Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/01/2018

Benjamin Péret à la Halle Saint-Pierre, quelques événements pour un riche retour sous la lumière

      Du 8 au 28 janvier, la Halle Saint-Pierre accueille une évocation de Benjamin Péret dans sa "galerie" du rez-de-chaussée, centrée sur les voyages qu'il fit entre 1955  et 1956, fasciné par les arts des Indiens et l'art populaire du Brésil. En effet, les éditions du Sandre, au même moment où elles publiaient mon Gazouillis des Eléphants – qui traite aussi d'art populaire – a sorti en novembre 2017 un beau livre consacré à Benjamin Péret et intitulé Les arts primitifs et populaires du Brésil, photographies inédites, qui illustre une fois de plus le profond intérêt qu'éprouvait le poète surréaliste pour l'art primesautier où qu'il se manifeste dans le monde. Si la galerie de la Halle présente sept vitrines d'exposition de différents documents et objets relatifs à cette période de la quête pérétienne, le tout sous le titre "Du merveilleux, partout, de tous les temps, de tous les instants", il convient de signaler – outre le vernissage (en entrée libre, comme tout ce qui concerne ces événements) autour de Péret qui aura lieu le jeudi 11 janvier prochain de 18h à 21h – également une après-midi consacrée à la présentation du livre, ainsi qu'à celle du dernier numéro  (le n°6) des Cahiers Benjamin Péret dans l'auditorium de la Halle, au sous-sol, le dimanche suivant 14 janvier, à 15h. Cela se fera en présence de Leonor de Abreu et de Jérôme Duwa, co-responsables du livre des éditions du Sandre, ainsi que de Gérard Roche (président de l'Association des amis de BP), celui-là même qui vient de signer la magnifique et vivante édition de la correspondance André Breton-Benjamin Péret chez Gallimard (2017).

Benjamin Péret les arts primitifs et populaires du Brésil.jpg

AB-Benjamin Péret Correspondance couv.jpg

Une correspondance fascinante, pleine de vie, qui restitue les deux poètes avec une spontanéité et une chair que l'on ne rencontre pas de la même manière dans leurs autres écrits (même si Péret écrivait comme il respirait) ; certainement un des meilleurs volumes de la correspondance jusqu'ici parue concernant Breton. A n'en pas douter, ce furent eux les piliers du château étoilé...

 

     Il faut dire que l'actualité éditoriale est richement consacrée au retour de Benjamin Péret dans nos esprits et dans notre mémoire en ce moment. Il ne faut pas oublier de mentionner en effet la très bonne biographie de Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret, l'astre noir du surréalisme, parue en 2016 chez Libertalia¹, qui permettra à tous ceux qui apprécient cet enfant terrible de la poésie, de l'amour sublime et de la révolte, s'ils ne savent pas de qui il s'agit exactement, de faire un copieux tour du personnage, documenté de faits, d'analyses et d'anecdotes savoureuses comme celle qui campe Péret, sortant de chez André Masson, et qui, chaque fois qu'il passait devant la loge où les concierges laissaient voir leur repas en famille, lançait : "Alors? Elle est bonne la merde?", ou encore cette autre, racontée par Marcel Duhamel, où, déambulant en voiture avec Tanguy, Prévert et Duhamel, il tirait au revolver en l'air au long des routes, comme un fêtard mexicain...

Benjamin Péret lampiao et maria bonita.jpg

Photo de Benjamin Péret extraite du livre aux éditions du Sandre ; Lampião et Maria Bonita, céramique polychrome, Mestre Vitalino, Caruaru, État du Pernambouc, coll. Museu de Arte Popular, Recife.

 

    Benjamin Péret, comme le souligne pertinemment Schwartz dans sa biographie, était un des rares autodidactes du mouvement surréaliste, avec Yves Tanguy, par ailleurs d'origine bretonne comme lui (Péret était nantais). Cela est à mettre en liaison directe avec son goût jamais démenti pour les techniques automatiques surréalistes, lui servant à lâcher les rênes d'une inspiration qui ne mettait jamais longtemps à traîner dans la boue les autorités, le clergé, l'armée, les juges, tout ce qui s'opposait à l'exercice de la liberté et de l'amour. Et cela explique aussi, outre le fait qu'il était de par ses origines prolétaires anti élitiste et anti bourgeois, sa compréhension profonde pour les arts populaires, les mythes et légendes dont il prisait essentiellement l'esprit magique, le merveilleux sous toutes ses formes (voir par exemple cet article qu'il consacra dans Minotaure aux armures délirantes de la Renaissance, ou aux automates) et vers la dernière partie de sa vie, pour deux figures importantes de l'art singulier (aux limites de l'art brut), Robert Tatin et Gaston Chaissac.

Benjamin Péret l'astre noir du surréalisme.jpg

    En effet, si l'on connaît le texte qu'il consacra à Chaissac, daté de 1958, dans l'édition de luxe des Inspirés et leurs demeures de Gilles Ehrmann, L'homme du point du jour, tel qu'édité dans le livre d'Henri-Claude Cousseau sur l'œuvre graphique de Chaissac chez l'éditeur Jacques Damase en 1982, texte différent (on découvre en effet des paragraphes alternatifs d'une version  à l'autre...) de la version intitulée Sur Chaissac dans Benjamin Péret, Œuvres complètes Tome VI (Association des amis de Benjamin Péret/libraire José Corti, 1992), on connaît bien moins le texte étonnant qu'il écrivit pour présenter Robert Tatin en 1948 (il venait de rentrer du Mexique en France), découvert par hasard semble-t-il, dans une galerie rue du Petit-Musc à Paris. Ce texte – inédit dans ses Œuvres Complètes – avait été proposé à Jean Dubuffet pour le projet d'Almanach de l'Art brut que ce dernier décida finalement de ne pas publier, en raison probablement de son désaccord ultérieur avec Breton. Il vient d'être (enfin) publié (en 2017, là aussi), en reprint d'après les tapuscrits, par la Collection de l'Art Brut, l'Institut Suisse d'Etude de l'Art et 5 Continents. Il nous montre que Péret n'eut de cesse de veiller aux irruptions de poésie sauvage qu'elles proviennent des jungles amazonienne ou mexicaine, ou de zones marginales de la créativité populaire en France. Voici un passage qu'il écrit au sujet de Tatin, alors seulement céramiste et peintre, et n'ayant donc pas commencé son environnement ébouriffant et syncrétique de la Frénouse à Cossé-le-Vivien en Mayenne (il recroisera la route des surréalistes au début des années 1960, ce que Péret n'aura  pas su puisqu'il décédera en 1959) : "Sa peinture a en effet  la force primitive de tous les arts archaïques (...) Robert Tatin revient donc aux origines mêmes de l'art, au point d'intersection qui contient en puissance l'infini des possibilités."  (L'Almanach de l'Art Brut, p. 473). Dans ce même Almanach, on trouve un autre texte sur les peintures populaires des cafés mexicains où l'on buvait de la pulque (alcool d'agave), Enseignes de pulquerias. Il me semble qu'il a été édité dans ses Œuvres complètes, dans le tome VII (à vérifier). A propos de ces Œuvres complètes (sept jusqu'à présent), on notera aussi un texte qu'il consacra à l'architecture délirante de Gaudi à Barcelone.

     Péret aurait vécu plus longtemps, nul doute qu'il aurait fait un tour plus appuyé du côté de tous les inclassables de l'art et autres poètes plastiques de la spontanéité apparus après les années 1960, du côté de l'art brut et dans ses marges. De l'art brut, je n'ai relevé jusqu'à présent qu'une  mention par Péret. Elle figure dans son texte contre l'art abstrait, La soupe déshydratée, paru dans l'almanach surréaliste du demi siècle (réédité par Plasma en 1978). Et il est dit quelque part (un texte d'exégète dans la récente édition de l'Almanach de l'art brut ? J'avoue avoir la flemme d'aller retrouver la source...) qu'il accompagna Breton et Dubuffet aux Puces lorsqu'il s'agit d'aller acquérir des masques en coquillage de Pascal-Désir Maisonneuve vers 1948, à l'époque où tout allait encore bien entre le pape de l'art brut naissant et le chef de file du mouvement surréaliste...

_____

¹ On rappellera aussi le film de Remy Ricordeau, déjà signalé sur ce blog, Je ne mange pas de ce pain-là, Benjamin Péret poète c'est-à-dire révolutionnaire, sorti en DVD, production Seven Doc, sorti en 2015. La première partie de son titre est repris du titre d'un des recueils de Péret, tandis que la deuxième récupère un autre titre, celui  d'une émission de radio de Guy Prévan de 1999, elle-même, comme il est précisé dans les commentaires ci-après par R.R.., reprenant un fragment du Déshonneur des poètes, ce livre de Péret contre la poésie de circonstance qui fit scandale chez les Aragonéluards en 1945, puisqu' y étaient visés les poètes stalino-nationalistes qui à la Libération confisquaient la vie culturelle à Paris.

____

Association des amis de Benjamin Péret 
50, rue de la Charité
60009 Lyon

02/10/2017

Expositions en pagaille tous azimuts

      L'automne est là, les feuilles roussissent, avant de se faire bientôt ramasser à la pelle, les marrons commencent à jaillir de leurs bogues, je ne vous apprends rien, et, comme d'habitude, l'actualité des expositions connaît l'emballement habituel des rentrées. Cela me donne des scrupules : par lesquelles commencer? C'est du boulot, et je renâcle à me faire le complaisant écho de ces manifestations qui toutes ne me font pas sauter en l'air, surtout quand elles participent d'un certain ron-ron au point de vue du choix des exposants (j'en ai un peu marre de voir parler des mêmes artistes ou créateurs : Robillard et ses sempiternels fusils pour investisseur  en poncifs de l'art brut, Joël Lorand ou Ody Saban, les arbres qui cachent la forêt de l'art singulier). Alors, j'ai envie aujourd'hui de mettre plusieurs expos dans une même note, en vrac, sans trop de commentaires, et dieu, comme on dit (je n'irai pas jusqu'à lui mettre une majuscule), reconnaîtra les siens.

     Toutes celles que j'indique ci-après, cependant, après un tri rigoureux, me paraissent dignes d'intérêt, et sont donc une sélection automnale non exhaustive de ce qui a trait à l'art singulier, brut, outsider, spontané, surréaliste spontané, etc.

      Exposition Outsider Art III, "Art brut haïtien contemporain" : Charles Djerry, Jean-Baptiste Getho, Frantz Jacques dit Guyodo, Alexis Peterson, Fanfan Romain, Pierre-Paul Lesly. Du 5 octobre au 4 novembre 2017. Galerie Claire Corcia et Polysémie.

Outsiders haïtiens à la galerie Corcia, Guyodo.jpg

Guyodo à la galerie Corcia ; à noter qu'on a découvert cet artiste autodidacte (dont les graphismes, intéressants, ressemblent tout de même pas mal à d'autres œuvres déjà vues ailleurs dans le domaine de l'art brut, vous savez, tous ces dessins griffonnés au stylo Bic...) à l'expo du Grand Palais, "Haïti, deux siècles de création contemporaine" (19 novembre 2014-15 février 2015), où il était présenté avant tout comme un sculpteur, un récupérateur de matériaux variés, unifiant ses assemblages sous des couches de pulvérisation d'aluminium (technique qui fait beaucoup penser à celle des Staelens en France qui unifient également leurs assemblages de même manière, quoique en rouge, ou minium). A priori donc, ne relevant pas strictement, pour des raisons sociologiques de l'art brut annoncé sur l'intitulé de l'expo. A noter qu'on parle rarement d'art brut haïtien, plutôt d'art naïf. Ou d'art vaudou. Ces délimitations terminologiques sont bien délicates...

 

     Claude et Clovis Prévost exhibent leur "exposition multimédia (photographies, films et œuvres d'artistes depuis 1963), avec la contribution des Rocamberlus de Georges Maillard, en son jardin de pierres d'Osny dans le Val d'Oise" à la Villa Daumier à Valmondois. Ouvert le week-end du 9 septembre au 15 octobre 2017. C'est bien sûr à l'occasion de la réédition de leur livre Les Bâtisseurs de l'imaginaire, aux Belles Lettres. Sur leur carton d'invitation, une photo non légendée (voir ci-dessous) montre un monsieur barbu d'allure distinguée posant devant une sorte de portail germinatif qui paraît indiquer une inspiration naturelle, quoique mâtinée d'une certaine culture, donc relevant à mes yeux du corpus des environnements singuliers (genre Robert Tatin). Ce doit être, par élimination de ce que nous connaissons déjà des trouvailles de Claude et Clovis Prévost, le dénommé Georges Maillard avec ses "Rocamberlus". Mais on aimerait que les Prévost le confirment.

