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20/09/2014

Info-miettes (25)

     C'est bientôt l'automne, ma saison préférée, et il pleut des événements plus ou moins bruts: demandez le programme...

    Dans le cadre de la "S" Grand Atelier, structure dans les Ardennes belges (Vielsahm)... pour les créateurs déficients mentaux, on aime à mixer ces derniers avec des auteurs de bande dessinée voire d'autres types d'artistes (il sont, je cite: "pour l’éclatement des catégories artistiques et la valorisation des nouveaux langages issus de la mixité entre artistes outsiders et artistes contemporains":...Ouais, ouais, ouais... Le grand méli-mélo à la mode ces temps-ci où l'art contemporain tente de se faire une perfusion de sang frais)

     Diverses expos, conférences, débats sont annoncés en France, plus ou moins en rapport avec cette "S" Grand Atelier, je ne retiens personnellement que les expos ci-dessous :

1. L’ARMY SECRÈTE
Au sein de l’exposition : Bruno DECHARME, Art Brut/ Collection ABCD
La Maison Rouge, 10 Boulevard de la Bastille, 12ème
Du 18 octobre 2014 au 18 janvier 2015

(Une grande exposition de la collection ABCD? Hmm... Cela devrait être le grand événement de la fin de l'année donc).

2. "Chefs-d'oeuvre", carte blanche à Bruno Decharme en parallèle à l'expo de La Maison Rouge (le titre exact étant "Masterpieces", mais j'ai traduit car j'en ai marre du snobisme qui consiste à se  coucher, en France, devant les clients anglo-saxons en se mettant à parler leur langue). Ce sera du 21 octobre au 29 novembre à la Galerie Christian Berst : 5 Passage des Gravilliers, 3ème, Paris. Avec des œuvres d'Aloïse, Jaime Fernandes, Domsic, Guo Fengyi, Joseph Lambert (peu connu, il me semble), Tichy, Stoffers, Schroder-Sonnenstern, Zemankova, Scottie Wilson, etc... On ne sait pas si parmi ces œuvres certaines seront à vendre, car en définitive on est encore dans une galerie. ABCD se séparerait-elle de certains de ses joyaux?

 

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Un dessin d'Eric Derkenne tel qu'on le voit sur le site web d'ABCD, des faces, ou des bouts de faces agrandies, striées...


3. ÉRIC DERKENNE : CHAMPS DE BATAILLE
Exposition rétrospective
Commissariat : Gustavo Giacosa
Espace abcd, 12 rue Voltaire, 93100 Montreuil
Du 26 octobre au 19 décembre 2014
Vernissage 25 octobre 19heures en partenariat avec l’Outsider Art Fair

Ce que j'ai vu de ce Eric Derkenne ne m'enthousiasme guère. C'est austère, très facile à rapprocher de certaines œuvres exsangues que l'on nous exhibe régulièrement chez nos plasticiens contemporains, un créateur venu d'atelier pour handicapés mentaux semble-t-il, posant une fois de plus la question des influences possibles occultes ou déclarées des artistes qui pilotent ces ateliers...

4. MATCH DE CATCH à VIELSALM / VIVRE à FRAN DISCO

Bandes dessinées, peintures, sculptures et installations, rencontre du créateur trisomique Marcel Schmitz et de l'auteur de BD Thierry Van Hasselt autour d'une cité imaginaire, Fran Disco, créée par Schmitz.
Commissariat : Barnabé Mons et Thierry Van Hasselt
Chez Agnès B., 17 rue Dieu, 10ème
Du 29 octobre au 08 novembre 2014
Vernissage 28 octobre 18 heures

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Coco Fronsac toujours sur la Rive Gauche

    Là, on est plutôt du côté de l'art contemporain franchement assumé. Mais un art contemporain primesautier, poétique, imaginatif, humoresque, pas très éloigné des anciennes œuvres de Prévert, du groupe Panique, de la 'Pataphysique, etc. L'exposition est déjà commencée, et se finira début octobre, comme on le verra en déchiffrant l'affiche ci-dessous.

 

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La Maison de verre, André Breton, initiateur et découvreur

    Au Musée Henri-Martin à Cahors commence ce 20 septembre une exposition consacrée principalement au Breton installé à l'Auberge des Mariniers de St-Cirq-Lapopie, qui cueillait des agates dans le lit du Lot, des racines aux formes suggestives, prenait fait et cause pour le mouvement des Citoyens du Monde de Gary Davis, se passionnait pour les hasards objectifs, autant de points qui seront évoqués dans l'exposition, avec un rassemblement, dit le dossier de presse, d'une impressionnante collection d’œuvres et de documents, dont certains parfaitement inédits, paraît-il. Un catalogue sort à l'égide de l'Atelier André Breton et des Editions de l'Amateur.

la s grand ateleir,art des déficients mentaux,trisomiques,marcel schmitz,mixité outsider et art contemporain,abcd,eric derkenne,gustavo giacosa,la maison rouge,cités imaginaires,galerie agnès b.    "Je n’ai pas connu d’homme qui ait une plus grande capacité d’amour. Un plus grand pouvoir d’aimer la grandeur de la vie et l’on ne comprend rien à ses haines, si l’on ne sait pas qu’il s’agissait pour lui de protéger la qualité même de son amour de la vie, du merveilleux de la vie. Breton aimait comme un cœur qui bat. Il était l’amant de l’amour dans un monde qui croit à la prostitution. C’est là son signe. » (Marcel Duchamp, entretien avec André Parinaud, Arts, 5 octobre – 11 octobre 1966).

 Photographe non identifié, André Breton observant un crapaud, date?

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 Dans la lumière du surréalisme, galerie Les Yeux Fertiles

Les Yeux Fertiles, cette sympathique galerie de la rue de Seine dans le 6e à Paris, a la bonne idée en parallèle de l'expo cadurcienne de montrer un ensemble d’œuvres liées au surréalisme dont ce manuscrit de poème sur bois dû à Breton ("Au Regard des divinités")la s grand ateleir,art des déficients mentaux,trisomiques,marcel schmitz,mixité outsider et art contemporain,abcd,eric derkenne,gustavo giacosa,la maison rouge,cités imaginaires,galerie agnès b. rehaussé par Slavko Kopac que l'on avait déjà vu ici et là (à commencer sur le site web de l'Atelier André Breton). Un beau poème-objet en vérité. Pour les dates, faudra attendre, je ne retrouve plus ce sacré carton d'invitation, et c'est pas le site internet de la galerie qui va nous aider, ils sont toujours en retard d'une annonce d'expo... (Cependant, l'Aigre de Mots a eu l'extrême obligeance de compléter l'info manquante, voir ci-dessous dans les commentaires).

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La galerie Polysémie, une actualité fertile

      Cette galerie marseillaise a en effet une activité plutôt débordante ces temps-ci, en rapport avec la rentrée bien sûr. Si je ne partageais pas leurs goûts pour certains des artistes exposés jusqu'ici (par exemple Jean-Pierre Nadau), j'ai été intrigué et séduit par les informations reçues de leur part récemment. J'ai déjà évoqué (le 2 août dernier) l'expo de Solange Knopf qui va bientôt s'ouvrir à Paris dans une galerie louée pour l'occasion (la galerie B&B,  6 bis rue des Récollets, 10e ardt, du 30 septembre au 6 octobre). Elle y sera accompagnée des Staelens, de Gérard Nicollet et de Huston Ripley. Mais la galerie ne s'arrête pas là. Elle annonce des présentations de travaux africains singuliers ou bruts dans ses locaux marseillais (titre de l'expo: "African outsiders", du 16 octobre au 20 novembre) dont Frédéric Bruly Bouabré (récemment disparu) et Franck Lundangi (ancien champion de football). La galerie sera également présente au Salon d'Art Alternatif (Outsider Art Fair, en langage marchand) qui se tiendra une fois de plus à l'Hôtel super chic "Le A" du 23 au 26 octobre. On devrait y voir entre autres des œuvres de Philippe Azéma et d'Evelyne Postic.

 

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Philippe Azéma, œuvre présentée actuellement dans l'exposition de la Halle St-Pierre, "Sous le vent de l'art brut 2, la collection De Stadshof"

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Et c'est reparti pour la Biennale de l'Art Partagé

        On en est à la 5ème et ce sera du 18 octobre au 16 novembre. A Rives en Isère dans le parc de l'Orgère à la Salle François Mitterrand, et toujours organisée par l'association Œil-Art de Jean-Louis Faravel. Il y a beaucoup d'artistes invités, et comme c'est l'usage avec l'art partagé (très partagé en l'espèce, vu le nombre d'invités), le récepteur béotien, qui trouve dans sa boîte aux lettres une invitation pour le vernissage (qui aura lieu le samedi 18 octobre à partir de 18h30), ce béotien aura du mal à savoir comment départager (faut croire qu'existe aussi l'art départagé...) le bon grain de l'ivraie. Sur les 70 (environ) artistes présents, je n'en retiens pour l'instant qu'un seul dont j'aurais été bien curieux de découvrir les œuvres, Gilles Manero, bien trop rare dans notre région parisienne, surtout si il a décidé d'exposer des dessins (ce que je préfère à ses sculptures, je dois dire). Ah si quelques autres aussi, Fatimazara Khoubba, Caroline Dahyot, Jacqueline Vizcaïno, Yves Jules, Alexis Lippstreu, Jean Aihade (un "singulier" africain découvert par le galeriste Alain Dettinger si je ne m'abuse), Virginie Chomette... Comme le signale Jean-Louis Faravel dans le commentaire ci-dessous, on peut se faire une idée de chaque exposant en cliquant sur le site web dont j'ai mis le lien ci-dessus (Œil-art).

 

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Gilles Manero, petit dessin au crayon, 2001, coll. BM

 

05/07/2013

Art brut polonais au Musée de la Création Franche avec un titre ambigu

   Commence le 6 juillet, demain, à Bègles, prévue pour durer jusqu'au 8 septembre, une exposition collective intitulée "Les saints de l'art polonais". Le vieil anticlérical invétéré que je suis, je l'avoue, a fait un saut dans son fauteuil en découvrant un pareil titre...

