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31/07/2008

De l'ennui

    Deux personnages très différents (quoique relevant du sabre et du goupillon qui comme chacun sait font souvent affaire ensemble) lèvent tous les deux les yeux au ciel... Dans le cas de ce christ à l'allure quelque peu vautrée sur sa chaise, lever les yeux au ciel est à prendre bien sûr au pied de la lettre, mon père pourquoi m'as-tu envoyé là, vois ces hommes et plus généralement, "ecce homo", comme il est marqué sur le bandeau qui longe son corps, boudi, que je suis pressé de faire l'"ascension"...

Christ sculpté, église de la Dalbade, Toulouse, ph B.Montpied, 2008.jpg
Christ sculpté et peint, église de la Dalbade, Toulouse, ph.B.Montpied, 2008

    Tandis que ce militaire plus profane paraît simplement se barber, à moins que ce ne soit une expression de simple assoupissement, ou les deux à la fois... Peut-être a-t-il ras le bol de faire les potiches?

Art populaire anonyme,pot, Ph.B.Montpied.jpg
Art populaire anonyme, pot en terre vernissée, coll privée, Paris, ph.B.Montpied

01/05/2008

Guy Brunet, le Cecil B. De Mille de Decazeville, un exemple d'"art modeste"

    En mai 2004, j'eus la surprise de découvrir les affiches de cinéma hollywoodien repeintes par Guy Brunet, réfractées à travers le prisme de son imaginaire passionné. Les partisans de l'art modeste l'avaient bien exposé, notamment à Paris à la galerie Arts Factory (à son ancienne adresse de la rue d'Orsel à Montmartre), mais je l'avais manqué.

Guy Brunet, affiches de cinéma exposée au Musée d'art naïf de Nice dans le cadre des 7èmes Rencontres autour de l'Art singulier en 2005.jpg

    Tandis qu'en mai 2004, ce fut chose faite de façon amusante -j'étais venu assister à la programmation cinématographique toujours pleine de surprises, telle que la concoctent chaque année depuis dix ans Pierre-Jean Würtz et l'Association Hors-Champ. En 2004, c'était les "Septièmes rencontres autour de l'Art Singulier" qui se tenaient comme à l'habitude dans l'auditorium du Musée d'Art Moderne de Nice (cette année, les rencontres seront les onzièmes et sont prévues pour le samedi 7 juin, mais j'y reviendrai). Je présentais à cette occasion mes propres films sur des environnements que j'avais filmés de 1981 à 1992 en Super 8, en cinéaste amateur adapté à son sujet, avec un projecteur installé en plein milieu de l'auditorium que j'actionnais moi-même tout en commentant les films... Au cours de cette même journée, on passa aussi un film  sur Guy Brunet, dû à Philippe Macary et Jean-Marc Pennet (12 minutes). L'"artiste" avait suivi le film qui lui était consacré, accompagnant les réalisateurs, comme c'est souvent l'usage à Nice. Il avait pour l'occasion amené tout un lot de ses "affiches" peintes qu'il se mit à étaler sur l'estrade de l'auditorium dans une sorte d'exposition sauvage. Voici l'une des affiches qui fut acquise à cette occasion par un collectionneur parisien: "Fanfan la Tulipe"...Guy Brunet, affiche peinte d'après Fanfan la Tulipe, coll privée Paris, photo B.Montpied, 2007.jpg On comparera avec une affiche de l'époque et on notera les similitudes et les différences, celles-ci plus nombreuses que celles-là.Affiche originale du film de Christian-Jaque.jpg 

   Cette affiche n'est, cela dit, pas tout à fait représentative de l'ensemble de la production "affichiste" de Brunet, qui est un passionné du Hollywood de la grande époque. Ses affiches, véritables recréations, vont plutôt vers le cinéma américain. On put en voir d'autres en 2005, exposées au Musée International d'Art Naïf Anatole Jakovsky à Nice, dans le cadre d'une exposition organisée toujours par Hors-Champ à côté de sa programmation annuelle de chaque fin de mai (se reporter à la première image placée au début de cette note).

Guy Brunet, boîte-affiche-reliquaire consacrée à Un Américain à Paris, expo Rencontres autour de l'Art Singulier au MIAN de Nice, 2005, photo B.Montpied.jpg

 

    Mais notre héros ne s'arrête pas là... Guy Brunet peuple sa petite maison de Viviez, dans le bassin de Decazeville, d'innombrables silhouettes peintes sur carton qui représentent les comédiens, les producteurs, les metteurs en scène, les personnages du cinéma hollywoodien. Guy Brunet, silhouettes peintes de personnalités du cinéma hollywoodien, Rencontres autour de l'Art Singulier au MIAN de Nice, 2005.jpg Depuis peu, il est aussi passé aux vedettes de la télévision. Et il fait des réalisations aussi, des scénarii qui semblent des réécritures de films connus dont il modifie la fin lorsque l'originale ne lui plaît pas. Il paraît aussi procéder par montage de films célèbres en incorporant des scènes où il se filme commentant l'histoire du cinéma qui lui est cher avec une voix qui ressemble à celle de Frédéric Mitterand (la voix traînante de ce dernier, presque soporifique, lorsqu'il se veut commentateur distingué pour cinéphiles). Il faut bien entendu noter que Guy Brunet avait des parents qui tenaient un cinéma dans le Tarn (renseignement tiré du catalogue d'exposition "Le monde rêvé de Guy Brunet" à l'Espace Antonin Artaud de Rodez du 5 au 30 mars 2008).

Guy Brunet, boîte L'Age d'Or du Western, exposé à Nice, rencontres autour de l'Art singulier, 2005, photo B.Montpied.jpg

 Il a donc baigné tout enfant dans la marmite de la vie rêvée sur écran et n'en est jamais sorti. Les figures de Hollywood lui servant manifestement de véritables compagnons, plus solides à ses yeux peut-être que ceux qu'il pourrait avoir dans la vie réelle? La question se pose.

              Guy Brunet, silhouette peinte sur carton de Dracula, photo B.Montpied 2005 au MIAN de Nice.jpg           Dracula, joué par Bela Lugosi, peut-être la source de Guy Brunet?.jpg
Couverture du catalogue de l'expo Le Monde Rêvé de Guy Brunet, mars 2008, Espace Antonin Artaud,Rodez.jpg

    Guy Brunet se plonge toujours plus profond semble-t-il au fil des années dans la vie rêvée des anges, celle des acteurs qui ont remplacé les saints de jadis. Les tables tournantes ont été évincées pour l'occasion, le dialogue a été directement établi avec d'autres morts, plus proches et plus visibles, les dieux de la pellicule.