Georges Maillard peut-être, ph Clovis Prévost.jpg

Photo Clovis Prévost.

 

      La Galerie Les Yeux Fertiles pour sa part s'apprête à établir des "Connexions" entre art brut, surréalisme et art singulier. A ses visiteurs de rendre à César... ce qui appartient à chacune des étiquettes en question. Deux cas parmi les exposants que je situe mal, les dénommés "L. Smith" (créateur populaire afro-américain?) et "D.Valdés-Lilla" Au chapitre du surréalisme, on rangera seulement Masson et les Cadavres exquis, Mirabelle Dors (qui inventa une éphémère "tendance surréaliste populaire") et en prenant quelques libertés, Louis Pons. Du côté de l'art singulier, je placerai personnellement, Bettencourt, Rispal, Sefolosha et Chomo (souvent abusivement rangé dans l'art brut). A noter cinq contemporains dans cette liste, Pons, Sefolosha et Rispal, voire Charles Boussion, un authentique créateur d'art brut d'aujourd'hui, avec Lubos Plny aussi. Pourquoi avancer, dès lors, M. Morand, que la galerie ne se tourne pas vers l'art contemporain? Vous avez le contemporain sélectif? (Pourquoi pas, d'ailleurs?).

outsider art iii,guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier

A la nouvelle galerie de la Fabuloserie à Paris, l'expo d'automne est consacrée à Genowefa Magiera, seule cette fois.guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier On se souviendra en effet qu'elle fut une première fois présentée dans l'expo d'art brut polonais précédente, à la galerie parisienne et plus récemment à la Fabuloserie dans l'Yonne. C'est une trouvaille de Sophie Bourbonnais en compagnie de Marek Mlodecki, suite à des explorations en Pologne. Expo du 8 septembre au 21 octobre. Voir le lien. J'aime beaucoup ce genre de peinture d'une fraîcheur et d'une ingénuité absolues.

guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier

Geneviève Magiera en vrac...

 

      Et la Maison sous les Paupières, à Rauzan, dans l'Entre-deux-mers, que devient-elle, me direz-vous (enfin, ceux qui suivent...)? Après une longue éclipse due à des petits problèmes de dérapage sur verglas cet hiver, son animatrice, Anne Billon a repris l'activité. Elle expose Bernard Briantais, le singulier Nantais dont personnellement j'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog. C'est du 7 au 29 octobre. Le vernissage ce sera samedi prochain le 7, à 18h (ouverture de la galerie dès 14h). Adresse de la Maison sous les paupières... voyez l'affichette ci-dessous :

guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier

      Sans transition, signalons aussi l'exposition plurielle de visionnaires et créateurs dissidents que concocte chaque mois de septembre, depuis des années, le Musée de la Création Franche à Bègles. Si la plupart des créateurs ou artistes présentés me sont inconnus, et je ne peux donc rien en dire de particulier, à part signaler leur présence, on notera tout de même qu'en fait partie Solange Knopf que j'ai plusieurs fois défendue ici même et aussi dans les colonnes de la revue du musée : je fais allusion à l'entretien que j'avais réalisée avec elle dans Création Franche n°41, en décembre 2014 (« Quelques questions à Solange Knopf au-delà des ténèbres »). "Visions et créations dissidentes", musée de la Création franche, du 30 septembre au 3 décembre 2017. A noter qu'à l'issue du vernissage qui a eu lieu le 30 septembre dernier, le nouveau maire de Bègles, Clément Rossignol Puech, a remis symboliquement les clés du musée au Président de Bordeaux Métropole, en l'occurrence Alain Juppé. Je crois qu'on espère au musée que ce transfert de propriété des locaux (et non pas de l'entité administrative et artistique qui reste l'apanage de la ville de Bègles) ouvrira la porte à des travaux d'extension dont la collection a bien besoin, étant donné son étendue croissante.

guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier

Dessin de  Solange Knopf présenté sur le site de la galerie d'Ys en Belgique où elle a une exposition parallèle à celle de Bègles (du 8 au 29 octobre).

 

     

      Ailleurs, c'est la folie qui requièrent les efforts de deux organisateurs d'exposition et pas des moindres, d'une part le MAHHSA (Musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte-Anne, anciennement Musée Singer-Polignac ; on annonce pour bientôt son déménagement dans de nouveaux locaux, la Chapelle de l'hôpital...  – désertée pour cause de mort de Dieu?), pour deux expos dont une déjà en cours, "Elle était une fois, Acte I" (du 15 septembre au 26 novembre 2017) et "Acte II" (Du 1er décembre 2017 au 28 février 2018) – c'est "l'Acte I "qui est commencé – et d'autre part,  la Maison de Victor Hugo place des Vosges qui va bientôt présenter une formidable exposition, montée avec l'appui de diverse collections et fondations, et intitulée "La folie en tête, aux racines de l'art brut". Cette dernière, comme son sous-titre l'indique, se veut comme une mise en perspective de quatre collections psychiatriques du XIXe siècle (celle écossaise du Dr. Browne – une des plus anciennes, puisque fondée en 1838 –, celle d'Auguste Marie – qui fut un des premiers en France à créer un Musée de la folie, à Villejuif il me semble –, et celles de Walter Morgenthaler et de Hans Prinzhorn). Ces collections existaient  donc bien avant que la collection d'art brut de Jean Dubuffet ne se monte elle-même (à partir de 1945), parfois en s'incorporant justement certaines anciennes collections de psychiatres (comme celle du professeur Ladame, par exemple). L'exposition se tiendra du 16 novembre 2017 au 18 mars 2018 (vous avez le temps donc). La commissaire d'exposition, en dehors du directeur de la Maison de Victor Hugo, Gérard Audinet,  en est Barbara Safarova, présidente de l'association ABCD. On note la présence, au sommaire du catalogue, de contributions de Savine Faupin et de Thomas Röske entre autres. Mais je m'étonne de ne pas retrouver de contributions de Vincent Gille qui travaillait encore il n'y a pas si longtemps à la Maison de Victor Hugo et avait contribué à plusieurs reprises à tisser de fructueuses collaborations du musée avec la collection d'ABCD.

 du vernissage, le Maire de Bègles, Clémen

guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier,création franche,solange knopf,la maison sous les paupières,anne billon,genowefa magiera,art brut polonais,fabuloserie,mahhsa,maison de victor hugo,la folie en tête,abcd art brut,dr browne,prinzhorn,auguste marie,walter morgenthaler

guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier,création franche,solange knopf,la maison sous les paupières,anne billon,genowefa magiera,art brut polonais,fabuloserie,mahhsa,maison de victor hugo,la folie en tête,abcd art brut,dr browne,prinzhorn,auguste marie,walter morgenthaler

Exposants au MAHHSA dans le cadre d'"Elle était une fois Acte I".

guyodo,art brut haïtien,art naïf haïtien,claud eet clovis prévost,environnement ssinguliers,georges maillard,rocamberlus,villa daumier,outsider art 3,galerie les yeux fertiles,surréalisme,art brut,art singulier,création franche,solange knopf,la maison sous les paupières,anne billon,genowefa magiera,art brut polonais,fabuloserie,mahhsa,maison de victor hugo,la folie en tête,abcd art brut,dr browne,prinzhorn,auguste marie,walter morgenthaler

Visuel proposé par la Maison de Victor Hugo pour l'expo "La folie en tête".

 

24/07/2016

Eugen Gabritschevsky, dans le silence de l'été parisien

Affiche expo Gabritschevsky 2016-2017.jpg

     Importante nouvelle d'exposition à Paris, mais curieusement, selon moi, assez discrètement surgie, la Maison Rouge du boulevard de la Bastille dans le XIIe arrondissement parisien propose du 8 juillet au 18 septembre une rétrospective en 250 œuvres de cet extraordinaire visionnaire, et peintre autarcique, rangé dans l'art brut, nommé Eugen Gabritschevsky. Nom qui dérouta peut-être le public français et l'empêcha de se pencher plus avant sur cette œuvre, pourtant exceptionnelle (m'est avis que la même chose est arrivée au peintre danois de Cobra et du mouvement situationniste, Asger Jorn, au nom trop exotique pour être adoubé dans la mémoire du Français moyen). C'est une exposition prévue pour voyager ailleurs qu'à Paris, ce qui explique peut-être son installation initiale durant cet été dans la capitale (il doit être difficile de trouver des dates qui satisfassent chaque institution...). Elle devrait ensuite faire halte à Lausanne à la Collection de l'art brut, partenaire de l'exposition, du 11 novembre 2016 au 19 février 2017, pour enfin atterrir à l'American Folk Art Museum de New-York du 13 mars au 13 août 2017 (la conservatrice du département art brut du musée, Valérie Rousseau, signe du reste un texte dans le catalogue de l'expo).

GABRITSCHEVSKY_Eugène_116. coll ABCDjpg.jpg

Eugen Gabritschevsky, collection ABCD

eugen-gabritschevsky-graffink.blogspot.com.jpg

E.G., extrait du blog Graffink

     On trouve beaucoup d'information de type biographique sur Gabritschevsky, son métier de chercheur en génétique, son origine russe, une femme mystérieuse nommé "la muse" qui apparut et disparut au même moment où il commençait de sombrer dans la maladie mentale qui devait le conduire dans un hôpital allemand du côté de Munich en 1930 (il fut mis à l'abri dans un lieu privé de 39 à 45, ce qui lui évita de subir le même sort que tant d'aliénés allemands "euthanasiés"), son talent d'artiste depuis l'enfance (qui ne l'amena pas pour autant vers une activité professionnelle). Ce qui me séduit avant tout, c'est son œuvre, parfaitement visionnaire, surréaliste sans l'étiquette, quoiqu'elle ait pu attirer vers elle plusieurs personnalités de ce mouvement (Max Ernst acheta des œuvres de lui à la galerie d'Alphonse Chave, l'homme qui fit beaucoup pour classer, répertorier et montrer Gabritschevsky depuis 1960, date à laquelle elle lui avait été révélée par Jean Dubuffet; Georges Limbour écrivit à son sujet un texte en 1965, centré sur les techniques qu'il employait ; et depuis 1967 également, on trouve Annie Le Brun qui se passionne pour lui et sa recherche d'un "déferlement de la vie").

Gabritschevsky, coll privée paris (2).jpg

E.G., sans titre, 14x18 cm,  (n°1268 de l'inventaire de la galerie Chave), coll. privée, Paris, ph. Bruno Montpied ; on remarque sur cette petite peinture les étranges arbres en train de contempler l'étrave d'un bateau flottant sur un fleuve ou un bras de mer, on les croirait comme chevelus (avec pour tous une frange bien taillée sur la nuque), et l'on repère aussi avec perplexité les rubans rouges noués autour de leurs cous-troncs...

Eugen Gabritschevsky (2), sans titre, galerie Alphonse Chave (cat 98).jpg

E.G. sans titre, œuvre reproduite dans le catalogue de la galerie Alphonse Chave pour leur exposition de 1998 ; on retrouve là aussi des rubans noués autour des troncs de ces arbres qui ressemblent furieusement à des asperges géantes... ; ce paysage me fascine essentiellement en raison de ces fûts énigmatiques.

 

     L'entrée dans la période de maladie (de celle-ci, malheureusement, une fois de plus, rien ne nous est dit qui permette de comprendre exactement ce qu'elle était ; on nous parle d'angoisses qui empêchèrent Gabritschevsky de continuer son métier de biologiste) coïncide avec une extension sans précédent de ses travaux graphiques (dans les années 1920, il pratiquait avec prédilection le fusain, plusieurs dessins de cette veine sont montrés dans l'exposition de la Maison Rouge). Une extension qui ressemble fortement à un lâchez-tout de l'imagination picturale et graphique, tant les champs explorés, les expérimentations pratiquées, l'amènent à produire des images variées et toutes plus surprenantes les unes que les autres. Un "lâchez-tout" qui fait personnellement de lui (que l'on me pardonne cet aparté)  mon maître, tant son exemple correspond à ce vers quoi je me dirige en matière de peinture, me limitant comme lui aux petits formats (en majorité), parce que c'est dans ces espaces réduits qu'on a le plus de chances de capturer l'éventuelle poésie du hasard.

