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20/06/2016

La vie domestique périlleuse

      Notre ami Jacques Burtin nous communique cette troublante nouvelle:
     "Le comédien américain A.Y., connu notamment pour ses rôles dans Star Trek [l'actuelle reprise en film de l'ancienne série TV], est décédé dimanche à 27 ans dans un accident de voiture à son domicile." (Site web du Figaro).
      Jacques ajoute ceci (il était d'humeur enjouée, ce matin) :
      "Je pense qu'il a dû prendre sa Lamborghini pour se rendre dans sa cuisine et qu'il a heurté de plein fouet la porte des WC."

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01/05/2016

La Petite Brute, dates à retenir, film en avant-première, exposition, deux autres titres à paraître, Denise et Maurice, Marcel Vinsard...

      Denise, c'est Denise Chalvet, et Maurice, c'est Maurice Gladine. J'ai parlé d'eux ici même, ainsi que dans un numéro de Création Franche (« Un carnaval permanent dans l’Aubrac, les "épouvantails" de Denise et Pierre-Maurice », Création Franche n°38, juin 2013). Leurs mannequins, invention qui est plus l'apanage de Denise que de Maurice, qui la seconde, surtout sur un plan technique (par exemple dans le débitage des bois, leur taille, le déplacement des figures, etc.), sont semés sur une colline et un peu autour de leur ferme sur les contreforts de l'Aubrac.

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La colline aux mannequins-épouvantails de Denise Chalvet et Maurice Gladine, photo Bruno Montpied, 2014

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Denise Chalvet et Maurice Gladine, autres mannequins sur leur colline, ph.B.M., 2014

 

     Il en existe actuellement près de 400, certains restant stockés dans deux locaux, quelques-uns étant éliminés lorsqu'ils sont trop abîmés. Cette création d'épouvantails s'est affranchie de la fonction utilitaire de départ –épouvanter les oiseaux de proie qui pouvaient s'attaquer à leurs volailles– se transformant en prétexte de la créatrice pour camper en plein champ des figures expressives, leurs visages violemment bariolés, couronnant des parures à la fois élégantes et rustiques, trait peu commun chez les épouvantails. On a là, à l'évidence, un exemple de création populaire qui, partie d'une pratique traditionnelle en milieu rural, s'en est éloignée pour déboucher dans une activité innovante, nettement plus individualiste: ces  mannequins justement, outrageusement "maquillés", terme qu'emploie Denise Chalvet, qui ne dédaigne pas elle-même les cosmétiques, étant une femme plutôt coquette, presque excentrique, ce qui détonne dans ce milieu rural (voir son canotier).denise chalvet,maurice gladine,remy ricordeau,bruno montpied,collection la petite brute,l'insomniaque,épouvantails,mannequins en plein air,art populaire insolite,création franche,association puys'art,villeneuve-les-genêts,yonne,roméo gérolami,jacques burtin

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    Remy Ricordeau, dont j'ai parlé sur ce blog plusieurs fois, s'est emparé du sujet, à la fois pour en faire le troisième titre de la collection que je dirige à l'Insomniaque (la Petite Brute), Denise et Maurice, dresseurs d'épouvantails (dresseurs est à entendre à la fois comme dompteurs et comme habilleurs, bien entendu), et à la fois pour réaliser un film au titre éponyme, qui est joint en DVD au livre (disponible en librairie à partir du 15 mai, ne pas hésiter à le commander si vous ne l'y trouvez pas...; la librairie de la Halle St-Pierre sera la première servie bien sûr, où vous pouvez trouver aussi les deux premiers titres de notre collection, Visionnaires de Taïwan du même Ricordeau et Andrée Acézat, oublier le passé, de moi-même). La deuxième avant-première du film (la première ayant eu lieu récemment à St-Chély-d'Apcher, non loin de chez Denise et Maurice) aura lieu bientôt à Paris –le 11 mai à 19h– dans les splendides locaux de la SCAM (la Société qui perçoit les droits d'auteur des auteurs et réalisateurs de documentaires cinématographiques), avenue Vélasquez dans le 8e ardt. Si vous êtes intéressés, veuillez cliquer sur l'invitation jointe ici en lien (attention, il faudra confirmer votre venue). Des exemplaires du livre-film sur Denise et Maurice, et de Visionnaires de Taïwan, seront disponibles à la vente ce jour-là.

