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20/09/2026

Martelanche le martelant

      Vient d'être publié à Saint-Étienne, ce mois de septembre, un livre intitulé Le trésor oublié de Pierre Martelanche, aux éditions Jarjille. Il se consacre à restituer la mémoire de ce vigneron qui se voulait pacifiste et défenseur de l'éducation pour tous, notamment des jeunes filles. J'ai parlé de lui dans mon inventaire du Gazouillis des éléphants, dans la partie de ce dernier consacrée à la région Rhône-Alpes. C'est aussi l'occasion pour l'Association des Amis du Petit Musée de Pierre Martelanche, Jean-Yves Loude en tête, son initial redécouvreur, de retracer l'histoire de cette redécouverte. Je dis  "redécouverte" parce que sur place, dans la commune où se trouvait la cabane où Martelanche avait laissé ses sculptures en terre cuite, à Saint-Romain-la-Motte, près de Roanne (Loire), l'homme n'avait pas été complètement oublié. Un érudit local notamment, Yves Passot, servit d'informateur à Jean-Yves Loude et à ses amis. Après de multiples péripéties, l'ensemble de la production artistique de Martelanche, des terres cuites produites dans un four conçu spécialement par l'auteur afin d'y enfourner ses pièces aux dimensions atypiques, destinées à illustrer sa propagande pacifiste et éducatrice (voire anticapitaliste, comme on va le voir ci-dessous), a été confié au musée Déchelette de Roanne (qui est un musée des Beaux-Arts, donc généraliste) où l'on espère qu'une salle lui sera spécialement consacrée (mais combien de temps?).

Couv livre Le trésor oublié de Pierre Martelanche.jpg

 

      Dans le cadre de ce  livre, qui se divise d'une part en une bande dessinée et d'autre part en une évocation documentée de Martelanche, les auteurs ont demandé des avis à divers auteurs liés aux mondes de l'art brut. J'ai été ainsi amené à produire un texte où je donne ma vision de l'homme (que je considère comme un libertaire rustique au fond). Je voulais en profiter pour le situer, lui qui fut actif autour de 1900, parmi d'autres créatifs d'extraction populaire comme lui: le potier Thuilant ou Franck Barret, créateur d'une sorte de musée Grévin en terre non cuite, mais aussi François Michaud, le tailleur de pierre creusois, Antoine Rabany, le paysan-soldat de Chambon-sur-Lac, sculpteur de statuettes appelées par la suite, après diverses tribulations, "Barbus Müller", le Facteur Cheval, le douanier Rousseau. Tous vivaient à peu près au même moment, au XIXe siècle et au début du XXe. Hélas! Les auteurs du livre des éditions Jarjille ont cru bon de retrancher sans mon avis divers passages de ma contribution, paraît-il par manque de place (pourtant les passages en question ne prenaient guère de place, à peine quelques lignes de plus comme on s'en convaincra ci-dessous où je restitue mon texte en version intégrale). C'est ballot, le passage de contextualisation caviardé était justement celui auquel je tenais le plus, puisqu'il milite pour ne pas laisser isolé le phénomène créatif autodidacte Pierre Martelanche. Je donne ma contribution initiale placée sous la photo que l'on m'avait demandé de choisir (j'ai simplement rajouté une légende sous la photo pour expliciter le sens du panneau reproduit). Les passages retranchés sont surlignés en rouge...

***

Patronat, église et travailleur.jpeg

Pierre Martelanche, panneau en terre cuite sur le thème du patronat, de  l'Église et du travailleur (ce dernier, courbé, est dominé par le patron à droite qui déclare (inscription): "JE TE FAIT TRAVAILLE PARE AUMONE" et par un prêtre à gauche qui pour sa part susurre : "JE TE BERCE"; quant au travailleur il déclare tout en bas "VOUS NE POUVE[Z] RIEN FAIR SANT MOI", utile rappel... ; photo Viviane Lièvre, Association des amis du petit musée de Pierre Martelanche.