Guy Brunet, L'Age d'Or du Policier, expo Rencontres autour de l'Art Singulier, MIAN de Nice, 2005, photo B.Montpied.jpg

    Son travail se classe à la croisée des étiquettes, de l'art naïf, de l'art brut et plus adéquatement peut-être, de l'art modeste d'Hervé Di Rosa qui l'exposa dans son Musée éponyme à Sète (ce fut du reste, semble-t-il, la première exposition de Guy Brunet). Le terme d'art modeste sert généralement à désigner les productions d'art populaire contemporain, notamment tout ce qui est manufacturé, d'usage populaire, et imprégné de références à la culture artistique et médiatique de masse. L'art modeste, ce serait aussi bien le kitsch, sans le sens péjoratif de mauvais goût. Hervé Di Rosa a récemment publié un gros livre sur la question pour faire le point semble-t-il (L'Art Modeste, éditions Hoëbeke, Paris, 2007, avec l'aide de plusieurs photographes dont Francis David, Pierre Schwartz et Thierry Secrétan). Il englobe sous son terme de vastes territoires de production, aussi bien les épouvantails que les peintures de camions, les décors de boîtes de sardines que les espaces accumulatifs d'inspirés du bord des routes (voir les photos inédites de Virgili, de Marcel Landreau, et surtout de Jeanne Devidal à Dinard dans ce livre), les dessinateurs à la craie sur les trottoirs que les pochettes de disque, les portraits-robots que les enseignes publicitaires insolites, les cercueils imagés du Ghana que l'art des maquettes et des modèles réduits, les tatouages contemporains que les sculptures gastronomiques, etc., etc. On se reportera avec fruit à cet ouvrage fort instructif quant aux questions de délimitation des différentes possibilités de classification de la créativité populaire.

Hervé Di Rosa, couverture de son livre paru chez Hoëbeke en 2007.jpg
Couverture du livre d'Hervé Di Rosa.
(Qu'on me permette de faire remarquer au passage que si l'art est modeste, le corps des caractères du nom de son inventeur ne l'est pas sur cette couverture tout au moins...)

Ci-dessous, extraite du site du MIAM (Musée International d'Art Modeste, à Sète), voici la date exacte de l'expo de Guy Brunet telle qu'elle se tint dans ce lieu. On notera le paralléle tout à fait judicieux établi par les organisateurs de l'expo avec les affiches du cinéma ghanéen populaire (plutôt des films d'horreur de série Z), affiches peintes à la main tout à fait étonnantes (voir à ce sujet le livre Hollywoodoo, incredibles movie posters du Ghana, avec une préface de Pascal Saumade, produit par le Dernier Cri, Marseille, janvier 2003): 

   


Cinémodeste,

il était une fois de Broadway

à Accra

15 septembre - 1er décembre 2002

Le MIAM ouvre son département Cinémodeste

et présente pour la première fois en France une

centaine d'affiches de cinéma peintes par des

artistes ghanéens et l'univers de Guy Brunet,

passionné du 7ème art qu'il raconte et peint

inlassablement...

 

 

25/04/2008

Le haut et le bas perçus non contradictoirement, une oeuvre sculptée anonyme en plein chêne

      Après le champ de bataille du rêve, voici un champ de bataille du réel...

    J'ai vu récemment chez un ami collectionneur un panneau de chêne sculpté, incroyablement massif mais en même temps, par une sorte de prouesse mystérieuse, réussissant à donner la sensation du mouvement, de la liquidité. Acquis auprès d'un antiquaire spécialisé en arts populaires, comme d'hab', pas d'indications sur son origine, ni sur son auteur. Je donne les dimensions: 60 sur 70 cm et 5 cm d'épaisseur...

Sculpture populaire anonyme, photo Bruno Montpied, 2007.jpg

     Il s'agit d'une scène de bataille maritime, peut-être une évocation du débarquement de 1944. Les seules indications, les seuls signes dont on dispose pour interpréter dans ce sens sont par exemple le drapeau comportant une croix gammée fottant sur un des bateaux en haut à droite, ou les batteries et bunkers de la côte qui font penser aux défenses construites par les Allemands le long de la Manche et de l'Atlantique. Et puis il y a les avions aux ailes ornées de cocardes qui passent au-dessus ou au-dessous des nuages placés devant le bleu du ciel, cette partie de la scène étant inscrite, notons-le, sur le même plan que le paysage de la mer et de sa côte. La vue vers le haut du ciel et celle qui montre le bas, la mer et la bataille navale, participant pourtant de deux orientations différentes, sont ainsi traitées dans le même espace, disposition que l'on retrouve souvent dans l'imagerie populaire, dans l'art naïf, voire dans l'art brut.

Sculpture populaire anonyme (détail, croix gammée sur un drapeau), ph.B.Montpied, 2007.jpg

     Le sculpteur a rendu le mouvement des vagues grâce à de nombreux coups de gouges chargés d'évoquer les ondulations des ondes. Des panaches de fumée ou d'explosion, des fragments disséminés au milieu de ces fumées, des soldats jetés à la mer faisant des mouvements du bras pour appeler à l'aide ou pour se cramponner aux coques des bateaux retournés, l'action des rameurs sur les barges, les gestes divers des soldats sur les bateaux, les hommes sautant sous les bombes, les bateaux en train de sombrer, barques ou cannonières, tout cela, au delà de leur évident caractère cinétique, rappelle des souvenirs (vécus ou cinématographiques) aux spectateurs et contribuent par ce moyen à donner une sensation de mouvement et d'extrême agitation alors même que la matière du panneau est au contraire paradoxalement statique.

Sculpture populaire anonyme (détail), ph.B.Montpied, 2007.jpg

     André Breton et les surréalistes rêvaient qu'on ne perçoive plus un certain nombre d'antagonismes de façon contradictoire. Le sculpteur anonyme de cet étonnant panneau de chêne, sans certainement connaître cette désormais célèbre revendication du manifeste du surréalisme, pratiquait naturellement, sans gêne d'aucune sorte, cette fameuse perception. 

30/03/2008

La photographie inventive à travers la carte postale de fantaisie, une expo parisienne que vous ne devriez pas manquer

   "La photographie timbrée, l'inventivité visuelle de la carte postale photographique, à travers les collections de cartes postales de Gérard Lévy et Peter Weiss", tel est le titre exhaustif de l'exposition consacrée à la carte postale fantaisie au Jeu de Paume site de l'Hôtel de Sully, prévue pour durer du 4 mars au 18 mai 2008 et organisée conjointement avec le Museum Folkwang d'Essen en Allemagne. Le commissaire de l'exposition est Clément Chéroux, qui avait déjà collaboré à des expositions fort curieuses comme Le Troisième Oeil, la photographie et l'occulte, qui s'était tenue en 2004-2005 à la Maison Européenne de la Photographie à peu près dans le même quartier que l'Hôtel de Sully, à Paris (exposition sur la photographie de fantômes, d'esprits ou de matérialisations (ectoplasmes) venues soi-disant de l'au delà...).  Il est également l'auteur d'un petit livre paru naguère chez Actes Sud sur la photographie chez Auguste Strindberg.