 

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    A découvrir cet intitulé, on se dit que le musée de Bègles paye désormais son écot au denier du culte... On se dit, comme ça de prime abord, que l'exposition doit être une revue d'effectifs consacrée aux représentations religieuses dans l'art polonais, car dieu (justement) sait que cela a existé et existe sûrement encore, même si on nous dit qu'actuellement la jeunesse de ce pays aurait envie de jeter tous ces frocs par-dessus les moulins... Le genre d'exposition que l'on a vue dix mille fois dans les centres culturels polonais, comme par exemple dès qu'arrive la période de Noël, lorsqu'on nous expose les fameuses crèches faites de verroteries et paillettes, architectures miniatures non dénuées d'un certain sens du merveilleux (j'aime bien ces crèches, cela dit à cause de leur merveilleux justement!).Jacek Gtuch, Creche, 1972, coll privée Milan.jpg Un genre d'exposition pas très original en somme, se dit-on toujours, se basant seulement sur le titre. Or, à Bègles, je n'arrive pas à croire que l'on veuille avant tout nous intéresser à une exposition de bigoterie, a priori. C'est d'abord une expo proposant une sélection de créateurs bruts venus de Pologne, peu connus (première expo d'art brut polonais en France?), expo de deuxième mouture puisqu'une autre sélection, avec certains des mêmes créateurs, certains différents, ou certains qui n'ont pas été repris, avait été montrée en Belgique à Bruxelles dans le cadre du musée Art et Marges (du 22 février au 26 mai 2013).

 

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Tadeusz Glowala (exposé à Bègles)

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Aloys Wey, 46x48 cm, 1976, Coll. de l'Art Brut, Lausanne

 

    A Bruxelles, on avait ainsi déjà, que l'on retrouve à Bègles, Adam Dembinski, Tadeusz Glowala (ce dernier dont les dessins sont très en rapport avec les fameuses crèches justement et aussi avec les travaux d'un autre auteur d'art brut, suisse pour le coup, Aloys Wey, voir ci-dessus), Wladyslaw Grygny, Przemyslaw Kiebzak, Ryszard Kosek, Konrad Kwasek, Mikolaj Lawniczak, Justyna Matysiak, Iwona Mysera, Henryk Zarski (des noms bien entendu que l'oreille française a du mal à retenir). Par contre ont disparu à Bègles, qui étaient à Bruxelles: Barbara Checka, Kasimierz Cycon, Halina Dylewska, Marian Henel, Edmund Monsiel, Julian Strek, Edward Sutor, Maria Wnek, Stanislaw Zagajewski et Ksawery Zarebski, soit dix participants, sans qu'on nous dise le pourquoi du comment de cette éviction (problème de place peut-être?). A Bègles toujours, on note l'apparition de deux nouveaux venus  tous deux en provenance du même foyer d'accueil spécialisé (pour handicapés sans doute) de Brwilno à Plock (j'adorerais vivre dans un patelin répondant au doux nom de Plock...), Wladylaw Roslon et Roman Rutkowski, dont les œuvres, pour ce que l'on en voit dans le petit catalogue que m'a gentiment envoyé le musée de la Création Franche, paraissent fort intéressantes.

    L'exposition de Bruxelles, du point de vue du titre, avait elle aussi une consonance qui flirtait avec la bigoterie, puisqu'elle s'intitulait, s'inspirant d'une inscription relevée sur un tableau de la croyante Maria Wnek, "Une hostie dans la bouteille, artistes polonais" (quand on sait que dans les bouteilles gisent parfois les messages, on voit où veut en venir l'inventeur du titre de l'expo, Mme Malgorzata Szaefer...). Celle-ci était en effet une des deux commissaires d'exposition à Bruxelles et se retrouve aujourd'hui à Bègles. Elle a tendance à signer des textes de plus, dans les deux cas, assez vagues, passablement sibyllins et, comme on dit familièrement, plutôt "bateau".

 

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Edmund Monsiel, coll. ABCD

 

     Certains créateurs non repris à Bègles étaient pourtant de ceux qui m'intriguent, comme Edmond Monsiel qui, même si il est une des vedettes de l'art brut depuis longtemps, n'a pas fait l'objet de beaucoup d'expositions en France (on aura l'occasion d'en découvrir à la rentrée, du 29 septembre au 16 novembre à la galerie ABCD à Montreuil dans l'expo "De la lenteur avant toute chose") ou comme Julian Strek, dont un "tombeau" en bois sculpté, très coloré, venu de la collection Leszek Macak à Cracovie, reproduit sur le dépliant de l'expo Art et Marges, était tout à fait remarquable et original (à mettre en rapport, cela dit, peut-être avec l'art traditionnel de certains calvaires en Europe de l'Est, voire dans les pays baltes où se rencontrent des forêts de crucifix tout à fait étranges ; voir repro de Strek ci-contre sous le titre "Une hostie dans une bouteille").Julien Strek, tombeau, bois peint.jpg Maria Wnek également manque dans l'expo de Bègles. Par contre, on pourra continuer d'y découvrir des œuvres de Henryk Zarski, que les lecteurs des fascicules de la collection de l'Art Brut à Lausanne ont  déjà pu remarquer, grâce à leur force d'expression (voir la notice de Michel Thévoz dans le fascicule n°21 de 2001). Avec ce dernier créateur, on a souvent l'impression que ses figures, de la même taille que les maisons en arrière-plan, pourraient bien finir par se confondre avec elles et avec tout l'univers environnant par contamination dans un carambolage graphico-pictural tourbillonnant. C'est du moins ce que je suppute du fait de leur traçage à gros traits, de leur équivalence dans les formes, de leur manque de contraste...

 

Henryk Zarski.jpg

Extrait du catalogue de l'expo du Musée de la Création Franche

 

      Je reviens au titre de cette exposition qu'explicite Pascal Rigeade dans le préambule qu'il a publié dans le catalogue de l'exposition. Il l'a choisi en réalité par référence à une phrase connue de Jean Dubuffet qui vantait les créateurs de l'art brut qu'il voyait comme les "héros, les saints de l'art" (je reprends la citation qu'en fait Pascal Rigeade). Donnons ici la référence du texte d'origine, c'est dans la préface de Dubuffet à l'exposition "L'art brut" à la galerie d'Alphonse Chave en 1959: "Le parti de l'art brut c'est celui qui s'oppose à celui du savoir, de ce que l'Occident nomme (un peu bruyamment) sa "culture". C'est le parti de la table rase. Ses troupes ne sont porteuses d'aucun uniforme, elles ne se vêtent pas de toges et d'hermines ni ne se parent de glorieux titres, elles ne se recrutent pas au sortir des écoles mais dans le rang du commun, elles sont la voix de l'homme du commun qui s'oppose à celle des savants spécialistes. Vagabonds, voyants entêtés soliloques, brandisseurs non de diplômes mais de bâtons et de houlettes, ils sont les héros de l'art, les saints de l'art" (J.D. p 513 de Prospectus et tous écrits suivants, Tome I). Personnellement, je n'ai jamais trouvé cette envolée lyrique de Dubuffet bien appropriée. Mais il reste qu'on peut la comprendre avant tout comme une métaphore qui envisageait les créateurs d'art brut comme des sortes de personnages purs, plus proches du héros que du saint en fait.

    Lier aujourd'hui les créateurs d'art brut, en l'occurrence polonais, à cette notion de sainteté, nettement assimilée à la religiosité par les concepteurs de l'expo, qui la voient dans cet "ailleurs européen" (texte du catalogue), sans insister sur les dépassements qu'opèrent les créateurs à partir de cette imprégnation culturelle, peut être jugé de fait tout à fait critiquable, de mon point de vue. N'est-ce pas risquer de retomber dans ce cliché discutable qui tend toujours à lier la foi avec l'art, alors que ce dernier est aussi hymne à la liberté tandis que la foi a souvent été tout le contraire (guerres de religions, intolérance vis-à-vis des cultures autres, fanatisme, puritanisme, et j'en passe)? Mais peut-être que Pascal Rigeade n'avait pas une intention si directe, et qu'il a voulu seulement trouver un titre à cette exposition qui fasse écho à Dubuffet qui est largement admiré à Bègles depuis les débuts du Site de la Création Franche. Malheureusement le titre a pris un tour parfaitement ambigu, surtout lorsqu'on ne sait pas à quelle citation il se rapporte originellement. Peut-être aussi, en hôte respectueux d'un projet venu de Pologne, a-t-il voulu se mettre trop en empathie avec la commissaire d'exposition?

  

24/02/2013

Art brut pour yeux fertiles

     A peine l'expo Guy Harloff décrochée, voici que la Galerie Les Yeux Fertiles, rue de Seine à Paris, enchaîne avec une sélection de créateurs de l'art brut auxquels elle a joint des gens plus artistes, rangés dans ce que l'on appelle chez les Anglo-saxons des Outsiders, et en Suisse de la "Neuve Invention". A propos de cette dernière, on peut toujours se demander d'ailleurs, depuis la période où Lucienne Peiry était conservatrice de la Collection de l'Art Brut, si le terme, et la collection qu'il désignait, sont restés en usage à Lausanne, tant on n'en a plus eu de nouvelles depuis des lustres (au point que j'ai fini par me demander si pour les responsables de la Collection les cas limitrophes de l'art brut n'avaient pas été purement assimilés à la collection princeps).

 

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Carton de l'expo, avec un sublime dessin de Friedrich Schöder-Sonnenstern (c'est toujours séduisant, Schröder-Sonnenstern)

 

    Viendront donc faire un tour sur les cimaises de cette galerie aux sélections semble-t-il toujours exigeantes les créateurs bruts suivants (honneur aux bruts...): ACM (on dirait des ruines de villes irradiées),galerie les yeux fertiles, art brut, art outsider, neuve invention, schröder-sonnenstern, Thérèse Bonnelalbay (une sorte de Michaux brut), Janko Domsic (un Léonard de Vinci exalté), Johan Fischer (un de Gugging il me semble), Eugen Gabritschevsky (un Max Ernst du cellulaire), Madge Gill ( qui faisait de la dentelle avec les esprits),galerie les yeux fertiles, art brut, art outsider, neuve invention, schröder-sonnenstern, Hassan (l'homme aux villas en terrasse, vu récemment au Musée Singer-Polignac), Jakic (à ne pas confondre avec Domsic), Lobanov (l'homme aux pétoires prodigieuses), Dwight Mackintosh (surréaliste dans le gribouillis), Edmund Monsiel (tatoueur sur papier), Raphaël Lonné (ça faisait longtemps qu'on ne  l'avait pas revu), André Robillard (lui par contre...), Schröder-Sonnenstern (donc), Carlo Zinelli (le montreur d'ombres), Scottie-Wilson (clochard céleste), Tschirtner (imprononçable), etc...

(Ci-dessus une oeuvre d'ACM de la collection d'art brut du LaM de Villeneuve d'Ascq, ph. Bruno Montpied en 2011 ; des dessins de Madge Gill présentés dans l'exposition de la collection Eternod-Mermod au LaM en 2011, ph. BM

 

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Cela commence donc jeudi 28 février prochain...

