16/08/2026
Des Pierres qui se remettent à parler
En 2009, sur ce blog, puis en 2017 dans mon Gazouillis des éléphants (réédité – faut pas que je me lasse de le répéter – en 2024 chez Hoëbeke-Le Sandre, si bien qu'il est toujours disponible si vous le cherchez), j'avais évoqué les pierres peintes à l'encre de Mme Bassieux, une ancienne nonne qui collectait les pierres des chemins pour en révéler les figures qu'elle prétendait y voir. J'avais visité son petit musée à la fin des années 1980 à Dieulefit (le nom de cette bourgade à lui seul annonçait la philosophie de cette visionnaire de campagne), et il m'avait semblé que les images peintes sur ses cailloux, Mme Bassieux les inventait pour une bonne part ex-nihilo (à partir de rien, en bon français), tandis que d'autres restaient davantage du domaine – bien répertorié et décrit par nombre de bons auteurs – de la paranoïa critique à la Dali (première manière, je ne parle pas de la période Avida Dollars), d'une attitude simplement visionnaire en somme, découlant de la perception de formes dans les minéraux, comme tout bon amateur de paréidolies peut en détecter en laissant son inconscient vaticiner à partir d'elles. Chez Mme Bassieux, les images me paraissaient ainsi pour beaucoup plaquées sur ses pierres, sans qu'il y ait eu vision, paréidolie au départ.
Pierres de Marie-Antoinette Bassieux choisies pour leur aspect visionnaire ; photos Bruno Montpied, juillet 2026 au musée Cécile Sabourdy.
Un bon lot de ses pierres a été prêté récemment au musée Cécile Sabourdy, dans un "projet de dépôt", suite à ma recommandation auprès de l'ex-directrice du musée et ma médiation entre elle et la famille (qui s'était manifestée auprès de moi, du reste, via ce blog à la suite de la note mise en lien plus haut). Une première exposition s'y est tenue du 15 novembre 2025 au 19 mars 2026.

Vue d'une partie des salles de l'exposition de 2025-2026 ; photo archives Musée Cécile Sabourdy.
A la suite de cette dernière, quelques exemplaires de ces pierres à images ont été accrochés dans une salle du rez-de-chaussée dans la collection permanente. Elles ont bénéficié des mêmes petits rayonnages qui avaient reçu quelque temps auparavant les bouteilles peintes de Céline et Louis Beynet, autres oeuvres que j'avais poussé le musée à acquérir.
Les pierres choisies l'ont été en fonction de l'appréhension à sens unique de l'ex-directrice, Stéphanie Birembaut, qui a veillé selon ce que l'on m'en a dit lors de ma récente visite en juillet dernier à leur présentation. A savoir que cette appréhension n'a visé que le côté visionnaire, paréidolique de ces interprétations encrées. Et je peux le comprendre. Pour une conservatrice soucieuse de fasciner le public amené à visiter ces collections, on choisit bien souvent l'angle le plus séduisant, le plus parlant. Et l'esthète en nous penche avant tout vers les travaux d'ordre visionnaire. Mais je le répète, il arrivait aussi à Marie-Antoinette Bassieux de plaquer ses images sur les cailloux, comme si ces derniers n'étaient que des supports lambda, parce qu'elle voulait chanter la création, avant tout divine, selon sa philosophie religieuse. Je me dois de le souligner. Un exemple m'en est fourni par cette pierre où l'on reconnaît une souris en train de grignoter une partition, genre d'image que je crois difficile à halluciner sur une pierre...