Couverture du catalogue de l'exposition La Photographie Timbrée au Jeu de Paume.jpg

Détail d'une des cartes postales figurant sur le catalogue de La Photographie Timbrée.jpg

    C'est dire l'intérêt de ce chercheur pour les formes bizarres de la création photographique. Plaçant son travail sur les cartes postales de l'époque 1900 sous les auspices d'une tendance récente de la  réflexion sur la photographie qui "consiste à interroger [cette dernière] en fonction de son support de diffusion", Clément Chéroux profite de cette exposition pour montrer les relations très fortes qui unirent les créateurs souvent anonymes des photographies de cartes postales avec différents artistes d'avant-garde, comme les dadaïstes (Hannah Höch) ou les surréalistes, dont Paul Eluard. Le Musée de la Poste, il y a quelques années (en 1992-1993),  avait déjà présenté, parmi d'autres collections de cartes postales, celle qu'avait amassées ce dernier entre 1929 et 1932 (voir le catalogue de l'expo "Regards très particuliers sur la carte postale", avec un texte de José Pierre sur la collection Eluard où il rapproche la passion des cartes postales de la recherche du poète qui devait l'amener à son anthologie poétique de 1942 où il mettait en parallèle ce qu'il appelait la "poésie intentionnelle" -la poésie des écrivains- avec la "poésie involontaire" -la poésie populaire ou de ready-made, les littératures orales, etc.).

Paul Eluard, André Breton, une inconnue et Valentine Hugo
Photo-carte de studio, extraite du catalogue de l'exposition "La Photographie Timbrée"

    La carte postale a été le premier support permettant de diffuser en masse la photographie vers un vaste public, il n'est pas étonnant d'apprendre que les surréalistes (notamment Georges Hugnet) songèrent à éditer leurs oeuvres et l'expression de leurs recherches sous forme de série de cartes postales. Ce qui nous enseigne que les surréalistes de l'époque furent soucieux d'organiser la diffusion de leur poétique d'une façon qui permettrait d'atteindre le grand public (sans passer par un diffuseur centralisé qui n'existait pas encore alors et dans une société du spectacle qui n'en était qu'à ses balbutiements).

Photographe amateur inconnu, Royaume-Uni, 1909.jpg
Carte de photographe amateur inconnu, Royaume-Uni, 1909, exposition "La Photographie Timbrée" (personnellement, je n'arrive pas à identifier ce que ces individus font là, rassemblés avec ces têtes déformées -à l'exception des deux personnages à gauche au deuxième rang, qui sont peut-être les auteurs de cette farce ; réunion de chasseurs? De sportifs? Quel est l'instrument , ou l'outil, qu'ils tiennent dans leurs mains, mixte d'épuisette, de raquette, et de battoir de cricket...?

    L'exposition présente un certain nombre de cartes postales dites "fantaisie", genre choisi en raison de l'imagination dont elles faisaient preuve en recourant à de multiples techniques nécessaires pour permettre de tenir en haleine l'intérêt du public (un grand choix de ces dernières est proposé dans le très beau catalogue qu'il ne faut pas manquer d'acquérir). Elles sont regroupées en trois sections: les cartes postales produites par des éditeurs, celles produites par des studios photographiques (par exemple les fameux portraits de groupe dans des décors où les clients passaient la tête, voir la carte avec les têtes d'Eluard et de Breton ci-dessus...), et enfin les cartes produites par des amateurs, encouragés par l'industrie photographique de l'époque qui mettait à leur disposition des papiers au format cartes postales sur lesquels ils pouvaient coller leurs propres réalisations.

     C'est ainsi qu'on peut découvrir toutes sortes de récréations visuelles, insolites souvent mais non dénuées parfois de vulgarité, ou d'un certain sentimentalisme, dérivant d'une culture de masse voguant au ras des pâquerettes (la facilité n'étant bien entendu pas toujours absente des goûts populaires, nos médias actuels l'ont compris depuis longtemps en surfant sur les plus petits communs dénominateurs de leurs différents publics). Cette vulgarité prend parfois des aspects humoristiques à interprétation immorale comme dans le cas de ce légume terriblement sexué où passe l'écho de l'esprit carnavalesque et rabelaisien.

        carte italienne, vers 1903, expo la Photographie Timbrée, Jeu de Paume,2008.jpg      Carte éditions A.Chambaud, France, vers 1920.jpg
Deux cartes exposées au Musée du Jeu de Paume 

    On y aime aussi beaucoup les décapitations, le décapité portant son chef sur un plat ou au fond de son panier. Les dédoublements, les permutations entre les sexes, les disproportions, les déformations (bien avant les distorsions d'un Kertesz), les formes grotesques se font nombreuses aussi, parfois en écho à des traditions présentes dans l'imagerie populaire et le folklore depuis bien plus longtemps que l'invention de la photographie. Je pense à cet ensemble de trois cartes postales illustrant à l'évidence le thème du "Monde à l'envers" que les anciennes gravures sur bois avaient déjà passablement mis à l'honneur dans les siècles précédents, ou bien à ces cartes esthétiques traitant des proverbes ou des expressions populaires, relatives au "panier percé", aux "poires", au "rasoir", aux cornes (de cocus), etc.

Cartes postales années1900, expo La Photographie timbrée, Jeu de Paume, 2008.jpg

     Les photomontages y règnent en maîtres, bien avant John Heartfield et les dadaïstes ou surréalistes, prophétisant avant la date les inondations de Paris en 1910 et créant par des rapprochements hétéroclites (la mer aux pieds de la Tour Eiffel) une poésie du détournement et de l'utopie urbaine qui précède d'un demi-siècle les embellissements surréalistes ou situationnistes de Paris (par exemple).

Carte vers 1920, expo la Photographie timbrée, Jeu de Paume, 2008.jpg
Editeur inconnu, vers 1920, exposition La Photographie timbrée, Jeu de Paume 
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Carte postale anglaise, 1913, illustration de J.M.Flagg, extrait du livre L'Oeil s'amuse, Illusions d'optique, rébus, images cachées...de Julian Rothenstein et Mel Gooding aux éditions Autrement, 1999

12/02/2008

Des sablières aux trésors cachés

    Enfin un très joli et très précieux livre sur les sablières des églises bretonnes!

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    Il y avait bien eu en 1997 une thèse de doctorat due à  Sophie Duhem et publiée aux Presses Universitaires de Rennes ("Les sablières sculptées en Bretagne"), thèse qui a redonné un coup de jeune à la recherche sur les décors sculptés de ces sablières.db883ca9bf04d5c971ff32f59bf764fa.jpg Il y avait eu, il y a plus longtemps, les ouvrages de Victor-Henry Debidour sur l'art de Bretagne, qui causaient  des sablières succinctement au détour d'un chapitre, sur un ton parfois assez ambivalent ("Ce n'est pas là du grand art", écrivait-il des sablières, leur préférant les ciselures des jubés, conditionné qu'il était à apprécier d'abord l'art plus académique ou manifestant plus de maîtrise et de virtuosité, et rabaissant par suite l'art plus simple, plus direct). La collection Images du Patrimoine de l'Inventaire général des Monuments artistiques de la France, de son côté, rarement consacre une page ou deux à ce genre de création marginale, comme dans le cas par exemple du fascicule consacré à la Vallée du Blavet et au Canton de Baud dans le Morbihan.

     D'innombrables petites plaquettes sont bien sûr consacrées aux églises bretonnes avec de ci de là quelques photos de sablières, mais cela fait désordre. Et puis il y a les cartes postales... Les photos personnelles qui s'avèrent vite impossibles à réaliser correctement parce que les sablières, qui sont des poutres à la lisière des charpentes comme on sait, sont bien trop hautes, cachées dans la pénombre qui plus est...476742849383d6e686af3d9ceedb76cf.jpg On ne peut en faire que dans les chapelles aux murs bas, comme dans la rare chapelle Saint-Côme à Saint-Nic au bas des Monts d'Arrée, où, chance!, les sablières sont étranges, expressives et rigolardes, (mais il manque encore et toujours quelque chose, une lumière bien disposée par exemple).