 

     Du côté de la Neuve (oui?) Invention (c'est sûr?), on retrouvera Marilena Pelosi, Le Carré-Galimard (oui, il me semble qu'il n'y a qu'un L), Nedjar, Hipkiss, Chichorro, Chaissac (l'ancêtre de tous les singuliers), etc.

      Une stimulante petite expo en prévision, non? 

26/01/2013

Mes récentes publications (Info-Miettes n°21 bien narcissiques car centrées sur ma pomme)

"Art populaire et art brut, quelques exemples de comparaison", Actes I du séminaire sur l'art brut 2010-2011, dirigé par Barbara Saforova, éditions ABCD, 2012

 Actes I Séminaire B Safarova001.jpg    J'ai participé à ce séminaire qui se déroule dans les locaux du Collège International de Philosophie afin de présenter quelques éléments pemettant de mettre en regard art brut et art populaire insolite. Le but était de tenter de mettre en lumière à quel point, tout au moins pour une bonne part des collections d'art brut de Dubuffet transférées à Lausanne, l'art brut recélait des œuvres dont le style et les sujets étaient visiblement proches ou dérivés, malgré des ruptures, d'œuvres faisant partie des corpus de l'art populaire des campagnes d'autrefois. Comme je l'ai dit (briévement) dans mon intervention (dont le texte est donc paru dans ses Actes I publié l'année dernière), cette couleur populaire des collections était apparente surtout dans les premières décennies de la collection (commencée comme on sait vers 1945).

      Depuis quelque temps, l'art brut tend à être redéfini dans différents travaux, notamment ceux de la directrice de ce séminaire Barbara Safarova, travaux qui insistent sur la dimension transgressive de l'art brut, détachée de tout souci de communication, quasi volcanique, se limitant à la matière pure du signe. Le rapport à la culture, à une présupposée absence de culture (même seulement artistique), est moins abordé désormais. L'aspect sociologique est beaucoup moins présent (l'aspect de démocratie directe dans l'art n'intéresse pas les commentateurs actuels, peu politiques). On se concentre désormais davantage sur le côté anthropologique (comme le fait par exemple dans ces Actes une Céline Delavaux) ou esthétique des productions de l'art brut (voire poétique, comme le fait l'assez délirant Manuel Anceau, toujours un peu à la limite de la voyance).

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Une page d'illustrations de "Art populaire et art brut, quelques éléments de comparaison", intervention de Bruno Montpied, p.77 (de haut en bas et de gauche à droite, Thuilant, Forestier, un anonyme au De Gaulle membré -voir sur ce blog-, Müller et Leclercq)

      Au sommaire de ces Actes I, on retrouve outre mon texte, illustré d'oeuvres comme les autres contributions (le tout édité avec le goût extrême que l'on reconnaît à chaque publication de l'Association ABCD, et je vous prie de croire que je ne leur fais pas de la léche), des interventions de Philippe Dagen sur Marcel Réja, de Céline Delavaux sur une réaffirmation qu'il ne faut pas limiter l'art brut à l'art des fous, de Baptiste Brun qui revient sur la notion d'homme du commun mise en avant par Dubuffet au début de ses recherches d'après-guerre, de Lise Maurer sur Laure Pigeon, de Béatrice Steiner (avec des illustrations montrant d'intéressantes oeuvres – je ne parle pas ici de celles de Serge Sauphar, assez mièvres, mais plutôt de celles d'un Adrien Martias – venues des archives de la section du patrimoine de la Société Française de Psycho-pathologie de l'Expression et d'Art-Thérapie)  et enfin de Manuel Anceau interrogeant "L'art brut: une contre-culture?", mais ne répondant pas vraiment à la question, préférant céder à une dérive au fil de la plume, basculant la plupart du temps en termes abscons et se révélant à d'autres moments capables de traits de lumière, comme dans l'envolée finale de son texte  où il cite une nouvelle de Philippe K. Dick dont le propos devient un beau symbole de ce que peut représenter l'art brut.

Actes I, séminaire sur l'art brut, "De quoi parle l'art brut?", dirigé par Barbara Safarova, 2010-2011, 160 p., 29€, éd.ABCD, sd, 2012. Disponible en vente à la librairie de la Halle Saint-Pierre, à la galerie ABCD, 12, rue Voltaire à Montreuil, et à la Collection de l'Art Brut à Lausanne. Voir également le site d'ABCD. A signaler en outre que la galerie de Montreuil est ouverte en ce moment pour l'exposition "Voodoo Chile" consacrée à J-B.Murray et Mary T.Smith le samedi et le dimanche de 12h à 19h jusqu'au 17 mars.

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Cinéscopie n°26, 2012: BM, "Brunius, un cinéaste surréaliste en DVD"

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     Bon, je vais pas la ramener trop encore sur Jacques Brunius, parce que j'en ai déjà abondamment parlé dans cette colonne de notes sans fin (ou presque). Le compte-rendu que j'ai publié dans la revue ci-dessus citée, en juin 2012, est une reprise de la note qui a paru ici même et qui est donc désormais aussi fixée sur papier (car les blogs durent ce que durent les fleurs, en un peu plus longtemps seulement...). A noter que cette revue destinée aux fondus de cinéma amateur, notamment Super 8, animée par un passionné fort sympathique, par ailleurs dessinateur autodidacte de grand talent (voir ci-dessous un de ses dessins), Michel Gasqui (alias Migas Chelsky), s'est aussi intéressée aux Bricoleurs de Paradis entre autres pour mes films Super 8 des années 1980 qui se retrouvent dans les bonus du DVD paru avec mon livre Eloge des Jardins Anarchiques, et dans certaines des incrustations du film.

 

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Migas Chelsky, Bidule 1

Pour obtenir Cinéscopie, voir le blog http://cinescopie.unblog.fr/

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Création Franche n°37, décembre 2012, BM: "Bernard Jugie, un petit musée à usage interne"

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     Autre découverte que j'ai faite l'été dernier, avec la maison Péridier et autres merveilles dont je devrais bientôt parler, voici un petit article, avec de belles photos en couleur, bien imprimées (j'en suis très fier, si, si) sur un créateur populaire à la retraite, Bernard Jugie.B.Jugie-dans-son-petit-musé.jpg Je l'avais repéré en passant un jour par Billom dans le Puy-de-Dôme, du moins n'avais-je entraperçu que des petits décors naïfs placés au-dessus d'une porte et d'une fenêtre en rez-de-chaussée. J'ai attendu deux ans pour faire le tour du petit musée qui se cachait à l'étage. Quelques merveilles nous y attendaient moi et les deux camarades de dérive de cet été-là. Dont certaines se retrouvent ainsi photographiées et en pleine page dans ce dernier numéro de Création Franche. C'est la révélation d'un attachant créateur populaire caché au fond de l'Auvergne.

 

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Une des pages consacrées au petit musée de Bernard Jugie, Création Franche n°37

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Bernard Jugie, un renard taillé dans de l'aggloméré, coll. et photo inédite BM, 2012

       A noter au sommaire de cette livraison d'autres contributions de Gérard Sendrey sur "Lucie M. dite de Syracuse", de Bernard Chevassu sur Christian Guillaud, de Joe Ryczko sur un "Monsieur Grosjean, constructeur d'automobiles en chambre", un projet des étudiants de l'association Campus dynamique sur une prochaine exposition du musée de la Création Franche hors les murs ("La Création Franche s'emballe! Itinérance d'une collection insoumise", du 4 au 14 février 2013 au Bâtiment 20 des Terres Neuves aux lisières de Bordeaux et de Bègles, première étape d'une exposition d'une centaine d'œuvres de la collection qui devrait partir en balade, nous dit-on, excellente initiative...), un texte de Pascale Marini sur Aloïse et Dubuffet et aussi des contributions de Paul Duchein sur Labelle et Dino Menozzi sur Enrico Benassi.

 

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On reconnaît sur cette affiche un masque de Simone Le Carré-Galimard

La revue est disponible au musée ou en écrivant au contact du site web du musée.

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Les Maçons de la Creuse, bulletin de liaison n°15, daté juin 2011 (en réalité imprimé et disponible en janvier 2013), avec deux textes de BM: "François Michaud n'était pas seul, quelques exemples d'environnements populaires créés avant le Palais Idéal du Facteur Cheval" et "La dynastie des Montégudet, inspirés de père en fils"

 

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     Dans ce bulletin, le deuxième texte sur les Montégudet, je l'avoue sans peine, est  le même que celui publié dans mon livre Eloge des Jardins Anarchiques (qui lui-même était dérivé des notes parues sur ce blog...). Il est cependant mis en page différemment et comporte des photos supplémentaires inédites du petit musée privé de René et Yvette Montégudet, descendants et continuateurs de Ludovic Montégudet l'ancien maire de la commune creusoise de Lépinas qui avait créé un espace ludique et poétique avec statues et divertissements variés autour de son étang.

    Le premier texte quant à lui, "François Michaud n'était pas seul", est par contre une amplification d'un texte précédent paru dans Création Franche n°28 en 2007 (« François Michaud et les autres, quelques exemples d’environnements populaires sculptés avant le Palais Idéal du facteur Cheval »). De nouvelles photos inédites et des paragraphes nouveaux évoquent quelques sites anciens ayant précédé les Facteur Cheval, abbé Fouré ou abbé Paysant. Par exemple les statues du sabotier Jean Molette auteur dans les monts du Lyonnais d'une œuvre naïve, taillée dans la pierre et le bois, tout à fait remarquable. Il fit des Napoléon, Ier et IIIe du nom, une immense Madone, une fontaine ornée d'un écu et de lions, des croix de chemin, le tout en plein air (certains restaurés par les architectes des Monuments Historiques, car ils sont classés à l'Inventaire). Ce bulletin me permet aussi de présenter un extraordinaire panneau sculpté du même Molette – en 1854, excusez du peu... –, parfaitement inédit jusqu'à présent, consacré à la gloire de l'Empereur Napoléon III dont ce sabotier était raide dingue (comme François Michaud le tailleur de pierre de la Creuse dont mon article le rapproche). "Le Tableau des Souverains de France" étant le titre de l'œuvre de Molette entièrement vouée à chanter les louanges impériales (Napoléon III est représenté à cheval entouré de 78 médailles chargées de figurer les rois de France que l'Empereur surclasse selon l'auteur). Ce bas-relief fut longtemps conservé dans les archives locales jusqu'à ce qu'il parte chez les brocanteurs à une date récente, et de là dans une collection privée parisienne. Ces représentations naïves et populaires de Napoléon correspondent au regain de bonapartisme que l'on put observer dans diverses campagnes auour de 1852 en France lors du retour au pouvoir d'un Bonaparte. On trouve maintes références à cette napoléonimania, qui ressemble à un culte, sous la forme de statuettes ou d'imagerie, voire de fresques.