Photo archives Marie-Antoinette Bassieux, années 1980.
Cette jeune fille recueillie, là aussi, me paraît posée sans réellement découler de la forme de la pierre, hormis l'aspect ovoïde de son crâne ; le réalisme du dessin, également, ne paraît pas pouvoir être imputé à la matière de la pierre ; ph. B.M., juillet 2026.
Autre exemple de visage "plaqué"... ; cependant, je nuance: en dépit de son côté réaliste, ce visage qui paraît invectiver par son contraste avec la matière dont il est issu reste fort séduisant à regarder ; ph. B.M., juillet 2026.
17:29 Publié dans Amateurs, Art des jardins secrets, Art immédiat, Art insolite, Art populaire contemporain, Art populaire religieux, Art visionnaire, Délires d'interprétation, Galeries, musées ou maisons de vente bien inspirés, Images cachées, images délirantes?, Poésie naturelle ou de hasard, paréidolies | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : marie-antoinette bassieux, musée cécile sabourdy, images dans les pierres, poésie naturelle, vision religieuse, art visionnaire, paréidolie |
Imprimer
09/08/2026
La mort fait signe partout...(?)
Etrange idée d'un designer du métro, inconsciente, à moins que ce soit l'effet d'une malice inaperçue, mais alors dans ce cas d'une malice quasi perverse, glissant des messages mortifères de manière subliminale... Jugez plutôt de ce détail qui sert (servait?) de support aux luminaires dans une station (Barbès-Rochechouart?) de la ligne 4 en direction de Montrouge le jour de ma photo (qui remonte à il y a dix ans tout de même):

Photo Bruno Montpied, 2016.
Les voyez-vous bien, ne sont-ce pas des faux, n'est-ce pas? Ces célèbres accessoires de la Camarde... Mais quel fut donc le démon qui inspira au designer de la RATP un tel motif dans le décor de nos transports parisiens quotidiens? Lorsque je les eus repérées, un peu éberlué, je ne vis plus dès lors qu'elles...
René Rigal, mort à la faux, collection Guillaume Zorgbibe, ph. B.M., 2018.
L'Ankou (la Mort), Chapelle de Ploumiliau, ph. Darnish, 2023.
15:22 Publié dans Art insolite, Danse macabre, art et coutumes funéraires, Délires d'interprétation, Paris populaire ou insolite | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ankou, mort, faux, design morbide, métro parisien, rené rigal, camarde |
Imprimer
27/08/2024
Berceau ou pressoir gersois, deux nouvelles interprétations spontanément paranoïa-critiques
16:39 Publié dans Délires d'interprétation | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : berceau, extraterrestre, hachoir, cadavres, mouchan, marché, spécialité, délires d'interprétation, paranoïa-critique |
Imprimer
14/08/2020
Une éolienne bizarre, interprétation paranoïa-critique n°2

Photo Bruno Montpied, près de Laval (Mayenne), août 2020.
Aux abords de Laval, alors que Régis Gayraud et moi-même nous nous faisions la réflexion que les parages de la ville de Rousseau et de Jarry, en venant de l'est, n'étaient aujourd'hui pas bien beaux (avec les ronds-points, les échangeurs en veux-tu, en voilà...), nous avisâmes tout à coup un édifice en ruine qui ressemblait à une vieille éolienne¹. N'était-ce que cela? Deux hypothèses surgirent alors en nous...
Interprétation paranoïa-critique (l'instrument de supplice ou le dispositif optique), par Régis Gayraud et Bruno Montpied, août 2020.
___
¹ A priori, il aurait pu s'agir d'une éolienne de Bolée (pompant l'eau grâce à l'énergie du vent), du nom de son inventeur, Ernest-Sylvain Bollée (1814-1891), comme me l'a suggéré mon corressondant, Eric Bougréau, de Tours. A l'intérieur, elle comportait un tableau électrique. Cette éolienne, cependant, ne paraît pas figurer dans la liste des éoliennes répertoriées sur Wikipédia, où la seule encore en place est localisée à Villiers-Charlemagne. La nôtre est située à Bouge (joli nom...) dans la commune de Louvigné, à quelque dizaines de mètres de la D57. D'après notre camarade émérite historien des techniques en tous genres, Régis Gayraud, il s'agirait plus exactement d'une éolienne de Girard (au nom prédestinant, puisqu'une éolienne, ça gire pas mal). Mais, comme on l'aura compris, ce fut, devant cet édifice, inconnu de nous sur le moment, un beau prétexte à interprétation paranoïa-critique, improvisée de la même manière que celle que nous avions réalisée au cours d'un périple précédent, dans l'Allier, à St-Pardoux, voir note plus ancienne, le 12 mars dernier.
12/03/2020
La source de la vie de St-Pardoux (Allier)
28/08/2018
Un regard émoustillé
Notre correspondant dans les zones de plaisir montmartroises, l'ami Régis, nous a narré récemment comment l'œil peut parfois raconter de savoureuses interprétations, s'il est placé dans des conditions adéquates.
Il se baladait un soir sur le boulevard de Clichy, ses yeux glissant avec amusement aux devantures des boutiques qui font florès dans ce quartier en ce qui concerne l'érotisme. Notamment, il avait contemplé – on le devine, avec un intérêt tout ethnologique – les lingeries féminines suggestives.
Tout à coup son regard se pose, éberlué, sur un autre objet, un panonceau métallique, où il lit l'inscription suivante:

Photo Régis Gayraud, place Blanche, Paris, 2018.
On comprend aisément le raisonnement qui se fit immédiatement jour en lui, après la vision des dessous érotiques proposés autour aux amateurs. Etrange interdiction, quelque peu passéiste (car, qui porte encore des gaines aujourd'hui ?), militant peut-être pour des femmes sans dessous (et, par suite, sens dessus dessous...)?
Mais voilà que l'explication vint lui sauter aux yeux, presque tout aussitôt. En levant ses mirettes, il découvrit le second panneau qui dénonçait en réalité une tête de taxis...

Ph. R.G., Paris, 2018.
Cela devenait – hélas... – nettement plus prosaïque. Le panonceau ne désignait nulle lingerie "antique", mais rappelait seulement aux conducteurs de taxis que l'endroit était réservé aux voitures pouvant prendre en charge des clients, et non aux taxis au repos, qui gainent d'un étui le petit signal lumineux, rouge ou vert qui surmonte le toit de leurs véhicules...
14:09 Publié dans Art immédiat, Délires d'interprétation, Inscriptions mémorables ou drôlatiques, Paris populaire ou insolite | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gaine, interdiction, lingerie érotique, régis gayraud, taxis, paris insolite, délire d'interprétation, ethnologie urbaine |
Imprimer
28/09/2016
Silburn et Mooky, Régis Gayraud mène l'enquête