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     C'est pourquoi je dis "enfin!", devant le livre de Claire Arlaux (l'auteur) et d'Andrew Paul Sandford (le photographe), "Trésors cachés des sablières de Bretagne" qui est paru en octobre 2007 aux Editions Equinoxe (Collection Impressions du Ponant, formats des livres à l'italienne), sympathiquement basées dans une ville qui est bien loin de la Bretagne, St-Rémy-de-Provence... Enfin un éditeur (ici régionaliste) et des auteurs qui ont le minimum d'audace requis pour se lancer dans un tel défi artistico-éditorial. Il est certain que l'essor de l'intérêt pour l'art brut et les arts primitivistes en général n'est pas étranger à  ce genre de tentative.

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Sablières dans l'église du Croisty (Morbihan), certains sujets étant présentés vus de haut (le cerf traqué) à côté d'autres vus de profil (les chiens traquant le cerf), photo Andrew Paul Sandford

      Sandford se consacre à photographier la Bretagne, ses paysages et son patrimoine, depuis plus de 30 ans, nous dit-on... Il a ici livré une impressionnante série de clichés pris dans les meilleures conditions d'éclairage et de proximité qui puissent être, rendant l'accés aux décors des sablières le plus confortable du monde. Etonnants décors où la fantaisie et la truculence, la satire et la caricature aussi, parfois anti-cléricale (oui, dans l'église même...), le tempérament métaphysique se donnent libre cours dans des dimensions restreintes qui contraignent les charpentiers sculpteurs de ces poutres à des acrobaties formelles et des solutions plastiques qui les rendent cubistes avant la lettre, en tout cas furieusement modernes bien avant l'heure (Debidour situait la durée de l'art des sablières sculptées depuis 1450 à peu prés jusqu'après 1660, même si bien sûr ici ou là on continua d'en faire jusqu'au XIXe siècle). Bien souvent, on pense en les voyant que leurs auteurs devaient s'occuper, en d'autres moments de leurs commandes, des figures de proue des navires, tant les analogies de style et de figuration viennent à l'esprit naturellement.

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Etonnante sablière où le personnage de droite ressemble à des profils que l'on retrouve fréquemment dans l'art populaire des graffiti, voire dans l'art brut ou singulier (je pense à Gaston Mouly en particulier)

    Le livre est donc avant tout un magnifique album d'images hésitant à être caractérisées comme naïves  ou primitives, voire comme brutes. Un album fatalement vital qui bouleversera nos solitudes modernes de son petit monde coloré et cordial, incroyablement plus proche de l'humain que ne le pourront jamais faire toutes les froides élucubrations actuelles de nos média.

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Photo Andrew Paul Sandford

    Un défilé de trognes colorées de toutes formes, souvent proches d'un certain archaïsme, alterne avec des saynètes de tous ordres, proverbes ou dictons illustrés, ex-voto à d'autres moments dirait-on (le paysan que renverse un attelage de boeufs tirant la charrue). Un bestiaire réaliste ou symbolique

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 s'en donne partout à coeur-joie, ainsi que des évocations mythologiques empruntées aux différentes cultures européennes, celtiques ou gréco-latines. On trouve toutes sortes de personnages dans ces petites églises bretonnes qu'il faut avoir la curiosité de visiter tant les surprises s'y cachent à coup sûr, en dépit d'un aspect extérieur parfois si modeste et bénin qu'on ne les perçoit même plus dans le paysage. Ogres (comme dans la chapelle de Locquémeau à Trédrez, dûs au sculpteur Jean Jouhaff au début du XVIe siècle), contorsionnistes scatologiques ou obscènes,

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 dragons, angelots et masques grotesques, pirates, elfes, enfants tels des petits singes roses jouant à la balançoire,c8cf117ba6d4905e28f8fdcd31554b11.jpg paroissiens aux faces de guignols peinturlurés de façon criarde, animaux musiciens, constituent comme un carnaval évoquant l'imagerie populaire et ses thèmes de prédilection comme les scènes du "Monde à l'envers" ou l'univers du Roman de Renart. Cela n'est pas très éloigné non plus des petites histoires racontées sur les frontons de ruches slovènes, dont j'ai parlé dans ma note du 26 août 2007.

    La situation marginale dans l'espace religieux de ces sculptures étonnantes signale aussi une représentation des péchés à ne pas commettre, selon la doctrine chrétienne, avec leurs ivrognes et leurs bacchantes dont les soi-disant vices, d'être montrés avec la volonté de les stigmatiser, deviennent dialectiquement aussi bien des exemples qu'on pourrait suivre...

     Ces sculptures ne sont pas sans rappeler les oeuvres colorées et grotesques des arts singuliers, brut, naïf, hors-les-normes, etc, qui attirent tant d'amateurs aujourd'hui, les précédant cependant de plusieurs siècles et nous indiquant que l'on a donc affaire avec elles à une sorte de tradition expressive populaire très immédiate, joyeuse et truculente.

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     Et comme elles, parfois (je pense à la discutable restauration ripolinesque du site de Fernand Châtelain à Fyé dans l'Orne), on se demande si les sablières n'ont pas été restaurées à certains endroits, semble-t-il peu nombreux, avec un zèle qui s'exprime dans l'emploi de couleurs peut-être un peu trop criardes. Cela a pour effet d'aplatir la délicate naïveté, la simplicité toute en nuances des saynètes (voir dans le livre les sablières de Treflevenez, de Ploerdut, de Landerneau -qui fait dans le rose bonbon très pâtissier, à moins que ce ne soit un effet pervers des retraitements d'images sous Photoshop?- ou celles de la chapelle Notre-Dame de Lospars à Châteaulin, dont les statues ressemblent furieusement au mauvais goût des santons provençaux, très kitsch).

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16/01/2008

MASSIF EXCENTRAL (13): Quand André Breton était guérisseur en Auvergne

    Je veux bien faire plaisir à mon correspondant auvergnat Emmanuel Boussuge qui a l'esprit fièvreux pendant cet hiver en Auvergne. Il m'envoie une dépêche en urgence depuis son Cantal adoré. Il a trouvé une trace inédite d'un passage énigmatique d'André Breton chez les Arvernes, l'image ci-dessous fixée sur une ancienne carte postale:

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Carte postale consacrée à Maître Garenne, un fameux lapin...(de garenne, ouaf, ouaf)

    Il paraît que cet homme ressemblerait fort au poète. Si je lui trouve moi plutôt des similitudes avec les visages croisés du docteur Ferdière et de Jean-Roger Caussimon, m'en voudra-t-on? Cela dit, il est plaisant d'imaginer la carrière de Breton en guérisseur nous imposant les mains au fond de quelque Auvergne anonyme, quand on sait l'importance des gants dans sa vie en outre... Et puis oui, Breton est bien encore aujourd'hui, quelque part, une sorte de grand guérisseur.

