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25/01/2017

Surréalisme ou barbarie, par Joël Gayraud

Surréalisme ou barbarie

 

       « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! », le cri du cœur lancé par Baudelaire résonne toujours aujourd’hui, à près de deux siècles de distance, dans la tonalité où il avait été émis, celle de l’éternelle utopie du départ vers les rivages heureux. Mais le signal que lui renvoie l’écho, c’est un cri d’agonie, un cri qui nous plonge dans le sombre registre des espoirs compromis. Car la mer, « la mer toujours recommencée », n’a jamais été aussi près de finir. Est-ce encore la mer, ce plancher putride où flottent les sacs plastiques, cette fosse à boues rouges sillonnée d’usines à dépeupler les abysses, ce cuveau à isotopes où le plutonium nourrit le kraken, où les sirènes se poudrent au mercure et où le poulpe au regard de soie se parfume au pétrole brut ? Comme elles sont ébréchées, ô vieil océan, tes vagues de cristal ! La mer se meurt au rythme même où, sur la terre ferme, croissent, en un mouvement uniformément accéléré, l’hydre des banlieues et la tache livide des déserts. Les baleines bleues n’osent plus remonter les estuaires, les tortues géantes ne savent plus sur quel rivage pondre leurs œufs, les coraux sont réduits à l’état de squelettes blanchis, et, après les eaux douces, les eaux amères, loin de se transformer en limonade comme le rêvait Fourier, collectent toutes les pestilences de l’égout.

       Dans les antiques récits de l’Âge d’or, la mer restait hors de portée de l’homme ; on se contentait de paresser sur le rivage, sans doute aimait-on se laisser caresser par les vagues, mais personne n’eût émis l’idée de construire un radeau ou une pirogue et de s’embarquer pour une navigation périlleuse. Les poètes anciens sont unanimes : la navigation permit d’étancher la soif de lucre des premiers marchands. Leur observation cible juste, mais ne suffit pas à expliquer l’origine de tant d’entreprises risquées, et l’on peut affirmer sans trop craindre de se tromper que c’est le manque de ressources dû à l’accroissement de leur population qui a décidé les tribus et les peuples à migrer vers d’autres terres au large des côtes, et que, de la Méditerranée à l’océan Pacifique, les îles et les archipels se sont peu à peu peuplés d’exilés plus contraints que volontaires. Cependant, avec le perfectionnement des techniques de navigation, les hommes, après l’avoir redoutée, se sont mis à aimer la mer et, à l’Âge d’or s’éloignant dans le temps du mythe, ont succédé les Îles Fortunées localisées dans le mythe de la distance, en Extrême-Occident, par-delà les Colonnes d’Hercule, dans ces parages fiévreux d’où certains voyageurs seraient revenus sourds pour avoir entendu, le soir, le coup de cymbales du Soleil qui tombe dans l’océan.

       À mesure que les continents se faisaient de moins en moins propices à la liberté, l’esprit d’évasion l’a emporté sur les frayeurs et, tandis que les Empires se disputaient le contrôle des nouveaux mondes, la mer devint peu à peu le refuge de tous les réprouvés, de tous ceux qui voulaient reprendre le libre usage de leur vie, fût-ce au risque de la perdre. Ce fut le bref printemps des utopies pirates. Mais de nos jours il n’est plus d’île déserte à découvrir, d’atoll inconnu à explorer, et la mer, comme la terre, est prise en otage par les marchands et les entrepreneurs. Déjà des urbanistes envisagent de construire des villes flottantes pour entasser la population surnuméraire, qu’il s’agira bien sûr de faire travailler et de faire consommer. Il n’est assurément rien de poétique ni même de simplement vivable dans de tels projets pharaoniques, que leur démesure fonctionnaliste suffit à priver de tout charme. Si rien n’est fait pour y mettre un terme, le monde marin, déjà colonisé par la pollution, va l’être par l’habitat humain mécanisé, et la lèpre urbanistique qui achève de ronger les forêts, de miter les campagnes, de métamorphoser la ville elle-même en une entropique périphérie, va maculer de son abominable lupus la face des océans. Or, par un mouvement parallèle et contemporain, les banquises fondent, les calottes glaciaires se réduisent comme peau de chagrin, le niveau des mers ne cesse de monter. Les non-voyants eux-mêmes annoncent déjà la submersion de la plupart des grandes villes et de nombreuses capitales, situées sur les côtes ou près des embouchures. La mafia du béton, cette pieuvre des grandes terres, se frotte les tentacules à l’idée des profits garantis par la construction des digues, mais il n’est pas sûr qu’elle ait le temps de les construire. À mesure que les eaux gonflent et grossissent, les ouragans se lèvent et les cyclones déroulent leurs spirales dévastatrices. Faut-il attendre que les cataractes aux rideaux de ténèbres s’abattent du fond du ciel, que les vagues pachydermiques déferlent sur les côtes et emportent les masures comme les tours, que les réacteurs nucléaires inondés entrent en fusion, multipliant les Tchernobyl et les Fukushima, que des virus mutants, beaux comme la couleur des quarks dans le rayonnement fossile, éclosent de ce chaos, faut-il attendre l’ultime extinction pour que quelqu’un réponde – trop tard – à la question décisive et déjà centenaire : « Surréalisme ou barbarie ? ».

         Joël Gayraud

 

(Paru in Peculiar Mormyrid n°4)

28/07/2016

Le jardin de Tom, Athènes

Le jardin de Tom 3.png

Photos prises fin juillet 2002 à Athènes. Le jardin de Tom, qui se dit réfugié politique nord-irlandais, est situé dans une  petite rue du centre d’Athènes, à Plaka, en retrait de la partie touristique du quartier (Joël Gayraud).