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Le Café associatif "Chez M'an Jeanne et Petit Pierre" à Villeneuve-les-Genêts, avant sa transformation par l'association Puys'art, ph Puys'art

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L'intérieur du Café animé par l'association Puys'art

 

      Le film sera également projeté au moins en deux autres occasions. D'abord le samedi 28 mai, pour accompagner un débat autour des inspirés du bord des routes que j'animerai au Café associatif "Chez M'an Jeanne et Petit Pierre", à Villeneuve-les-Genêts, dans l'Yonne (ce n'est pas loin de la Fabuloserie, des musées de Laduz (art populaire insolite)  et de Noyers-sur-Serein (art naïf et populaire)), à 15h, à l'invitation de l'association Puys'art, qui souhaite développer en Puisaye "un lieu de vie artistique et solidaire". Cela sera par la même occasion le lancement d'une exposition de mes photos (une bonne trentaine, de différents formats) sur divers habitants-paysagistes naïfs ou bruts, prévue pour se tenir dans ce café du 28 mai au 31 juillet. Sera également projeté, au même programme, "Rencontre avec Roméo" de Jacques Burtin, petit film de 17 minutes que nous avions improvisé Jacques et moi, lors d'une visite au fabricant de girouettes Roméo Gérolami, régional de l'étape, puisqu'il est basé à Bléneau (Yonne). Pour prendre connaissance du programme des animations proposées par Puys'art, c'est ici.

 

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René Escaffre, Roumens (Lauragais), un maçon (autoportrait de l'auteur peut-être), photo B.M. (ce cliché sera exposé à Villeneuve-les-Genêts en format 60x40cm), 2014

 

    Tous les livres édités au sein de la collection La Petite Brute seront disponibles à la vente (1, Visionnaires de Taïwan, 2, Andrée Acézat, oublier le passé, 3, Denise et Maurice, dresseurs d'épouvantails, et 4, Marcel Vinsard, l'homme aux mille modèles). En effet, le 4e titre de la collection, que j'ai écrit à propos d'un créateur d'environnement particulièrement peuplé (mille statues en polystyrène et en bois) situé en Isère, très peu chroniqué jusqu'à présent, sera présenté en avant-première au public des amateurs qui viendront à cette journée. Sa sortie en librairie est en effet plutôt prévue pour l'automne.

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Le projet actuel de couverture du 4e titre de la Petite Brute, Marcel Vinsard, l'homme aux mille modèles, de Bruno Montpied

     Enfin, une troisième date est à retenir, à nouveau pour les amateurs parisiens: le dimanche 19 juin, à l'auditorium de la Halle St-Pierre, où Remy Ricordeau et moi-même présenterons (et dédicacerons à ceux qui en feront la demande), l'après-midi, l'ensemble des quatre titres de la Petite Brute, après une projection du film Denise et Maurice, dresseurs d'épouvantails. Peut-être présenterons-nous en sus quelques photos en rapport avec les trois autres titres de la collection. Je ferai probablement un rappel de cette journée dans les semaines qui viendront.

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Le logo de la collection La Petite Brute

09/09/2015

Rencontre avec Roméo, un film improvisé par Jacques Burtin et Bruno Montpied, 2015

       On a fait du cinéma sans que je m'en aperçoive. "On", c'est surtout Jacques Burtin qui s'était muni d'une caméra tandis que j'avais un appareil photo pour aller prendre quelques images des girouettes animées (whirligigs), des vire-vent, de M. Roméo Gérolami, il y a presque un an à Bléneau (Yonne). Moi, je faisais l'interviewer.