 

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Le Napoléon Ier et le panneau sculptés par Jean Molette, et autres décors situés en plein air avant le Palais Idéal... Les Maçons de la Creuse n°15, pages de l'article de BM

 

      Dans ce bulletin, je donne un autre exemple de décor napoléonolâtre photographié (là aussi, c'est complètement inédit) dans le Puy-de-Dôme près de La Tour d'Auvergne (voir ci-dessus). D'autres décors sculptés sur des maisons rurales du Cantal, que m'avait naguère signalés Emmanuel Boussuge sont également présents dans le numéro. Par ailleurs, l'article est flanqué d'encarts dus à la rédaction du bulletin (Roland Nicoux) et de nombreuses photos qui ajoutent de précieux renseignements sur les sculptures de François Michaud à Masgot. L'édition du livre que nous avions fait à plusieurs en 1993 sur ce créateur précurseur des environnements bruts et naïfs du XXe siècle aux éditions Lucien Souny étant désormais épuisée, ces précisions et photos sur Michaud viennent redonner un peu de lumière au sujet.

 

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Raymond Arthur, arrière-petit-fils de François Michaud, sur le seuil de sa maison en 2009, ph. BM

 

      J'en profite pour signaler également ici la disparition récente de Raymond Arthur dans sa 92e année, l'arrière petit-fils de François Michaud qui avait pieusement conservé l'œuvre de son aïeul et soutint le travail de médiation et de mise en valeur du site par l'association des Amis de la Pierre basée sur la commune (Fransèches, son président est le maire, M. Delprato), tout en livrant les souvenirs qui lui restaient à propos de son ancêtre (c'est à lui que l'on doit de connaître le surnom qu'avait Michaud auprès de ses concitoyens, "Navette"). Il fut le véritable passeur entre son aïeul et les générations actuelles, en même temps que l'ardent défenseur du patrimoine bâti et sculpté de son village.  

Pour se procurer ce bulletin n°15, il faut écrire à: Les Maçons de la Creuse, 2, Petite Rue du Clocher, 23500 Felletin. Tél 05 55 66 90 81 ou 05 55 66 86 37. Lebulletin vaut 19€.

13/10/2012

Entrée des médiums, spiritisme et art de Victor Hugo à André Breton

    Débutera le 18 octobre prochain l'exposition susdite à la Maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, prévue pour durer jusqu'au 20 janvier 2013. On y découvrira du nouveau sur l'art médiumnique, notamment des dessins, gravures et documents jamais vus de Victorien Sardou.

Victorien Sardou, La maison du prophète Elie, vers 1857, encre sur papier, 47 x 60 cm, collection M. et Mme Claude de Flers, Paris, ©Studio Sébert 

Ce dernier, comme le comte Le Goarant de Tromelin, Léon Petitjean, Augustin Lesage, fait partie des créateurs médiuniques évoqués par André Breton dans Le Message Automatique, texte de 1933 publié dans la revue Minotaure. Ils furent ensuite avidement recherchés par les thuriféraires de l'Art Brut.


Le Comte de Tromelin, sans titre (femmes et monstres), entre 1902 et 1907 (si l'on se base sur le catalogue d'une précédente exposition à la Halle Saint-Pierre à Paris en 1999, Art spirite, médiumnique, visionnaire, messages d'outre-monde), crayon sur papier, 38 x 51 cm, Collection de l'Art Brut, Lausanne, ©Claude Bornand


Léon Petitjean, sans titre, 1922, mine de plomb, encre et aquarelle sur papier, 32 x 17,4 cm, collection ABCD, Montreuil, © collection ABCD/ photo Patrick Goatelen

    En fait, on va assister semble-t-il à une revue des principaux créateurs se revendiquant d'esprits désincarnés leur ayant intimé d'écrire ou de dessiner, voire parfois comme dans le cas de la médium Marthe Béraud de se servir d'eux comme truchement pour ectoplasmes (on l'avait déjà vu dans l'expo Le Troisième oeil. La photographie et l'occulte montée à la Maison Européenne de la Photographie à Paris en 2004-2005).


Hélène Smith, plante d'ornement martienne, [fin 1896-été 1899], aquarelle sur papier, 18,5 x 11 cm, Bibliothèque de Genève © Bibliothèque de Genève

    Hélène Smith, la célèbre patiente du Dr Flournoy qui parlait le Martien et représentait à l'occasion des paysages de Mars, viendra refaire un tour également, ainsi que Madge Gill, bien connue dans l'art brut, et Fernand Desmoulin dont on a déjà vu au moins deux expositions à la galerie de Messine autrefois, puis à la galerie Christian Berst, sans compter les oeuvres plus post-impressionnistes visionnaires toujours visibles je pense au musée de Brantôme dans le Périgord où je les photographiai vers 1992 (voir ci-contre).Fernand-Desmoulins-musée-de.jpg Là, dans cette expo, plus axée sur le médiumnique, ce seront des dessins de Desmoulin plus "automatiques", venus de l'Institut de Métapsychique International ou de la collection ABCD, bien représentée une fois de plus dès que l'on parle de médiums. 

     Peut-être que la surprise sera à chercher plutôt du côté d'Hugo d'Alesi (semble-t-il une découverte de la collection ABCD) et d'un(e?) certain(e?) "SV" dont l'un des dessins faits de motifs floraux, qui ne sont pas sans faire songer à l'art spirite tchèque (tel qu'à Paris on avait pu également le découvrir à la Halle Saint-Pierre grâce à l'entremise d'Alena Nadvornikova), sert pour le carton d'invitation à l'expo.

 

     On nous présente aussi un médium contemporain, Philippe Deloison, dont je ne trouve pas, si je ne me base que sur une reproduction insérée dans le dossier de presse de l'expo, que son esprit soit aussi bien inspiré que ceux de ses collègues médiums plus anciens...


     Enfin, on a mêlé à ces productions d'autodidactes en matière de dessin des expériences automatiques de divers surréalistes, comme Man Ray, André Masson ou encore Robert Desnos (on sait qu'aujourd'hui encore des créateurs se revendiquant surréalistes, tel Jan Svankmajer en République tchèque, pratiquent des expériences dites médiumniques de création automatique).


Robert Desnos, Mort d'André Breton (peinture médiumnique), vers 1922-1923, huile sur toile, 46 x 55 cm, collection particulière © Gérard Leyris/Ville de Paris

02/09/2012

Histoires de voir, à voir...

     L'exposition ainsi intitulée à la Fondation Cartier à Paris veut nous entraîner du côté de "l'art naïf", à ce que dit le catalogue ("conçu comme un prolongement de l'exposition"). Après visite de l'expo, j'eus la forte impression que le terme n'avait pas le même sens pour moi que pour les organisateurs de la manifestation – ou, plus exactement, pour les auteurs du catalogue (je pense notamment à son texte liminaire dû à Laymert Garcia Dos Santos). C'est comme si on avait affaire à une conception venue d'ailleurs, d'une région du monde où les mots ont cheminé avec d'autres réseaux de sens (les commissaires de l'expo que je ne connaissais pas comme s'intéressant depuis longtemps aux arts naïfs – mais je suis bien loin d'être informé de tout – sont Hervé Chandès, Leanne Sacramone, assistés de conseillers comme André Magnin – plus connu lui par rapport aux arts populaires africains – ou encore Hervé Perdriolle (l'Inde) et Patrick Vilaire (Haïti)).

 

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Le catalogue avec un dessin d'Isaka sur la couverture (dessinateur Huni Kuï (ou Kaxinawá) d'Amazonie brésilienne)

 

    C'est pourtant bien à un décentrement de perspective que l'on nous invite, sans que cela s'étende a priori à la notion même d'art naïf. On invite avant tout dans le discours de l'exposition tel qu'on le trouve par exemple sur le site de la Fondation à remettre en cause les idées arrêtées professées par les amateurs d'arts savants vis-à-vis des arts pratiqués par des autodidactes naïfs ou "primitifs". Ce qui n'est pas un message absolument nouveau, on en conviendra (même s'il mérite toujours d'être réitéré). 

    "Art naïf" jusqu'à présent, en France, c'était plutôt réservé à un ensemble de peintures, et de sculptures, exécutées par des autodidactes d'origine populaire (souvent des déracinés) tentant de s'égaler aux plus grands des peintres et qui produisent un art autre cependant, où les éléments représentés sont proportionnés en fonction de la réalité affective, psychologique, sentimentale, etc., que leur accorde l'inconscient de chaque artiste (ce qui conduisit G-H.Luquet au début du XXe siècle à parler pour sa part de "réalisme intellectuel"). Certaines incapacités devant les volumes et la perspective les conduisent bien souvent vers des solutions plastiques inédites qui ravirent par exemple Picasso lorsqu'il découvrit certain tableau de Rousseau, dont les visages peints avec des repentirs lui parurent préfigurer ce qu'il créait lui-même dans sa période dite cubiste. L'art naïf, cela reste figuratif et se référant à la réalité perçue de façon rétinienne. C'est Bauchant, Rousseau, Vivin, Peyronnet, Lagru, Trouillard, Jean-Jean, Préfète Duffaut, Orneore Metelli, Ligabue, Dietrich, Trillhaase, Alfred Wallis, et toutes sortes d'anonymes, les ex-voto aussi...

Vidéo disponible sur le site de la fondation Cartier

     Les créateurs, venus d'un peu partout (l'Amérique du Sud, l'Amérique Centrale, l'Afrique, l'Inde, l'Asie), à la fondation Cartier, dans une expo qui au fond semble faire un lointain écho à cette autre manifestation plus ancienne de 1989, Les Magiciens de la Terre,¹ ne me paraissent pas relever de cette définition traditionnelle de l'art naïf (à part peut-être le mièvre Hans Scherfig, ou l'intriguante céramiste brésilienne Isabel Mendes Da Cunha). On nous propose là plutôt des formes d'expression cherchant, sous des dehors archaïsants, ou s'efforçant de l'être, une forme d'immédiateté hésitant entre stylisation, décoratif et art pauvre. Le tout me laissant l'impression d'une recherche à la fois cultivée et de style enfantin, préférant parfois les formes sommaires aux limites du dégrossi (José Bezerra), recherche et parcours présentés dans une atmosphère douce et colorée comme du papier à bonbons (la muséographie d'Alessandro Mendini n'y étant pas pour rien, ses œuvres personnelles – que font-elles là? – étant par ailleurs particulièrement fades).