    Curieux foutoir, n'est-ce pas? Qui me confirme que se répand de plus en plus la tentation de laisser proliférer autour des lieux d'habitations traditionnels des espaces encombrés de matériaux et d'objets de rebut, plus ou moins organisés (plutôt moins...). L'art s'est perdu en milieu prolétaire. On goûtera cependant l'humour (involontaire?) de la proclamation affichée: "Keep Athens clean"... Et aussi cette autre inscription qui personnellement me ravit, moi qui suis amateur du gazouillis de ces pachydermes : "Parking for elephants only"...

Le jardin de Tom 1.png

Photo Joël Gayraud, Athènes, 2002.

17/07/2016

Une Petite Chambre Rouge à vendre... Rare, pas chère...

    A vendre, à vendre une petite rareté. Un des quatre petits tirés à part de mon ancien fanzine La Chambre Rouge, extrait de la série intitulée par moi "La Petite Chambre Rouge" (le format faisait le quart d'un format A4). C'est sur le site Delcampe, où l'on peut l'acheter en enchérissant (le prix d'appel est à 10€...), que se trouve la petite merveille: Prose au lit de Joël Gayraud. Mais que les amateurs se dépêchent, il reste juste un jour et quelques heures pour acquérir cet immortel chef-d'œuvre (dont je tirerai un "slogan", qui ne grandit pas son auteur... : "Art brut = art net + tare"...).

Prose au lit sur Delcampe.jpg

Le petit livre était en outre  illustré d'un dessin de l'animateur de ce blog (voir ci-dessous), réalisé par surlignage d'une photocopie qui reproduisait une partie du visage du dit animateur, celui-ci l'ayant appliqué sur la vitre de la photocopieuse au préalable (en la mélangeant à des tissus...). Le dessin emprunte son titre à Henri Michaux, "La vie dans les plis"... ; cette plaquette fut imprimée en décembre 1985 à 69 exemplaires.

La vie dans les plis, 29,7x21 cm, 1985 (ill pour Prose au lit).jpg

15/11/2014

Dialogue de 1974 Joël Gayraud/Bruno Montpied

Dialogue

  

Apercevant quelques centimètres de cendre sur la chaussée, que me direz-vous ?

C’était un tic-tac d’insolite, un autre rêve à trouver

De quel côté, le rêve ?

Passage du Désir, en ville

De quel métal, son portail ?

In memoriam

Cette situation n’a rien de réjouissant

Il y a des tristesses bien situées

Le flou n’est-il pas condamnable ?

Où ?

Dans leur mémoire

On rôde toujours autour de son absence

Ou de son manque ?

Ou de sa perte ?

 Suffit ! Je ne rôde qu’en ma présence.

Avec le passé pour complice

Dans celui-ci, la lumière est rassurante.

La belle lumière noire

 

 Bruno Montpied/ Joël Gayraud ,26-IX-1974

 

18/07/2014

L'OR AUX 13 ILES, pour un numéro 3 au cœur de l'été, on souscrit!

     C'est pas une date dira-t-on pour sortir une revue, surtout quand on l'attend depuis un bail... Jean-Christophe Belotti, son animateur, se moque de ce genre de problématique car il compte sur le bouche à oreille, sur le réseau des lecteurs qui avaient déjà repéré les deux numéros précédents. Et puis, il sera toujours temps de le faire connaître par les librairies à la rentrée. Et puis encore, la revue est tellement intéressante que peu importe le moment où on la sort...

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La couverture du nouveau numéro de L'Or aux 13 îles

      Pour ceux qui n'ont pas déconnecté de leurs petits écrans internet en ce mois de juillet, j'annonce donc la parution de ce troisième opus de cette revue toujours aussi soigneusement présentée (elle est à l'impression pour le moment). La couverture du numéro est peut-être la plus belle des trois parues. Pour souscrire, il faut cliquer sur ce lien au bout duquel vous trouverez un bon de commande avec quelques pages de la revue reproduites en vignettes. Pour ceux qui ne connaissent pas -ou ne voient pas j'en connais, du côté de Clermont-Ferrand...-  ce que j'appelle un lien, ils pourront toujours écrire à l'adresse de la revue: Jean-Christophe Belotti, 7, rue de la Houzelle, 77250 Veneux-les-Sablons en envoyant un chèque de 22€ + 4,50€ de frais de port (pour le numéro 3 ; mais on peut aussi acheter les deux numéros précédents: 30 €+ 4,50 de frais pour les deux). Et ils pourront aussi consulter le sommaire que la revue nous a gentiment communiqué:

 

Page 1 sommaire.jpg

L'Or aux 13 îles n° 3, le sommaire ; l’œil dans l'oreille c'est peut-être pour souligner le rapport à la musique qui s'est invité dans ce numéro à travers deux contributions, dont un CD qui est joint au numéro

     On notera l'importance du dossier consacré à Alan Glass, surréaliste créateur entre autres de poèmes-objets qui vivait au Mexique, ami de Léonora Carrington, dont des dessins furent publiés en leur temps par André Breton et Benjamin Péret et qui a fait l'objet d'un film d'art dans la collection de documentaires sur des artistes surréalistes de la série Phares Seven Doc.