Sans-titre-1942-Gouache-et-aquarelle-sur-papier-calque-234x314-cm-Collection-privée-New-York.jpg

E. G., sans titre, gouache et aquarelle sur papier calque, 1942, coll. privée, New-York (exposé à la Maison Rouge)

 

     L'œuvre de Gabritschevsky est protéiforme, parfois abstraite avec recherche de composition de motifs ornementaux proches de cellules vues au microscope et dansant une sarabande, parfois paysagère visionnaire, parfois aussi visant à un réalisme poétique comme lorsqu'il s'adonne à la peinture de bestiaire, avec des animaux aux étranges tatouages de petits points, des dinosaures aux corps se résolvant en flammèches.E G site de la coll d'art brut.jpg Des taches ressemblant à des tests de Rorschach (qu'on a pu lui proposer dans le cadre de son asile, comme dit Annie Le Brun) sont montrées à la Maison Rouge, visiblement précisées par le peintre dans un sens plus figuratif et moins informe, représentant des insectes pourvus d'une grande présence (celui que je reproduis ci-contre est emprunté au site web de la Collection de l'art brut de Lausanne).

EG num 5247, 21x22,5cm, gouache sur pap calque, 1942, galerie Chave, .jpg

E.G., sans titre, n°5247 de l'inventaire de la galerie Chave, 21x22,5 cm, gouache sur papier calque, 1942, Galerie Alphonse Chave.

    On n'en finit pas de voyager de fenêtres sur des paysages enchantés (pas toujours gais, parfois séjours enténébrés) en fenêtres vers d'autres landes à figures improbables. Comme si vous sautiez d'un caillou magique à un autre caillou magique pour traverser une rivière périlleuse.

    A signaler que la Galerie Alphonse Chave à Vence, de son côté, organise aussi une exposition Eugène Gabritschevsky du 27 juillet au 30 novembre 2016. A cette occasion, elle édite un nouveau livre (qui était en gestation depuis plusieurs années, confie-t-elle dans son carton d'invitation) qui fera 190 pages et comportera 300 illustrations. Il contiendra des textes originaux de Daniel Cordier, Florence Chave-Mahir, et Pierre Wat. On devrait aussi y retrouver divers documents d'archives de Georges Limbour, Dubuffet et Elie-Charles Flamand (encore un surréaliste celui-ci), des lettres d'Eugène et Georges Gabritschevsky (ces lettres, si elles sont de la même qualité et clarté que celles dont on peut trouver des extraits au gré des différents catalogues, seront fort éclairantes). Un film, joint en DVD aux 50 premiers exemplaires de cette édition, est également annoncé : Eugène Gabritschevsky, le vestige de l'ombre, de Luc Ponette et produit par Zeugma films (2013).

24/11/2014

"L'autre de l'art": bref, l'art de l'immédiat

      Se tient actuellement au LaM une exposition, "L'autre de l'art"  (sous-titré "art involontaire, art intentionnel en Europe, 1850-1974", allusion transparente à un célèbre titre de recueil de Paul Eluard), qui, parallèlement à un des objectifs affichés dans le texte introductif du catalogue (dû à Savine Faupin, la commissaire principale de l'exposition), "brouiller les frontières entre art populaire et art savant", apporte du nouveau sur divers plans, du moins si l'on s'en rapporte au catalogue publié à cette occasion (mais l'expo qui s'y rapporte doit être bien belle et riche si l'on s'en rapporte à ce ramage). Apporte du nouveau et me confirme personnellement dans mes choix, tels que défendus sur ce blog entre autres. Que ce genre d'exposition, qui a retenu plusieurs découvertes accomplies au cours de l'histoire du mouvement surréaliste, puisse aujourd'hui se monter a de quoi nous rassurer.

     On pourrait croire ainsi, lorsqu'on lit le catalogue dans l'ordre, "traumatisé" qu'on est par les expos d'art brut parisiennes de ces temps-ci (à la Maison Rouge, galerie Christian Berst, galerie Agnès B....) où un méli-mélo art brut/art contemporain s'esquisse, qu'on cherche aussi à Villeneuve-d'Ascq, de prime abord, à conduire l'amateur d'art brut et autres langages hors-normes dans des contrées singulièrement embrouillées, où art brut et art contemporain, c'est kif-kif —histoire au fond de régénérer le marché de l'art tout simplement (car quelle autre tactique en définitive se cache derrière de tels discours, le capitalisme cherchant perpétuellement de nouveaux profits?). Au LaM de Villeneuve-d'Ascq, dont je me demande toujours s'ils ne sont pas trop embarrassés d'avoir à gérer trois collections aussi différentes que celles d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut, l'on parle volontiers de transdisciplinarité, de passerelles, de transversalités. C'est un peu obligatoire, étant donné une collection à trois visages. Mais je me demande si ce ne sont pas que des mots, et si cela ne débouchera pas à la longue sur un grand magma, un grand foutoir où une chatte ne retrouvera plus ses petits. Je parle au futur, mais j'ai bien l'impression que c'est déjà en place ailleurs, on a atterri dans un nouveau paysage de l'art qui ressemble furieusement aux banquises actuellement en pleine débâcle, des pans entiers se mettant  à dériver ici et là...

 

Affiche-Autre-de-l-art.jpg

     Mais passons les préfaces, les introductions et les intentions (peut-être exprimées de façon seulement stratégique) et regardons de plus prés certains chapitres, en s'intéressant moins aux tentatives d'annexion de "l'autre" par l'art qu'à cet art de "l'autre", un art qui ne se pare pas toujours du nom d'art, et qui se manifeste en dehors des systèmes artistiques conventionnels, au cœur de nos vies quotidiennes. En fait, à suivre petit à petit le catalogue, on s'aperçoit progressivement qu'on nous emmène du côté de ce que j'appelle depuis le début des années 90 l'art de l'immédiat. Et cela, ce n'est pas du tout la même tisane que celle qu'on tente de nous vendre à Paris!

 

Auguste-Forestier,-la-guill.jpg

Dessin d'Auguste Forestier exposé aux "Chemins de l'Art Brut VI" à St-Alban-sur-Limagnole en 2007 

 

     Savine Faupin nous parle de ses recherches sur des psychiatres d'avant-garde tels que Maxime Dubuisson à l'asile de Braqueville (le bien nommé...) à Toulouse (grand-père de Lucien Bonnafé, qui conserva les albums de dessins des pensionnaires des hôpitaux où son aïeul avait travaillé, dont les splendides dessins d'Auguste Forestier, avec leurs personnages aux chapeaux extravagants), ou le docteur Benjamin Pailhas dans son asile du Bon Sauveur d'Albi. On avait peu d'informations au sujet de ces deux-là jusqu'à présent.

Sns titre (la Vierge à moitié cuite, GC), 23x16cm.jpg     Claire Margat publie dans ce même catalogue une savante étude sur la collection de Georges Courteline, son "musée des horreurs" rebaptisé à la fin de sa vie - par une sorte de repentir? - "musée du labeur ingénu", collection d'œuvres naïves (dont un tableau du Douanier Rousseau, ou ci-contre un anonyme, auteur, selon la légende rédigée stupidement par Courteline, d'une "Vierge à moitié cuite"...) construite par lui à la fin du XIXe siècle  tout à la fois par fascination et dérision envers les réalisations de ces peintres autodidactes (j'y reviendrai dans une note ultérieure). Curieuse attitude de l'humoriste en question qui achetait trois fois rien, pour s'en moquer, secrètement intrigué par ailleurs, des tableaux aux perspectives étranges, aux objets rendus ambigus par des peintres amateurs qui s'attachaient peut-être plus au retentissement psychologique de ces objets sur leur esprit qu'à leur représentation photographique, ce que Georges-Henri Luquet appela intelligemment un "réalisme intellectuel", terminologie plus précise qui aurait dû supplanter le terme "d'art naïf", mais rebuta finalement car peut-être pas assez "vendeuse"... Claire Margat s'attache avant tout à ce paradoxe du collectionneur qui collectionne des œuvres pour marquer sa distance vis-à-vis d'elles. Elle trace dans son étude de savantes arabesques autour de cette ambivalence, qui se résume plutôt, en ce qui me concerne, à la position bien sotte d'un humoriste bourgeois ne comprenant rien à une tendance de la représentation qui commença au XIXe siècle à se faire remarquer, débordant les vieilles lunes de l'art académique. Comme l'art brut aujourd'hui peut-être se fait remarquer de même, dépassant un art contemporain à bout de souffle. A noter que l'étude en question réussit l'exploit de ne nous montrer que très peu de reproductions des peintures de la collection Courteline, alors qu'il en existe, certes cachées dans les bibliothèques et les archives , et au moins dans le catalogue de la vente finale de la collection à la galerie Bernheim en 1927, ainsi que dans un numéro plus  ancien de la revue Cocorico (le n°39 du 15 août 1900, numéro entièrement consacré à la collection de l'humoriste), où Courteline avait déjà publié les mêmes commentaires goguenards et pince-sans-rire que ceux qu'il inséra dans le catalogue de la vente chez Bernheim (ce qui doit nous montrer qu'en dépit du nouveau terme dont il baptisa sa collection à la fin de sa vie, il n'avait pas changé d'un iota en ce qui concerne le jugement à son propos).

 

l'autre de l'art,lam,savine faupin,art populaire et art savant,art naïf,art immédiat,musée du labeur ingénu,musée des horreurs,graffiti,poésie naturelle,pierre dhainaut,tristan tzara,poésie activité de l'esprit,auguste forestier,maxime dubuisson,benjamin pailhas,dessins d'enfants

Peintre non identifié, sans titre (une baleine émergeant sous des anges et toutes sortes d'engins volants), 27 x 36 cm, ancienne collection de Georges Courteline, reproduction d'après une méchante photocopie en noir et blanc...

 

     Le catalogue nous parle des graffiti, et aussi du griffonnage, des dessins dits de "téléphone", tous ces croquis spontanés que tout un chacun exécute machinalement  en marge de réunions de travail, ou de cours d'étudiants. Roger Lenglet donne dans le catalogue un article fort stimulant sur ce domaine (où il ne se cantonne pas à vanter le griffonnage mais attire notre attention sur la valeur esthétique des mâchouillements, triturations nerveuses, chantonnements machinaux, tout un patrimoine qui s'efface à chaque instant...). On sait qu'il fut l'auteur d'un ouvrage sur Le Griffonnage, esthétique des gestes machinaux aux éditions François Bourin en 1992, où il donnait nombre d'exemples iconographiques de ces fameux griffonnages.l'autre de l'art,lam,savine faupin,art populaire et art savant,art naïf,art immédiat,musée du labeur ingénu,musée des horreurs,graffiti,poésie naturelle,pierre dhainaut,tristan tzara,poésie activité de l'esprit,auguste forestier,maxime dubuisson,benjamin pailhas,dessins d'enfants Ce genre de regard empathique avec ces dessins compulsifs est aujourd'hui possible en grande partie grâce aux surréalistes qui dès les années 20, dans leurs revues, attiraient l'attention sur les griffonnages des buvards de conseils de ministres... On sait aussi que des collectionneurs engrangent parfois au milieu de leurs collections d'œuvres dûment estampillées œuvres d'art des figurations cahotiques sur cartons, voire des planches de pupitres zébrées de graffiti poignants, qui sont autant de palimpsestes de générations d'élèves griffonneurs, autant d'automatistes qui s'ignorent...

 

l'autre de l'art,lam,savine faupin,art populaire et art savant,art naïf,art immédiat,musée du labeur ingénu,musée des horreurs,graffiti,poésie naturelle,pierre dhainaut,tristan tzara,poésie activité de l'esprit,auguste forestier,maxime dubuisson,benjamin pailhas,dessins d'enfants

Trois sous-main en bois griffonnés par des élèves en marge de leurs cours, coll. privée, région parisienne, ph. Bruno Montpied 

 

 

      Pierre Dhainaut signe pour sa part dans le catalogue deux articles, l'un sur Tristan Tzara et sa défense de la poésie qui n'est pas seulement "expression écrite" mais aussi et avant tout "activité de l'esprit", ce qui permit au poète dadaïste d'accueillir à bras ouverts à la fois la poésie phonétique —notamment celle qu'il trouvait dans la poésie africaine— et l'art produit à l'occasion d'une rupture mentale comme ce fut le cas lorsqu'il écrivit un texte sur le peintre suédois Ernst Josephson. Ce dernier bouleversa de fond en comble son esthétique jusque là classique  en renouveau visionnaire à la faveur d'une période de folie.