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Quelques sujets de Roméo Gérolami, vus depuis la route en contrebas, ph. Bruno Montpied, 2014

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Un homme en train de scier du bois, ph. BM, 2014

 

     Ce dernier, ancien motoriste chez Lancia, Alfa-Roméo, et BMW, spécialiste de la résolution des énigmes mécaniques en tous genres, chercheur du mouvement gravitationnel (un mouvement que l'on fait démarrer et qui ne s'arrête plus, s'alimentant de lui-même grâce à une batterie se rechargeant), inventeur de la porte fermable et ouvrable sans serrure, autrefois collaborateur de la Caméra Invisible pour laquelle il concevait des voitures démarrant sans conducteur, ce dernier (de son point de vue: accessoirement) est aussi l'auteur d'une série de girouettes animant des saynètes peintes sur tôle quelque peu naïves. J'ai beau l'interroger sur son talent de dessinateur naïf, il n'en a cure et me renvoie sans cesse à sa passion centrale: la mécanique.

 

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Un buveur de vin (qui a fait des réserves), ph. BM, 2014

  

       On trouve ainsi entre autres un hélicoptère, un oiseau donnant la becquée à son petit, un pêcheur, un cheval caracolant, un coureur cycliste, un homme en train de scier une bûche, un bouliste, un buveur de vin et des avions bien sûr, comme il arrive d'en voir dans pas mal de jardins ici et là. Des animateurs de saynètes activées par le vent, on en trouve rarement par contre. C'était une tradition plus fréquente il y a des dizaines d'années, mais avec le recul du bricolage et de l'ingéniosité, cela tend à disparaître.

        Pour voir le film, c'est ci-dessous (ça dure 18 min 24):

RENCONTRE AVEC ROMÉO (Nouvelle version) from Jacques Burtin on Vimeo.

 

      A signaler que c'est une version légèrement différente de ce film qui a été projetée récemment à la Maison du Tailleu le 28 août dernier à Savennes dans la Creuse dans le cadre de mon exposition de dessins.

 

28/03/2015

Correspondance autour de la notion de cinéma amateur

Jacques Burtin, le 21 mars :

« (…) A propos du cinéma d'amateur : la notion d'"amateur" est très relative : quand mon parrain (qui m'avait offert ‒ à mes treize ans ‒ sa caméra, une 8 mm Emel, caméra qui devint ma première caméra) pratiquait le cinéma, c'était sans nulle contestation du cinéma d'amateur au sens où c'était du cinéma familial (il n'y a aucune critique pour moi dans ce terme). Les premiers films que j'ai faits relevaient de ce genre. C'est insensiblement que je suis passé du cinéma familial (amateur) au cinéma de création (expérimental). Lorsque nous nous sommes rencontrés toi et moi, j'avais atteint ce stade (qui n'est pas supérieur, qui est différent). Il ne fait aucun doute pour moi que le fait que tu en fasses aussi m'a encouragé. Sans parler des expériences communes. Ce que nous faisions est à mes yeux du cinéma expérimental. Quant à savoir s'il y a un cinéma expérimental "amateur" et un autre qui ne le serait pas... Sauf à opposer un cinéma "amateur" et un cinéma "professionnel" dont la pierre de touche serait d'en vivre... Mais ce serait définir la création à partir du travail monnayé. (Je n'ai rien contre le fait de monnayer la création, c'est-à-dire d'essayer d'en vivre, lorsqu'elle est authentique, mais on sait qu'une définition adéquate de la création ne peut trouver là sa justification).