     Ce numéro contient aussi des contributions de Joël Gayraud et de Mauro Placi (des habitués des commentaires de ce blog), un scénario inédit, Les Insectes, de Jan Svankmajer, et divers compte-rendus consacrés à d'importantes publications parues ces derniers mois (sur l'univers de Svankmajer, sur Krizek, sur Laurent Albarracin, et sur Stanislas Rodanski).

 

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Deux pages de la revue consacrées au début du texte de Bruno Montpied sur "Les Bouteilles Malicieuses des époux Beynet"

 

       Enfin, je ne peux passer sous silence ma propre contribution visant à dévoiler quelque peu l’œuvre atypique et naïvo-brute de deux autodidactes auvergnats, les époux Beynet, qui dans les années 80 de l'autre siècle produisirent en secret, pour leur plaisir intime, près de deux cent bouteilles peintes sur leurs pourtours de saynètes drolatiques. Je suis très fier de cette découverte faite à un moment où les bouteilles en question étaient sur le point d'être dispersées. J'en ai ainsi récupéré près d'une centaine que l'on voit ci-dessous, en partie, accrochées à mes plafonds, dans un dispositif qui ressemble à celui qu'adoptaient chez eux dans leur musée secret à Auzat-sur-Allier les Beynet:

 

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Louis et Céline Beynet, 9 bouteilles peintes, coll. et ph. Bruno Montpied, 2014

 

   Une fois la période de souscription passée, je suppose qu'on pourra trouver la revue à Paris à la librairie de la Halle St-Pierre par exemple.

      

18/05/2014

La chasse à l'objet du désir, Liaison Surréaliste à Montréal

    Du 5 juin au 17 juin se tiendra à Montréal, au Canada (à la Galerie Espace, 4844, boulevard Saint-Laurent, heures d’ouverture : 13h à 20h.), une exposition collective internationale présentée par le groupe "Liaison surréaliste" animé entre autres par Enrique Lechuga. Ils sont forts, nos surréalistes contemporains, n'est-ce pas? Ils sont capables d'organiser, de façon "indépendante, sans l’appui d’aucune galerie d’art ni institution gouvernementale ou privée", une manifestation regroupant environ 75 créateurs ou groupes dans un local situé en plein centre ville.

 

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Jean-Claude Charbonel, La nuit elfique, 2005

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Kenneth Cox, Jambe trouvée (Found leg), 1999

 

   On pourra rapprocher, sans qu'il y ait je crois de lien plus formel que cela, cette exposition de celle qui avait été montée à Prague l'année dernière (cela s'appelait Another air et je l'avais chroniquée sur ce blog). Ils sont très forts, vous dis-je, en plus de cela, ils se transportent à travers l'espace en se jouant des frontières, sans qu'on arrive à déterminer où se tient la tête de ce serpent de mer surréaliste.

 

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Jacques Desbiens, Branches, 2005

 

 

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Affiche de l'expo

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Le catalogue

   En plus, il est annoncé, comme à Prague, un catalogue avec diverses interventions des uns et des autres (on m'avait demandé de leur décrire l'objet désirable de mes chasses perso, je me suis exécuté), une improvisation sonore, une lecture de poèmes, une table ronde, le troisième numéro d'une revue intitulée A Phala devant publier par ailleurs "des documents inédits de l'exposition". Durant toute la durée de l'expo seront également projetés les films suivants: Corps Alchimique de Ludwig Zeller, Vaterland, A Hungry Diary, de David Jarab, Tiny Gifts, de Songs Of The New Erotics (S.O.T.N.E.), Delirios, de Iñaki Muñoz, Alergia, d'Enrique Lechuga, Merzkopf, de S.O.T.N.E., The Antichild, de S.O.T.N.E., Electric Whispers, de Kathleen Fox, Conspirateurs of pleasure (les Conspirateurs du Plaisir), de Jan Svankmajer, La Rue K, de Pierre-André Sauvageot, Ni d'Ève ni d'Adam, de Michel Zimbacca.

 

     Avec des moyens plus que limités, ce groupe québécois semble avoir réalisé là un exploit hors du commun qui devrait stimuler d'autres groupes internationaux (quid des Français, dont plusieurs créateurs sont présents dans cette manifestation, citons en vrac Joël Gayraud, Claude-Lucien Cauet, Mireille Cangardel, Suzel Ania, Elise Arue, l'incontournable Ody Saban, Michel Zimbacca, Guy Cabanel, Jean-Claude Charbonel, Jean-Pierre Paraggio, Guy Girard, Michaël Löwy, Thomas Mordant, Georges-Henri Morin, Dominique Paul, Pierre-André Sauvageot, Bertrand Schmitt, Ludovic Tac, Virginia Tentindo, et mézigue). Je leur ai prêté en effet deux dessins de création récente (L'Œil dans la bouche, 2008 et La Sorcière au travail, également de 2008, tous deux faisant 29,7x21 cm), en voici un ci-dessous.

 

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Bruno Montpied, La Sorcière au travail, 29,7x21 cm, 2008

    A propos de Michaël Löwy que je citais plus haut, je ne suis pas sûr que l'on connaisse bien la production graphique quelque peu automatique qu'il lui arrive de pratiquer à côté de ses travaux d'essayiste. Je profite de l'occasion de cette note pour mettre en ligne un de ses dessins (qui ne préjuge en rien de ce qu'il va exposer à Montréal).