 

l'autre de l'art,lam,savine faupin,art populaire et art savant,art naïf,art immédiat,musée du labeur ingénu,musée des horreurs,graffiti,poésie naturelle,pierre dhainaut,tristan tzara,poésie activité de l'esprit,auguste forestier,maxime dubuisson,benjamin pailhas,dessins d'enfants

Monographie sur Josephson avec texte de Tzara (assez court), éd. Pierre-Jean Oswald, 1976

 

      Le second article de Dhainaut —dont il faudra bien un jour songer à réunir tous les textes extrêmement éclairants qu'il a donné sur les créateurs d'environnements, l'art naïf, les écrits bruts, les arts spontanés en général (on en trouve dès les années 70 à ma connaissance ; il rappelle que c'est André Breton qui lui apprit à voir l'art naïf)— son second article a trait à l'Anthologie de la poésie naturelle, cet excellent livre de 1949 que Camille Bryen et Alain Gheerbrant consacrèrent à la poésie involontaire telle que l'avait cernée en 1942 Paul Eluard (qu'il mettait en parallèle avec la poésie dite intentionnelle des écrivains patentés). Il s'agissait de la poésie des graffitis, trous dans les vitres, lézardes des murs, inventions loufoques d'autodidactes visionnaires comme il s'en était déjà rencontré dans les années 30 dans le film de Jacques Brunius, Violons d'Ingres ou dans la revue Minotaure.l'autre de l'art,lam,savine faupin,art populaire et art savant,art naïf,art immédiat,musée du labeur ingénu,musée des horreurs,graffiti,poésie naturelle,pierre dhainaut,tristan tzara,poésie activité de l'esprit,auguste forestier,maxime dubuisson,benjamin pailhas,dessins d'enfants

     L'enfance et ses dessins sont également convoqués dans le catalogue, et notamment dans leur rapport avec le groupe Cobra qui n'hésitait pas à se laisser influencer, comme Gaston Chaissac isolé dans sa Vendée de bigots, par les tracés bruts de décoffrage des enfants tout entiers à ce qu'ils tentent de représenter et producteurs de tracés simples et sobres, aux raccourcis saisissants.

 

l'autre de l'art,lam,savine faupin,art populaire et art savant,art naïf,art immédiat,musée du labeur ingénu,musée des horreurs,graffiti,poésie naturelle,pierre dhainaut,tristan tzara,poésie activité de l'esprit,auguste forestier,maxime dubuisson,benjamin pailhas,dessins d'enfants

Œuvres éphémères en pâte à modeler créées par des enfants de 6 ans, ph. BM, 2008

 

    Bien d'autres sujets (j'oublie par manque de place de citer plusieurs autres références, comme par exemple le chapitre dû à Béatrice Chemama-Steiner sur des pierres sculptées sauvées de justesse, vestiges d'un mur taillé  par un pensionnaire de l'asile de Sotteville-lès-Rouen, Adrien Martias, entre 1932 et 1943 -date où il meurt parmi les 40 000 malades mentaux français morts de malnutrition pendant l'Occupation suite à un abandon programmé de leurs rations par les autorités vichystes), bien d'autres sujets sont évoqués dans cette expo qui s'avère décidément très excitante, et laisse à penser finalement qu'au LaM, on parvient avec maestria à gérer de front collections d'art moderne et collections d'art brut, puisqu'on le fait dans le respect de chaque corpus.

13/01/2013

J'expose avec "l'Or aux 13 îles" à l'Inlassable Galerie

Cette note contient une mise à jour du 14 janvier 

    C'est pour bientôt, dans une galerie que je ne connaissais pas, l'Inlassable Galerie, divisée en deux parties, une où le public entre, au 13 bis, rue de Nevers (une des rues les plus étroites de Paris, digne d'une nouvelle de Jean Ray), et une autre cachée derrière une vitrine au n°18 de la rue Dauphine, le tout dans le VIe ardt à Paris, à deux pas de la rue Guénégaud, dans le quartier des galeries de la Rive Gauche. C'est une galerie, je le souligne, qui ouvre sur RENDEZ-VOUS (tél: 0620994117 ou 0671882114), en dehors du jour de vernissage s'entend, et l'après-midi de 14h à 20h tous les jours, même le dimanche.

      La revue de Jean-Christophe Belotti, L'Or aux 13 îles,l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public dont j'ai déjà plusieurs fois parlé ici (pour y avoir publié dans ses deux premiers numéros un dossier sur l'abbé Fouré et ses bois sculptés et un dossier sur une sélection d'art immédiat),l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public présente quelques créateurs dans une ambiance de cabinet de curiosités de façon à attirer de nouveau quelque peu l'attention sur ce qui se joue en elle et autour d'elle.

 

l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public

Sur le verso de l'invitation ci-dessus, on retrouve une image de Jean-Pierre Paraggio

l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public

 Bruno Montpied, La chamane entre en danse par le charleston, 43x30 cm, 2010 (un des trois dessins que j'exposerai, les deux autres s'intitulant le Charrieur et l'Idéaliste emplumé)

      Cela ira des dessins d'un enfant de 7 ans, Alexandre Cattin, récente découverte de Mauro Placi qui en parlera plus largement dans le futur n°3 de la revue de Jean-Christophe, jusqu'à divers artistes surréalistes comme Jan Svankmajer (présent sous forme d'affiches),l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public Jean Terrossian, Nicole Espagnol, Georges-Henri Morin, Josette Exandier, ou Alan Glass (dont Jean-Christophe présentera des photos des assemblages), en passant par des créateurs plus "singuliers" comme moi (j'exposerai trois dessins d'environ 40x30 cm), ou Charles Cako Boussion (voir ill. ci-contre),l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public des photographies (Pierre Bérenger, Pierre-Louis Martin, Diego Placi, Alexandre Fatta - un commentateur habitué de mon blog, celui-ci - des cartes postales anciennes de l'Ermite de Rothéneuf - en provenance de ma collection - plus deux de mes photos montrant le site de l'abbé de nos jours), des créateurs héritiers de l'inspiration surréaliste comme Jean-Pierre Paraggio, Guylaine Bourbon, ou encore Jean-Christophe Belotti qui exposera à cette occasion certains de ses collages.

l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public

Pierre-Louis Martin, sans titre, photographie (exposée à cette occasion), vers 1996

 

     Des artistes dont je connais moins le travail seront également présents, Mélanie Delattre-Vogt (voir le n°2 de l'Or aux 13 îles et image en noir et blanc ci-dessous), François Sarhan (artiste ayant plus d'une corde à son arc apparemment), Claude Variéras, et le poète Mauro Placi venu tout spécialement d'Helvétie.l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public L'idée générale, on l'aura compris, est de rendre hommage à l'ensemble de ce qui a été présenté dans la revue depuis ses débuts en 2010.

      Petite expérience appelée peut-être à grandement intriguer les passants de la rue Dauphine qui y circuleront entre 9h et 18h, derrière la vitrine du n°18 on pourra également voir Virgile Novarina se livrer, de façon diurne donc et devant les passants, à un sommeil destiné à provoquer des rêves qu'il notera et publiera peut-être à l'occasion (voir le n°2 de la revue où l'on parle de ses expériences précédentes). La "performance" en question aura lieu du 21 au 26 janvier. Autour de lui seront exposés différents éléments liés à la revue L'Or aux 13 îles.

 

l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public

La vitrine attendant la performance onirique de Virgile Novarina 

l'or aux 13 îles,jean-christophe belotti,l'inlassable galerie,abbé fouré,ermite de rothéneuf,bruno montpied,art immédiat,art singulier,surréalsime,josette exandier,jean-pierre paraggio,pierre bérenger,pierre-louis martin,charles cako boussion,jan svankmajer,georges-henri morin,nicole espagnol,diego et mauro placi,françois sarhan,mélanie delattre-vogt,virgile novarina,rêve en public

       Le vernissage, en même temps que le début de l'exposition, sont donc prévus pour le jeudi 17 janvier, et tous les lecteurs du Poignard Subtil sont bien entendu cordialement invités. La manifestation se déroulera jusqu'au 5 février 2013 (ouverture sur rendez-vous, téléphonique ou par mail, je le répète).

01/03/2012

Jan Krizek se donne au Limousin

     L'épouse de Jan Krisek, Jirina, est décédée en 2010 sans que je l'ai personnellement su. Elle était la dépositaire de près de 900 oeuvres, essentiellement des oeuvres en deux dimensions de son mari, Jan, qui, connu d'abord comme sculpteur, avait plusieurs fois exposé à Paris dans les années d'après-guerre aussi bien dans les milieux surréalistes – où il avait réclamé à Breton un recours plus exigeant à l'automatisme qu'il trouvait alors délaissé – que dans le milieu de l'art brut. Ces milieux alors, avant la grande brouille entre Breton et Dubuffet, pouvaient encore jouer les vases communicants, ce qui permit à Krizek d'être accueilli aussi bien par les surréalistes que par les thuriféraires de la première Compagnie d'Art Brut.

     Hélas, il lui fallut quitter la capitale, apparemment à la suite d'une dénonciation en 1962 de son concierge concernant sa situation irrégulière en France – comme le révèle un article du journal Le Populaire du Centre (numéro du 17 février 2012) qu'un camarade (François Letourneau) a eu l'obligeance de me faire parvenir.

KRIZEK[1]-le-pop-du-centre.jpg

     Un "Sans-Papiers" avant la lettre, Krisek?

    Ils allèrent lui et sa femme se cacher en Corrèze (l'article montre une photo de la cabane qu'il construisit pour leur couple) où ils vécurent modestement d'apiculture. Il arrêta la sculpture tout en déclarant être capable de la reprendre à tout moment, puisqu'il disait poursuivre mentalement ses sculptures. Il dessina, grava, peignit. L'essentiel de sa production vient d'être légué au FRAC Limousin, comme il en avait déjà été fait une donation au FRAC Bretagne voici plusieurs années (ce dernier FRAC possédant de fort belles terres cuites, si je ne me trompe pas). Une belle revanche post-mortem (Krisek est décédé en 1985) que cette leçon de générosité qui enrichit désormais un pays, la France, qui pourtant sut si mal l'accueillir, comme elle le fait encore aujourd'hui vis-à-vis de tant de ressortissants étrangers demandant à venir sur son sol, ou même à s'y maintenir.

29/09/2009

Benjamin Péret, oncle d'Amérique

      Je rate toutes les expos à la Maison de l'Amérique Latine. J'ai raté Mandiargues récemment, vais-je rater Benjamin Péret et les Amériques ?Péret dans un hamac, photo Association des amis de Benjamin Péret.jpg Un sort s'acharne sur moi. Qui provient du fait que je n'ai jamais trop su où se situait cette fameuse Maison, ou du moins que je ne voulais pas vraiment la situer... Enfin, je me comprends. J'ai pris l'habitude de ne pas la situer, de penser à son existence évanescente dans une de ces ruelles ténébreuses chères à Jean Ray, qui apparaissent et disparaissent quand ça les arrange.

      Tout ça donc, pour annoncer cette exposition que m'a aimablement signalé M. Gérard Roche qui a l'air très impliqué dans l'Association des amis de Benjamin Péret, dont l'adresse est à Lyon et qui édite un petit bulletin (pas cher, la collection complète des 23 numéros est à 25€), Trois cerises et une sardine, où l'on paraît trouver nombre d'inédits concernant Péret mais aussi d'autres surréalistes.

N°24 de Trois cerises et une sardine2.jpg

      On découvrira donc dans cette expo: "les principaux livres de Benjamin Péret dans leurs premières éditions, des revues surréalistes auxquelles il a collaboré, des manuscrits, des correspondances, des photographies prises au Brésil et pendant son séjour au Mexique, ainsi que des œuvres de ses amis peintres et photographes".Remedios Varo, el cazador de estrellas (l'emprisonneur d'étoiles?).jpg Ses voyages au Mexique (1941-1948) et au Brésil (1929-1931 et 1955-1956) y sont également évoqués. Y parle-t-on de la rencontre Robert Tatin-Benjamin Péret qui permit à ce dernier de rédiger un texte sur Tatin pour le projet d'Almanach de l'Art Brut qu'avaient réalisé conjointement André Breton et Jean Dubuffet? Ce projet ne fut jamais édité et son manuscrit dort encore aujourd'hui dans les archives de la collection de l'art brut à Lausanne (j'ai édité ici une fois un texte de Lise Deharme en provenance de cet "almanach" très spécial). Le texte de Péret sur Tatin (qui avait également voyagé au Brésil) paraît bloqué par les ayant-droit de Péret... A moins qu'il ne soit réservé aux inédits que distille Trois cerises et une sardine ?  