22/12/2007

Dictionnaire du Poignard Subtil

ART POPULAIRE:
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   "C'est quoi la culture populaire?
   C'est une culture de création. A l'opposé d'une culture de consommation, les paysans n'ont jamais acheté un épouvantail pour mettre dans leurs champs. Contrairement à l'art bourgeois qui doit durer, se veut exemplaire, l'art populaire est un art de l'immédiat motivé par un besoin collectif et créé avec les moyens du bord. La plume, le bois, la paille.
    Et périssable?
   Périssable et renouvelable continuellement. Evolutif. (...) C'est aussi le bonhomme de neige, la boulette de mie de pain que l'on roule à la fin d'un repas. L'expérience vécue en communauté. Le forgeron qui découpait une girouette pour le toit de son voisin ne la réalisait pas selon les canons de la beauté. Il racontait une histoire. Le tonnelier qui fabriquait un tonneau, le faisait à la vue et au sus de tous. Il partageait la même vie que celui qui s'en servait. C'était un lien journalier. Aujourd'hui, l'idée de promotion sociale a remplacé celle de fraternité."
    Raymond Humbert, extrait de Les cul-terreux: honneur aux morts!, Propos recueillis par Odile Van de Walle dans le n°16 de la revue Autrement, dossier Flagrants délits d'imaginaire, novembre 1978.
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Photo B.Montpied, Loir-et-Cher (non loin de Vendôme), 1992

17/12/2007

Un pompier qui n'est pas pompier

    C'est bientôt l'époque des calendriers des postes ou des pompiers. A ces derniers, je donne facilement, d'autant plus qu'ils ont sauvé la mise à un ami collectionneur il n'y a pas très longtemps (et ce blog doit beaucoup à cette collection), l'immeuble ancien ayant tendance à brûler comme un rien...

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    Alors, pourquoi ne pas leur suggérer d'ajouter à leurs images trop souvent kitsch ( l'Art Modeste peut-il les récupérer à son usage?), voire ringardes, histoire de leur redonner quelque fraîcheur, l'image ci-contre représentant un monument d'hommage à un pompier, ou plus précisément, au Pompier, le Pompier inconnu, le Pompier générique (et généreux bien sûr)?

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     Je n'ai rien trouvé de passage dans la commune de Pierre-Buffière (au sud de Limoges) au sujet de ce buste d'allure plutôt massive. La sculpture de granit se trouve au cimetière. Monument au pompier inconnu? Qui pourrait me renseigner?

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Photos Bruno Montpied, 2006

01/12/2007

Exposition éphémère de photos du Cantal: MASSIF EXCENTRAL (13)

    "La peau sous le tricot des astres (photos du Cantal)", tel est le titre d'une exposition collective de photos (d'Emmanuel Boussuge, Ludochat, Franck Fiat et Isabelle Morange), annoncée par l'un des exposants comme "éphémère". Le même exposant m'invite, vis-à-vis du titre de cette expo, à jouer sur les mots avec "à peu près". Alors, puis-je proposer comme titres alternatifs: "La peau saoûle trinque au désastre", ou bien encore "La peau sous la trique, Ô désastre..."?
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    Son vernissage est pour le 8 décembre en fin d'après-midi (samedi prochain donc). Cela se déroule chez Delphine Gigoux-Martin et Vincent Ravel, 2 bis rue des Châtaigniers, 63830 Durtol (commune limitrophe de Clermont-Ferrand). On aura noté au passage, du moins quelques rares "initiés", que l'on retrouve parmi ces exposants une partie du staff de la revue Recoins (dont on nous annonce la parution du n°2 pour février 2008...). 
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    Insérées dans cette note, quelques photos d'Emmanuel Boussuge, présentées plus "physiquement" à l'expo, semblent indiquer que le propos des photographes est une évocation sensible de la poésie des bâtiments rustiques...
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Photos Emmanuel Boussuge, et ci-dessus, une tête sculptée sur ce qui dût être un cadran solaire

08/10/2007

Le tailleur, les escargots (suite)... et les boucs?, un texte de Marc Grodwohl

  

  « La note du 26 août 2007 consacrée aux ruches décorées de Slovénie (au passage je signale les ruches anthropomorphes de Moravie) reproduisait une scène satirique associant un tailleur à un escargot.
  J'ai trouvé, pour l'instant en deux exemplaires en Alsace, une scène représentant un personnage assis à califourchon sur un bouc brandissant une paire de ciseaux . L'une est sculptée sur un montant de porte en grès milieu XIXe siècle à Obermodern ( ?) dans le Bas-Rhin, l'autre figure sur un poêle du modèle  "Kunscht" , daté de 1844, que j'avais pu sauver à Folgensbourg (Haut-Rhin) et remonter à l'Ecomusée d'Alsace où j'espère qu'on en prend soin car c'est une pièce d'exception [Voir photos ci-dessous].
   Près de 200 kilomètres séparent ces deux objets, il n'y a donc aucune possibilité de diffusion par "contamination", ce décor est arrivé à ces endroits par des chemins différents.
   Le décor de la "Kunscht" qui est reproduite ici est d'une facture exceptionnelle pour ce genre d'objets.
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1er objet: kunscht de Folgensbourg, vue d'ensemble et détails, ph. Marc Grodwohl
 
   Chaque carreau est décoré d'un sujet différent, à l'engobe et au barolet, technique peu utilisée pour le décor des poêles. Mais plus encore que la technique, c'est la stylistique et l'inspiration des  décors qui ne se rattachent pas à des ensembles connus dans la région : leur mode anecdotique (arts forains, musiciens, animaux savants) relève d'un autre répertoire. Il est vraisemblable que ces décors aient été réalisés par un artiste de passage, venu de quelque part en Europe centrale, comme d'autres qui allaient de village en village réaliser ici une peinture de plafond de maison paysanne ou un décor de café de village.
  Je donne deux exemples de céramique de poêle des Guzuls, population de l'ouest carpatique de l'Ukraine, qui sont très près de l'inspiration de la  "Kunscht"  sud-alsacienne.
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2ème objet: poêles des Guzuls, photos Marc Grodwohl
  
   Aussi pourrait-on se demander si la scène du tailleur était signifiante pour le client alsacien, ou si elle appartenait à un ensemble exotique dont le sens lui échappait. Je suppose plutôt que cette scène a eu une large diffusion, à preuve je l'ai trouvée ailleurs en Alsace et certainement les lecteurs vont-ils en mentionner d'autres.
   Ce que je sais du tailleur dans ma région du sud alsacien est qu'il peut, sans que ce soit une règle générale, être identifié au juif. L'association bouc et juif, via la dévalorisation du juif par l'odeur qu'on lui prêtait pour le rabaisser au rang de bête, est une réalité. Le bouc est aussi on le sait bien, une forme du diable, et des contes européens existent, dans lesquels les sabots fourchus du tailleur sont dévoilés. Il y a enfin le bouc symbole de cette lubricité que le folklore prête aussi bien au juif qu'au diable. Par analogie cette énergie sexuelle excessive est associée à l'impuissance, via les ciseaux. Et l'impuissance (nouer les aiguillettes) est oeuvre de sorcellerie. Le tailleur de la scène est in fine ambivalent, forme humaine castrée du bouc, mais aussi celui qui vient contrer les désordres sexuels.
   Je crois que la proximité du tailleur et du bouc est attestée dans l'iconographie allemande à partir du XVIIe siècle. Venons-en au tailleur. Ce que j'en ai entendu auprès de mes "grands témoins", ce qui situe ces représentations comme vivantes dans la 1ère moitié du XXe siècle, est que les tailleurs de village n'ont pas, pour le moins qu'on puisse dire, une grande aura. C'est un métier pour des gens malingres, inaptes aux travaux agricoles ou artisanaux de force. Ils travaillent toujours à l'intérieur, dans les vêtements et dans le plus intime des autres. Par analogie, ils puent. Ils ne trouvent pas femme et sont zoophiles. Trop pauvres pour avoir une vache, ils se satisfont de leur chèvre. La boucle est bouclée. De plus ils ont toujours des histoires à raconter aux enfants, et la pédophilie avant la lettre n'est pas loin. Ce ne devait pas être drôle d'être tailleur. »
 