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Michaël Löwy, Démon de l'écriture ou Dialectique de la volupté II, entre 2005 et 2009

 

22/01/2013

Un nouvel écrivain nous est né

         Certains écrivains se révèlent sur le tard. C'est le cas de Joël Gayraud. Après avoir fait paraître aux éditions José Corti son premier livre d'une certaine ampleur, La Peau de l'Ombre (car on ne retiendra peut-être pas le modeste ouvrage, Si je t'attrape, tu meurs, qu'il signa en 1995 de son nom aux éditions Syros, collection Souris Noire, plus alimentaire qu'autre chose et destiné à la jeunesse), publié ici ou là quelques plaquettes de poésie en prose, signé plusieurs traductions prestigieuses (Leopardi, Giorgio Agamben, Straparola), et commis plusieurs préfaces ou postfaces à divers textes, le voici qui nous revient avec un excellent recueil de petites proses ou notations poétiques, Passage Public, édité au Québec par L'Oie de Cravan.

 

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    On y retrouve quelques textes qui avaient paru il faut bien le dire confidentiellement dans diverses revuettes. Deux d'entre eux, A Fleur d'os et Un Inspiré en sa demeure, furent même parmi ses tout premiers textes publiés: par mézigue, dans mes revues auto-éditées, respectivement La Chambre Rouge n°4/5 (1985, le titre étant alors L'inspiré de la rue de Gyrokastër ; à noter que le texte a été amplement complété par rapport à cette première édition ) et L'Art Immédiat n°2 (1995 ; là aussi la version insérée dans Passage public comporte des modifications).

 

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      Si l'homme avait une conversation brillante à ces époques, stimulante à bien des égards, et si ses aperçus reposaient sur une documentation des plus originales, par ailleurs il ne paraissait pas chercher à publier des écrits (on était alors à une époque où l'on cherchait, dans les milieux se voulant d'avant-garde, à créer et à vivre des situations plutôt que conquérir des places dans le cirque médiatique). Médiateur dans l'âme comme je suis, je n'hésitai pas à lui mettre le pied à l'étrier. Peu importait que ces premiers essais d'écriture soient à cette époque par trop redevables à des styles et des contenus admirés. Il fallait commencer. Le temps passant, Joël s'est affirmé comme un brillant styliste et un écrivain poétique de toute première force.

joël gayraud,passage public,l'oie de cravan,l'art immédiat,la chambre rouge     Une courte nouvelle parue dans la revue québécoise Le Bathyscaphe n°2 (juin 2008 ; la revue, qui a publié huit numéros, est disponible chez Anima à Paris, rue Ravignan dans le XVIIIe ardt ou en écrivant à le.bathyscaphe@gmail.com ; le n°2 est accessible en ligne ici même), une courte nouvelle intitulée Le Centaure de Santorin m'avait déjà alerté sur la métamorphose en cours, et notamment révélé à quel point il peut se montrer à l'aise dans des textes qui hésitent entre littérature et documentaire poétique sur les misères de notre monde. Les courts textes de Passage public sont de cette eau. Divers et variés, ils évoquent parfois Léon-Paul Fargue (la Couleur des rues), s'intéressent au fantastique social (Un Inspiré à sa demeure), retranscrivent des dérives flâneuses dans Paris (Matériaux pour une cartographie révolutionnaire de Paris, Sans feu ni lieu, ou Après le virage, ce dernier étant un texte que publia naguère ce blog,  devenant du coup un peu plus espace de pré-publication...), critiquent "la définitive imbécillité de la compétition sportive" (Vive le catch!) ou campent la hantise de l'énergie atomique (Le Nez du monstre), font l'éloge des chiens grecs et leur bienheureuse paresse.

 

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      Mes préférés sont dans l'ordre du sommaire Parade napolitaine, où Joël montre clairement et parfaitement comment l'anarchie, comme le disait Elisée Reclus qu'il cite en exergue, est bien "la plus haute expression de l'ordre", Averse et Cresson, délicieuse rêverie sur un souvenir de passage à Uzerche ("la luzerne à Luzarches, l'usure de l'été à Uzerche..."), et ces deux textes qui tissent avec un égal bonheur, et grande virtuosité, rêve et état de veille, réussissant à montrer à quel point les deux peuvent se mêler, sans que cela débouche, comme cherche à le démontrer Caillois dans L'incertitude qui vient des rêves, sur une crainte et une méfiance à l'égard de l'activité onirique, j'ai nommé Chaleur sur la ville et L'erre

     Défauts de mémoire, qui clôt le mince recueil, enfonce encore davantage le clou de l'intrication du rêve et de la réalité telle que la littérature peut nous la révéler et nous la montrer désirable. Bref, on l'aura compris, avec Passage public, le lecteur raffiné aura en main une lecture délectable.

Joël Garyaud, Passage public, L'Oie de Cravan, 2012 (5460 rue Waverly, Montréal H2T 2X9 ;  www.oiedecravan.com).

02/05/2011

Empreintes au Monte-en-l'air

    Mystérieux ce titre, n'est-il pas? En réalité, Empreintes est le titre d'une revue imprimée avec entêtement en noir et blanc depuis quelques lustres déjà par l'animatrice de la galerie l'Usine, à Paris dans  le XIXe ardt, Claude Brabant. Et Le Monte-en-l'Air est le nom d'une librairie sise dans ce même district, à Ménilmontant. Tout est expliqué dans le carton ci-dessous:

Soir-e Empreintes.jpg

    Tout? Enfin pas tout à fait. Faudrait peut-être donner l'adresse (et puis le lien vers la librairie où on la voit avec le plan pour y aller). C'est au 71 rue de Ménilmontant et au 2 rue de la Mare (ça fait un angle entre les deux rues je pense). Avis aux lecteurs du Poignard, m'est avis que l'aigre de Meaux devrait rôder dans le coin mardi soir...