Silburn, Souvenir de Fresnes, 28-7-1940, coll. et photo Régis Gayraud
J’ai déniché ce petit tableau il y a un peu plus de deux ans, aux Puces des Salins de Clermont-Ferrand. L’hiver, j’y passe presque chaque dimanche et n’y repère pas grand-chose, mais ce matin-là, cette œuvre sous verre modestement encadrée de ruban adhésif rouge m’a attiré par son aspect inhabituel sur un stand encombré de toute sorte de vieilleries comme on en trouve partout, pots à lait, rouets, vieux verres, cendriers, portemanteaux… Je ne connaissais pas le vendeur et ne l’ai jamais revu, et comme de juste, quand je lui demandai la provenance de cette œuvre, il me répondit qu’elle avait été tirée d’un grenier après un décès, « sur Clermont », qu’il en ignorait l’auteur mais qu’il se renseignerait et pourrait m’en dire davantage une fois prochaine, ce qui, bien sûr, n’était qu’une manière d’éluder la question sans avouer son incapacité.
Plusieurs choses m’ont séduit dans cette image dessinée à l’aquarelle et, semble-t-il, au tire-ligne, sur un papier assez fin de médiocre qualité, qui s’est révélé ensuite adossé sur un morceau de carton publicitaire (apparemment, pour une revue technique automobile) réemployé comme fond, au dos duquel on avait collé une attache pour l’accrocher à un mur. C’était, tout ensemble, l’aspect général, cette imagerie précise, détaillée, et ingénieuse dans son naïf savoir-faire (le rendu du métal du seau, celui de la lampe, la forme précise des supports de l’étagère, par exemple), l’harmonie des couleurs sourdes, convenant parfaitement à l’atmosphère, cette atmosphère même, démoralisante, angoissante, et enfin, bien sûr, ce que racontait le tableau, qu’expliquaient les textes qui l’accompagnaient, et en faisaient pour ainsi dire un monument historique. Le personnage représenté était sans doute ce Mooky dont le nom apparaissait sur la valise placée devant lui en guise de table. Le même nom se trouvait signer la proclamation écrite en bas au crayon rouge comme un titre : « Quand j’étais victime de la guerre. Captif des Allemands, la prière et l’amour soutenaient mon courage ». A gauche, sur le lit, la mention « Souvenir de Fresnes 28/7/1940 » faisait surgir dans mon souvenir que la Gestapo incarcérait à Fresnes, dès 1940, toute sorte de récalcitrants. La signature n’était pas totalement lisible.
J’ai acheté ce tableau pour une somme modique. Chez moi, j’ai tôt fait de découper légèrement le ruban adhésif pour séparer le tableau de son cadre, à la recherche d’une indication. Au dos, je découvre la mention d’une adresse, au crayon, où le nom de l’auteur de la peinture, jusque-là conjecturé, est cette fois clairement orthographié : « J. Silburn 59 A avenue Horace Vernet Le Vésinet S. & O. » Je remarque aussi que l’inscription en rouge signée par le nommé Mooky n’a pas été écrite directement sur le papier qui supporte le dessin, mais sur un autre papier plus grossier qui est collé au bord inférieur de celui-ci. J’en déduis que le tableau dessiné par Silburn et représentant Mooky a été offert par son auteur à ce même Mooky, qui, l’ayant accroché chez lui, y a ajouté son commentaire. Et j’imagine alors que Mooky et Silburn étaient compagnons de cellule, à Fresnes, en juillet 1940. La précision de la date, et aussi l’abondance de détails me suggèrent que le dessin n’a pas été réalisé de mémoire, mais a été fait là, dans cette geôle infâme. Mooky posait, et le temps de la pose était comme une pause dans l’horreur, pour le dessinateur qui travaillait comme pour le modèle qui affirmait sa dignité. L’émotion me prend à l’idée que je tiens entre les mains le témoignage d’un compagnonnage d’angoisse qui a pris tout son temps pour, ce matin, sur l’étalage d’un brocanteur négligent, me trouver.
Par sa méticulosité, on dirait que l’artiste s’est ingénié à instaurer chez son compagnon et lui-même une sérénité qui voulait dire : « Nous survivrons ! ». Mais qui était-il, ce Silburn, capable, au moment d’être arrêté, de prendre avec lui sa boîte d’aquarelle ? En cherchant « Silburn Le Vésinet » sur l’Internet, je trouvai assez vite plusieurs mentions d’une Lilian Silburn, née à Paris en 1908 et décédée au Vésinet en 1993. Ce n’était pas n’importe qui. Directrice de recherches au CNRS pendant de longues années, elle était une indianiste réputée, sanskritiste, spécialiste du shivaïsme. Sur elle, on a écrit un livre, et elle-même en a écrit plusieurs. Initiée au soufisme, la scientifique était aussi une mystique, maillon dans une chaîne de maîtres et de disciples, et il semble qu’au Vésinet, autour d’elle, se soit aggloméré un petit groupe d’admirateurs fervents unis par ces exotiques croyances. Mais n’oublions pas que l’initiale du prénom portée sur le tableau est J. Je trouve alors une possible solution sur un site de généalogie. Dans un arbre en accès libre, on trouve le nom d’un James Henry Alexander Silburn, né à Londres en 1881 et mort lui aussi au Vésinet, en 1950. Les dates concordent. J’imagine bien un homme d’une soixantaine d’années tenir ce pinceau ferme et reposé. James Silburn était étalagiste. C’est un métier soigneux où il arrive qu’on conçoive de petits décors, ce qui explique peut-être cette familiarité avec l’aquarelle. Par ailleurs, James est le cousin de ladite Lilian. La famille Silburn, britannique, paraît s’être installée en France au début du XXe siècle et a fait souche, semble-t-il, au Vésinet. Née en France, Lilian, elle, était déjà française.
Je sais qu’en 1940, parmi les premiers emprisonnés – et souvent par la police française qui aidait plutôt deux fois qu’une la police allemande - se trouvaient de nombreux ressortissants de l’Empire britannique, et souvent des « métèques » dudit Empire, que l’on traitait sans le moindre ménagement. Je me dis alors que c’est peut-être la raison – être sujets britanniques - qui précipita dans la geôle de Fresnes James Silburn et Mooky. Qui était Mooky ? Un autre Britannique ? Peut-être d’origine indienne ? Fais-je un délire d’interprétation si je décèle en lui des traits qui pourraient être indiens ?
Qui était Mooky ? A moins que J. Silburn et lui ne soient qu’un seul et même homme (ce que je ne pense pas), le vieil homme à la chemise impeccable, au sage chandail gris-clair, silencieux dans son face-face stoïque avec les latrines puantes, conservera son secret.
PS : J’ai trouvé aussi une photo d’une cellule de Fresnes qui ressemble à s’y méprendre au décor du tableau, qui se révèle ainsi criant de réalisme.
Régis Gayraud