 

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Exposition Histoires de Voir, image extraite du site de la Fondation Cartier


     On a du mal à identifier ce qui appartient aux créateurs présentés et ce qui relève de la muséographie. Sont également mêlées les unes aux autres des expressions simples et des expressions fouillées (parmi ces dernières, citons les filets de pêche de l'Indien Jivy Soma Mashe qui parvient à des compositions complexes, tombant là aussi dans le décoratif, à l'aide d'éléments géométriques basiques comme le triangle, le rond et le carré ; les céramiques de la famille Ortiz au Mexique ; les drapeaux vaudou d'artistes haïtiens choisis en fonction de leur dimension à la fois stylisée, en apparence archaïque et encore décorative, alors qu'il en existe d'autres en Haïti bien plus figuratifs et narratifs dans ces mêmes supports). Ces expressions fouillées, voire complexes, sont là pour démontrer, semble-t-il, que l'art naïf et populaire n'est pas synonyme de simplet, ce que tout bon connaisseur du champ sait depuis longtemps. Mais la complexité proposée dévie trop souvent du côté d'un décoratif stylisé propre à séduire les designers contemporains. Tout cela est un peu trop raffiné, trop propret, il manque une certaine âpreté, une certaine rugosité.

   

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Jean-Baptiste Jean Joseph, Pieuvre, 2001, drapeau en paillettes brodées sur tissu, 108x105,4 cm


     Il y a du déchet aussi dans cette sélection: pourquoi avoir sélectionné par exemple le Scherfig déjà cité, et Mamadou Cissé, avec ses villes imaginaires ennuyeuses parce que sérielles et répétitives comme des circuits imprimés, pâle copie de Bodys Isek Kingelez (révélé en Europe voici prés de 25 ans dans les Magiciens de la Terre là encore), voire proche du Français récemment exposé au Pavillon Carré de Baudouin à Paris, Marcel Storr? Pourquoi avoir choisi aussi cet artiste japonais, Tadanori Yokoo (ci-dessous un portrait de Loti truffé de cigarettes), qui ouvre le bal au rez-de-chaussée de la Fondation avec des pochades d'étudiant, des Douanier Rousseau parodiés, qui intéressent surtout les enfants amateurs du jeu des 7 erreurs)?Tadanori Yokoo.png

     On se sert aussi de la caution de Mme Nina Krstic, "directrice du musée des arts naïfs et marginaux" de Jagodina en Serbie, pour nous faire avaler la pilule de l'art naïf qu'on veut ici nous vendre, alors que les connaisseurs ont depuis longtemps la conviction que ce dernier musée rassemble des autodidactes en tous genres, la plupart très artistes bien plus que véritablement "naïfs" (comme c'est souvent le cas dans les pays slaves, où la confusion art populaire/art brut/art naïf/art singulier/art contemporain règne en maître). L'artiste qu'elle nous présente, Dragiša Stanisavljevic, "qui fait partie d'une famille d'artistes renommés du XXe siècle", comme elle dit, attire l'attention dans le catalogue et moins de visu dans l'expo, pratiquant une sculpture fort stylisée tendant au signe pur tant il cherche à réduire le nombre de ses lignes structurantes, mais on est là dans une recherche de simplicité qui laisse indifférent par manque d'émotion peut-être.

 

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Ciça, exposée dans Histoires de Voir, encore une nouvelle façon de faire les visages...


   Par ailleurs certaines oeuvres également présentes dans cette expo fourre-tout sont en réalité des récits ou des représentations mythiques (exemple des dessins yanomanis fort passionnants comme ceux de Taniki par exemple), comme on les connaît chez les Aborigènes australiens, ou chez certains Amérindiens, ou Inuits (cela aussi est à rapprocher des Magiciens de la Terre où je me souviens que l'on pouvait voir, à la Grande Halle de la Villette, l'expo étant distribuée sur deux espaces, Beaubourg et La Villette, des dessins mnémotechniques supports de récits chamaniques). Cela fait un certain temps que les spécialistes ont repéré de ces images qui servent de support à des visions chamaniques, cosmologiques, étiologiques (les peintures indiennes en rouleaux verticaux comme supports de contes), voire médicinales (je pense aux rouleaux-remèdes éthiopiens qui avaient été montrés à l'expo Le roi Salomon et les maîtres du regard, Art et Médecine en Ethiopie, au regretté musée des Art Africains et Océaniens de la Porte Dorée).

     Signalons aussi la présence d'un sculpteur d'origine incontestablement populaire, brésilien, Nino, surnom de Joao Cosmo Félix Dos Santos, dont les animaux ultra stylisés, à peine dégagés du bois informe dont ils furent tirés, retiennent l'attention du visiteur au sous-sol de l'expo, je pense à un éléphant notamment, tellement réduit à sa plus simple expression qu'il finit par ressembler à une espèce de molaire. On est  là avec lui aux confins de l'art brut et de l'art populaire. A noter que des bustes de lui font également partie de la collection d'art brut ABCD à Montreuil.

 

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Bustes de Nino (Dos Santos) sur le site d'ABCD ; non exposés à la Fondation Cartier

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1. Une autre exposition qui se tint au Grand Palais à Paris, Brésil, Arts populaires, en 1987, paraît être aussi une source de cette expo à la Fondation Cartier. Y étaient notamment présents Nino et Ciça (dont un masque servait d'illustration au catalogue édité dans la revue L'Internationale de l'Imaginaire, n°8-9, printemps 1987).

L'exposition dure jusqu'au 21 octobre

25/03/2012

Info-Miettes (16)

Jean Branciard le 5 avril

       Jean Branciard expose à Lyon à partir du 5 (jour du vernissage) jusqu'au 28 avril à la galerie L'Oeil écoute, 3 quai Romain Rolland dans le 5e ardt. Il ne sera pas tout seul. Avec lui, seront aussi Nicolas Artheau et Chantal Roux. C'est ouvert du mardi au samedi de 14h30 à 19h, et le dimanche de 11h à 15h.Jean-Branciard-6,-Lampe-et-.jpg

(Illustration ci-contre: Jean Branciard, lampe et autres, ph. Bruno Montpied, 2008)

La revue de l'OOA n°4

         ...est sortie. Cette revue sicilienne qui traite de sujets en rapport avec l'art brut et l'art qu'elle appelle "outsider" (les cas-limite, les annexes, les inclassables, les innommables...) n'est pas imprimée, et c'est dommage. Elle se télécharge seulement. Sa maquette est fort agréable, comme on aimerait en voir pour une revue de ce côté-ci des Alpes. Seule remarque de ma part, si certains graphismes dans cette revue paraissent fort séduisants, il commence à devenir un peu gênant de constater que certaines images – servant en particulier pour les couvertures – paraissent être des transpositions systématiques des oeuvres originales des créateurs "outsiders" auprès de qui on est sûr que l'on n'est pas allé quêter l'autorisation de pareils "transferts" (et pour cause, certains sont morts avant). Voir par exemple ci-dessous cette couverture du n° 4 de la revue, qui est une "réduction", me semble-t-il, à la ligne graphique unitaire de la revue, d'une peinture de Giovanni Bosco. En dépit de l'élégance de cette ligne graphique, je ne peux m'empêcher de songer que le design l'emporte un peu trop sur la reproduction des œuvres originales. Comme dans le cas de certaines expositions où les dispositifs muséographiques finissent par trop empièter sur la présentation objective des œuvres. 

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       En tout cas, c'est l'occasion pour les amateurs qui voudraient en découvrir un peu plus par rapport à la créativité brute en Italie, de découvrir d'autres sons de cloches, orchestrées en l'espèce par Eva Di Stefano, et d'autres contributeurs (dont Roberta Trapani  qui intervient ici pour signaler l'expo actuelle de la Halle St-Pierre à Paris, Banditi dell'arte). A noter aussi  que l'on redécouvre à un certain endroit des oeuvres de Jean Branciard mises en parallèle avec des créations de Franco Bellucci (il me semble). Je ne peux qu'être ravi de cette confrontation par delà les Alpes, moi qui ai déjà évoqué la figure de Branciard ici même (voir ci-dessus, plus cette série de notes), ainsi que dans la revue Création Franche.

Evelyne Postic le 9 avril

     Une dessinatrice que je trouve de première force vient faire un tour à Paris, à la Galerie de la Halle Saint-Pierre, du 9 au 26 avril (vernissage le 12 avril à 18h), parallèlement à l'expo "Banditi dell'arte". Evelyne Postic présente des dessins sur calque. "Vibrations originelles" cela s'appelle.

 

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Evelyne Postic, Chrysalide de velours, encre sur calque parchemin, 15x50 cm, 2012

Des "paños" depuis le 16 mars

      La librairie-galerie Le Monte-en-l'air, située 71, rue de Ménilmontant dans le 20e ardt à Paris (tél: 01 40 33 04 54), expose, avec l'aide de la Pop Galerie, de la revue Collection et du Dernier Cri, du 16 mars au 31 mars des paños, ces mouchoirs dessinés par les Chicanos enfermés dans les prisons du Sud-Ouest des Etats-Unis. La revue Hey! sous la plume de Pascal Saumade (qui se cache également derrière l'enseigne de la Pop Galerie) s'en était déjà enquise dans un de ses numéros passés. Ce fut la révélation d'une forme d'art populaire très contemporain à verser au dossier de l'art produit en milieu carcéral (au même titre que les tatouages, les graffiti, les dessins naïfs, les sculptures de taulards).

      Cet art s'est développé, nous dit le texte de présentation que j'ai trouvé sur une carte postale annonçant l'expo, "dans les années 40 à la faveur du Pachuco movement. Griffées façon tattoo avec l'encre des stylos bille, ces étoffes enluminées véhiculent leurs propres codes, transmis d'une génération de détenus à l'autre. Ces dessinateurs autodidactes, souvent condamnés à de lourdes peines, puisent leur inspiration dans la sous-culture des gangs latinos de Los Angelés."

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Et Zdenek Kosek au Palais de Tokyo le 12 avril...