02/10/2010

Info-miettes (10)

Cécile Reims graveuse à la Maison du Tailleu

     La Maison du Tailleu, "le plus grand musée de Savennes" (Estaque, petit plaisantin!), au fond de la Creuse, offre une exposition de gravures de Cécile Reims, proposée par l'association Artémis en Creuse. Les Parisiens avaient eu l'occasion d'admirer d'autres travaux montrés il y a peu à la Halle Saint-Pierre dans le cadre d'une grande expo avec Fred Deux. Le carton d'invitation montre en particulier un bel arbre strié de lianes et de tiges l'enlaçant ou sous l'écorce on ne sait. L'oeil hésite, arbre imaginaire, arbre imité?

Carton d'invitation expo Cécile Reims.jpg

 Cécile Reims, Plaies d'arbre, gravure, burin sur papier, exposition réalisée en partenariat avec la galerie Michèle Broutta et le Musée de l'hospice Saint-Roch à Issoudun

Verso du carton d'invitation à l'expo Cécile Reims.jpg

      Cécile Reims expose en trois lieux en réalité, en plus de Savennes, à Aubusson et à Felletin aussi. L'image reproduite sur le carton d'invitation m'a permis de davantage faire attention à l'oeuvre originale de cette artiste que j'avais imparfaitement vue à la Halle Saint-Pierre où je n'avais perçu qu'un aspect avant tout virtuose de son art.

Jean Branciard s'expose à nouveau

Expo Jean Branciard à la galerie Chybulski.jpg

         Samedi 2 octobre, c'est aujourd'hui. Ceusses qui voudraient aller du côté du Beaujolais découvrir l'oeuvre brinquebalante de Branciard, avec ses véhicules bizarres et autres navires improbables, toujours prêts à s'effondrer dirait-on, fragilités faites intangibles, il faut vous rendre à la Galerie Chybulski entre le 2 et le 17 octobre.

Lieu-dit Le Cosset, Ville-sur-Jarnioux dans le Rhône. Tél 04 74 03 89 94.

Du côté de nos poètes

      Le sérénissime Joël Gayraud publie Clairière du rêve avec des illustrations de Jean-Pierre Paraggio dans la collection de l'Umbo.

Avis d'apparition de la plaquette de Joël Gayraud, Clairière du rêve, collection de l'Umbo.jpg

 

 

 

      Les Cahiers de l'Umbo de leur côté cessent de paraître. Ils se sont arrêtés sur leur n°12, et plus précisément sur un cahier d'errata, supplément au cahier 12 (oui, faut les suivre, c'est un vrai foutoir, avec tous leurs suppléments, tirés à part, and so on...), avec tout plein de poètes et illustrateurs estimables (Peuchmaurd, Albarracin, Olivier Hervy, Alice Massénat,  Emmanuel Boussuge, votre serviteur...). Les Cahiers de Dumbo sont morts, vive désormais L'Impromptu n°0 (on retrouve parfois les mêmes que ci-dessus, plus quelques autres, comme Barthélémy Schwartz, Jean-Yves Bériou, Philippe Lemaire, etc.).

Toute correspondance/ Jean-Pierre Paraggio, 33, ave Jules Ferry, 74100 Annemasse. jeanpierreparaggio@yahoo.fr

Rétrospective Jan Svankmajer au Forum des Images à Paris

     C'est un événement bien sûr pour tous les amateurs de cinéma surréaliste ou de cinéma d'animation poétique, il sera bientôt possible de voir l'ensemble des longs et des courts-métrages du surréaliste tchèque Jan Svankmajer, bien connu pour son Quelque chose d'Alice, mais qui a réalisé nombre d'autres films dont plusieurs restent inconnus en France, comme Démence ou le dernier intitulé Survivre à sa vie, et ce du 26 au 31 octobre prochain au Forum des Images dans le Forum des Halles à Paris.Svankmajer, possibilités du dialogue.jpg L'auteur n'est pas qu'un cinéaste, on le comprend aisément en voyant le film de Bertrand Schmitt et Michel Leclerc, Les Chimères des Svankmajer, qui sera projeté aussi dans cette rétrospective et où l'on voit quelques images de la demeure créée par ce créateur prodigieusement inventif, également adepte d'un certain art médiumnique dont on avait vu quelques exemples à l'expo de la Halle saint-Pierre sur l'Art Brut tchèque.Svankmajer, fabrique des petits cercueils.jpg  

 

Si on veut prendre connaissance du programme complet on va . Ou bien, y a aussi le programme du Forum des Images of course... A signaler aussi que l'on peut trouver plusieurs courts-métrages de Svankmajer sous le label Chalet Pointu, qui a une boutique à Paris dans le Xe arrrondissement rue des Goncourt (3 DVD parus).

04/10/2009

Recoins n°3

      Recoins n°3 est sorti avec les feuilles qui se ramassent à la pelle, ce qui ne sera pas son cas, car le numéro a belle allure, en constante amélioration. La revue concoctée à Clermont-Ferrand par Emmanuel Boussuge avec la collaboration d'émérites Auvergnats pur sucre (ou pure gentiane), qui ont pour noms Benoît Hické, Franck Fiat, François Puzenat, Colas Grollemund, Julie Girard, Bill Térébenthine, Bastien Contraire, etc., la revue s'est épaissie (70 pages contre les 58 des deux premiers numéros, ce qui explique aussi la petitesse des caractères, car il faut bien payer tant de matière, ne s'en étonneront que les nantis et les bourgeois, n'est-ce pas Ani la moule?), nourrie qu'elle est de substantifiques moelles. Comme d'habitude, art, belles-lettres et rock'n roll sont convoqués aux quatre (re)coins de la revue.