24-4-1913, prison de Fresnes, intérieur d'une cellule, photographie de presse, Agence Rol, base Gallica de la BNF
23:39 Publié dans Anonymes et inconnus de l'art, Art immédiat, Art insolite, Art naïf, Délires d'interprétation, Paris populaire ou insolite | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : régis gayraud, silburn, occupation allemande, guerre de 39-45, mooky, art naïf, art de prison, le vésinet |
Imprimer
09/09/2016
Lieux aux noms prédestinants
A Troyes, nous étions trois. La ville nous avait paru hostile et peu accueillante, en conséquence, nous nous étions enfuis plus loin. Peut-être ne faut-il jamais venir à trois à Troyes? Aujourd'hui, mon train s'arrête à Caen, et se bloque. Piège à temps, me dis-je... Partir de Caen.... Quand?
14:46 Publié dans Délires d'interprétation, Noms ou lieux prédestinants | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lieux prédestinants, troyes, caen, piège à temps, jeux de mots |
Imprimer
21/08/2016
Le Poilu et le fantôme de l'amour
Cette note contient une mise à jour

Tableau non signé, huile sur toile, autour de 5 Figure (27x35 cm), sans date, peut-être peint du temps de la Grande Guerre, ph. Bruno Montpied (sur la brocante d'Aillant-sur-Tholon), 2016
Ce soldat, probablement un Poilu de la Guerre de 14-18, est en faction dans un bois alors que le crépuscule enflamme les sommets des arbres alentour. La forêt en devient rousse, tandis qu'un bleu tendre s'attarde encore dans le ciel. C'est peut-être le contraste entre cette tendresse céruléenne et la lueur fauve s'immisçant entre les fûts qui suscite le souvenir. Car ce n'est pas un spectre. C'est peut-être l'épouse laissée au pays, ou la jeune fille rencontrée juste avant la mobilisation. Une Alsacienne, si l'on remarque sa coiffe et le châle enveloppant son buste... La pénombre envahissante, jointe à la solitude de la sentinelle, et jointe peut-être aussi à sa hantise d'une fin prochaine, l'ont fait sortir du bois, ambiguë, aux limites de l'hallucination, tout en opposition avec les contours si réels et si nets du soldat. Elle glisse entre les troncs, comme une image aperçue dans les flammes. Et lui l'examine, sachant bien que c'est son souvenir, son terrible besoin de la revoir, qui l'a fait revenir, au bord du néant qui le guette, dans ce bois qui ressemble à une fourrure, à une toison pubienne presque...
Ou bien, autre hypothèse interprétative (pouvant parfaitement se superposer à la précédente cependant), ce tableau est simplement une allégorie nationaliste, le bidasse rêveur n'étant autre que la France rêvant de reconquérir l'Alsace-Lorraine, symbolisée par la femme dans les bois, et perdue alors depuis 1871 au profit des Allemands.