 

Martelanche le martelant

 

      A notre époque de communications multi formats et tous azimuts, il peut paraître étrange de découvrir qu’un humaniste altruiste comme le vigneron Martelanche (1849-1923), parfaitement autodidacte en art et en littérature, voulant instruire ses semblables de la nécessité de l’éducation et de la culture pour tous (à rebours de ce que défend l’Art Brut, qui suppose une absence de culture, avant tout artistique), et défendant un féminisme à l’esprit communard, ait cru aux vertus d’une propagande par l’image et la sculpture, de surplus confinée à une modeste cabane de vigne. C’est qu’au début du XXe siècle, quand ni la télévision, ni la radio, ni a fortiori l’Internet n’existaient, on restait instruit des exemples des vitraux relatant les messages bibliques ou de l’imagerie populaire diffusée par les almanachs à l’usage d’un peuple souvent illettré.

     Et puis, aussi, il y a les racines de cet homme rustique, profondément attachées à la glaise, la terre dont il tira ses sculptures allégoriques, et même sa cabane, aux murs moulés et cuits par lui. Quel matériau pouvait mieux porter ses proclamations que cette argile sur laquelle ses pieds reposaient, que cette terre dont on faisait germer fruits, céréales, légumes, et dont les herbes servaient de nourritures aux bêtes ? L’art populaire d’essence collective, en outre, possédait une longue tradition de poterie naïve, où l’on rencontre des créateurs parfois très atypiques (comme le potier Thuilant (1862-1916), dans la Sarthe).

     Dans l’art populaire plus individualiste, tel qu’il se développa particulièrement à la charnière du XIXe et du XXe siècle, et plus encore au XXe, on trouve par ailleurs d’autres exemples de créateurs semblables à Martelanche, tel Franck Barret, à côté de Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), qui confectionna une sorte de musée Grévin de figures en terre (non cuites, celles-ci). C’est comme si au moment où s’amorçait la disparition de l’art populaire collectif avait lieu une levée de créateurs manifestant leurs philosophies et les valeurs attachées à leur classe sociale. Je pense ainsi à François Michaud dans la Creuse, au Douanier Rousseau, au Facteur Cheval, ou encore à Antoine Rabany dans le Puy-de-Dôme, l’auteur de plusieurs « Barbus Müller », qui furent après la Seconde Guerre à l’origine de l’art brut de Jean Dubuffet.

     Je soulignerai ici la revendication anti capitaliste de Martelanche telle qu’elle s’exprime avec éclat dans ce panneau dénonçant l’opium du peuple (le prêtre proclamant qu’il « berce » ‒ et endort ‒ le travailleur) et la condescendance du patron dominateur et méprisant, alors que ce travailleur, à l’échine courbée, comme il est sous-entendu dans l’inscription du bas, est le seul véritable producteur dont les deux autres profitent. Message révolutionnaire que celui-ci, martelé par un Martelanche offensif !

22/08/2026

Le voleur des musées (5)

Au Musée Jacquemart-André, expo Fussli.jpg

Au musée Jacquemart-André, l'animateur du blog s'exerçant à capter l'esprit des peintures de Füssli, durant l'exposition d'œuvres de ce dernier, autoportrait, 2022.

20/08/2026

Du temps où j'avais des intuitions avant "tout le monde", en particulier avant Marc Décimo