Recoins n°3,sept 2009.jpg
Numéro 3 de Recoins, 7 euros... 

     Au sommaire, outre quelques articles sur le rock des origines (que je suis d'un oeil en éveil - car il faut être bien étroit d'esprit pour ne pas voir qu'il y a là une source de créativité populaire largement sous-évaluée dans nos contrées, n'est-ce pas Caligula Vagula?), que les auteurs traitent dans le sillage des ouvrages parus chez Allia, comme par exemple celui de Nick Tosches intitulé "Héros oubliés du rock'n roll", plusieurs contributeurs :

      Tout d'abord votre serviteur (charité bien ordonnée commence par soi-même, n'est-ce pas?) intervient à propos du meunier Marcel Debord, dont l'environnement, à ce qu'avait révélé Jean-Luc Thuillier en 2007 dans son livre Arts et Singuliers de l'Art en Périgord, a été ravagé par la tempête en 1999, après avoir longtemps fait le plaisir des rares passants qui le connaissaient, car il fallait être curieux ou très bien renseigné pour tomber sur ce site à l'écart d'une route largement secondaire, à quelques encablures de Brantôme. Je l'avais visité en 1992 et ne m'étais pas résolu à en parler, son auteur étant infirme, fatigué (de fait il mourut en 1994). Recoins me permet aujourd'hui de renouer le fil avec cet homonyme d'un célèbre situationniste. Mon article est illustré d'une dizaine de photos, cherchant à faire le tour de cet environnement peu étudié et répertorié. 

Marcel Debord,autoportrait, ph.Bruno Montpied, 1992.jpg
Marcel Debord, autoportrait en meunier, photo Bruno Montpied, 1992

     Autres intervenants dans la revue, Anna Pravdova et Bertrand Schmitt y publient un texte instructif sur Jan Krizek, qui fut un sculpteur à la croisée des routes entre surréalisme et art brut. Leur article préfigure des développements ultérieurs, tant on sent qu'ils s'y retiennent d'en dire trop. "Jan Krizek, sculpter en deux dimensions" est un amuse-gueule, une amorce.Jan Krisek,Linogravure,n°13 sur 38, 1958, coll.privée, Paris, ph.Bruno Montpied.jpg On retrouve également Régis Gayraud qui publie trois textes dont un est connu de ceux qui fréquentent les archives de mon blog (suivez le lien ci-contre, paresseux!). Un homme qui porte le même patronyme que lui et prénommé Joël, et lui aussi un habitué de cette colonne blogueuse (qui n'est pas la colonne sèche que nous avions rêvée, vous en souvenez-vous, chers Gayraud?), dépose un texte de "souvenirs familiaux", "Mots de ventre, mots de coeur" où il est question de mots privés familiaux. Et là, je crie au scandale. Dis donc le père Jojo, t'aurais pu me demander mon avis, car ce texte m'avait été promis en 1988 (et bonjour pour le réchauffé)! Pour une enquête que je menais alors, que je mis je dois l'avouer en stand-by durant les vingt ans qui suivirent mais que je n'ai jamais désespéré d'achever et de publier un jour...! J'ose donc espérer que ce texte n'est ici produit qu'en pré-publication.

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Millange, une bourrée, publié dans Recoins n°3

     Du côté d'Emmanuel Boussuge, qui signe aussi parfois Eubée dans sa revue, on notera l'excellente et quasi exhaustive présentation du peintre naïf bien oublié, méconnu, Millange, dont il eut la révélation auprès d'une érudite cantalienne Odette Lapeyre (je l'ai rencontrée un jour  en sa compagnie, charmante vieille dame amoureuse de sa région du côté d'Antignac, elle renseigna Boussuge aussi sur le cas de François Aubert). Ce Millange, qu'Emmanuel qualifie de "peintre paysan", on pourrait tout à fait le qualifier d'Emile Guillaumin pictural. Comme ce dernier, qui fut on le sait un écrivain-paysan enrôlé sous la bannière des "écrivains prolétariens", il aimait à chanter les peines et les labeurs des champs, la vie rurale de son temps, le tout dans une palette vaporeuse qui confère une aura onirique à ses saynètes.

Millange,La Lettre de l'absent, Recoins n°3.jpg
Millange, La lettre de l'absent, publié dans Recoins n°3

Voici une impressionnante liste de librairies où on peut trouver Recoins n°3 à Paris : A la Halle Saint-Pierre bien sûr, mais aussi chez Libralire, dans le 11e, rue St-Maur, chez Bimbo Tower, passage St-Antoine (qui donne sur la rue de Charonne dans le 11e), à la galerie Nuitdencre, rue Jean-Pierre Timbaud (au 64), Un Regard moderne (rue Gît-le-Coeur dans le 6e), chez Parallèles, rue des Halles, chez Vendredi, rue des Martyrs, presqu'à l'angle avec le boulevard de Rochechouart, chez Atelier 9, dans la même rue mais un peu plus bas, chez Anima, avenue Ravignan, dans le 18e (la Butte Montmartre), au Monte-en-l'air, rue des Panoyaux (paraît-il), et également aussi à l'Atelier, la librairie qui se trouve en dessous du métro Jourdain, prés de la rue des Pyrénées (20e).

