseur, une chaise, etc…

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Mustapha El Hadar, ph. SR, 2013


          Nous quittâmes cet endroit bouleversés par ce que nous y avions vu, par les rencontres faites. Tout cela nous ramenait à notre situation en France, à notre idée de ce qu’est l’art, idée bien souvent mise à mal par ce que nous voyons en général, par cette mainmise d’un art contemporain si éloigné de la vie, combien même il prétend la signifier, la représenter, la sublimer, y dénoncer ses travers.

          Le soir nous retrouvâmes Abid El Gaouzy qui surveillait l’arrivée d’éventuels clients dans le fameux complexe commercial en sirotant son café à la terrasse du Café de France. L’air était frais et le café moins cher depuis que nous y allions avec Abid. A ce moment il nous annonça qu’Ali Maimoun, au courant de notre présence, allait venir à notre rencontre. Nous ne nous étions pourtant présentés ni comme des acheteurs, ni comme des galeristes, seulement comme deux artistes français désireux de rencontrer des artistes d’Essaouira pour quand même, peut-être, et excusez du peu, rédiger une note sur le Poignard Subtil et ainsi rétablir un pont entre eux et nous, rompre leur isolement.

          Ali Maimoun, monsieur Maimoun comme le dit non sans humour Abid El Gaouzy, arriva donc, venu depuis sa campagne dans les terres sur la route de Marrakech ou il possède une maison et un atelier. Portant une djellaba, un chapeau vissé sur la tête et un paquet de Marlboro à la main, Ali Maimoun a l’allure d’un bluesman. Il nous évoqua lui aussi la période bénie de Frédéric Damgaard. « Un grand monsieur, Fréderic » nous confia-il. Frédéric Damgaard rémunérait généreusement les artistes, ce qui n’est plus le cas avec ses successeurs qui ont petit à petit réduit les billets jusqu’à ce que quelqu’un comme Ali Maimoun ne s’y retrouve plus vu le temps qu’il lui faut pour faire une peinture (parfois deux mois). Quand je dis une peinture, c’est façon de parler, car c’est autant un volume, un bas-relief qu’une peinture. Dans un premier temps il découpe dans du bois des entrelacs de formes abstraites, puis il colle ce découpage sur une planche. Ensuite il passe un enduit de son invention à base de colle et de sciure de bois. Ce n’est qu’à la fin qu’il y dépose ses couleurs si particulières, si harmonieuses. En y regardant de plus près on y voit de petits yeux par ci par là qui nous rappelle que ces formes abstraites au premier coup d’œil, représentent en fait des corps, des créatures enchevêtrées les unes dans les autres comme autant de diables dansants. Depuis quelque temps il initie son fils qui, après avoir en quelque sorte imité son père, semble prendre dorénavant son propre envol.

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Ali Maimoun au milieu de ses oeuvres, ph. SR, 2013

          Nous nous sommes pris en photo bras dessus bras dessous avec Ali Maimoun avant de nous quitter chaleureusement.

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Abid El Gaouzy étalant une de ses dernières oeuvres, ph SR, 2013

             Le lendemain, Abid El Gaouzy nous convia, pour un repas d’adieu, dans un appartement qu’on lui prête. Il nous avait préparé un excellent tagine de poisson. Après le repas nous nous rendîmes dans son atelier, un garage prêté lui aussi. Dans ce petit lieu quelques œuvres en cours nous ont interpellés. Abid El Gaouzy cherche encore son style ou plutôt il ne se contente pas d’un style, même si le mot naïf n’est pas exagéré pour définir l’ensemble de ses pratiques. Nous retournâmes ensuite une dernière fois à la terrasse du café où même en ce mois de juillet, un pull en laine n’était pas de trop. Mustapha Asmah nous y rejoignit et c’est avec beaucoup d’émotion que nous les quittâmes sur cette terrasse animée en ce soir de ramadan.

          Ce texte, cette tribune permettront, je l’espère, de contredire l’odieuse affirmation meddebienne que « l’histoire les [aurait] broyés ».

             Darnish et Samantha Richard

            Ps : Bien que ne l’ayant pas rencontré je voudrais aussi parler d’un autre artiste qui habite non loin d’Ali Maimoun, portant le doux nom de Babahoum. Babahoum, très âgé, est sans doute celui qui peut davantage être qualifié de naïf. Sa peinture, souvent constituée de motifs répétés (dromadaires, ânes, personnages, cigognes entre autres) ne souffre d’aucune ambition d’illusion perspectiviste. Les motifs répétés rythment de manière très douce ses formats tous quasiment identiques, tracés sur des cartons de récupération. Il utilise le Bic pour cerner les contours de ses aquarelles aux teintes souvent sableuses. Une grande harmonie naît de son œuvre, et surtout une vie intense. D’après ce que l’on a pu apprendre du personnage, il semble que Babahoum ait fréquenté les hippies dans les années 70 et que sous l’impulsion de ces derniers, il se soit mis à peindre sur les murs des cafés de son village. Puis il s’est occupé d’un pressoir à olive activé par la force d’un dromadaire ce qui peut-être lui a permis de transcrire dans sa peinture cette subtile impression de lenteur, de temps qui défile tranquillement.

 

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Babahoum, ph SR, 2013

art brut,créateurs autodidactes d'essaouira,essaouira,ali maimoun,darnish

Autre œuvre de Babahoum, ph SR, 2013