     Retrouvée par l'ami Régis Gayraud qui avait dû se rendre en 1987 au Château Guérin de Neuilly-sur-Marne, voici la couverture d'une brochure que j'avais auto-éditée dans les temps héroïques où je fréquentais l'association l'Aracine, à qui la mairie avait laissé à disposition une moitié de ce "Château", à dire vrai un petit hôtel particulier sans cachet spécial au milieu d'un modeste bois. Sa responsable, Madeleine Lommel, m'avait incité à faire une petite conférence sur les Inspirés des bords de route que je commençais à recenser depuis 1983. Je ne faisais pas encore de photos (je ne commençai que l'année suivante) ; en revanche je faisais des films en Super 8, en particulier sur plusieurs sites de créateurs autodidactes. C'est sans doute ce que je projetai lors de cette présentation. Cette mini-conférence tombait bien dans le cadre de l'art brut que l'Aracine avait commencé de collecter depuis 1982, en découvrant de nouveaux créateurs (comme Gaston Mouly ou Maugri) et en cherchant à rameuter des un peu plus connus (Pépé Vignes, Robillard), histoire de refonder en France une collection d'art brut, la "grande", celle de Dubuffet ayant filé en Suisse depuis 1971-1976, au grand désespoir de plusieurs qui auraient aimé que l'art brut continue d'être présenté à demeure dans notre hexagone. De son côté, Alain Bourbonnais avait devancé l'Aracine en ouvrant l'Atelier Jacob de 1972 à 1982 à Saint-Germain-des-Prés, avant de fonder en 82 la Fabuloserie dans l'Yonne, loin de Paris.

Exemplaire de la brochure pour le public de ma présentation à l'Aracine en 87, intitulée Les Jardins de l'art brut.jpg

Archives et photo Régis Gayraud.

 

      A ceux qui font un peu attention aux livres qui paraissent sur l'art brut et les environnements populaires spontanés, le titre de la brochure (de quelques pages imprimées en photocopie) dira peut-être quelque chose. Il prouve en effet que j'avais devancé de plusieurs années le bouquin de Marc Décimo, intitulé de même "Les Jardins de l'art brut" (1ère édition, 2007)...

      Je n'ose penser que ce dernier aurait eu vent de ma brochure, ce serait trop lui prêter de noires pensées (fut-elle seulement archivée par l'Aracine, je me le demande?). Non, je pense seulement que j'avais avant lui fait le rapprochement qui me paraissait évident entre les jardins et l'art brut. Et ce rapprochement, il le perçut lui aussi, tout bonnement... mais vingt ans plus tard!

      Ayant tardé, pour diverses raisons, à publier mes propres livres, le premier datant de 2011, je ne pouvais décemment intituler celui-ci d'un titre que j'avais inventé bien avant le bouquin décimesque. Las! Je ne suis pas à un titre près. Et j'en ai toujours dans ma hotte, d'aussi frappants, et peut-être même davantage... Eloge des jardins anarchiques (2011), ou Le Gazouillis des éléphants (2017, réédité en 2024), par exemple, en font foi...

16/08/2026

Des Pierres qui se remettent à parler

     En 2009, sur ce blog, puis en 2017 dans mon Gazouillis des éléphants (réédité – faut pas que je me lasse de le répéter – en 2024 chez Hoëbeke-Le Sandre, si bien qu'il est toujours disponible si vous le cherchez), j'avais évoqué les pierres peintes à l'encre de Mme Bassieux, une ancienne nonne qui collectait les pierres des chemins pour en révéler les figures qu'elle prétendait y voir. J'avais visité son petit musée à la fin des années 1980 à Dieulefit (le nom de cette bourgade à lui seul annonçait la philosophie de cette visionnaire de campagne), et il m'avait semblé que les images peintes sur ses cailloux, Mme Bassieux les inventait pour une bonne part ex-nihilo (à partir de rien, en bon français), tandis que d'autres restaient davantage du domaine – bien répertorié et décrit par nombre de bons auteurs – de la paranoïa critique à la Dali (première manière, je ne parle pas de la période Avida Dollars), d'une attitude simplement visionnaire en somme, découlant de la perception de formes dans les minéraux, comme tout bon amateur de paréidolies peut en détecter en laissant son inconscient vaticiner à partir d'elles. Chez Mme Bassieux, les images me paraissaient ainsi pour beaucoup plaquées sur ses pierres, sans qu'il y ait eu vision, paréidolie au départ.