   Marc Grodwohl
 



 

 

02/10/2007

Pierrot Cassan, un imagier de l'immédiat: MASSIF EXCENTRAL (10)

   Il tenait un dépôt de pain sur la place Pompidou à Mauriac dans le Cantal. C'était une figure du bourg, modeste, discrète, qui ne fit que passer, et n'ayant que peu quitté sa région natale.

   Pourtant il a laissé de nombreuses traces dans la mémoire et les légendes locales. On se souvient de lui de manière tenace. Né en 1913, il est disparu en 1982. Pierre Cassan, dit plus communément Pierrot Cassan, fut charcutier avec ses parents de nombreuses années avant de tenir le dépôt de pain.

  Chétif de constitution, il se fit un point d'honneur à devenir moniteur de gymnastique, initiateur bénévole des gosses de son pays à la natation dans un bassin naturel, et sauveteur d'une quarantaine de personnes sur le point de se noyer. Cela à lui seul lui aurait assuré une place durant quelque temps dans la mémoire locale.

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Photo B.Montpied

  Il eut envie de faire plus. Il se mit sur le tard à peindre la vie de son village. Sur des pauvres cartons qu'il distribuait à l'occasion (car les témoins le répètent, il ne vendait pas). Par exemple à son ami peintre Pierre Mazar (peintre plus académique apparemment), qui les garda pour les sauvegarder. Ou à d'autres amis. Il les exposait sous la vitrine de sa boutique modeste, sans que les passants n'y prêtent beaucoup d'attention.

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Photo publiée sur l'affiche de l'exposition de la médiathèque de Mauriac

  Le temps aidant, les éloges ayant été réitérés par quelques supporters de la région (Pierre Mazar, ou l'écrivain Pierre Chaumeil, un ami de Robert Giraud ce dernier, le blog du "Copain de Doisneau" nous en a déjà parlé à l'occasion...), parfois venus de plus loin (Bernard Buffet...), plusieurs expositions lui ont été régulièrement consacrées, la dernière en date étant celle de la Médiathèque de Mauriac en février 2007. Cette même médiathèque se propose de conserver du reste l'oeuvre afin de la montrer de temps à autre.

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Photo B.M.

   La chasse et ses exploits rarement exempts d'innocentes fanfaronnades, que ce soit après des lièvres, un ours (cantalien?) ou des sangliers, étaient souvent sujets prisés par Pierre Cassan.

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Photo B.M.

   A d'autres moments, ce sont comme des grâces rendues aux compagnons animaux, l'âne, le boeuf, aux nécessaires travaux de tous les jours, à la bonne cuisine (où l'on retrouve le malheureux lièvre qui passe à la casserole "aurillacoise")...

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Photo B.M.

   De même que les saynètes galantes, parfois traitées avec un certain sens du grotesque, comme dans le cas de ces "poutous" échangés entre un certain "Jean-Claude Lassale" et une brune répondant au doux prénom de "Pétuninia"... 

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"Pour l'amour d'une poule, combat de coq à Mauriac"... Le peintre se fait à l'occasion moraliste (Photos B.M.)

   Il n'oublia pas non plus de rendre hommage à celui qu'il appelle, peut-être de manière un peu trop grandiloquente - avec quelque malice bon enfant?- le "maître", Pierre Mazar, plus simplement et avant tout "son ami".

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Photo B.M.

   Ce sont ainsi autant d'instantanés qu'il fixa avec simplicité, ou comme je préfère dire, avec immédiateté, réussissant avec une grâce sans apprêts à traduire directement  son appréhension sensible et truculente des spectacles qui l'environnaient dans son village, approche où il reste cependant difficile de faire la part entre malice et naïveté.

Remerciements à Jean Estaque qui me parla de Cassan aux environs de 1991, ce que je n'avais pas oublié, à Emmanuel Boussuge qui m'en reparla ces derniers temps, à Agnès Barbier qui m'a signalé l'expo de Mauriac, à Régis Gayraud qui nous y a conduits, et à Monique Lafarge de la Médiathèque de Mauriac qui m'a confié gentiment la trop rare documentation qui existe sur ce peintre, que je souhaite ardemment plus connu, spécialement de tous ceux qui s'intéressent aux limites de l'art brut et de l'art naïf. 

09/09/2007

Pour saluer le passage du sciapode dans le village de Valuéjols au coeur de la Planèze

C’est un ange qui s’en charge, en étirant le rictus d’un crâne que l’humour le plus débridé n’aurait peut-être pas déridé.
A la hauteur de sa mission, c’est avec sérieux que le céleste emplumé s’acquitte de ce protocole étrange, sculpté sur une chaire de pierre (la seule connue du département) dans l’église.

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Une autre figure du bourg affiche la mélancolie de n’avoir qu’entrevu le passage du monopode parisien. Au-dessus d’un linteau vierge, elle est posée sur un cadran solaire (peut-être fin XVIIIe) et attend parmi les heures l’improbable retour de la subtile créature.
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[NB: Ce texte provient d'un rédacteur (et photographe) extérieur au blog qui signe]: Le pape

26/08/2007

Ruches décorées de Slovénie, pour la première fois à Paris

       C'est paraît-il une première, ce que je crois bien volontiers. Bien cachée cependant au fin fond du jardin du Luxembourg à Paris, à quelques mètres du rucher de ce dernier avec ses ruches aux toits qui ressemblent à des pagodes (c'est leur seule caractéristique du reste, bien pauvre à côté des ruches slovènes), l'exposition des frontons de ruches slovènes à l'intérieur du pavillon nommé Davioud.

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Le rucher et le pavillon Davioud au jardin du Luxembourg

       Le musée d'apiculture de Radovljica prête, pour un temps trop bref (il va falloir vous précipiter si vous êtes amateurs, l'expo ne dure que du 15 au 30 août, il reste donc 4 jours à partir de cette note... Prêts?... Partez!), plusieurs dizaines de frontons de ruches décorés naïvement (ce n'est pas péjoratif sur ce blog) venus de ses riches collections. Moi qui n'en avais jamais vu autrement qu'en reproduction (principalement dans le livre de Claude Rivals, L'Art et l'Abeille, ruches décorées de Slovénie, essai d'iconologie populaire, édition Les Provinciades, Cahors, 1980), j'ai été surpris en les découvrant. C'est tout petit, la plupart du temps une douzaine de centimètres de large sur une trentaine de long.