Maison de l'Amérique Latine 217, Boulevard Saint Germain 75007 Paris. 01 49 54 75 00. Attention! Mardi 29 septembre, aujourd'hui donc, a lieu à 18h30 une soirée avec des lectures et des interventions (invités entre autres, Victoria Combalia, Claude Courtot, Gérard Durozoi, Jérôme Duwa), ainsi qu'en deuxième partie la projection du film rare de Michel Zimbacca et Jean-Louis Bédouin, L'Invention du monde, de 1952, dont le commentaire avait été écrit par Benjamin Péret. L'expo dure du 18 septembre au 6 novembre.

16/05/2009

Disparition de Pierre Peuchmaurd, un hommage de Joël Gayraud

"Pierre Peuchmaurd (1948-2009)

 

        Les trains dans la menthe

        la main dans l'étreinte

        la nuit violette aux œufs de femme

        les forêts bleues au bas des ventres,

        le sang sait ça

        le sang sait la poussière

        la lumière et l'écharde

        et les doigts des amantes

        dans la brèche bleue des bois

 

        (Scintillants squelettes de rosée, Simili Sky, 2007)

Pierre Peuchmaurd,photo Antoine Peuchmaurd, 2003.jpg
Pierre Peuchmaurd par Antoine Peuchmaurd, 2003 ; photo extraite du blog La vie palpitante d'Antoine P.

         Notre ami Pierre Peuchmaurd est mort le 12 avril 2009.  Un enchanteur, un poète. Qui avait trouvé dans le surréalisme  « une des passions de sa vie » et « son axe moral ». Il avait participé à des aventures collectives relevant éminemment de l'exigence surréaliste telles que les éditions Maintenant et la revue Le Cerceau, et avait animé de minuscules entreprises éditoriales comme L'air de l'eau ou Myrddin qui publiaient, pour le bonheur d'une constellation restreinte et sûre, certains des plus grands occultés de notre temps. Mais avant tout c'est sa voix singulière que nous écoutions, que nous attendions à chaque nouvelle parution - et là, dès l'ouverture du recueil, l'enchantement coulait de source. Voix de feuilles mouillées et d'envols dans les sous-bois, voix de cailloux jetés dans l'étang la nuit, voix qui, comme nulle autre, en ces années les plus hostiles au lyrisme qui furent jamais, a fait vibrer, de toutes ses harmoniques, la poésie, la maintenant inaltérée au-dessus des décombres d'une langue chaque jour un peu plus mise à mal. C'était la voix d'un amant de l'amour, la voix qui va droit au cœur, mais aussi la parole acérée et lucide, qui ne transige jamais sur l'essentiel, et porte au centre de la cible. Quand disparaît un poète, c'est une île, dans l'archipel du langage, qui s'enfonce sous les eaux. Il n'en reste, dans les textes, que l'empreinte cristalline et, nous le savons, nous ne lirons plus que ce qui a déjà été écrit. Cependant, les images inespérées, les attelages inouïs de mots dont chaque nouveau poème suscitaient le jaillissement, se lèveront toujours devant nous. Ils ne se prendront pas dans le givre de la mémoire.

         Parmi les dizaines de livres et de recueils que Pierre a égrenés sur sa route depuis quarante ans, et qu'ont souvent illustrés ses amis, nous citerons :

         Plus vivants que jamais, Robert Laffont, 1968.

        L'Embellie roturière, Éditions Maintenant, 1972.

        L'Oiseau nul, Seghers, 1984.

        Les Bannières blanches, illustré par Robert Lagarde, Fata Morgana, 1992.

        Le Diable, illustré par Jorge Camacho, L'Embellie roturière, 1993.

        Arthur ou le système de l'ours, illustré par Robert Lagarde L'Ether vague, 1994.

       Parfaits dommages, avec cinq photographies de Nicole Espagnol, L'Oie de Cravan, 1996, 2007 (réédition augmentée).

        À l'usage de Delphine, illustré par Jean Terrossian, L'Oie de Cravan, 1999.

        Encyclopédie cyclothymique, illustré par Jean-Pierre    Paraggio, Cadex Éditions, 2000.

        Bûcher de Scève, L'Escampette, 2002.

        L'Œil tourné, illustré par Hervé Simon, Cadex Éditions, 2003.

        Colibris et princesses, L'Escampette, 2004.

        Au chien sédentaire, Pierre Mainard, 2005.

        Le Tigre et la chose signifiée, L'Escampette, 2006.

        Scintillants squelettes de rosée, avec une photographie d'Antoine Peuchmaurd, Simili Sky, 2007.

        Alices, illustré par Georges-Henri Morin, Les Éditions de surcroît, 2008.

        La Nature chez elle, sur des images de Jean-Pierre Paraggio, Collection de l'Umbo, 2008.

 

Joël Gayraud, 1er mai 2009."

(NB: Ce texte est extrait du site du Groupe de Paris du Mouvement Surréaliste, où il a été mis en ligne récemment.)

 

06/05/2009

Alain Gruger chez Nuitdencre

    Alain Gruger, c'est un dessinateur fort passionnant que j'ai pour ma part découvert en lisant sur lui une notice par Paul Duchein dans une des publications du Musée de la Création Franche, notice qui était fort injustement et inexplicablement reléguée à la fin de la publication.

alain gruger 1.gif

    J'avais pu voir deux grands dessins, semblables à des compositions en mandala, présentés à l'exposition Le Moi et son double au Musée Ingres à Montauban il y a trois ou quatre ans. L'occasion est donnée d'en découvrir un peu plus puisque la galerie Nuitdencre 64, dans le XIe ardt de Paris, dont j'ai déjà plusieurs fois relayé les annonces d'expos souvent attractives, va nous proposer plusieurs oeuvres de lui à partir du jeudi 7 mai qui vient .

alain-gruger-gal-64.jpg

      A voir comme ça les oeuvres que vient de m'envoyer la galerie (et que je reproduis ici), son travail paraît évoluer dans un  sens toujours plus intriguant. Cependant, il est à remarquer que ces dessins en viennent à ressembler à ceux d'un autre créateur que nous apprécions beaucoup aussi, Michel Boudin, adepte lui-même des compositions avec animaux stylisés tourbillonnant autour d'un sujet central (du moins est-ce une des composantes de son travail). Michel Boudin qui figurait aussi à la même expo du Musée Ingres. Cependant, ce ne doit être ici qu'une coïncidence, qu'un cousinage de grands esprits qui se rencontrent sur le plan de l'inconscient.

alaing-2.gif
Alain Gruger, photos Galerie Nuitdencre 64
Et ci-dessous,
un dessin de 2001 de Michel Boudin:
MB,-dessin-ss-titre.jpg

25/04/2009

Une image peut en cacher une autre

signalisation dans le bitume, bd St-Marcel, Paris, ph.Bruno Montpied.jpg
Bd Saint-Marcel, Paris 13e, signalisation dans le bitume, ph.Bruno Montpied, 2008

      Une exposition à voir toutes affaires cessantes - et pourtant il y en a un certain nombre ces jours-ci à Paris, Calder, Jorn, Chirico, Kandinsky, Boix-Vives, Macréau (non, pas Warhol dont je me passe bien, personnellement), etc... - c'est L'AUTRE expo du Grand Palais, aux Galeries Nationales, UNE IMAGE PEUT EN CACHER UNE AUTRE. Du 8 avril au 6 juillet.catalogue Dali et les magiciens de l'ambiguïté, 2003, double image [que voyez-vous en premier?] sans crédit.jpg Son chef d'orchestre est Jean-Hubert Martin, qui avait déjà coordonné une autre expo sur le même thème, à Düsseldorf, L'énigme sans fin, Dali et les magiciens de l'ambiguïté, en 2003. Plus lointainement, une expo au Palazzo Grassi à Venise, L'effet Arcimboldo (1987), avait elle aussi abordé le thème de la double image, de l'image cachée dans l'image. De même que plus près de nous, il y eut en 2006 au Palais des Beaux-Arts de Lille l'exposition L'Homme-Paysage, visions artistiques du paysage anthropomorphe entre le XVIe et le XXIe siècle, dont les concepteurs étaient Alain Tapié et Jeanette Zwingenberger, cette dernière se retrouvant au sommaire du catalogue de l'expo actuelle du Grand Palais. Assez en rapport avec cette dernière, on se souviendra également de la note que j'ai donnée le 30 mars 2008 à propos de l'exposition sur les cartes postales insolites, La photographie timbrée, qui fut montée l'année dernière à l'Hôtel de Sully.

Mantegna,détail de Pallas chassant les vices..., Musée du Louvre.jpg
Détail du tableau de Mantegna, Pallas chassant les vices du Jardin des Vertus, Musée du Louvre

       C'est le genre d'expo qui peut intéresser tous ceux qui sont fascinés par les images ambivalentes, telles que Dali aimaient en produire (sa paranoïa-critique est basée sur ces jeux d'illusions, l'exposition lui consacre une petite salle avec des oeuvres de très haut niveau), ou telles qu'on peut en voir dans une foisonnante et hétéroclite iconographie dont cette expo montre une large sélection (parmi les artistes modernes, j'ai fait personnellement la connaissance des sculptures à double aspect, se dévoilant en tournant autour, de Markus Raetz). Dans la peinture de la Renaissance par exemple, nombreux sont les exemples de paysages où se dissimulent des têtes plus ou moins grotesques, des profils dans la découpure des falaises (un célèbre tableau de Mantegna avec des nuages façonnés en forme de visages, Pallas chassant les vices du Jardin des vertus, venu de la grande Galerie du Louvre, est présent dans l'expo). C'est un jeu de recherche qui fait le plaisir du visiteur (s'il parvient à s'approcher du tableau, ce qui relève de l'exploit étant donné l'affluence), l'exposition étant pour une fois parée d'une dimension ludique indéniable (qui ne devrait pas déplaire aux enfants qu'on peut y emmener de préférence à toute autre expo).

Josse de Momper,L'automne, catalogue Une image peut en cacher une autre.jpg
Josse de Momper, 1564-1635, Allégorie de l'Automne, extrait du catalogue Une image peut en cacher une autre

      Mais elle ne se limite pas à cela. Des commentaires brefs mais denses aiguillonnent la curiosité. Notamment lorsqu'il s'agit d'expliquer au visiteur que ces images cachées à l'époque de la Renaissance avaient un sens peut-être édifiant, la nature peinte étant considérée comme le siège d'une sauvagerie qu'il était nécessaire de réduire par la civilisation. Ou bien voyait-on dans ces dissimulations d'images, destinées à être vues dans un second temps de la perception, la démonstration de ce que la contemplation d'une image, en apparence immédiatement lisible,  recélait en réalité une autre signification cachée, ce qui ouvrait à une conception transcendante du parcours contemplateur. Dieu est caché dans le moindre détail, n'est-ce pas... Aujourd'hui, l'image cachée répond à d'autres significations, d'autres besoins, notamment celui de s'émerveiller, ou bien au goût des images séditieuses (une partie de l'expo est consacrée aux profils ou silhouettes d'hommes politiques cachés dans des trous, ou des intervalles du paysage, cf. les représentations de Napoléon en silhouette).