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Pierres de Marie-Antoinette Bassieux choisies pour leur aspect visionnaire ; photos Bruno Montpied, juillet 2026 au musée Cécile Sabourdy.

 

      Un bon lot de ses pierres a été prêté récemment au musée Cécile Sabourdy, dans un "projet de dépôt", suite à ma recommandation auprès de l'ex-directrice du musée et ma médiation entre elle et la famille (qui s'était manifestée auprès de moi, du reste, via ce blog à la suite de la note mise en lien plus haut). Une première exposition s'y est tenue du 15 novembre 2025 au 19 mars 2026.

Expo 2025-2026, une vue de la salle d'expo.jpg

Vue d'une partie des salles de l'exposition de 2025-2026 ; photo archives Musée Cécile Sabourdy.

 

     A la suite de cette dernière, quelques exemplaires de ces pierres à images ont été accrochés dans une salle du rez-de-chaussée dans la collection permanente. Elles ont bénéficié des mêmes petits rayonnages qui avaient reçu quelque temps auparavant les bouteilles peintes de Céline et Louis Beynet, autres oeuvres que j'avais poussé le musée à acquérir.

     Les pierres choisies l'ont été en fonction de l'appréhension à sens unique de l'ex-directrice, Stéphanie Birembaut, qui a veillé selon ce que l'on m'en a dit lors de ma récente visite en juillet dernier à leur présentation. A savoir que cette appréhension n'a visé que le côté visionnaire, paréidolique de ces interprétations encrées. Et je peux le comprendre. Pour une conservatrice soucieuse de fasciner le public amené à visiter ces collections, on choisit bien souvent l'angle le plus séduisant, le plus parlant. Et l'esthète en nous penche avant tout vers les travaux d'ordre visionnaire. Mais je le répète, il arrivait aussi à Marie-Antoinette Bassieux de plaquer ses images sur les cailloux, comme si ces derniers n'étaient que des supports lambda, parce qu'elle voulait chanter la création, avant tout divine, selon sa philosophie religieuse. Je me dois de le souligner. Un exemple m'en est fourni par cette pierre où l'on reconnaît une souris en train de grignoter une partition, genre d'image que je crois difficile à halluciner sur une pierre...

Souris grignotant une partition, galet retouché à l'encre.jpg

Photo archives Marie-Antoinette Bassieux, années 1980.

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Cette jeune fille recueillie, là aussi, me paraît posée sans réellement découler de la forme de la pierre, hormis l'aspect ovoïde de son crâne ; le réalisme du dessin, également, ne paraît pas pouvoir être imputé à la matière de la pierre ; ph. B.M., juillet 2026.

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Autre exemple de visage "plaqué"... ; cependant, je nuance: en dépit de son côté réaliste, ce visage qui paraît invectiver par son contraste avec la matière dont il est issu reste fort séduisant à regarder ; ph. B.M., juillet 2026.

13/08/2026

Trois expositions à voir au musée Cécile Sabourdy cet été

 
       "Effet cocktail" : 
 
    Sont exposés cet été au musée de Vicq-sur-Breuilh (50 kms en dessous de Limoges) Cécile Sabourdy, André Bauchant, Maurice Loirand, Eva Lallement, Germaine Coupet dite Existence, Raymonde et Pierre Petit, Marie-Antoinette Bassieux (voir note à suivre sur ce blog), tous artistes ou créateurs que l'on range dans l'art naïf (ou l'art brut, en ce qui concerne le couple Petit, Eva Lallement étant, elle, à la frontière de l'art singulier). Ce réaccrochage de la collection permanente du musée, au rez-de-chaussée du bâtiment (qui s'est récemment pourvu d'une extension), préfigure, paraît-il, l'orientation muséale de l'année prochaine qui devrait approfondir cet ancrage du côté de l'art naïf. En espérant que ce dernier restera du même (excellent) niveau que les artistes cités ci-dessus. 
    On attend une nouvelle directrice ou un nouveau directeur à Vicq, sa précédente responsable, Stéphanie Birembaut, ayant quitté le musée pour prendre la direction du musée de Rochechouart.
 