Art populaire naïf, un autre soldat de la guerre de 14-18, sculpture sur bois peinte, auteur anonyme, ph. B.M., coll. privée, Paris.
Codicille
J'en étais là de mes interprétations, souhaitant intimement que ce soit plutôt la première qui l'emporte, mais un lecteur collectionneur de cartes postales s'est rappelé d'une carte ayant un rapport étroit avec le tableau anonyme:

P. Petit-Gérard, La vision ; il existe une autre version de cette carte, en noir et blanc (ou bistre, m'écrit mon lecteur), qui précise que le tableau de Petit-Gérard fut exposé au "Salon de 1912" ; cependant, on constatera que le pantalon du soldat est bleu sur le tableau et non pas garance comme il l'était au début de la guerre de 14 ; doit-on imaginer que les pantalons des soldats étaient bleus encore en 1912, puis qu'ils devinrent rouges, en 14, le temps de transformer en écumoires les pauvres pioupious français? Carte postale, coll. privée.
En voyant ce tableau, on constate que le tableau vu à Aillant-sur-Tholon n'était en réalité qu'une copie, du reste non signée, avec quelques menues différences dans la façon de dessiner les troncs, les frondaisons, entre autres. Sur le tableau de Petit-Gérard, on voit que la scène se passe dans une forêt de sapins.
Quant à la femme... Mon lecteur a eu l'amabilité de m'envoyer une autre carte qui est sur un sujet fort voisin, quoique nettement plus caractérisé dans le sens patriotique. Intitulée "Vison bénie", la carte proclame en vers : "Sur ton sol reconquis [c'est moi qui souligne], Alsace bien-aimée / Ta douce vision enchante ma pensée."

Carte où le soldat retrouve son pantalon garance, mais peut-être est-ce une licence de l'éditeur qui préférait voir les soldats de 14-18 ainsi... Le texte parle du sol reconquis de l'Alsace et, donc, permet de dater la carte plutôt d'après la guerre...
Il semble bien que, grâce à ce lecteur à la bonne mémoire, nous pouvons désormais conclure, vis-à-vis de notre rencontre d'Aillant-sur-Tholon, à un tableau patriotique, qui utilise pour les besoins de sa propagande le secours de l'art visionnaire et d'un certain romantisme. N'est-ce pas, Isabelle Molitor?
22:54 Publié dans Anonymes et inconnus de l'art, Art immédiat, Art insolite, Art naïf, Délires d'interprétation | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : peintures anonymes, art et guerre de 14-18, art populaire militaire, art visionnaire, foire à la brocante d'aillant-sur-tholon, hallucination, alsacienne, art patriotique |
Imprimer
04/10/2015
L'éducation criminelle (Journal de voyage en Espagne 2)
On est arrivé à Foix la ville où ma foi on n'a pas vu de marchand qui grommelait dans sa barbe de vieux Juif d'autrefois "c'est la dernière fois que je vends du foie dans cette ville de Foix...". On descend dans un petit restaurant où servent deux charmantes serveuses. Derrière nous, une chaise haute pour bébé comporte sur la tablette destinée à recevoir les assiettes et autres pots pour un possible mouflet un tranchoir assez semblable à un massicot placé devant une esquisse de boulier fixé à la tablette.