Gravure populaire anglaise sur Napoléon, vers 1830.jpg
Gravure populaire anglaise, vers 1830, extraite de l'ouvrage L'oeil s'amuse, éd. Autrement, 1999

      Il existe évidemment un lien avec les thèmes plus ou moins carnavalesques du monde à l'envers.  L'imagerie populaire n'a pas été oubliée (si l'art brut lui, en dépit de sa présence à l'exposition de Düsseldorf pourtant, avec un article de Claudia Dichter dans le catalogue de cette dernière expo, a été  mis de côté, on ne sait pourquoi ; je sais certain dessin  de la collection Prinzhorn, présent dans le catalogue de l'expo de Düsseldorf, qui n'aurait pas détoné dans cette expo... ; on ne trouve dans un coin qu'un  beau dessin - certes - d'Unica Zürn, qui n'est, de plus, elle, pas tout à fait réductible à l'art brut).August Natterer (Neter),Tête de sorcière, coll.Prinzhorn, Heidelberg.jpg L'exposition commence  sur un mur constellé de cartes postales en noir et blanc montrant des roches aux formes fantastiques telles qu'on en trouve en nombre un peu partout en France (montage de Jean Le Gac, semble-t-il, mais il y avait trop de peuple, je n'ai pas réussi à me faufiler parmi les visiteurs qui les regardaient en faisant la queue sagement comme on fait la queue dans le métro, et du coup je n'ai pu identifier l'auteur du montage). Des pierres de l'ancienne collection de Roger Caillois sont montrées un peu plus loin (on se référera à ses ouvrages sur L'écriture des pierres). On rejoint là l'intérêt pour la poésie des formes naturelles que sur ce blog nous partageons fortement avec tant d'autres amateurs. Certains objets naturels trouvés reviennent dans l'expo qui avaient déjà été présentés au musée Dapper il y a plusieurs années dans le cadre de la très excitante expo intitulée Résonances (organisée par Yves Le Fur, que l'on retrouve comme par hasard parmi les auteurs du catalogue). Un chapitre de ce catalogue est consacré au thème sous le titre La Nature artiste. Ce secteur est présenté , à ce que je crois me souvenir, à proximité d'un autre espace consacré aux images vues dans les taches d'encre (pliages symétriques), comme par exemple celles de Rorschach dont quelques essais sont montrés à cette occasion (placés à côté de taches de Victor Hugo ou de Justinus Kerner, déjà montré autrefois dans ce même Grand Palais pour la grande exposition L'Ame au corps). Des décalcomanies surréalistes auraient pu également être montrées dans leur voisinage, mais sans doute a-t-on jugé que cela avait été déjà souvent fait (cependant, ce fut souvent de façon ultra partielle, une expo entière serait  en réalité souhaitable sur le sujet des techniques d'empreinte dans le surréalisme)? Quelques taches obtenues par pliage et symétrisation produites par des poètes comme Eluard ou Marcel Duchamp sont présentées justement en raison de leur côté inédit, mais on reste un peu sur sa faim.

Endless-Enigma,-Raoul-Marek.jpg
Profils cachés dans les oeuvres de Raoul Marek, extrait du catalogue Endless enigma, musée de Düsseldorf, 2003

      L'exposition ne manque pas de montrer également des cartes géographiques interprétées de façon à figurer dans les contours des frontières des personnages ou des animaux symboliques des nations, l'ours russe, le lion belge, etc. On retrouve évoquées, trop succinctement à mon gré, les lettres à images, des alphabets anthropomorphes (à ce sujet, on peut toujours se reporter au très bel et complet ouvrage de Massin, La Lettre et l'Image, paru autrefois chez Gallimard). Un bel espace est dévolu à des exemples d'anamorphoses, c'est le lieu où l'on enregistre d'ailleurs le plus grand nombre de torticolis au mètre carré dans l'expo... Les miniatures mogholes n'ont pas été oubliées. Dans le secteur sur le paysage-visage, on découvre que même Courbet sut se laisser impressionner par des rochers hallucinatoires (cf. Le géant de Saillon). Du reste, ce parcours recèle dans certains de ses replis et coins secrets des surprises comme ce très beau tableau de Meret Oppenheim de 1938 qui s'intitule La femme de pierre. De même certaines vidéos se révèlent au passage assez "bluffantes", comme une, due à Alain Fleisher (oublié ce me semble dans le catalogue), intitulée L'Homme dans les draps, qui consiste en une animation de draps se dépliant et dessinant des ombres de profils humains changeants, très belle idée et très belle réalisation...

     Comme je le disais au début de cette longue note, décidément oui, une exposition à voir toutes affaires cessantes...

22/02/2009

Hypnos, images et inconscients en Europe 1900-1949

 Man Ray,Marquise Casati, 1922, Galerie Marion Meyer, Paris, copyright Man Ray Trust Adagp Paris, 2009, Photo Marc Domage.jpg   Le 14 mars, débutera une exposition qui nous intéresse vivement au Musée de l'Hospice Comtesse, à Lille, Hypnos, images et inconscients, 1900-1949. Organisée par les conservateurs du musée d'art moderne de Villeneuve-d'Ascq, Savine Faupin, Christophe Boulanger et Nicolas Surlapierre, en collaboration avec Lorand Hegyi, le directeur du musée d'art moderne de Saint-Etienne, l'exposition se propose de montrer comment de nombreux artistes des premières décennies du XXe siècle se sont emparés de la notion d'inconscient, l'interprétant ou se l'appropriant. La notion était alors une révélation suite aux travaux de Sigmund Freud à Vienne. L'exposition ne se veut pas moins qu'une "contribution à l'histoire de l'inconscient visuel". On se dit: chiche, mais il faudra voir les résultats in situ. Car les images de l'inconscient sont fort multiples et variées.

Frantisek Drtikol, Le cri, 1927 MNAM, Centre Georges Pompidou, Paris. Dist.RMN, copyright Jacques Faujour, copyright DR.jpg

Frantisek Drtikol, Le cri, 1927, Musée national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, Dist. RMN, © Jacques Faujour © DR

    Trois thèmes chronologiques structurent la manifestation, "le cosmos intériorisé (1900-1918)", "une géopoétique de l'inconscient: Berlin, Budapest, Cologne, Paris, Prague, Zürich (1918-1933)" et "l'heure dangereuse (1933-1949). Selon ces thèmes, on retrouve là des domaines qui ont déjà fait l'objet de passionnantes expositions précédemment montées ailleurs, comme l'art des spirites (la Halle Saint-Pierre notamment a monté deux expositions sur le thème, l'art médiumnique et l'art des spirites tchèques de la région des Monts des Géants et du musée de Nova Paka) Jan Tona,sans titre, musée municipal de Nova Paka, expo L'art brut tchèque, Halle Saint-Pierre, 2002-2003.jpg ou la photographie spirite par exemple (cf le Troisième oeil, la photographie et l'occulte, Maison Européenne de la Photographie à Paris, 2004-2005). Un éclairage particulier doit être donné sur la production des médiums de Bohème-Moravie, précisément ces créateurs que l'expo sur l'Art Brut tchèque de la Halle Saint-Pierre (2002-2003, ensuite montée en Belgique, puis à la Collection de l'Art Brut à Lausanne), sous l'impulsion de son organisatrice Alena Nadvornikova (une membre historique du groupe surréaliste tchèque contemporain), avait fait brillamment découvrir aux amateurs.

Hypnos,-Josef-Kovar-Prurez-.jpg

Josef Kovář, Pruřez ovoce Neptuna, 1905, Mestské Muzeum Nova Paka, République Tchèque, © DR

      La deuxième section sur la "géopoétique de l'inconscient" semble vouloir nous montrer des créateurs choisis ailleurs qu'en Europe de l'ouest, de façon à exposer une exploitation de la découverte du continent inconscient, peu connue en France, par d'autres mouvements que le surréalisme, à savoir en l'occurrence le cubisme, le dadaïsme ou l'expressionnisme. Si dans ce dernier cas, on connaît tout de même assez bien par ici le cinéma des Robert Wiene ou Fritz Lang, moins répertoriée est l'existence des "marionnettes dadaïstes" qu'on nous annonce dans l'expo et qui nous intriguent davantage (sans doute parentes des magnifiques oeuvres sculptées d'un Marcel Janco qui étaient naguère montrées au Centre Georges Pompidou dans le cadre de l'exposition bric-à-brac Traces du Sacré). De même les créateurs tchèques gagnent beucoup à être davantage contemplés (Kupka, Vachal, Driskol, etc...). On espère donc faire des découvertes dans cette section (par exemple Josef Vachal).

Hypnos Frantisek Kupka Le reve, 1909, Museum Bochum, Bochum, copyright ADAGP Paris, 2009.jpg

Frantisek Kupka Le rêve, 1909, Museum Bochum, Bochum ©ADAGP Paris, 2009

 

      La troisième partie de l'exposition veut cerner ce moment de division et de totalitarisme (national-socialisme, stalinisme...) qui s'empare de l'Europe entre 1933 et 1949. Dans les représentations liées à l'inconscient se lisent des tendances et des menaces idéologiques qui font alterner les messages d'Eros ave ceux de Thanatos. C'est aussi le moment où le surréalisme qui s'était fait le champion de la libération du langage des désirs enfouis est traqué en Europe, et se diffuse dans le monde en même temps que s'exilent ou se cachent les membres des groupes européens. Cependant, on peut se demander si la place du surréalisme dans ce projet sur les images de l'Inconscient n'est pas quelque peu minoré. Il faut attendre de voir l'expo.  

     C'est près d'une centaine d'artistes d'Europe de l'Ouest, d'Europe Centrale et Orientale qui sont présentés, parmi lesquels Jean Arp, Brassaï, Victor Brauner, František Drtikol, Marcel Duchamp, Max Ernst, Simon Hantaï, Paul Klee, Hilma af Klint (de cette dernière, on a déjà eu l'occasion de voir des oeuvres en France, voir ma note du 25 avril 2008 sur ce blog, notamment à l'expo déjà mentionnée Traces du Sacré), Bohumil Kubista (qui était, Ô nom prédestinant, cubiste...), Frantisek Kupka, Emma Kunz, Augustin Lesage, André Masson, Joan Miró, Laszlo Moholy-Nagy, Man Ray, Joseph Sima, Sophie Taeuber-Arp, Marie Toyen, Josef Vachal, Lajos Vajda, Adolf Wölfli..., les cinéastes Fritz Lang, Friedrich Wilhelm Murnau, Georg Wilhelm Pabst, Robert Wiene..., des écrivains et poètes tels qu'André Breton, René Char, Géza Csáth, Robert Desnos, Franz Kafka, Frigyes Karinthy, Dezső Kosztolányi, Ghérasim Luca..., ainsi que des théoriciens de la psychanalyse comme Sigmund Freud, Sándor Ferenczi, Carl Gustav Jung ou Karl Abraham.

Josef-Vachal,-décors-de-la-.jpg
Joseph Vachal, décor peint pour la maison de Josef Portman en 1922-1924 ; photo extraite du livre Facétie et Illumination, l'oeuvre de Josef Vachal, un graveur écrivain de Bohême (1884-1969), textes réunis par Xavier Galmiche, Presses de l'Université Paris-Sorbonne/Paseka, 1999

      On notera au passage que des créateurs de l'art brut, non professionnels de l'art par définition, comme Lesage ou Wölfli se trouvent ici mélangés aux artistes d'avant-garde. Cela augure-t-il d'autres mélanges à venir dans le cadre du nouveau Musée d'Art Moderne à Villeneuve-d'Ascq (où, comme on sait les travaux d'extension du musée, comprenant une aile consacrée à la présentation de la collection d'art brut du musée, sont en train de s'achever)? Wait and see... 

     L'exposition se tient du 14 mars au 12 juillet 2009. Musée de l'Hospice Comtesse, 32, rue de la Monnaie à Lille. Pour plus de renseignements, cliquer sur le site du musée d'art moderne Lille-Métropole (voir lien ci-dessus) à Villeneuve-d'Ascq. A noter qu'Hypnos devrait être la dernière exposition hors-les-murs du musée d'art moderne de Villeneuve-d'Ascq avant sa réouverture prévue pour 2010.

29/01/2009

Asger Jorn le tellurique (avec un addendum)

     

Asger-Jorn-couv-Guy-Atkins.jpg
Couverture du troisième tome de la biographie monumentale consacrée à Asger Jorn par Guy Atkins dans les années 80

    On me pardonnera peut-être d'aborder la question Asger Jorn de façon très personnelle, si l'on n'oublie pas que le narcissisme est un trait qui fait le propre des blogs...