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Cécile Sabourdy (1893-1970), Dans les tranchées de l'arrière, jeune femme offrant des fruits à nos soldats (14-18), non daté, huile sur toile, collection privée, exposé au musée en 2020 ; photo Bruno Montpied.

 
      "Pierre Albasser de A à Z, 30 ans d'art singulier"
     Le musée propose également une vaste exposition de notre vieil ami adepte de mises en forme picturales sur cartons d'emballage qu'il effectue (effectuait? Car on dirait que les outils sont devenus plus neufs récemment) à l'aide de traceurs usagés.
 

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Pierre Albasser, Barilla, 36,5 x 28,5 cm, 2019 (pas forcément exposé à Vicq-sur-Breuilh) ; photo archives Albasser.

 
 
       "L'idiome du village", collection Jean-François Vrod
 
    Des trois expositions, c'est peut-être celle qui a le plus éveillé ma curiosité lors de mon passage à Vicq: il s'agit d'une sélection de créateurs inconnus débusqués par le musicien traditionnaliste et progressiste Jean-François Vrod, que l'on peut classer entre art populaire, art naïf voire art brut. Vrod en effet décèle au sein de ce dernier une composante populaire marquée, et il a bien raison de mon point de vue. J'en parlerai plus largement dans un article à paraître dans le numéro d'Artension à paraître début septembre. Les lecteurs du Poignard ont dû noter que je (re)collabore régulièrement avec ce magazine depuis l'été 2019 (j'y avais en effet participé plusieurs années auparavant, entre 1988 et 1991 environ).
 

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Philippe Durand, cinq figurines en bois taillé ; l'auteur a été découvert par Jean-François Vrod dans deux points de vente, situés à Paris et à Mende, d'une coopérative appelée "Artisans et paysans de la Lozère"; photo communication du musée Cécile Sabourdy.

09/08/2026

La mort fait signe partout...(?)

     Etrange idée d'un designer du métro, inconsciente, à moins que ce soit l'effet d'une malice inaperçue, mais alors dans ce cas d'une malice quasi perverse, glissant des messages mortifères de manière subliminale... Jugez plutôt de ce détail qui sert (servait?) de support aux luminaires dans une station (Barbès-Rochechouart?) de la ligne 4 en direction de Montrouge le jour de ma photo (qui remonte à il y a dix ans tout de même):

Les faux dans le métro de la ligne 4, design mortifère.jpg

Photo Bruno Montpied, 2016.

 

    Les voyez-vous bien, ne sont-ce pas des faux, n'est-ce pas? Ces célèbres accessoires de la Camarde... Mais quel fut donc le démon qui inspira au designer de la RATP un tel motif dans le décor de nos transports parisiens quotidiens? Lorsque je les eus repérées, un peu éberlué, je ne vis plus dès lors qu'elles...

René Rigal; La mort à la faux, coll G. Zorgbibe.JPG

René Rigal, mort à la faux, collection Guillaume Zorgbibe, ph. B.M., 2018.

Ankou, chapelle de Ploumiliau, ph Darnish, 2023.JPG

L'Ankou (la Mort), Chapelle de Ploumiliau, ph. Darnish, 2023. 

 

24/05/2026

Installation poétique à la station Liège

      La station Liège dans le métro parisien m'a toujours intrigué. En raison de ses céramiques bleues sur un des quais ou ocres sur un autre, montrant des paysages de la région de la ville belge (fabriquées en Belgique, en 1982, d'après des dessins de Marie-Claire Van Vuchelen et Daniel Hicter, deux artistes belges qui se sont partagés les deux quais). Et aussi à cause dune rêverie enfantine que j'expliciterai plus bas.