 

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Jacques Burtin, figurant dans Conversation Aigre sur les malheurs du temps, film de Bruno Montpied en Super 8, 1977

 

      Je ne prétends pas relativiser le terme "amateur" au profit du terme "expérimental", du reste, car là aussi on trouve des démarches très différentes. Pour Man Ray (qui, je pense qu'on peut être d'accord là-dessus, faisait du cinéma expérimental), le mot expérimental ne voulait rien dire. (Il se révoltait contre ce terme dont certains critiques affublaient ses films comme je me révolte finalement contre la notion de cinéma amateur par rapport à ce que nous pouvions faire). Man Ray a écrit quelque chose comme : "Expérimental ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Quand un film existe, il existe." En fait, ce que faisaient les dadaïstes ou les surréalistes en investissant le cinéma, c'était, d'une certaine façon, un cinéma brut ou immédiat, né d'une démarche jubilatoire en partie nourrie par la découverte d'un médium qu'on ne possède pas. J'ai personnellement gardé cette joie pour toutes les techniques que je découvre, par exemple en musique (j'aime faire des choses ‒ y compris des concerts ‒ avec du matériel que je ne maîtrise pas) comme au cinéma :  comme les possibilités de création y sont à peu près illimitées ‒ c'est le cas pour le dessin et la plupart des autres arts ‒ on peut aisément se mettre dans une telle situation de "débutant" qui transcende à la fois les notions d'amateur et d'expérimental.

Amitiés,

Jacques »

 

Christine dzns un film Super 8 de J Burtin en 78.JPG

Christine Bruces dans un film Super 8 de Jacques Burtin, vers 1979

 

 Le 23 mars, réponse de Bruno Montpied :

     « Bien sûr que l’étiquette de cinéma amateur, comme toute étiquette, n’a rien d’absolu et est donc très relative.

    D’autant plus que les historiens de ce domaine ‒ il y en a ‒ ont précisé qu’au début du cinéma tous les cinéastes pouvaient être vus comme des amateurs ; Méliès, Lumière, Segundo de Chomon, les burlesques français et américains, etc. étaient des amateurs, c’est-à-dire des pionniers. Ils avaient à voir avec l’univers forain qui plus est. C’était des passionnés et des créatifs qui avaient trouvé là une nouvelle voie à explorer (Emile Cohl en est un autre bon exemple, j’en ai parlé sur mon blog). Nous, jeunes rêveurs artistes des années 70, souhaitions inconsciemment renouer avec cette qualité de passion-là, sans passer par des écoles de cinéma...

    Après les premières années du cinéma primitif, il fallut cependant bien vite du matériel, cela nécessitait des fonds et une équipe, des locaux adaptés, des moyens de diffusion, toutes choses qui ont fait que le cinéma est devenu petit à petit une grosse entreprise collective, sans parler de l’aspect commercial qui a peu à peu relégué les avant-gardistes sur la touche (où des petits gars comme nous ont été curieux de venir les rechercher par la suite), les Man Ray, les Hans Richter, les Bunuel-Dali du Chien Andalou et de l’Age d’Or, les René Clair d’Entracte, les Viking Eggeling, les Maya Deren, puis plus tard Debord and so on

Viking Eggeling - Symphonie Diagonale (1924) sur Vimeo.

 

Maya Deren, Meshes of the afternoon, 1943, sur YouTube

    Le cinéma ne pouvait plus exister sans passer par des filtres, des écoles dédiées, des cénacles qui en découlaient, des réseaux, des producteurs, des subventions, des diffuseurs en salles de cinéma, des chaînes de télévision, des éditeurs de DVD…

    La possibilité de faire son film seul de A à Z devint impossible très tôt. Dès les années 20.

   C’est d’ailleurs à ce moment-là que l’on fait naître le cinéma d’amateur. Il y a même une année précise qui date son début: 1922. J’ai appris cette date vendredi soir à la projection des Pavillons-sous-Bois. Elle est liée à la commercialisation de la caméra Pathé-Baby, destinée au commun des mortels, au cinéma des familles, dans le but de permettre au public de jouer aux cinéastes.camera-pathe-baby.jpg La publicité qui vantait le produit s’appuyait sur l’image d’enfants et de femmes en train d’actionner la manivelle qui permettait de filmer. Si une femme pouvait le faire, alors, dans l’esprit du butor publicitaire qui avait imaginé la saynète, tout le monde pouvait y arriver et cela prouvait que c’était facile…

    Des milliers de caméras furent vendues, ce fut un grand succès. Et des kilomètres de pellicule au format 16 mm, 9,5 mm et 8 mm furent tirées. Le cinéma amateur était né, créé en solo sans entreprise collective autour de soi. Comme une continuation, en plus petit comité, en plus marginal, du cinéma des pionniers du début. Mais avec la même foi, et la même naïveté aussi.