Asger-Jorn-Mine-de-rien-ou-presque-1967-collection-Galerie-Jeanne-Bucher.jpg
Asger Jorn, Mine de rien ou presque, huile, 1967, Collection galerie Jeanne Bucher

     J'aime profondément la peinture d'Asger Jorn depuis que je l'ai découverte vers 1977 grâce à mon vieil ami Joël Gayraud. Je dois à la rencontre avec cette peinture (et celle du groupe Cobra aussi, bien entendu) le coup de fouet décisif qui stimula mon désir, alors balbutiant et se cherchant des motifs d'encouragement, de peindre et d'expérimenter dans l'art. Notamment, je me souviens d'une peinture que conserve de lui le Musée National d'Art Moderne au Centre Beaubourg (quand est-ce que ce MNAM sortira de ce bâtiment insupportable, où ses réserves cachent tant de trésors occultés par manque de place (entre autres motifs)?), tableau qui était exposé dans une salle à part au début des années 80, d'un dynamisme abstrait et d'une vitalité colorée extraordinaire, titrée du genre "Kyotorama", ou quelque chose d'approchant... Avec les Gayraud, nous avions envie de venir avec table et chaises pliantes manger et boire dans cette salle, devant le tableau et d'autres du groupe Cobra, où nous aurions porté toasts sur toasts en son honneur. C'était pour nous alors la huitième merveille du monde.

Asger-Jorn-le-Timide-orgueilleux-1957-huile-Tate purchased-Londres.jpg
Asger Jorn, Le Timide orgueilleux, huile, 1957, Tate purchased, Londres

     Une exposition est prévue pour février au centre Beaubourg. Des dessins semble-t-il avant toute chose. Une rétrospective de l'ensemble de son oeuvre protéiforme -la sculpture, la céramique, les décollages d'affiches, les peintures modifiées par exemple- n'aurait pourtant pas détoné à Beaubourg.

Asger-Jorn-roi-nègre-tirant-la-langue-devant-les-Pas-de-Calais-1968,-décollage-Nationalgalerie-Berlin.jpg
Asger Jorn, Roi nègre tirant la langue devant les Pas-de-Calais, décollage, 1968, Nationalgalerie, Berlin

      Le grand public connaît mal la peinture de Jorn dont le prénom et le nom ne sont guère familiers aux francophones. Quand on nous présente ici ou là certains de ses tableaux, le choix est rarement de qualité. Récemment, j'ai eu l'occasion de tomber sur un d'entre eux au musée des Beaux-Arts de Lyon dans le cadre de  l'expo "Repartir à zéro" (la peinture après la Seconde Guerre Mondiale, vue comme une période de rupture généralisée avec l'art qui avait précédé, postulat séduisant mais truqué en même temps). Les commissaires avaient choisi comme par hasard une oeuvre secondaire (il suffit de tomber sur une oeuvre lorsque l'artiste se cherchait ou bien travaillait vite), on passait sans s'arrêter. Les organisateurs de l'exposition n'avaient pas misé sur cette avant-garde-là, venue d'un Nord qu'ils sous-estiment fréquemment (bien à tort selon moi, c'est le résultat d'une certaine suffisance française). Or, les nombreux ouvrages à lui consacrés le prouvent assez, la peinture de cet artiste est d'une richesse insoupçonnée (toujours du point de vue du grand public) que je mets bien au-dessus de celle d'un Dubuffet par exemple -avec qui Jorn dans les dix dernières années de sa vie fut cependant en relations cordiales.

Asger-Jorn-et-Dubuffet-dvt-le-mur-d'Aarhus-1961-ArchivesFondation-Dubuffet.jpg
Asger Jorn montrant à Dubuffet en 1961 sa fresque murale installée dans le déambulatoire du lycée d'Aarhus (Danemark), Archives de la Fondation Dubuffet

 

     Il est aussi vrai que même lorsqu'on a connu de près les oeuvres de Jorn dans les années 80 (je fis en 1979 le voyage du Danemark à Copenhague -où ma compagne Christine et moi rencontrâmes Henry Heerup, le plus autodidacte des peintres du groupe Cobra- puis à Aarhus pour voir la grande fresque murale de Jorn installée dans le hall du lycée de la ville -une des plus belles fresques murales que j'ai jamais vues, ensuite à Silkeborg, à Louisiana, au musée de Carl-Henning Pedersen aussi, au musée d'art moderne de Alborg aussi ; le but étant de voir le plus possible d'oeuvres que nous ne pouvions voir en France - à part une petite rétrospective Jorn au musée d'art moderne de la Ville de Paris en 1978, c'était plutôt difficile de voir de nombreuses oeuvres de Cobra en France dans les musées à cette époque), il est vrai que, passées les années, quand je revois des peintures de Jorn, je ne suis plus dans le même éblouissement initial, la surprise -et le surinvestissement intellectuel- s'étant un peu décolorés, inévitablement...

     J'égrène entre ces lignes quelques images piquées ça et là dans les catalogues que je possède, pour donner des exemples de ce que je préfère dans cette oeuvre. Mais il reste après tant de regards jetés sur cette peinture de matière profondément labourée, saturée d'imagination de la matière (Jorn a fait un portrait de Gaston Bachelard justement), mon affection profonde, intacte. Un peintre qui ne lasse pas après tant d'années d'admiration, il n'y en a pas tant (personnellement, je garde Max Ernst, Slavko Kopac...).

Asger-Jorn-cobra-loftet (1949).jpg
Couverture d'une plaquette de Virtus Schade consacrée aux décors peints à Bregneröd par des membres, scandinaves, du groupe Cobra en 1949

     Je reste toujours étonné devant cette peinture où jaillit un torrent tourmenté de couleurs et d'où émergent des figures ultra archaïques, simplifiées à l'extrême comme repêchées de retour d'une plongée régressive dans le puits obscur de l'enfance. Jorn attache en outre une grande importance au fait de les titrer. C'est comme un parachèvement de l'oeuvre qui n'a plus rien à voir dès lors avec une manifestation d'art pour l'art seulement préoccupée de rythmes plastiques et de pure esthétique désincarnée, comme indicible et voulant déjouer toute narrativité. Il déléguait parfois à d'autres, visiteurs de passage au moment de la fin du tableau, le soin de trouver ces titres. Cela rejoignait chez lui son désir de création collective. On sait qu'il a du reste participé à toutes sortes d'expérience de création en commun, comme durant les journées de Bregneröd au Danemark en 1949 où avec d'autres membres de Cobra (Pedersen par exemple) il recouvrit entièrement les murs intérieurs d'une maison. Ou lorsqu'en 1968, à La Havane, il peignit les murs d'une banque nationalisée. Dans la maison et le jardin qu'il possédait sur les hauteurs d'Albisola sur la Riviera italienne, il créa également des décors en collaboration avec le gardien de la villa Umberto Gambetta, à qui il laissa l'usufruit de la maison après sa mort survenue en 1973. Il fit des livres mémorables avec Guy Debord (Fin de Copenhague, Mémoires), etc, etc.

Asger-Jorn-le-jardin-d'Albi.jpg
Couverture du livre consacré post mortem  (en 1974) au jardin d'Albisola signé sur une mosaïque de galets par "Berto" (Gambetta) et Jorn ; c'est dans cet ouvrage que fut publié le texte de Guy Debord De l'architecture sauvage (daté de 1972)

     Il collabora également avec Dubuffet lorsque ce dernier reconstitua la compagnie de l'Art Brut au début des années 60 rue de Sèvres. Il paraît, à suivre l'ouvrage de Lucienne Peiry, qu'il signala à Dubuffet des cas de créateurs pouvant l'intéresser pour sa collection. Parallèlement, il menait des recherches érudites sur l'art populaire scandinave,Asger Jorn, couverture du catalogue de l'exposition 10000 ans d'art nordique au musée de Silkeborg en 1995.jpg les graffiti, l'art roman, le héros Didrek (qui fut sa dernière étude avant de mourir). Ses écrits ne sont pas toujours faciles à lire, soit du fait de mauvaises traductions soit du fait de leur cérébralité. Mais l'homme a tout d'un puissant visionnaire survolté désirant plus que tout l'émancipation des hommes dans une libre création de situations imaginatives. Il était, par delà l'esthétisme (l'art naissant avant tout selon lui d'un besoin moral avant d'être esthétique), à la recherche d'un alphabet et d'un vocabulaire de signes qui permettrait de créer un langage universellement compréhensible de l'ensemble de l'humanité par delà les religions, les cultures et les nations (comme l'explique de façon fort éclairante Laurent Gervereau dans le catalogue de l'exposition La Planète Jorn à Strasbourg en 2002). C'était pour ces raisons qu'il partait en quête des arts du peuple, notamment nordiques, ou des graffiti, parallèlement à un Dubuffet qui cherchait davantage pour sa part du côté des individualistes populaires, car chacun agit en fonction de ses inclinations... 

Cette exposition (du 11 février au 11 mai 2009, Centre Georges Pompidou, Paris) paraît plutôt une sélection d'une centaine de dessins prêtés par le musée Asger Jorn de Silkeborg au Danemark (qui conserve des oeuvres de Jorn, mais aussi un choix d'oeuvres, notamment graphiques, des artistes qu'il admirait ; c'est ainsi qu'on peut y trouver l'ensemble de l'oeuvre gravée et lithographiée d'un Dubuffet par exemple). A signaler que la Maison du Danemark a monté une rétrospective Asger Jorn l'année dernière à Paris. Le CNACGP a beau jeu de présenter cette exposition 2009 comme la "première faite dans un musée parisien depuis 1978". Oui... dans un "musée", c'est peut-être vrai, mais ce genre d'homologation joue sur les mots. Musée ou centre culturel, quelle différence cela peut faire... ? Et "Parisien" ou "régional", qu'est-ce que ça change (il y a eu en 2002 au Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg une expo intitulée La Planète Jorn qui nous a laissé un excellent catalogue que je conseille d'acquérir à tous ceux qui s'intéressent à Jorn)? On a envie de dire, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. Ce terme de "première" ne veut en l'occurrence absolument rien dire.

Asger-Jorn-sa-tombe-Grotlingbo, Gotland-Contemplation épuisée.jpg
Tombe d'Asger Jorn à Grötlingbo, île de Gotland (au milieu de la mer Baltique) où a été posée en 1997 une de ses sculptures intitulée Contemplation épuisée (extrait du catalogue de La Planète Jorn)

 ADDENDUM:

     "Puisqu'on en est aux commentaires qui nous renvoient au bon vieux temps à jamais défunt, laissez-moi y aller du mien, même s'il faut pour cela ramasser profond dans la gravière des souvenirs. Albisola, ma plus belle excursion d'adolescent, quand nous gravissions la côte de Località brucciati pour y chercher la maison de Jorn. Les hasards poétiques se succédèrent dès lors. Comme nous expliquions que nous cherchions "la maison d'un artiste", on nous demandait duquel il s'agissait :"il bianco o il nero?", question qui nous jetait dans des abîmes de perplexité. Puis nous fûmes pris sur le bord de la route dans la Fiat 128 d'un Italien qui se révéla l'habitant-gardien-conservateur-scrupuleux du lieu (Umberto Gambetta). Il nous montra par le menu la belle maison de Jorn, mélange d'oeuvre d'art et de poésie quotidienne, puis comme nous lui demandions la raison de cette question "Il bianco o il nero?", il nous expliqua que non loin était la maison de Wifredo Lam. Un coup de téléphone pour prévenir Lam de notre visite, et nous nous retrouvâmes peu de temps après dans une tout autre ambiance, celle des totems, du vaudou, des plumes et des lances, quittant le minéral et la couleur pour toutes les nuances du marron et du brun et le bois, légèrement austère dans une architecture sobre (dois-je confesser que par son côté inattendu, j'ai plus de souvenir de ce moment-là que de la maison de Jorn, au fond) en présence de Lam amusé et heureux de notre jeunesse et de la sienne, à nous désaltérer dans sa salle de cinéma personnelle flanquée de deux gigantesques totems. Oui, ce fut la plus belle bourlingue de mon adolescence, et l'après-midi, elle s'acheva en bas, près du port, dans la cantine où l'on nous avait signalé Ansgar Elde buvant grappa sur grappa, autre artiste cobraïforme, que nous rencontrâmes et avec qui nous bûmes. Et j'y serais bien resté, n'eussé-je été si bicaténeux, comme disait l'amie Catherine Caron, qui, elle, y resta. "

(Ecrit par Régis Gayraud, initialement en commentaire et ajouté ici le 29 janvier 2009 ; une première version de cette note a paru le 17 janvier et s'est retrouvée du coup déplacée au 29 janvier)

 

05/07/2008

La traduction optique, selon Alain Joubert et Nicole Espagnol

  "Traduit optiquement du tchèque", d'après un recueil de poèmes et de dessins du surréaliste Roman Erben, intitulé Neilustrace et publié par lui en 1964, voici que l'éditeur Ab Irato (21 ter, rue Voltaire, 75011 Paris, http://abirato.internetdown.org/) sort un essai de traduction analogique d'après le tchéque, langue inconnue des deux auteurs, Alain Joubert (qui écrit les poèmes) et Nicole Espagnol (pour les images), recueil intitulé L'Effet miroir

   En 1984 j'avais moi-même, sans connaître du tout ces expériences des deux surréalistes, essayé de la "traduction subjective" (avec ma compagne aussi, Christine Bruces, nous avions traduit par analogies de sons des textes roumains, langue totalement inconnue de nous ; deux textes en français différents furent ainsi produits à partir d'un seul et même texte en roumain, que j'éditais dans le n°3 de La Chambre Rouge ; cela a été réédité récement en 2004 dans le n°4 des Cahiers de l'umbo). J'associe traduction "optique", terme inventé par Joubert et Espagnol, à traduction "subjective" d'après ce que je comprends à la lecture du bulletin de souscription récemment reçu. Il est fort possible que les deux ne coïncident pas tout à fait cependant... Dans les deux cas, l'idée des poèmes (et des images) paraît cependant découler d'un besoin de comprendre une langue dont on ne connaît pas un traître mot. C'est par des à-peu-prés que Christine et moi  (d'autres amis, les frères Gayraud, y avaient également participé) avions remplacé les mots roumains. Nous rajoutions, pour lier l'ensemble bien entendu, des mots que nous ne voyions pas mais que nous estimions devoir être dans le texte que nous croyions reconnaître, cachés qu'ils étaient par notre ignorance de la langue.