     Là, c'est la collection de l'association ABCD qui présente un de ses chouchous, Zdenek Kosek, du 12 avril au 5 juin (expo "Je suis le cerveau de l'univers"). Le vernissage est assez particulier, on nous l'annonce comme une fête qui durera pas moins de 28 heures (oui, vous avez bien lu, probablement jusqu'à ce que l'on soit ivre-mort), du jeudi 12 avril à 20h jusqu'au vendredi 13 à minuit (c'est aussi pour marquer la réouverture du Palais de Tokyo – j'ajoute que j'ignorais à ma grande honte qu'il fût fermé, vu que je n'y mettais jamais plus les pieds depuis que c'était devenu un espace voué à l'art contemporain dans ce qu'il a de plus barbant). Peut-être est-ce à mettre en rapport avec les supputations chiffrées, la passion des diagrammes superposés parfois à des corps de femmes dénudées que Kosek prise passablement? Il doit y avoir de la numérologie là-dessous (ou là-dessus), avec cette date fatidique du vendredi 13 en outre... Voici le carton de l'expo ci-dessous pour vous en dire plus. Cela faisait en tout cas un certain temps qu'ABCD, hormis les séminaires de Barbara Safarova au Collège International de Philosophie, n'avait pas présenté d'expo à Paris.

 

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Christiane Alanore, une ancienne de l'art singulier

    Du 4 avril au 20 mai 2012 (vrnissage le 7 avril), Christiane Alanore expose à la Galerie Pigments à Lurs, entre Lubéron et Montagne de Lure, en Provence. Je ne sais que peu sur cette artiste, probablement aujourd'hui octogénaire (elle a illustré un livre de Boris Vian, Cantilènes en gelée, en 1948 –ce qui fait quand même un bail– et puis aussi du Raymond Queneau, ce qui l'associe fortement à la 'Pataphysique).

 

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Expo Galerie Pigments, Lurs


     Le site de la galerie de Jacques Jaubert la présente fort succinctement, et dit d'elle qu'elle est une "figure de l'art brut", puisqu'elle a eu une correspondance avec Jean Dubuffet et que ce dernier aurait acheté dix de ses dessins pour la Collection de l'Art Brut aujourd'hui à Lausanne... C'est un peu exagéré de dire ça, j'ai l'impression, je préfère personnellement la voir comme une figure tutélaire de l'art singulier (qui regroupe des artistes contemporains influencés depuis l'après-guerre jusqu'à aujourd'hui par l'exemple moral et esthétique de l'art brut). Mon petit doigt me sussure qu'elle a dû faire partie de la collection dite d'abord "annexe", puis ensuite "Neuve Invention" (et aujourd'hui, que devient-elle, on n'en entend plus parler à Lausanne ?). Elle est à distinguer, me semble-t-il, des créateurs de l'art brut, non professionels, non en recherche de consécration ou d'exposition. Et je ne dis pas cela en visant son esthétique, assez proche de Dubuffet (quoique moins sombre) ou de Slavko Kopac, je ne songe qu'à sa classification sociologique au sein de la collection d'art brut. Car on l'oublie par trop, cette distinction, alors qu'elle a pourtant un sens important, puisqu'elle entérine un autre usage social de l'art comme je l'ai déjà plusieurs fois dit, notamment dans mon livre Eloge des Jardins Anarchiques.

30/07/2011

Esprits de la mine à Lewarde

     "Esprit Mine" au Centre Historique Minier de Lewarde (Nord), tel est le titre de l'expo qui a débuté le 1er juillet et se finira le 31 décembre de cette même année. Y sont réunis 16 artistes et créateurs, autodidactes et professionnels mêlés, "ayant entretenu dans leur démarche créatrice un rapport conscient ou inconscient à la culture minière, au charbon ou à la mémoire de la mine", comme le rapporte le site web d'ABCD qui a collaboré à cette expo en prêtant des oeuvres d'Anselme Boix-Vives. Ce sont surtout les autodidactes présents dans cette expo qui nous intéressent, comme de juste: Boix-Vives certes mais aussi Augustin Lesage, Félicien Delvigne, Gaston Duf, Jacques Trovic, Jean-Michel Wuilbeaux (venu du centre La Pommeraie) et Stefan Nowak (voir illustration ci-contre, "L'amour dans l'amour", oeuvre conservée au LaM de Villeneuve-d'Ascq.L_amour_dans_l_amour_Stefan_NOWAK LaM_Villeneuve_d_Ascq.jpg

 

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Jacques Trovic derrière une mosaïque, et non pas derrière une de ses tapisseries pour lesquelles il est davantage connu ; il s'agit d'un mineur devant un chevalet, ph. Bruno Montpied, novembre 2009 (est-ce que cette oeuvre a été sélectionnée à Lewarde, je ne sais pas, mais elle aurait pu...)

 

     Les liens et les créateurs populaires ayant des rapports avec la mine sont effectivement fort nombreux. Citons au passage le Félix Picques que j'ai mentionné dans ma note sur le n° récent d'Area sur l'Art et la Folie. Mais on pense aussi aux spirites de la région de Béthune, Arras, etc, les Lesage, ou les Victor Simon.

 

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Victor Simon, la Toile jaune, 21 février 1971, coll d'art brut du LaM, Villeneuve-d'Ascq

 

     On pense aussi à ces créateurs d'environnements spontanés, ou anarchiques (mot synonyme), que l'on rencontre depuis déjà un siècle dans le Nord et le Pas-de-Calais, à commencer par un Charles Pecqueur ancien mineur qui fit une fresque dans son jardin sur Blanche-Neige et ses 7 nains revenus de la mine (Neige blanche, rêve d'antithèse absolue pour un qui a le corps immergé dans le charbon et la nuit des galeries?), révélé autrefois par Bernard Lassus et Francis David (voir ci-contre photo de ce dernier).Charles-Péqueur,-Blanche-Ne.jpg D'autres ont travaillé aux Houillères, comme Léon Evangélaire à Pont-à-Vendin, auteur de statues en ciment ou Remy Callot à Carvin qui a vu ses mosaïques préservées par la commune.

 

 

 

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Remy Callot, Carvin (Pas-de-Calais, détail d'une fresque en mosaïque (scène égyptienne antique?), ph. BM, octobre 2008

 Centre Historique Minier de Lewarde, Fosse Delloye BP 30039, rue d’Erchin, 59 287 Lewarde. 03 27 95 82 82. http://www.chm-lewarde.com/

 

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Plaque émaillée d'avertissement dans les mines, signalée par Laurent Jacquy, voir son blog Les Beaux Dimanches

 

 

07/03/2011

Séminaire d'art brut au Collège philosophal

    Non, non, non, ça ne s'écrit pas comme ça mais bien Collège International de Philosophie, ce qui donne en sigle CIPH, mais pas ammoniacal. La mode des séminaires sur l'art brut bat son plein, il y avait le CrAB (est-ce que c'est bien comme ça les différentes tailles de lettres dans leur sigle à eux?) qui s'est déjà mis sur les rangs dans le cadre de l'INHA (Institut national d'Histoire de l'art, 2, rue Vivienne, Paris 2e, en accès libre), avec des conférence pointues en matinée (9h30-12h) sur l'art brut et la folie (le 31 mars), les écrits bruts le 14 mai, les architectures spontanées, le 17 septembre, art brut et primitivismes le 19 novembre... Que de sigles, que de sigles, fais-moi un sigle, pourrait-on reprendre en choeur.

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     Au CIPH, c'est Barbara Safarova de la collection et association ABCD qui est maîtresse d'oeuvre. En préambule de la première année de son séminaire (parti pour se tenir six ans), qui s'intitule "Quêtes identitaires et inventions du corps à travers les oeuvres d'art brut", Mme Safarova écrit: " Face au bombardement d’images normopathiques, souvent obscènes, qui nous entourent et qui prétendent définir toute forme identitaire, les œuvres d’art brut offriraient-elles un échappatoire ? Un point d’ancrage, une direction possible pour nos quêtes de vérité et de sens ? Face à certaines d’entre elles l’émotion nous saisit, proche du vertige ; on ressent l’inquiétude, parfois l’angoisse de se confronter à une «horrible découverte», celle de la chair chaotique et informe. Dans le même temps, on se sent happé, fasciné par leur pouvoir salvateur, qui semble nous donner accès à une forme de savoir universel, proche de «l’illumination»." La barre est d'emblée mise très haut, l'art brut se voit investi d'une mission menant au savoir universel, et en l'espèce capable de remettre en cause les "images normopathiques" notamment du corps (en regard, le programme du CIPH montre une des oeuvres de Lubos Plny,Lubos Plny.jpg sorte d'anatomie écorchée abstraite et visionnaire, que je trouve personnellement plus savante que "brute", ce qui ne réduit en rien sa force je m'empresse de l'ajouter). L'art brut serait-il du côté de l'écorché, sans jeu de mots? Et du coup serait fort proche de cette peinture si à la mode aujourd'hui dans l'art contemporain qui consiste à exhiber les dessous du corps humain, coupé en tranches et coulé dans la résine, ou dénudé comme un poulet déplumé (Rustin), ou coulant comme une lente dégobillade humaine dans un raffinement coloré (Bacon)? Peut-être, cela vaut réflexion (après tout Bellmer et ses anatomies démantibulées marchaient sur ces traces-là lui aussi). Mais n'y aurait-il pas en ce moment aussi une certaine tendance inconsciente à faire évoluer le concept d'art brut vers un concept d'art-le-plus-créatif qui se rapproche de plus en plus du concept de l'art tout court? Ce genre de question se retrouvera-t-elle posée au gré des différentes interventions inscrites dans le programme du CIPH au premier trimestre de cette année? A voir donc. Suivez le programme. A noter que la première rencontre aura lieu le 10 mars prochain.

24/10/2010

Art brut et art singulier à l'encan

      Je ne vais que fort rarement aux ventes aux enchères. Une question avant tout d'habitude, bien sûr. Je ne connais pas trop les moeurs de la peuplade qui séjourne dans ces lieux. J'ai toujours peur en particulier qu'en me frottant par mégarde l'aile du nez, je me retrouve acquéreur de quelque horrible rossignol. Mais bon, je consulte les catalogues quelquefois, comme celui de la vente chez Tajan, rue des Mathurins dans le VIIIe arrondissement,  qui aura lieu demain à Paris. C'est l'occasion de voir défiler de belles images (1), et parfois de belles découvertes, même chez des créateurs aussi connus que Chaissac par exemple (2). On peut également bien entendu découvrir à ces occasions de nouveaux venus non encore repérés (3). Tout en se confirmant par devers soi à quel point vieillissent mal certaines fausses valeurs (Jean-Pierre Nadau, Chomo, par exemple souffrent du voisinage avec les autres oeuvres proposées ; c'est parfois inhérent à l'aspect de bazar que prennent parfois les ventes aux enchères).