   Avec toutes sortes de sujets traités. On ne peut encore en dresser l’inventaire, semble-t-il (mais ma science sur le sujet reste très approximative). Et donc voir si on peut y trouver des amateurs réalistes et filmeurs de familles, de sujets convenus, et des amateurs plus expérimentaux, plus chercheurs… Il a existé dedans des cinéastes d’animation en tout cas. Ce domaine est resté, même dans le cinéma professionnel, longtemps l’apanage d’artisans solitaires cela dit, plus longtemps que dans d’autres secteurs, jusqu’à Paul Grimault par exemple…

    Une dame, une véritable Henri Langlois du cinéma amateur, qui est responsable et animatrice d’une cinémathèque du cinéma amateur en région Centre (la C.I.C.L.I.C.), Julie Guillaumot, disait vendredi soir dans une interview sise dans un magnifique documentaire sur les films retrouvés par un petit-neveu (Matthieu Guenoux) d’un certain Georges Guenoux qui filma dans les années 20 la vie de son village mayennais de Pré-en-Pail, que si on parvenait à mettre la main sur les films qui sont stockés un peu partout dans les familles on s’apercevrait que les véritables images de vie quotidienne dans les campagnes, c’est dans les films dits d’amateurs qu’on les trouverait. Le cinéma professionnel documentaire ou de fiction n’a que très peu filmé les villages, disait-elle, et surtout pas d’une façon interne et légère, presque invisible. Les films de ce Guenoux, d’une fraîcheur magnifique, nous font pénétrer parmi les villageois (beaucoup d’enfants parmi eux parce que Guenoux collaborait à un patronage tenu par des curés que l’on voit pique-niquer avec les mômes particulièrement délurés, des litrons de ce qui paraît bien être du gros rouge tournant librement parmi eux) comme si une machine à remonter le temps nous avait déposés au milieu d’eux, 90 ans en arrière… Ce fut pour moi une sensation incroyable.

    Malheureusement, il est fort possible qu’une très grosse majorité des films tournés et longtemps gardés dans les familles aient été détruits… C’est le problème tragique de ce corpus.

    Avant la projection de quatre de mes petits courts-métrages des années 80, j’ai cru devoir préciser que j’avais voulu, durant les vingt ans où j’ai fait du 8 et du Super 8, faire quelque chose de créatif sans nécessairement faire dans l’avant-gardisme (enfin cette déclaration, c’était surtout en regard de ces quatre films montrés que cela trouvait une raison d’être), avant-gardisme qu'il m'arrivait de regarder et respecter par ailleurs. Je voulais faire du cinéma accessible, sans le côté élitiste de certaines œuvres d'avant-garde, voulais-je dire surtout. 

    Oui, c’était aussi expérimental. On testait des trucs, et on passait à autre chose. Cela je ne l’ai pas dit (je n’avais que très peu de temps pour parler, il ne fallait pas ennuyer)… C’était un cinéma bricolé à la maison par un type seul ou avec un ou deux copains. Pour moi ça existe tout autant que le cinéma dit de qualité, à partir du moment où C’EST BON (avec un minimum de ces maladresses techniques qui souvent plombent la projection des films d'amateurs). Par contre quand c’est plein de naïvetés ‒ au sens de cucuteries ‒ avec des scénarii banaux, quand le cinéma d’amateur ne cherche au fond qu’à singer le cinéma classique, ou la télévision, ça n’a pas d’intérêt à mes yeux.