Vallée de l'Amblève, Coo (2).jpg

Daniel Hicter à la station Liège, "Vallée de l'Amblève: Coo", panneau de céramique bleue, photo Bruno Montpied, 2026.

Liège, la Maison Curtius (2).jpg

Marie-Claire Van Vuchelen, "Liège: la maison Curtius", panneau de céramique ocre, ph. B.M., 2026.

 

   Cette station a une particularité: ses deux quais sont décalés l'un par rapport à l'autre. Ces derniers possèdent toujours les guérites placées en leur centre, où officiaient les anciens chefs de station, du temps où la RATP les pensait nécessaires à la surveillance de la circulation des voyageurs (cela disparut avec l'instauration des caméras de surveillance). 

     Or, une de mes connaissances m'a récemment poussé à descendre les examiner de plus près. Elles contiennent en effet des décors curieux. Sur le quai direction Asnières, on découvre un paravent blanc couvert de traces grises, censé représenter une forêt. Un panneau expose à côté un laïus poétique qui explique la présence de ce décor, tandis qu'on aperçoit de manière secondaire une signature dans un coin indiquant "Œuvre de Patrick Corillon, 1982" (soit la date où furent réalisées aussi les panneaux de céramique, il y a donc plus de quarante ans, ce qui explique sans doute la crasse grise ayant recouvert les reliefs du paravent).

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La guérite sur le quai direction Asnières, métro Liège ; ph. B.M., 2026.

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Le paravent dans la guérite: une forêt? ; ph. B.M., 2026.

 

      Le panneau au laïus, on le retrouve encore, identique, dans la guérite de l'autre quai, direction Châtillon. Mais cette fois le décor y est différent.

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Guérite direction Châtillon; métro Liège ; ph. B.M., 2026.

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Partitions et autres griffonnages posés sur pupitres, guérite direction Châtillon, métro Liège ; ph. B.M., 2026.

 

   On y trouve des sortes de partitions – et des genres de graffiti et autres griffonnages – posés sur des pupitres d'orchestre. Voici le laïus intégral:

      « Dès le premier jour de sa prise de fonction en tant que chef de cette station, l’agent L… se rendit compte que le simple fait de prononcer le nom « Liège » provoquait en lui des paysages mentaux. À chaque fois qu’il devait le prononcer, il cherchait une façon différente de le faire pour voir naître en lui de nouveaux paysages dans lesquels il pouvait se plonger durant sa journée de travail.
       Ses variations sur le thème de « Liège » ne passèrent pas inaperçues car, poussés par le simple plaisir de les entendre, des usagers faisaient semblant d’être perdus et venaient lui demander dans quelle station ils se trouvaient.
        À la fermeture de ce local, les graffitis laissés par le chef de station sur le pan de mur caché par son bureau furent acquis par le chœur de l’Ensemble de Musique Vocale Contemporaine de la RATP qui décidera de les inscrire à son répertoire.

        Lors de sa fermeture, ce local fut occulté par de sombres rideaux, et l’on s’en servit comme débarras. Un membre du personnel chargé du nettoyage des voies dans les tunnels, profita de cet abandon pour y entreposer tous les végétaux un peu particuliers — pratiquement blancs en l’absence de lumière naturelle — qu’il s’amusait à prélever le long des voies. Avec le temps, il les disposa pour qu’ils composent une sorte de forêt fantastique.
      Puis un jour, un rideau alourdi par une surcharge de poussière tomba et fit apparaître la forêt à tous les usagers. Le nom de « Liège » était toujours inscrit dans le local, et les voyageurs qui découvraient la forêt s’imaginèrent que c’était une maquette d’une véritable forêt qui se trouvait en pays de Liège.
     Le lendemain, le rideau fut replacé par l’employé, mais rien n’y fît. À travers un jour d’à peine quelques centimètres, les usagers qui avaient découvert la forêt, parvenaient à enfoncer leur regard pour y pénétrer à nouveau.
     Lorsque la direction de la RATP envisagea de réhabiliter ce local et de le dédier à Liège, il fut décidé de conserver cette forêt, car pour tous elle était liégeoise. D’autant plus que certains usagers qui avaient fait le voyage jusqu’à Liège avaient réussi à retrouver dans la véritable forêt liégeoise des détails de celle qui se trouve dans ce local. »