    D'autre part, oyez, oyez, demain lundi 5 octobre, à 19h30, dans  l'émission "Songs of praise" sur Aligre FM (93.1 à Paris), Emmanuel Boussuge, en compagnie du... sciapode, qui l'escortera fantomatiquement (car il devrait être question de rock'n roll et de musiques expérimentales et peu d'art brut, quoique... On devrait peut-être entendre, à cette occasion, un bout de la bande-son du film de Pierre et Renée Maunoury sur le créateur de l'art brut Pierre Jaïn), Emmanuel donc participera à l'émission hebdomadaire de cette émission vieille de vingt ans, pour présenter sa revue. Elle peut être captée par internet de partout in the world. Comme ça, si vous lisez cette note tardivement, vous pourrez encore vous rattraper.

     Sinon, on peut aussi s'abonner à la revue pour 29€ (4 numéros) en écrivant à Recoins, 13, rue Bergier, 63000 Clermont-Ferrand (e-mail: revuerecoins@yahoo.fr). 

19/08/2009

Naïve aventure

NAÏVE DEVANTURE

 

               Quand on quitte la station de métro Maraîchers par la sortie donnant sur la rue des Pyrénées, on rencontre aussitôt une ruelle transversale dénommée rue du Volga. Son nom masculinisé de façon insolite, son étroitesse, qui contraste avec l'idée d'immensité qu'on se fait d'un tel fleuve, et surtout le pont du chemin de fer de ceinture qui arrondit sa voûte au-dessus d'elle une centaine de mètres plus loin, agissent comme autant d'irrésistibles appâts qui aimantent les pas du promeneur et l'incitent à s'y engager.

Une des plaques de la rue du Volga, Paris,20e ardt, ph. Bruno Montpied.jpg

               Il longe alors sur le trottoir - ou, devrais-je dire, la rive gauche - quelques ateliers transformés en isbas, dont les jolies façades de bois le font rager d'autant plus fort contre les promoteurs coupables d'avoir bâti juste en face une de ces casemates de béton bouygo-stalinien qui défigurent, tel un lupus hideux, le visage des villes. Mais alors que le promeneur croyait son chemin tout tracé jusqu'à la voûte du chemin de fer, il est arrêté par le débouché de la rue des Grands-Champs qui, à la manière d'un indolent affluent, se jette dans le Volga par la rive droite; et là, comme l'âne de Buridan, notre homme hésite sur le parti à prendre.Rue du Volga et débouché de la rue des Grands Champs, Paris, 2Oe ardt, ph. Bruno Montpied, 2009.jpg Les grands champs évoquent en lui tout à la fois la clé des champs et les grandes largeurs, deux pôles inscrits depuis longtemps sur le cryptogramme de sa sensibilité. Mais la voûte l'attire, comme tout ce qui lui rappelle les arcades, ces reconstructions urbaines de la caverne primitive où prend son élan la poussée utopique de l'humanité. Or justement, en ce soir de mai, ce n'est pas d'un abri qu'il a besoin, ni de la nostalgie des origines, mais de la liberté des grands champs, ce qui le décide finalement à s'y vouer. Par un détail qui ne manque pas d'avoir infléchi ce choix, la rue ne présente pas de perspective au regard, mais amorce un virage à quelques encablures; et nul n'ignore que le flâneur est toujours avide de découvrir ce qu'il y a après le virage.

107 rue des Grands Champs, salon de Coiffure Chez virginie, ph. Bruno Montpied, août 2009.jpg
Salon de coiffure au 107,rue des Grands champs, "Chez Virginie", ph. Bruno Montpied, août 2009

               Et de fait, le flâneur, qui n'éprouvait qu'un vague espoir de trouvaille, n'a pas été déçu dans son attente sans objet : au rez-de-chaussée du numéro 107 de la rue des Grands-Champs, juste après le virage, s'ouvre la vitrine d'un salon de coiffure, ornée sur les murs qui en constituent la devanture de fresques murales représentant une énorme paire de ciseaux, une sirène alanguie (1) et d'autres figures naïvement peinturlurées. Au-dessus de la porte une plaque de pierre où s'inscrit l'expression latine TEMPUS FUGIT nous rappelle notre condition de mortel,Salon de Coiffure Chez Virginie, le Tempus fugit et la paire de ciseaux, ph.Bruno Montpied, 2009.jpg reliant sans doute, dans l'esprit de la tenancière des lieux, une nommée Virginie, s'il en faut croire l'enseigne, le thème de la fuite du temps à celui de la chute irrésistible des cheveux, l'universelle et inexorable calvitie que seuls des soins appropriés prodigués par une main experte, et l'on espère très caressante, sont capables de retarder.

 Joël Gayraud

___________

(1). Note du Poignard Subtil:  à l'époque où fut faite la photo du salon de coiffure en question, à savoir seulement quelques semaines après que ce texte ait été rédigé, la "sirène" s'était visiblement transformée en clown... Ou faut-il croire à quelque hallucination de la part de l'auteur de ce texte? D'autre part, à nos yeux, il ne s'agit pas là d'un décor proprement "naïf" mais plutôt d'un exemple de ce que le peintre Di Rosa appelle de l'Art modeste, à mi-chemin entre la décoration des camions et les fresques de graffeurs.