    Jusqu’à présent je n’ai pas vu beaucoup de films de qualité dans les projections de cinéma d’amateurs ou expérimental, ou “insolite”. Vendredi 20 mars, à la projection organisée par Michel Gasqui et ses amis, certains films présentés, par leur goût de la parodie et leur humour faisaient penser aux films des frères Prévert (L’Affaire est dans le sac), ou à ceux de Jacques Brunius (je me revendique d’être dans l’esprit de son film Violons d’Ingres), ceux d’Albert Lamorisse, ou de Roger Pigaut (Le Cerf-Volant du bout du monde. Des films naïfs et fantaisistes (Tati non plus n’était pas loin).

    Amitiés,

    Bruno »



Bruno Montpied, Les cercueils derrière soi, 20 secondes, 2013 (film numérique de téléphone portable)

13/12/2014

Un Jeu des Définitions 2014, par Jacques Burtin et Bruno Montpied

 

      Petit rappel de la règle de ce jeu, surréaliste au départ… La question est posée de manière automatique. Un deuxième joueur répond sans connaître la question, de manière tout aussi automatique. Dans les exemples ci-dessous, les deux auteurs se sont coulés alternativement dans les rôles du questionneur ou du répondeur. La rencontre surprenante de la question avec la réponse fait tout le sel de cet exercice, où l’on creuse un dialogue entre deux pensées inconscientes l’une de l’autre, mais se réunissant sur un plan autre. 

 *

Qu’est-ce qu’un tortionnaire ?

C’est une peau ridée qui se déplie comme un accordéon.

*

Qu’est-ce qu’un râle ?

Une déchirure sans fin.

*

Qu’est-ce que la Der des Der ?

C’est un labrador qui se prend pour un loup.

*

Qu’est-ce que l’harmonie ?

C’est une danse lascive qui n’ose pas dire son nom.

*

Qu’est-ce qu’un labyrinthe au fond du cœur ?

C’est la coupe bue jusqu’à la lie.

*

Qu’est-ce que la Justice ?

C’est un doigt dans l’œil.

*

Qu’est-ce que l’argument ultime ?

C’est un sous-vêtement ridicule.

*

Qu’est-ce que le mensonge ?

C’est un cheval cabré qui pleure à chaudes larmes.

*

Qu’est-ce que l’ombre ?

C’est une mégère apprivoisée.

*

Qu’est-ce que le Diable ?

C’est une armée à la rescousse.

*

Qu’est-ce que la faim ?

C’est une soupe d’yeux.

 

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Bruno Montpied, Hémorragie voyeuse, 1982

 

*

Qu’est-ce que le doute ?

C’est un renard qui pond des œufs.

*

Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe ?

C’est une libellule que l’on suit aveuglément.

*

Qu’est-ce qu’une explosion de colère ?

C’est un train dans la nuit, tu ne sais pas d’où il vient, tu ne sais pas où il va, et quelqu’un te frappe sur l’épaule.

*

Qu’est-ce qu’un bras d’honneur ?

Un aller sans retour.

*

Qu’est-ce que cette mèche rebelle sur votre front ?

C’est un précipice dont personne ne s’échappe.

*

Qu’est-ce qu’une cave ?

C’est la preuve de l’existence de Dieu.

*

Qu’est-ce que l’oubli du passé ?

C’est un gaz qui s’échappe inéluctablement.

*

Qu’est-ce qu’un silence ?

C’est le tâtonnement de l’amant sur le corps de l’aimée.

*

Qu’est-ce que l’excision ?

C’est une bougie qui ne s’allumera pas.

*

Qu’est-ce que l’infini ?

C’est une femme nue.

 

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*

Qu’est-ce que la Création ?

C’est une chemise dont les bras jouent au sémaphore.

*

Qu’est-ce que l’amour aveugle ?

C’est une certaine disposition de l’esprit où le haut et le bas, le beau et le laid, etc., cessent d’être perçus contradictoirement.

*

Qu’est-ce que le mystère ?

C’est une mante religieuse qui dévore son amant.

*

Qu’est-ce que la Beauté ?

C’est un facteur qui ne distribue aucune lettre.

*

Qu’est-ce qu’un livre qui s’ouvre tout seul dans le noir ?