La chaise pas électrique mais c'est tout comme... Ph. Bruno Montpied, août 2015
Il n'en faut pas plus à Régis pour imaginer tout à coup que cette chaise sert à dresser les enfants contre les comptes et le calcul. La mère, ou le père, qui a inventé ce dispositif veut empêcher sa progéniture d'accéder au boulier. Le petit qui voudrait tendre sa mimine potelée vers les boules aux couleurs au demeurant bien désirables serait obligé de passer les doigts sous le couteau. Une bonne secousse – et hop! – il aurait d'un coup sec quelques doigts en moins... De l'éducation version parents psychopathes...
23:40 Publié dans Délires d'interprétation | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : éducation de psychopathe, délire d'interprétation, chaises pour bébé, tranchoirs, massicots, humour noir, journal de voyage en espagne, boulier |
Imprimer
08/08/2015
Lutte pour une dague subtile, une nuit de sabbat?
![F.Picot 1887]_edited (2).jpg](http://lepoignardsubtil.hautetfort.com/media/01/02/2690931556.jpg)
F.Picot, sans titre, 1887
Dans une brocante récemment fréquentée je suis tombé sur cette peinture intrigante, comme une jeune sorcière en transe s'évaporant vers la nuit qui la cernait de toutes parts... Etrange scène, non? Où cela se passait-il? Dans quel caveau, dans quelle geôle, car l'on voyait des dalles au bas de la composition... Ou une nuit de sabbat? Et cette seconde femme (ou homme?) au visage déterminé, presque inquiétant (cheveux longs, habillée d'une robe brune immense, comme trop grande pour elle, traînant à terre), derrière la silhouette sur le point de s'évanouir, oubliant tout ce qui se passe autour d'elle, appuyée sur un immense balai (d'où l'hypothèse d'une sorcière...)? Cette seconde femme brune (homme?) surgit en catimini, la main gauche descendant vers la dague cachée sous le bas de la jambe gauche, ou dévoilant ce poignard seulement en finissant de relever la robe de la jeune sorcière au poitrail déjà dénudé (est-ce la même femme brune qui l'aura dépoitraillée à la minute précédente?), d'un geste qui veut dénoncer le perfide coutelas... Mais dénoncer à qui? Au public peut-être qui regarde la scène au théâtre? Car on pense à un épisode de pièce de théâtre, une histoire un peu érotico-frénétique, traitée ici par un quelconque peintre du XXe siècle imitant un peintre pompier fin XIXe (le panneau cartonné, peut-être entoilé, de facture trop récente pour être du XIXe, est signé "F.Picot, 1887"), pourquoi pas un illustrateur féru de "fantasy" type Frazetta, comme me l'a suggéré un ami peintre, Guy Girard (on aurait ainsi affaire à une fausse peinture XIXe -le sujet, la licence qu'elle manifeste, la technique trahissent un peintre du XXe siècle selon Guy- créée par un illustrateur amateur de supercherie...)?
J'ai parlé de la main gauche de la femme (ou de l'homme) placée derrière la "sorcière" en extase, et qui relève la jupe pour dévoiler le coutelas, mais que dire de sa main droite qui, de l'autre côté du corps de la femme nue, juste sous le téton discrètement caché derrière l'immense manche à balai (dessiné maladroitement, il fait un coude au niveau du sol comme si son axe avait été subitement déplacé ; d'autres maladresses se laissent voir, la longueur du buste de la femme nue par exemple), entre sous la jupe retroussée pour aller probablement dans le giron de cette femme dénudée, comme pour une caresse intime et intrusive....? C'est cette dimension leste de l'image qui fait penser à une conception très contemporaine proche de l'illustration fantastique, il semble bien qu'on doive donner à Guy Girard quitus pour son hypothèse.
Si cela vous dit quelque chose, ne vous gênez pas, donnez-nous quelques éclaircissements, ou obscurcissements, à votre préférence...
00:45 Publié dans Art insolite, Délires d'interprétation, Lecture d'images | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : f.picot, art magique, sorcière, dague, théâtre élisabétain, transe, dénudation, érotisme, sabbat, peinture fin xixe siècle, frénétiques |
Imprimer