 

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(1). Alexandre Lobanov, sans titre, aquarelle, encre et crayons de couleur sur papier, extrait du catalogue de la vente chez Tajan, 25 octobre 2010

 

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  (1). Yassir Amazine, sans titre, dessin double face, crayons de couleur, stylo bille et crayon sur papier, 35,5 x 33,5 cm, catalogue de la vente Tajan ("provenance" Art et Marges, Bruxelles)

 

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(3). Baudoin Fierens, sans titre, stylo bille sur papier, catalogue de la vente Tajan ("provenance" Art et Marges, Bruxelles)

 

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(2), Gaston Chaissac, composition aux personnages, collage et encre sur papier, 18,5 x 13,5 cm, catalogue de la vente Tajan

 

      Et l'on peut aussi avoir la surprise de découvrir des oeuvres annoncées "en provenance de" l'association ABCD, et non des moindres, comme ce magnifique dessin de Jaime Fernandes, dont on se demande pourquoi ABCD aurait songé à s'en défaire (ou pourquoi il ne l'a pas acquis)... Est-ce le début de la grande dispersion? Sur le site de l'association, nulle information à ce sujet heureusement. Au point qu'on se demande s'il n'y aurait pas quelque erreur du côté des rédacteurs du catalogue de la vente Tajan. (Voir cependant le commentaire de "Lem" au bas de cette note qui semble indiquer qu'il pourrait s'agir d'oeuvres ayant été vendues lors d'expositions à la galerie ABCD de Montreuil)

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Jaime Fernandes (1899-1968), Personnage, stylo à bille sur carton, 32 x 25 cm, catalogue de la vente Tajan, " provenance collection ABCD"

      De même, autre sujet d'étonnement, deux oeuvres de Noël Fillaudeau, une valeur sûre de l'art singulier (ce continent en marge de l'art brut, ce surréalisme inconscient et inachevé...), sont également à vendre, en "provenance"... du Musée de la Création Franche ! Je croyais ce dernier pourtant en train de bâtir une collection en évitant d'en perdre la moindre brique. Le fondateur de cette dernière collection, sollicité par moi, m'a aimablement fait savoir que cette information concernant cette problématique "provenance" des deux Fillaudeau était tout bonnement fausse! La collection de la Création Franche est par principe "invendable et incessible". Cette formule "en provenance" est bien confusionnelle, je trouve, et peut créer des inquiétudes chez ceux qui ont fait des donations aux collections mentionnées, par exemple... 

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Noël Fillaudeau, sans titre, gouache sur papier (en réalité, cette oeuvre semble faire partie de la série dite des "Métamorphoses" dans laquelle Fillaudeau peignait en "modifiant" des reproductions photographiques de magazines et autres), catalogue de la vente Tajan, donc pas en "provenance" du musée de la Création Franche 

10/04/2010

Rouge Ciel se dévédise

      Le film de Bruno Decharme (93 minutes au compteur), Rouge Ciel (pourquoi "rouge", peut-être parce que le rouge est bon pour nous les schizophrènes, disait, je crois, Aloïse), présenté par les auteurs comme "le premier long-métrage sur l'art brut" (je n'ai pas cherché à vérifier), vient d'être édité en DVD. Je ne l'ai pas encore vu. J'ai seulement aperçu un teaser (un condensé quoi...) que l'on peut voir sur le site de la société de production Système B, ou sur Daily Motion.

 

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      De cette bande-annonce, outre un effet spectaculaire visant à une certaine surprise de la part du spectateur, je n'ai retenu pour le moment qu'une bizarre impression d'irréalité. Devant les propos de Michel Thévoz et Lucienne Peiry proférés sur un ton manquant de naturel (peut-être est-ce le côté helvétique tout de retenue?), ou ceux de Manuel Anceau qui nous fait le coup de la "poussière qui danse", jolie image, quoique pas très convaincante dans un second temps (on dirait que ce poète se fait avant tout plaisir), devant les photogrammes ci-dessous, plaçant les visages de certains des créateurs portraiturés dans le film en parallèle avec leurs propos écrits, on éprouve la sensation qu'on tient à distance ces personnes.

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Photogrammes du film Rouge Ciel de Bruno Decharme, Aloïse Corbaz, Zdenek Kosek, Henry Darger, George Widener

      Cela rejoint une autre impression que j'avais eue en regardant certains portraits présentés à part dans des expositions précédentes de la collection ABCD (j'ai dit ailleurs (dans la revue Création Franche) tout le bien que je pense de cette collection choisie avec sûreté, surtout en ce qui concerne les "classiques" de l'art brut). On contemple ces portraits filmés avec esthétisme, raffinement, virtuosité, et sensualité oserai-je même dire, mais on reste un peu sur sa faim, à côté de ces créateurs, de ces hommes et de ces femmes parqués dans l'Art Brut à majuscule.

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Petite histoire de l'art brut avec des animations dans le film Rouge Ciel

       Le sujet traitant sur un mode ludique et guilleret de l'histoire de l'art brut et de Dubuffet, de même, s'il représente une louable entreprise de subversion des discours établis en matière de documentaire sur l'art, ressemble aussi fort à une simple coquetterie. A noter aussi que certaines informations (présentes dans le dossier de presse), comme celle sur l'abbé Fouré, d'ordre factuel, auraient besoin de mise à jour (on nous y parle encore et toujours de l'inspiration des fameux "corsaires" de Rothéneuf que la recherche, depuis belle lurette, a pourtant représentés comme inexistants). Mais je devrai certainement approfondir ces quelques impressions, voire les remettre en question, dès que j'aurai vu l'ensemble du film. Pour le commander, voir ci-dessous:

Bon de commande DVD Rouge-Ciel.jpg

   

 

13/12/2009

Devenir de l'art brut

    L'art brut prend des aspects de plus en plus variés, éclectiques, hétéroclites, il recouvre des oeuvres et des personnalités qui peuvent être aussi cultivées que non cultivées. C'est l'évolution actuelle, depuis une dizaine d'années environ. Ce qui pose problème, je trouve, le terme et la notion dans cet élargissement du champ perdant de plus en plus de leur netteté (la netteté de la définition n'étant déjà pas évidente au départ, combinant à la fois des oeuvres médiumniques, des créations de bord des routes, de l'art produit par des aliénés, des oeuvres produites par des marginaux, retraités, exclus, dépressifs, êtres en manque affectif, etc.).

      C'est une constatation que je me suis faite ces jours-ci, d'abord suite au colloque "L'art brut, une avant-garde en moins?" organisé par le LaM à l'auditorium de l'INHA à la galerie Colbert à Paris les 7 et 8 décembre derniers, puis en découvrant successivement l'expo consacrée à Fernand Desmoulin par la galerie Christian Berst, rue de Charenton dans le XIIe ardt, ainsi qu'à la lecture du journal de l'exposition "Anatomia metamorphosis" (Galerie ABCD, Montreuil), notamment la notice biographique et les reproductions centrées sur le cas de l'artiste Lubos Plny (là, on peut vraiment parler "d'artiste"). Sans compter l'annonce d'une expo prochaine à la Collection de l'Art Brut à Lausanne (de mars à août 2010) qui se tourne (avec clairvoyance) du côté de deux créateurs d'art brut africains (j'y reviendrai).

Fernand Desmoulin, dessin exposé chez Christian Berst, 1900-1902.jpg
Fernand Desmoulin, dessin médiumnique sans titre, mine de plomb sur papier, 1900-1902, expo actuelle à la Galerie Christian Berst (et à la Galerie Christophe Gaillard), du 3 décembre 2009 au 9 janvier 2010

      En effet, l'art brut à mes yeux, dans les premiers temps où je me suis intéressé  à lui (grosso modo à partir de 1980, date à laquelle je suis tombé sur les fascicules de l'art brut dans les locaux de la librairie Artcurial prés des Champs-Elysées), relevait d'une filiation avec les arts populaires qui sautait aux yeux, que ces derniers soient rustiques ou urbains, filiation qui s'établissait en dépit de la rupture évidente au point de vue esthétique entre les oeuvres populaires du passé et celles que Dubuffet et Thévoz défendaient sous le nom d'art brut (rupture esthétique qui était le reflet aussi d'une rupture sociale, les auteurs d'art brut étant des internés, des femmes frustrées, des marginaux de la société, des retraités, des clochards...). J'ai ainsi pu écrire en 1992: "l'art brut (qui est une forme hyper-individualisée et réprimée de la créativité populaire qui survit à l'anéantissement des liens communautaires)" (Bruno Montpied, Formes pures de l'émerveillement, dans Masgot, l'oeuvre énigmatique de François Michaud, éd. Lucien Souny, 1993). Définition qui tapa dans l'oeil de Madeleine Lommel qui me fit l'honneur de la reprendre en citation dans ses ouvrages (avec des coquilles dans la référence, cf la deuxième mouture de son livre où mes phrases sont attribuées à un "Art populaire en France" paru chez Arthaud, il y a là visiblement une confusion avec le livre de Jean Cuisenier du même titre, mais quel honneur qu'on puisse me confondre avec cet ancien conservateur des ATP!).

Masgot, l'oeuvre énigmatique de François Michaud, Livre paru en 1993.jpg

      Bien sûr au départ dans le corpus des créations rassemblées sous le terme art brut, il y avait déjà, héritées en particulier  des recherches précédentes des surréalistes (André Breton), des créateurs cultivés mêlés à des hommes et des femmes du peuple (notamment chez les médiumniques, que l'on pense au Comte de Tromelin, à Victorien Sardou, à Fernand Desmoulin, peintre post-impressionniste et symboliste, ami de naturalistes comme Emile Zola, peintre aux goûts visionnaires qui eut une brève période de dessin automatique médiumnique entre 1900 et 1902 - voir l'expo actuelle chez Christian Berst, où sont montrés quelques exemples (il y avait déjà eu une expo sur les dessins retrouvés de Desmoulin à la Galerie de Messine à Paris en 2002, organisée par cette dernière conjointement avec l'association ABCD) ; cependant on trouve d'autres créateurs cultivés dans d'autres secteurs de l'art brut comme par exemple Gabritschevsky, Aloïse elle-même, ou Juva, alias le prince Juritzky,Juva,silex interprété,extrait du Fascicule n°21 de la Collection de l'Art Brut.jpg ou encore Magali Herrera, fille d'aristocrate et de propriétaire foncier en Uruguay). D'autant que la notion d'art brut cherchait à prouver qu'existait une créativité artistique en dehors du champ artistique reconnu comme tel, en dehors du monde professionnel de l'art. Il fallait, de ce point de vue, ne pas se limiter à des créateurs issus du peuple. Cependant, ces derniers constituaient une bonne proportion dans l'ensemble des créateurs retenus (la majorité probablement). Parmi les internés des asiles psychiatriques, on rencontre ainsi nombre de créateurs issus des classes sociales défavorisées (ce qui paraît logique, le monde du travail est rarement lieu d'épanouissement et d'harmonie, plutôt un champ de bataille).