C’est une jupe qui froufroute et se déchire de haut en bas !

*

Qu’est-ce que la censure ?

C’est une défaite devant la lumière.

*

Qu’est-ce que l’Erotisme ?

C’est un soutien qui ne vient pas.

*

Qu’est-ce que la Révolution ?

C’est un train qui hurle dans un tunnel.

*

Qu’est-ce que la sodomie ?

C’est le rêve d’un réverbère.

 

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*

Qu’est-ce qu’un coche en flammes qui fuit sur la route ?

C’est lorsque l’on se rapproche d’une inconnue par derrière et qu’on n’ose la toucher.

*

Qu’est-ce que la vérité ?

C’est la rosée qui transperce les sandales.

*

Qu’est-ce que le doute ?

C’est une façon de nier l’évidence.

*

Qu’est-ce qu’une menotte ?

C’est un animal fabuleux que l’on caresse et qui vous mord.

  

Jacques Burtin et Bruno Montpied, octobre 2014

18/10/2014

Jacqueline Humbert et les sirènes

     Retrouvée récemment par le camarade Jacques Burtin à Auxerre dans le marché couvert qu'a bâti jadis Alain Bourbonnais, voici une douce et gentille sirène peinte par Jacqueline Humbert, peintre naïve et comme on sait aussi animatrice acharnée du musée rural des art populaires de Laduz. Elle fut peinte il y a pas mal d'années (les années 70? 80?) mais elle se maintient avec une belle persévérance je trouve, ce qui n'est pas évident sur un rideau de fer...

 

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Jacqueline Humbert, marché couvert d'Auxerre, ph. Jacques Burtin, 2014

 

 

09/06/2014

Et maintenant le Docteur B..., un autre texte de Jacques Burtin

    On reprend sur les noms prédestinants, qui ne sont pas comme on pourrait le croire de façon superficielle, une façon de se moquer des patronymes insolites de notre part, mais plutôt une autre manière de songer le monde. Jacques Burtin m'a récemment envoyé le texte suivant, deuxième occurrence de ses rapports étonnants avec la gent médicale...

 

Le Docteur B…

      Il y a quelques mois, ma mère a commencé à se plaindre de troubles oculaires. Une tache noire est soudain apparue dans son œil droit. J’ai aussitôt tenté de prendre rendez-vous chez un spécialiste. Comme ma mère ne se déplace qu’avec difficulté, j’ai choisi l’ophtalmologue dont le cabinet était le moins éloigné de son domicile tout en étant conventionné. C’était une femme ; je l’ai eue une première fois au bout du fil et nous avons convenu d’un rendez-vous. Sa voix était prévenante et je croyais y distinguer un accent de compassion ; elle accepta de faire un creux dans un agenda pourtant bien rempli.

     Ma mère fut hospitalisée pour des raisons étrangères à ces maux la veille de son rendez-vous et ce dernier fut annulé.

    A sa sortie de l’hôpital, je rappelai le médecin. J’ai oublié de mentionner que si mon choix s’était porté sur cette personne, ce n’était pas seulement pour la proximité de son cabinet ou ses tarifs abordables : c’est aussi que son nom était proche du mien – à une lettre près.

     Lors de la seconde prise de contact, la même voix naturellement affable mais qui ne trahissait aucune affectation, aucune fausse proximité, se fit entendre. Un nouveau rendez-vous fut pris.

    Le jour venu, ma mère put enfin se rendre au cabinet de l’ophtalmologue. La tache était toujours là, un peu plus claire mais toujours aussi menaçante. Le verdict tomba : une série d’injections intra-oculaires était nécessaire.