Alain-Joubert et Nicole-Espagnol, couverture de l'Effet Miroir, éd. Ab Irato, 2008.jpg

   Alain Joubert, dans le même bulletin de souscription, explique à Roman Erben comment lui et sa compagne Nicole ont procédé (ils l'ont fait dix ans avant nos propres essais, à savoir entre 1974 et 1977, sans avoir eu l'occasion semble-t-il, à ce que l'on croit comprendre, de pouvoir publier le résultat de leur jeu). Il avoue que la chose est difficile à expliquer précisément: "Te dire exactement comment nous pratiquâmes est impossible ; sans doute chacun de nous devait-il proposer un mot, un membre de phrase, une image, que l'autre s'appropriait pour en modifier le sens, et réciproquement, jusqu'à ce que l'accord se fasse et que le poème optique de langue française prenne finalement forme à notre convenance. Nicole et moi éprouvâmes un grand plaisir à cet exercice, lequel nous permit de pouvoir enfin lire ce qui, dès lors, s'exprimait dans ta plaquette, à ton insu bien entendu!" Suit un exemple de poème publié dans le recueil L'Effet Miroir, le titre en tchéque étant Psenice, traduit par les surréalistes français par Pénis (il fallait s'y attendre). Il semble aussi qu'il y ait eu dans cette confection de poème traduit "optiquement" un aller-retour continuel entre images et mots, à la différence de nos essais de traduction subjective.

    Pour en apprendre davantage, il faut bien sûr commander le recueil auprès des éditons Ab Irato, l'édition courante étant à 8€ (il existe aussi des tirages de tête sur Verger -90€- et sur Munken -20€-). Se reporter à l'adresse indiquée en haut de cette note.

18/04/2008

Plus que jamais cet air de Césaire

Plus que jamais : aimer Césaire, haïr César !

(Joël Gayraud)

03/02/2008

A la niche les glapisseurs de dieu!...

    La Fédération de Paris de la Libre Pensée et le groupe Francisco Ferrer organisent une conférence de Guy Ducornet à la Bourse du Travail, salle Jean Jaurès, (3, rue du Château d'Eau, tout près de la place de la République à Paris), le jeudi 21 février prochain à 19h 30:
"Surréalisme et athéisme
«A la niche les glapisseurs de dieu !»"

*

     Guy Ducornet (membre du mouvement surréaliste américain depuis 1967) y présentera son dernier ouvrage Surréalisme et athéisme «A la niche les glapisseurs de dieu !» (Gingko éditeur).
     «A la niche les glapisseurs de dieu !» est à l'origine un pamphlet signé par André Breton et 50 surréalistes en 1948, qui a été contresigné sur la proposition de Guy Ducornet, en 2006, par 175 surréalistes du monde entier. Se calquant sur le mot d’ordre «A chacun selon ses désirs» clairement antagonique à la morale chrétienne, ce projet est l’occasion de revenir sur les combats anticléricaux et antireligieux du mouvement surréaliste. 
    Dans cette anthologie de textes méconnus – historiques ou contemporains – l’auteur revient en détail sur l’engagement politique (sur son aspect marxiste et libertaire) des surréalistes.

d2f4617fc804cbf42fe902635e4ec40b.jpg

   (Cette note est basée sur une information émanant de la Libre Pensée et de Guy Ducornet, que j'ai remontée et légèrement remaniée pour l'adapter au blog ; j'ajoute que je n'ai pas encore eu le livre entre les mains, je répercute de confiance l'information en laissant juges mes lecteurs)

12/07/2007

Václav Levý, un sculpteur instinctif en Bohême

           
5fcfa2f863ca87dc7bc0b20119d63f7a.jpg
 
             Cela fait déjà de nombreuses années que je traîne des bribes d'informations sur ce Václav Levý aperçu au détour de lectures souvent en rapport avec le surréalisme et ses abords (par exemple dans un livre de Véra Linhartova sur Joseph Sima, ou dans un numéro ancien de la revue Change qui évoquait les contacts des surréalistes français avec leurs homologues tchéques aux alentours des années 70 -Vincent Bounoure citant sans plus de précisions "les rochers sculptés de la forêt en 1974" comme lieu de visite avec les surréalistes tchéques ).
            « Il n'y a pas d'ensemble comparable [à l'ensemble baroque des sculptures monumentales de Mathias Bernard Braun à Kuks en Tchécoslovaquie] mis à part, peut-être, les sculptures d'un romantisme naïf exécutées vers le milieu du XIXe siècle par le sculpteur Václav Levý à Klácelka, près de Mĕlník. Il se peut que le grand-père de Sima, tailleur de pierre à Prague, ait alors participé à l'ouvrage : les reflets des têtes géantes, creusées en haut-relief à l'entrée des grottes, apparaîtront dans les tableaux de Sima vers la fin des années trente » (Vĕra Linhartová, Joseph Sima, ses amis, ses contemporains, Ed. La Connaissance, 1974, pp 9-10).
90088692e9154424cfccae0c1aeebe61.jpg
Joseph Sima, La mer, 1933, Galerie Nationale de Prague
 
            Anatole Jakovsky, qui n'avait pas les yeux dans ses poches, avait lui aussi repéré les rochers sculptés dans les bois de Libechov, près de Mĕlník en Bohême, au nord  de Prague (dans ses Mystérieux Rochers de Rothéneuf, aux éditions Encre, 1979).
            C'est qu'il n'y a pas beaucoup d'exemples de sculptures rupestres en plein air, populaires qui plus est, en Europe, du genre de l'abbé Fouré, l'ermite de Rothéneuf qui sculpta entre 1893 et 1910, pour se désennuyer et affirmer ses convictions, des rochers qui surplombaient le rivage. Jakovsky, cependant, avait été précédé -dès 1907 !- par l'obscur journaliste auteur de l'article Excentriques, confrères de nos artistes, dans la revue Lectures pour tous, article mêlant la fascination à la moquerie goguenarde à l'égard des créations marginales, un peu dans la même veine des articles que Courteline à la même époque consacrait à la peinture naïve qu'il collectionnait avec un intérêt ambivalent. Le journaliste anonyme cite le sculpteur de Bohême, histoire de trouver des alliés à l'abbé Fouré, qu'il soit un peu moins "excentrique" justement (on aimerait bien savoir les sources de sa documentation ; j'ajoute qu'il ne joint aucune illustration à son article) :
            « Si original que soit son art, cet ermite a eu un devancier, un sculpteur de Bohême. Il y a un siècle environ [là, l'auteur exagère un peu, Levý a vécu de 1820 à 1870 ; il exerça donc son activité de sculpteur plutôt aux environs du milieu du XIXe siècle, soit une cinquantaine d'années avant l'article de Lectures pour tous], un propriétaire de Libechov, près de Melnik, le comte Veith, engageait comme marmiton un jeune garçon du village, Vaclav Löwy [orthographe de l'article maintenue]. Les fonctions de Löwy consistaient à entasser le beurre dans des jarres. Tandis qu'il pétrissait son beurre, l'idée vint au gamin de se servir de cette substance plastique pour modeler des animaux. Un jour que le comte Veith visitait l'office, il découvrit Vaclav en train de sculpter un cerf et des chiens. Devinant chez l'enfant un certain talent, il s'intéressa à lui et l'envoya étudier à Prague, puis plus tard, à Munich, et enfin à Rome, si bien que, quelques années plus tard, l'ex-marmiton était devenu un des meilleurs sculpteurs de son temps.
            Chaque année, Vaclav Löwy venait passer ses vacances à Libechov, et c'est alors qu'il conçut le projet de sculpter les rochers dispersés dans les bois d'alentour. Aujourd'hui, ces rochers sont une des curiosités de la région : rien n'est plus étrange que leur aspect, dans la verte pénombre de la forêt, sous les plaques de mousse qui les recouvrent.
            Ici, deux chevaliers des Croisades veillent, revêtus de leur armure, appuyés sur leur haute épée ; là, sous ce bouquet de hêtres, un groupe de gnomes est en train de forger ; à l'orée de ce taillis de chênes, une énorme tête de géant semble regarder le promeneur de ses orbites vides et inquiétantes. »
             Ce texte est bien sûr à prendre avec des réserves, mais on notera que l'époque de la sculpture des rochers, vers le milieu du XIXe siècle, fait de cet environnement un des sites spontanés les plus anciens qui se soient conservés jusqu'à nous (voir ma note du 10 juin sur François Michaud).

 

 En cherchant sans réelle conviction sur Internet, je suis alors tombé sur un article d'Ivana Vonderková, uniquement disponible en espagnol en dehors du tchèque, sur le site de Radio-Praha (Radio-Prague).
 En le traduisant de façon très subjective, j'ai retrouvé le nom de Veith qui paraît bien avoir joué un rôle de mécène auprès de Levý. Il semble également que l'histoire du sculpteur d'abord seulement instinctif, puis ensuite acquérant du métier au point de devenir un sculpteur savant (et du coup assez banal !) qui influença des générations de sculpteurs tchèques, cette histoire paraît fondée. Ce destin paraît tout à fait exceptionnel, dans l'ensemble du corpus des arts populaires spontanés. Généralement, c'est plutôt le contraire, on a des artistes bien établis (Carl-Fréderik Hill, Ernst Josephson, Charles Meryon, Louis Soutter, Théophile Bra (un exact contemporain de Levý, celui-ci)...) qui basculent à la suite d'une rupture psychique quelconque dans une autre ère de production d'oeuvres. Là, on part d'un talent inné et l'on se dirige par apprentissages successifs vers le talent et le savoir-faire fixés comme universellement admirables (et l'on se dit que ces apprentissages ne furent pas forcément, si l'on se limite à un point de vue strictement artistique, ce qu'on a fait de mieux avec Václav Levý).
            Pour la première fois en tout cas, c'est sur ce site de Radio-Praha que j'ai enfin vu des images (minuscules, hélas) des sculptures de Levý dans la forêt, ou du moins c'est ce que l'on doit déduire car il n'y a pas de légendes pour le confirmer à côté des photos, hormis des titres inventés semble-t-il par l'auteur de l'article.
15f44c805b60fb559c9123fe74cb1a22.jpg
54d2c07bc249c24234ddc39f5249a220.jpg
           Ce sont ces photos qui m'ont décidé à écrire enfin -après 20 ans d'attente au moins !- la note présente. Les sculptures de Václav Levý y apparaissent d'une rugosité, d'une sobriété et d'une expressivité rudimentaire assez étonnantes, bien éloignées des statues qu'il aurait taillées par la suite (à croire qu'il ne s'agit pas du même sculpteur), voir l'exemple que je reproduis ci-dessous, tiré lui aussi du même site.
1e6f60d83a1fa39b55b793767baad453.jpg

Vaclav Levy, Adam et Eve, sculpture en cire (semble-t-il)

 

 
             Je ne comprends pas que personne, jusqu'à présent, n'ait davantage cherché à nous présenter des photos et des informations plus détaillées sur la vie et l'oeuvre de ce créateur intriguant.
              A suivre en tout cas...