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La vieille femme veut redevenir jeune, elle vend son âme au Diable qui la jette dans une meule-fourneau et la rend à un jeune homme, fronton de ruche conservé au musée d'art populaire de Vienne en Autriche (Ill. du livre de Claude Rivals).
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Rucher traditionnel slovène
     J'ai déjà parlé cet été de l'art pour les vaches tel qu'on le pratique en Gruyère ou dans l'Appenzell et le Toggenburg. Il existe aussi un art pour les pigeons du côté de la Limagne en Auvergne (sur les pigeonniers, je finirai bien par en parler...). Si le motif principal de ces décors peints sur les ruches paraît le besoin de les identifier et de les embellir, ainsi qu'une revendication de type identitaire ethno-culturel, j'ai lu avec plaisir dans le livre de Claude Rivals que ce dernier n'excluait pas l'hypothèse que les peintres faisaient ces décors aussi pour les abeilles, qui paraît-il, sont sensibles à la couleur et reconnaissaient ainsi leurs ruches, évitant de fâcheuses "dérives" (les abeilles seraient-elles situationnistes ?)... 
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La zone où l'on trouve des ruches aux frontons décorés est entourée d'un trait noir continu (carte datant de 1980, époque de l'ancienne Yougoslavie ; extraite de l'ouvrage de Claude Rivals)

     Les chercheurs spécialisés sur la question, comme l'auteur du catalogue qui est paru à l'occasion de cette exposition, Mme Ida Gnilsak, ont repéré que le premier fronton peint, une Vierge liée à un pélerinage dans la montagne, datait de 1758 (et donc que le phénomène a commencé au XVIIIe siècle, apparemment à la suite d'un spécialiste de l'apiculture, Anton Jansa) . Voici le fronton à la Vierge :

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     Mais la plupart des frontons décorés datent de 1820 à 1880. Leur production disparaît avec l'avènement d'un nouveau type de ruche. A les contempler, on retrouve des thèmes religieux et profanes (fifty-fifty) que l'on a déjà vus ailleurs (les thèmes chrétiens sont internationaux).

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Lapidation de St-Etienne

    Quoique... Cette iconographie possède ses thématiques historiques, ses interprétations de certains motifs folkloriques qui lui sont propres (le rapport à l'occupation napoléonienne, la vision des Turcs -qui n'ont fait que de brèves incursions en Slovénie à l'époque de l'expansion de l'Empire Ottoman- les luttes des héros nationaux, les rapports hommes-femmes, etc. Un thème m'a particulièrement intrigué. Plusieurs panneaux mettent en scène des personnages que les chercheurs identifient comme des tailleurs et qui sont aux prises avec un escargot géant qui le plus souvent les met en déroute.  Un panneau montre aussi un homme conduisant un gastéropode par une laisse.

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     Or, vue dans une collection privée, je connais déjà cette image. Un homme portant chapeau à plumet, en bois, de facture très fruste, tient en laisse un escargot (fait d'un méchant bout de bois et d'une vraie coquille d'escargot). Au pied de cette statuette, le mot "Strassburg" est inscrit. Cela veut-il dire que la statuette vient d'Alsace? Peut-être. Et qu'elle illustre elle aussi, comme le fronton de ruche slovène, un thème présent dans le folklore germanique (la Slovénie fut longtemps dominée par les Allemands et les Austro-hongrois)? On aimerait que des lecteurs nous renseignent sur la question...

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     Les tailleurs faisaient partie, selon Claude Rivals, des corporations d'artisans qui étaient souvent brocardés par les paysans, accusant leurs membres d'être des chétifs et des paresseux, d'où ces satires sur des individus  considérés comme si faibles et si peureux qu'un simple escargot suffisait à les disperser. On pense à Chaissac, éphèmère cordonnier sans clients, éternel maladif...

     Dans les thèmes populaires fréquents d'un bout à l'autre de l'Europe, on retrouve le thème du Monde à l'envers, avec ces animaux qui conduisent des carrioles tirées par des chiens alors que l'homme se prélasse à l'arrière, ou ces scènes de chasse où ce sont les gibiers qui ont tué le chasseur et le ramènent en procession triomphale.

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      On retrouve aussi le thème de la "guerre" des sexes, l'image archi courue des "âges de la vie" sous forme pyramidale, des faits divers (les livrets de colportage ont certainement leur importance sur l'inspiration de ces peintres locaux), des motifs xénophobes (méfiance et attitudes timorées du paysan à l'égard des nomades et des vagabonds...).

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Ruches de type "kranjic", exposition "Les frontons de ruches peintes" au Pavillon Davioud

       Ces panneaux avant tout narratifs seront à mettre en rapport avec les coutumes funéraires roumaines (je pense aux stèles sculptées par Stan Ion Patras au cimetière de Sapinta dans le Maramures) et aussi, par leur style, leur dessin, avec les panneaux décoratifs des charettes siciliennes (l'Italie est frontalière).

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(Fragment, vraisemblablement en provenance d'une charette sicilienne ; cet objet, ainsi que l'homme tenant en laisse un escargot, proviennent de deux collections privées distinctes)

    A signaler qu'à l'occasion de cette exposition, on trouve sur place un catalogue joliment imprimé avec de nombreuses illustrations (Voir ci-dessous).

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25/06/2007

Art...crobates

    Une collection possible, un sous-ensemble de la catégorie jouets d'art populaire, pourrait se composer uniquement de ces personnages solitaires ou en couple qui exécutent des sauts périlleux autour d'une barre fixe invisible, à jamais solidaires de cordelettes, à jamais le jouet de petits ou grands enfants qui tirent les ficelles pour leur faire exécuter ces loopings de pantins.

   En voici  trois spécimens, tels que rencontrés récemment  dans deux collections privées. Ce genre de collections doit bien exister déjà... On aimerait qu'un commentateur laisse ici quelques lumières...

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(Les photos sont de B.Montpied)