     Inutile de préciser que ni "l'agent L.", ni l'autre "membre du personnel" qui collectait des végétaux blancs le long des voies (des plantes fantômes en quelque sorte?) pour en composer "une forêt fantastique" ne sont des personnes ayant existé ailleurs que dans l'imagination de l'artiste belge qui est l'auteur de ces décors et de ce récit, à savoir Patrick Corillon (né en 1959). On s'en convainquait encore récemment en allant sur son site web où l'on trouvait d'autres réalisations également basées sur de la fiction qu'il met en situation. Hélas, le site en question paraît être devenu inaccessible. L'artiste est représenté par la galerie française In Situ basée à Romainville.

       Le rêve de forêt liégeoise qui est au cœur du récit des guérites de la station Liège fait grandement écho en moi. Je n'ai jamais pu retrouver le lieu dont depuis l'enfance j'ai gardé un souvenir enchanté qui se situait selon ma vague mémoire dans les environs de Liège où mon père nous avait emmenés, crois-je me rappeler, à la rencontre d'un collègue de travail (ou d'un commanditaire de son usine?). Il y avait tout autour de nous un bois qui marqua mon imagination. J'en retrouve une réminiscence dans cette histoire de la station Liège comme si ce Patrick Corillon était un autre moi-même...

27/04/2026

Un monument à Fanny, dans le lieu de naissance de la tradition bouliste

       Il m'arrive de croiser par le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, ville bien connue pour le jeu de boules. En feuilletant un ouvrage sur Lyon insolite¹, j'ai été attiré par une page consacrée au lieu de naissance d'une tradition qui m'amuse depuis longtemps et dont j'ai déjà parlé sur ce blog, le baiser sur le fessier de "Fanny" quand on perd 13 à 0 à ce fameux jeu justement. Il aurait existé dans le quartier du Clos Jouve, situé au bout du Boulevard de la Croix-Rousse, une nommée Fanny, à la fin du XIXe siècle, un peu simplette qui acceptait volontiers de relever ses jupes pour présenter son popotin au joueur qui était "fanny", par trop amoureux des formes en 0... Elle aurait fini sa vie tristement dans un asile.

      Si au départ le gage consistait à embrasser un vrai postérieur féminin, on le remplaça bien vite par une effigie chargée de symboliser le fessier devenu introuvable, trop humilié à force de s'exhiber pour le plaisir de goguenards et masculins vainqueurs. Des images furent alors créées au fil du temps, en plusieurs formats et recourant à diverses techniques, sculpture, gravure, photographie, peinture (les plus intéressantes étant les plus naïves). Et la coutume se répandit dans le couloir rhodanien, puis de proche en proche à toute la France. Il existe des représentations de derrières joufflus, à la "Fanny", dans nombre de cercles de boulistes.

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Photos Bruno Montpied, 2026.

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       Au Clos Jouve, cependant, où l'on joue toujours aux boules, on a décidé, en 1987, de faire ériger par une artiste contemporaine de grand talent, Geneviève Böhmer (1928-2016), une statue d'hommage à cette tradition. Cela donne la sphère ajourée ci-dessus. Des mots serpentent au pourtour de la boule: "Fanny 20 ans, Fanny 100 ans, courage, amour, bonheur, colère, audace, pensée, mémoire." Des prénoms féminins ont été également inscrits sur les pétales de la rose d'où émerge le postérieur charnu. Une clé spéciale permet d'ouvrir une fenêtre pour accéder au cul, permettant ainsi aux boulistes infortunés (?) de sacrifier à leur dévotion popotine.