 

Enseigne du Salon de Coiffure chez Virginie avec une grenouille, ph.Bruno Montpied, 2009.jpg
Enseigne de la boutique de Chez Virginie avec une curieuse grenouille brandissant des ciseaux... Photo B. M., 2009

 

16/05/2009

Disparition de Pierre Peuchmaurd, un hommage de Joël Gayraud

"Pierre Peuchmaurd (1948-2009)

 

        Les trains dans la menthe

        la main dans l'étreinte

        la nuit violette aux œufs de femme

        les forêts bleues au bas des ventres,

        le sang sait ça

        le sang sait la poussière

        la lumière et l'écharde

        et les doigts des amantes

        dans la brèche bleue des bois

 

        (Scintillants squelettes de rosée, Simili Sky, 2007)

Pierre Peuchmaurd,photo Antoine Peuchmaurd, 2003.jpg
Pierre Peuchmaurd par Antoine Peuchmaurd, 2003 ; photo extraite du blog La vie palpitante d'Antoine P.

         Notre ami Pierre Peuchmaurd est mort le 12 avril 2009.  Un enchanteur, un poète. Qui avait trouvé dans le surréalisme  « une des passions de sa vie » et « son axe moral ». Il avait participé à des aventures collectives relevant éminemment de l'exigence surréaliste telles que les éditions Maintenant et la revue Le Cerceau, et avait animé de minuscules entreprises éditoriales comme L'air de l'eau ou Myrddin qui publiaient, pour le bonheur d'une constellation restreinte et sûre, certains des plus grands occultés de notre temps. Mais avant tout c'est sa voix singulière que nous écoutions, que nous attendions à chaque nouvelle parution - et là, dès l'ouverture du recueil, l'enchantement coulait de source. Voix de feuilles mouillées et d'envols dans les sous-bois, voix de cailloux jetés dans l'étang la nuit, voix qui, comme nulle autre, en ces années les plus hostiles au lyrisme qui furent jamais, a fait vibrer, de toutes ses harmoniques, la poésie, la maintenant inaltérée au-dessus des décombres d'une langue chaque jour un peu plus mise à mal. C'était la voix d'un amant de l'amour, la voix qui va droit au cœur, mais aussi la parole acérée et lucide, qui ne transige jamais sur l'essentiel, et porte au centre de la cible. Quand disparaît un poète, c'est une île, dans l'archipel du langage, qui s'enfonce sous les eaux. Il n'en reste, dans les textes, que l'empreinte cristalline et, nous le savons, nous ne lirons plus que ce qui a déjà été écrit. Cependant, les images inespérées, les attelages inouïs de mots dont chaque nouveau poème suscitaient le jaillissement, se lèveront toujours devant nous. Ils ne se prendront pas dans le givre de la mémoire.

         Parmi les dizaines de livres et de recueils que Pierre a égrenés sur sa route depuis quarante ans, et qu'ont souvent illustrés ses amis, nous citerons :

         Plus vivants que jamais, Robert Laffont, 1968.

        L'Embellie roturière, Éditions Maintenant, 1972.

        L'Oiseau nul, Seghers, 1984.

        Les Bannières blanches, illustré par Robert Lagarde, Fata Morgana, 1992.

        Le Diable, illustré par Jorge Camacho, L'Embellie roturière, 1993.

        Arthur ou le système de l'ours, illustré par Robert Lagarde L'Ether vague, 1994.

       Parfaits dommages, avec cinq photographies de Nicole Espagnol, L'Oie de Cravan, 1996, 2007 (réédition augmentée).

        À l'usage de Delphine, illustré par Jean Terrossian, L'Oie de Cravan, 1999.

        Encyclopédie cyclothymique, illustré par Jean-Pierre    Paraggio, Cadex Éditions, 2000.

        Bûcher de Scève, L'Escampette, 2002.

        L'Œil tourné, illustré par Hervé Simon, Cadex Éditions, 2003.

        Colibris et princesses, L'Escampette, 2004.

        Au chien sédentaire, Pierre Mainard, 2005.

        Le Tigre et la chose signifiée, L'Escampette, 2006.

        Scintillants squelettes de rosée, avec une photographie d'Antoine Peuchmaurd, Simili Sky, 2007.

        Alices, illustré par Georges-Henri Morin, Les Éditions de surcroît, 2008.

        La Nature chez elle, sur des images de Jean-Pierre Paraggio, Collection de l'Umbo, 2008.

 

Joël Gayraud, 1er mai 2009."

(NB: Ce texte est extrait du site du Groupe de Paris du Mouvement Surréaliste, où il a été mis en ligne récemment.)

 

16/02/2009

Banalités de base

   

"Se raser la tête permet d’économiser sur le shampooing

 

            Trente-cinq « aphorismes de la platitude » naguère commis par mézigue se laissent brouter du regard dans le cinquième numéro de la revue Trémalo.

            Lapalissades, évidences consternantes et truismes dopés aux hormones s'obtiennent contre 12 € envoyés par chèque à l'ordre de Kraken à l'adresse suivante : Kraken, revue Trémalo,Le Haut-Bois 29930 Pont-Aven.

 

Joël Gayraud"

 

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Un Kraken...

 

07/12/2008

Dictionnaire du Poignard Subtil

 

Poignard-gaulois-(Encyclopé.jpg

APPELER UN CHAT UN CHAT:

    "...notre siècle mériterait que l'on tente de faire de la vie un drame véridique et non plus simulé et que l'on résolve pour la première fois dans l'histoire la fameuse contradiction entre les mots et les actes. Comme ceux-ci, à ce qu'enseigne assez l'expérience, ne sauraient être corrigés, et comme on ne peut demander aux hommes de s'épuiser à tenter l'impossible, il nous reste un moyen à la fois unique et très simple, bien que jamais exploité jusqu'à ce jour: user autrement des mots et appeler une fois pour toutes les choses par leur nom."

   (Giacomo Leopardi, Pensées, traduction Joël Gayraud, éditions Allia)