     Avec l'internationalisation des découvertes de créations associées à l'art brut de Dubuffet, ou à l'art outsider des Anglo-saxons (concept encore plus ouvert que celui d'art brut), ce dernier ayant beaucoup d'influence sur le vacillement amplifié des limites du concept d'art brut, avec le développement de la connaissance de l'art brut américain, anglais, chinois, japonais, slave, sud-américain, bientôt africain, etc., le nombre de créateurs qui pourraient être aussi bien rangés sous la bannière d'un art visionnaire, d'un surréalisme instinctif, ou d'une inspiration cultivée hétéroclite, est en voie d'expansion considérable.

      Le cas de Lubos Plny, artiste découvert par l'association ABCD paraît exemplaire de ces nouveaux cas-frontières.Lubos Plny (en Discobole),extrait des performances de la série Dessinateur, collagiste, peintre, auteur de performances, intervenant sur son corps par des piercings ou de la couture, qui pourraient relever de ce que l'on nomme ailleurs le body-art, modèle en académie, il paraît être un homme de grande culture artistique.Lubos Plny de Rodin (en penseur de Rodin),Série des Actes, négatif de Frantisek Vanasek, expo Anatomia metamorphosis che ABCD en 2009.jpg Ceux qui le rangent dans l'art brut semblent le faire en regard de son état - passager? - de schizophrène, associé à une inventivité indéniable. A ce compte-là, Van Gogh, Edvard Munch, pour ne citer que deux artistes du passé, pourraient être eux aussi catalogués rétrospectivement dans l'art brut.

     Ce dernier en vient à signifier un corpus incroyablement hétéroclite de créations tous azimuts (on y incorpore aussi les environnements de bords de routes faits par des autodidactes, secteur où la culture apparaît facteur de distinction marquée cependant entre créateurs, que l'on compare par exemple le facteur ChevalPalais Idéal du facteur Cheval,vers 1980,Carte postale moderne.jpg avec le Jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle).Le Jardin des Tarots.jpg Ce corpus contient de plus en plus de véritables oeuvres se confrontant ouvertement au monde de l'art professionnel. L'adjonction,  ces dernières années, de l'art produit par des handicapés mentaux, tels ceux venus de Belgique - issus d'ateliers supervisés par des animateurs dont la culture et le discernement artistiques ne paraissent pas compter pour du beurre... - cette adjonction paraît jouer à plein pour la fusion qui semble se préparer entre art brut et art professionnel.Alexis Lippstreu,dessin produit dans le cadre des ateliers du Centre de la Pommeraie en Belgique, effectué d'après un tableau de Gauguin, coll. Bruno Montpied.jpg Le colloque sur l'art brut, que je citais au début de cette note, initié par le musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut de Villeneuve-d'Ascq, a semblé vouloir avancer ce genre de proposition, même si cela n'affleurait qu'entre les lignes, au gré des interventions, elles-mêmes assez hétéroclites ( à l'image du champ actuel de l'art dit brut -de moins en moins "brut" du reste?) de plusieurs étudiants et chercheurs surgis ces dernières années dans le sillage d'un engouement nouveau dans le monde des nouvelles générations de chercheurs. Intégrées à un musée d'arts moderne et contemporain, les oeuvres d'art brut, que les intervenants du colloque disaient avec une hésitation perplexe produites tantôt par des "artistes" tantôt par des "créateurs" (montrant par là que la question de l'usage social de la création dans l'art brut n'est pas prise en compte véritablement par les chercheurs formés avant tout sur un plan esthétique), les oeuvres de l'art brut paraissent devoir être associables dans les prochaines années aux oeuvres des artistes professionnels classés dans l'histoire de l'art, sur le même rayon, en effaçant l'origine sociale, le contexte de production de ces oeuvres(1) (c'est dans ce sens qu'il fallait je crois interpréter les mots "d'avant-garde en moins?": l'art brut aurait pu être une autre avant-garde, une avant-garde oubliée en quelque sorte, selon les concepteurs du titre de ce colloque, idée pour le moins étrange et plutôt erronée). Il se passe peut-être en ce moment le même phénomène de vitrification esthétique, par rapport à l'art brut, que celui qui affecte les objets ethnologiques muséifiés dans un espace peu défini comme le musée du Quai Branly (le fait que ce dernier musée n'ait pas de qualification plus précise est déjà remarquable en soi).

Jean Smilowski, maquette d'avion des années 1940.jpg
Jean Smilowski, maquette d'avion des années 1940
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(1) Je suis ici en accord avec ce que m'écrivait récemment en privé Mme Bénédicte Lefebvre, gardienne de la mémoire de l'autodidacte Jean Smilowski en tant que présidente de l'Association La Poterne à Lille, qui renâcle avec ses camarades de l'association à la perspective d'offrir toutes les productions de leur protégé à un musée qui ne prendrait pas en charge l'ensemble de cette oeuvre d'art total, véritable environnement. L'approche muséale, privilégiant des accrochages classiques d'oeuvres égrenées sur des cimaises, peut paraître en effet fort réductrice de ce point de vue et peu en accord avec le sens complet de ces créations brutes, déployées dans l'espace de la vie quotidienne, oeuvres indissolublement liées à des comportements marginaux, à des conduites de vie en rupture bien souvent avec l'environnement normalisé. 

28/03/2008

Théâtre et art brut aux Rencontres de la Villette

    Du 16 au 27 avril prochain, dans le cadre des "Rencontres de la Villette", abcd s'implique dans un mixte d'exposition et de représentation théâtrale montée en collaboration avec les compagnies théâtrales de la Sybille et de l'Oiseau-Mouche. Titre: L'appartement. Voici le descriptif tel qu'il m'a été transmis en service de presse pour la journée du 17 avril ( il y aura des "déambulations théâtrales"  tous les jeudi, vendredi, et samedi, à différents horaires ; les autres jours, on pourra voir l'exposition permanente d'art brut ainsi que les films réalisés par Bruno Decharme):

" 19h / 22h
Durée : 30m, au studio 1 (Grande Halle de la Villette, Paris 19e arrdt)

abcd (art brut connaissance et diffusion)
Cie La Sibylle - Cie de L’Oiseau-Mouche
L’appartement.
(Exposition d'art brut et déambulations théâtrales)  
Parmi les œuvres d’art brut de la collection abcd, les comédiens de Sylvie Reteuna déambulent et font résonner des textes de personnes internées dans des hôpitaux psychiatriques.
(Les spectateurs sont invités à visiter l’appartement où six colocataires en errance déambulent au rythme de leurs songes et des œuvres d’art brut qui peuplent leur univers. En décembre 2007, une lecture déambulatoire est présentée par Sylvie Reteuna et Bruno Decharme à la galerie abcd à Montreuil. Les Rencontres de la Villette leur ont proposé de développer cette collaboration qui met en résonance les oeuvres exposées et des textes. Les fragments de lettres, écrits ou « délires », dits par les acteurs, mais aussi la plupart des tableaux exposés sont l’oeuvre d’hommes et de femmes ayant connu l’enfermement psychiatrique. C’est aussi l’occasion pour les Rencontres de retrouver les comédiens de la Cie l’Oiseau-Mouche — déjà accueillie en 2001 avec Le Labyrinthe — qui participent avec d’autres acteurs à ce projet.)

Conception et réalisation: Bruno Decharme, Kate France, Sylvie Reteuna. Contacts : pour La Sibylle : Sylvie Reteuna - sylviereteuna@free.fr ,: Lydia Rozenberg - abcd@abcd-artbrut.org"

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     Le concept, plus proche de la performance que de la représentation théâtrale classique, est assez original semble-t-il. A suivre donc... Si l'on veut plus de renseignements, voir ici le lien pour ces Rencontres de la Villette.  

30/08/2007

Mystère, énigmes et non-sens à Montreuil

    Du 15 septembre prochain (date du vernissage de 12 à 19h) au 29 juin 2008, la galerie ABCD de Montreuil invite chacune et chacun à faire une "visite-surprise" à leur nouvelle exposition intitulée "Brut alors!". "A la découverte des oeuvres d'art brut, à la recherche de leurs secrets", ajoute-t-on.

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     Avec seulement le carton d'invitation en main, sans plus d'explication, on se sent invité à une sorte de jeu (si on trouve pas, on "donne sa langue au chat"), à déchiffrer des "codes secrets" ou à "découvrir des formes cachées". Les images cachées, justement on aime ça au Poignard Subtil.

    Mais cela ressemble aussi à une enquête policière, car le carton parle de "piste de l'art brut". On cherche à dévoiler un secret. Et un calligramme élégant strié des slogans ci-dessus cités simule une empreinte digitale...

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    Du coup, on se dit aussi qu'on nous invite à enquêter sur la piste d'un secret... ou d'un crime (Car c'est le propre des enquêtes policières)? Or la police, en général, cherche à embastiller des coupables. Quel serait alors le rapport avec cette visite-surprise?

    Il faudra aller à Treuilmont pour en savoir davantage... 

10/06/2007

Un créateur intriguant...

   Voici une image récupérée sur le site d'Art Brut Connaissance et Diffusion qui nous le pardonnera, car nous voudrions ainsi les presser de nous en dire plus sur celui qui est à l'origine de cette oeuvre. On trouvera la reproduction, sur le site d'ABCD à la rubrique "Acquisitions récentes". Lorsque je suis passé sur le site, la notice biographique était signalée en attente. Seul le nom du créateur est donné: Charles Benefiel.

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   L'Association ABCD a le grand mérite à nos yeux de constamment chercher à montrer du nouveau du côté de l'art brut. Rappelons qu'ils ont un espace d'exposition à Montreuil (le site sus-mentionné donne également  toute l'information utile à ce sujet) où se poursuit actuellement (jusqu'au 8 juillet) l'exposition sur le Creative Growth Center d'Oakland aux USA intitulée "Montreuil California". On peut y voir les oeuvres de Dwight Mackintosh, Donald Mitchell, Judith Scott, Daniel Miller et Aurie Ramirez (des cinq, celle qui m'attire le plus).