16/06/2007

Une oeuvre d'art populaire anonyme

            Par la grâce de l'art brut, certains objets que l'on regardait jusqu'à son invention (en 1945) comme des oeuvres de patience insolites sont maintenant arrachables au corpus de l'art populaire. La même chose se produit avec l'art naïf. Séraphine Louis, s'est-on avisé (Michel Thévoz par exemple), c'est plutôt de l'art brut, car c'est trop exalté, trop extrême pour rester dans l'art naïf.
En retranchant, en extirpant ainsi, on achève d'élaguer art naïf et art populaire, on les fait ressembler à ce que les thuriféraires orthodoxes de l'art brut voudraient qu'ils soient, des arts sans audace, trop codifiés, pépères. On crée une réserve pour l'art audacieux. N'est-il pas préférable de laisser les choses où elles en étaient ? Pas trop cernées ? Pas trop clôturées ? Et laisser l'art à son anarchie naturelle ?
            Certains passionnés observent cette attitude. Plutôt que de parler d'art brut à tout bout de champ, ils diront s'intéresser aux "objets de curiosité", ce qui recouvre souvent sous ce délicieux vague, des oeuvres inclassables, ou qui devraient tout au moins le rester, à mon avis. Dessins naïfs de prisonniers, cruche couverte de graffitis, trônes de prolétaires, statues rongées par le temps ou les insectes, fourneau de pipe hallucinatoire comme celle que j'ai décidé de vous fourrer sous les yeux cette fois.
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            Sculptée par on ne sait qui, le collectionneur qui l'a trouvée la date du début XIXe, rapport au couvre-chef de l'homme de profil que l'on voit tenant un chien en laisse. Ne dirait-on pas en effet une sorte de tricorne ?
L'orifice du fourneau est placé au-dessus de l'homme au chien, ce dernier est peut-être un autoportrait du sculpteur. Toute la surface, ou à peu de choses près, est ciselée.
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 Beaucoup d'animaux, un échassier, de la volaille, des serpents, une drôle de bestiole  juchée au sommet d'une éminence à l'apparence sexuée, des têtes aux extrémités comme gargouilles guettant aux frontières.
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  Deux masques aux yeux cloutés de part et d'autre de l'homme au chien. Le style fait parfois penser à de l'art inuit.
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La première photo du haut montre la pipe telle que le spectateur placé face au fumeur la voyait. Il est étonnant que le sculpteur ait gardé les branches fines qui s'écartent du fourneau. Il semble évident que l'objet était fait pour surprendre son monde. J'imagine assez aisément un malicieux, un chasseur voulant se camper face aux autres, un fort en gueule, habile de ses mains en tout cas. L'objet fut sans nul doute chéri car il possède des soudures en métal quelque peu disgracieuses mais qui furent considérées comme un moindre mal après que le bois se fut un jour fendu.
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(Ce fourneau de pipe a fait partie à un moment de la collection de M.Michel Boudin. Il est aujourd'hui dans une collection privée. Les photos, représentant plusieurs aspects du même objet, sont de Bruno Montpied.)

 

05/06/2007

Im Lagerhaus, l'autre musée d'art brut en Suisse

  A feuilleter l'innombrable documentation sur l'art brut, on tombe parfois sur la mention du "Museum Im Lagerhaus" à Saint-Gall (St-Gallen en Suisse alémanique), spécialisé, ultra-spécialisé même, dans l'art brut et naïf suisse, uniquement suisse. Et pour corser le tout, ses deux animateurs principaux, Simone Schaufelberger-Breguet et Pierre Schaufelberger, lorsqu'on leur demande de préciser, ajoutent: oui, suisse et même de Suisse orientale...

  Nulle trace de chauvinisme derrière une telle spécialisation, comme je l'avais redouté en allant me promener à St-Gall récemment. Simplement, un désir de mieux faire  connaître une région méconnue à la fois sur le plan artistique et sur le plan géographique.

  Un autre des amis du musée, Peter Killer (j'adorerais m'appeler ainsi...), dans Le Säntis, montagne magiqueLe Massif du Säntis, ph.B.Montpied, 2007.jpg (publié dans le catalogue "Oh la vache", Art naïf suisse né autour de la montagne magique du Säntis, expo à la Halle Saint-Pierre en 1997 qui était entièrement pilotée par les animateurs du musée Im Lagerhaus) souligne qu'en Suisse l'art populaire singulier se rencontre avant tout dans deux zones "bien délimitées",  dans la zone ouest et dans la zone est. Rien au nord et au sud, donc...

  Ca tombe bien, il y avait déjà un musée d'art brut à l'ouest, celui de Lausanne pour ceux qui l'auraient oublié, il en fallait donc un à l'est et c'est à Saint-Gall qu'il est né voici déjà 19 ans... Non loin du massif de l'Alpstein que domine la montagne effectivement magique du Säntis (notre photo ci-dessus). Cependant, petite, ou grosse, différence avec Lausanne, on n'y montre pas seulement de l'"art brut". Les animateurs d'Im Lagerhaus (au fait, ça veut dire quelque chose comme "l'Entrepôt") se passionnent tout autant pour l'art brut (ils ont défendu Hans Krüzi ou Aloïs Wey par exemple) que pour les peintres paysans naïfs, voire naïfs-bruts, de l'Appenzell-Toggenburg (car c'est incroyable le nombre de générations de créateurs qui se sont succédées autour de cette fameuse montagne; on ne peut guère comparer ce genre de phénomène qu'à des pays comme Haïti où des dizaines de créateurs autodidactes se sont manifestés au fil du siècle; pourtant Haïti et la Suisse, le vaudou ou la vache, la pauvreté et la richesse, qu'est-ce qui les unit? Un seul trait commun peut-être, une certaine idée de la sauvagerie, les cérémonies vaudou et le rite des Sylvester Klaüse, les Hommes sauvages d'Urnasch, au pied du Säntis encore et toujours...). Ils aiment aussi ce qu'ils appellent, à la manière anglo-saxonne, les "Outsiders" (Ignacio Carles-Tolra par exemple). Ils laissent leur compas d'appréciation (un autre outil aussi utile qu'un poignard subtil) grand ouvert.

  Lors de ma visite ultra courte (deux heures de temps), avec la chance de tomber sur les deux animateurs du musée qui préparaient leur nouvelle exposition (sur des créateurs d'instruments de musique faits à partir de matériaux de récupération, Max Goldinger, Gottfried Röthlisberger et autres), je suis allé de découverte en découverte. Avez-vous entendu parler de Pya Hug?

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(Dans le musée de cire de Pya Hug, d'après photo Mario Del Curto)

       Connaissez-vous Ulrich Bleiker? Aloïs K.Hüllrigl? Et John Elsas (formidable, John Elsas)? Et Maria Török? Tous ces créateurs, je ne sais où je dois les ranger, je n'ai vu d'eux que leurs oeuvres accrochées dans la collection permanente, ou bien seulement en illustrations dans des livres (il y a une petite librairie extrêmement bien fournie) sans rien comprendre du contexte sociologique de leur création. Mais ce que j'ai vu m'a exceptionnellement intrigué, me donnant l'envie d'en apprendre plus. e91a335e07ad6fbbe4c53663f7fb7cea.jpgLa langue allemande est l'obstacle à l'amplification de la découverte, mais grâce aux deux animateurs de l'endroit, Pierre et Simone Schaufelberger, qui ont eu le courage et la générosité d'apprendre à parler un excellent français, on doit espérer que les ponts resteront jetés entre l'est et l'ouest. Je n'ai pas encore dit à quel point ces deux personnes m'ont laissé une grande impression de culture, de savoir-faire, de passion désintéressée pour ceux qu'ils rassemblent et tentent magnifiquement de faire connaître... Eh bien, c'est chose faite.

   A l'avenir, j'espère pouvoir revenir plus au large sur les créateurs ci-dessus mentionnés.

 

 

   Les photos de cette note sont dues à B.Montpied sauf celle de Pya Hug qui a été extraite par nos soins de la monographie Das  wunderbare Universum von Pya Hug écrite par Simone Schaufelberger (sans date), disponible au musée "Im Lagerhaus" (pour les contacts, cliquer sur le lien surligné en bleu au début de la note).