       L’idée d’une telle intervention m’était naturellement douloureuse. Je ne pouvais sans frémir penser à la seringue approchant l’œil de ma mère. Certaines images particulières, venues de livres ou de films, me venaient à l’esprit : l’intervention du chirurgien de Jean-Sébastien Bach sur les yeux de ce dernier telle qu’elle est rapportée par Anna Magdalena Bach dans sa chronique - que ces écrits soient ou non apocryphes n’enlève rien à la cruauté hyperréaliste de la scène où le vieux Bach crispe ses mains sur les bras de son fauteuil au moment où le chirurgien intervient, et l’on voit ses articulations blanchir - ; je songe aussi à la scène de la paupière cousue de Jean-Dominique Bauby dans la description qu’il en donne dans son livre, et telle qu’elle a été filmée par Julian Schnabel ; on peut aussi penser à une scène d’un livre de Stephen King où l’héroïne – une héroïne de passage, martyrisée avant l’heure, comme Janet Leigh dans Psychose –, voulant fuir un tueur cannibale, empale son œil sur un porte-manteau (elle reste fixée là, s’agitant comme un insecte, tandis que le psychopathe l’approche d’un pas tranquille). Toujours, semble-t-il, le soleil et la mort - ou la souffrance - nous tiennent dans leur ligne de mire.

       Revenant à ma mère, je ne peux sans appréhension penser à l’instant – qui revient une fois par mois – où cette praticienne à la voix chaude et compatissante dirige d’un geste précis, impitoyable, l’aiguille vers l’œil de sa patiente.

      Le nom de ce médecin est le Docteur BURIN.

   

    P.S. J’ai dit que la proximité de nos patronymes avait certainement joué un rôle à l’heure du choix de ce praticien ; c’est cette même proximité qui m’empêcha sans doute d’y déceler une quelconque menace. Si je m’appelais Tartempion, le sens caché du nom de ce spécialiste m’aurait certainement frappé, remettant mon choix en cause. Je n’ai pas vu l’instrument visible aux yeux de tous, je n’ai vu que l’absence d’une lettre. J’irai plus loin : cette transformation de mon nom due à la disparition d’un caractère (croix, hache, pieu ?) l’adoucissait en quelque sorte, le rendant d’autant plus désirable que je lui associai très vite la texture d’une voix sans visage. J’étais en quelque sorte rendu aveugle par cette ablation orthographique.

 

Jacques Burtin

pour Bruno

1er juin 2014

     Dans un ordre d'idées assez voisin, je ne résiste pas au plaisir (ou au sadisme ?) de rajouter à la suite de ce texte l'image ci-dessous, prise à Montpellier en décembre 2013. Extrêmement troublante, n'est-il pas?

 

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Une plaque qui fait penser aux Oiseaux d'Alfred Hitchcock, ph. Bruno Montpied, 2013

 

01/02/2014

Le Docteur P., un texte de Jacques Burtin

Le Docteur P.

 

   Nous habitions alors une petite maison de style forestier dans la banlieue Est de Paris.

   Les murs étaient en meulière ; les balcons, le pont au-dessus de la fausse rivière étaient en ciment sculpté en forme de troncs d’arbre. Le petit cours d’eau (on en commandait le débit avec un robinet) prenait sa source au pied d’un hêtre pourpre et allait mêler ses eaux à un minuscule bassin d’où l’on pouvait faire jaillir une fontaine. Un poisson rouge aux dimensions respectables et à l’âge très avancé hantait la rivière et répondait au nom de Lao Tseu.

    Nos deux enfants, nés à Paris, près de la Place d’Italie, grandirent dans cette petite ville de l’Est parisien et développèrent les mêmes symptômes que la plupart de leurs camarades de maternelle : ils souffraient d’otites à répétition. Aux premiers signes de douleur et d’insomnie, nous nous rendions chez le pédiatre qui constatait l’origine du mal et nous enjoignait de rendre visite à un spécialiste de ses amis. Ce dernier, un homme grand et sec au visage imperturbable, prenait l’enfant malade et, lui tenant la tête d’une main, de l’autre perçait son tympan avec un stylet. Le mal alors s’éloignait jusqu’à la prochaine fièvre qui nous pousserait de nouveau chez lui.

    Le nom de ce médecin était le Docteur POIGNARD.

 

    Jacques Burtin

    pour Bruno

    01.02.2014