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La clé ouvrant la fenêtre de Fanny.

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Une Fanny en plomb, le derrière pudiquement voilé d'une culotte cependant très transparente; ph. et coll. B.M.

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¹Nadège Druzkowski, Lyon insolite et méconnu, p.119, Éditions Jonglez, Versailles, 2020.

01/02/2026

Exposition Montpied à la galerie Blandine Roques (Montauban)

       Pour mes 50 ans de peinture et dessin, je fête cet anniversaire avec une exposition personnelle présentant 40 dessins de ma série actuelle des "Empilés", à la Galerie Blandine Roques, place du Coq, à Montauban (entre Bordeaux et Toulouse). Cela se tiendra entre le 5 mars et le 18 avril prochains. La grande majorité des oeuvres n'ont jamais été exposées. Seules trois ou quatre le furent à l'Atelier Véron à Paris, récemment, en fin d'année 2025.

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Bruno Montpied, "Tache au pays des empilés (les Empilés 20)", 40x30 cm, technique mixte sur papier, 2025, ph. B.M..

 

     Je suis content que cela se produise dans cette bonne ville des bords du Tarn où j'ai déjà eu l'occasion d'exposer (deux tableaux) grâce à feu Paul Duchein – dont l'ombre reste un grand souvenir pour maints Montalbanais amateurs de singularités – au musée Ingres, très proche de la place du Coq, à l'occasion d'une exposition collective en 2006 qui s'intitulait "Le moi et son double". J'y suis venu également vers 2012 pour une causerie autour du film "Bricoleurs de paradis" et de mon premier livre, où un DVD du film était joint, Eloge des jardins anarchiques (éditions L'Insomniaque", 2011).

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Bruno Montpied, "Empilés nés de la dernière pluie (les Empilés 48)", 40x30 cm, technique mixte sur papier, 2025, ph. B.M. 

 

        40 œuvres de la série les Empilés, dis-je, car en effet, depuis l'année dernière les formes se sont mises à monter, à grimper, escalader mes supports, papier ou carton entoilé, de manière timide (jusqu'à présent) comme s'il s'agissait de gagner le ciel (mais lequel?). Voici ce que j'écris en guise de présentation de l'exposition sur le carton d'annonce de l'exposition qui devrait incessamment être édité par la galerie:

 

LES EMPILÉS

      Les années s'empilent. Les références, les noms, les découvertes bâtissent des piles qui grimpent vers le ciel. Et mes dessins tout à coup ont commencé depuis 2025 à traduire ces empilements eux aussi... Comme une lointaine réminiscence, également, des décors dits « à la Grottesque » créés à partir de la Renaissance¹, ancêtres du dessin automatique des surréalistes, tous m’ayant toujours frappé. Des personnages, des motifs décoratifs imaginaires, tout un vocabulaire de formes les plus variées possibles se sont mis à escalader mes supports de papier à la verticale, dans une varappe graphique énigmatique. Ce qui a eu pour effet, simultanément, de récapituler les éléments épars du lexique iconographique produits au cours de mes 50 années de création picturale et graphique, tout en ressuscitant le goût de la couleur qui a toujours été présent chez moi.

      Car, oui, 1976-2026, grâce à Blandine Roques, mes Empilés me souhaitent, je m’en suis avisé subitement, un bon anniversaire, celui, en 50 berges de création plastique, d’un certain espoir  de maturité enfin conquise…

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Bruno Montpied, "L'Hirsute parmi les empilés (les Empilés 72)", 40x30 cm, technique mixte sur papier, 2026, ph.B.M.

___

     1. "Les grotesques sont une catégorie de peinture libre et cocasse inventée dans l'Antiquité pour orner des surfaces murales où seules des formes en suspension dans l'air pouvaient trouver place. Les artistes y représentaient des difformités monstrueuses créées du caprice de la nature ou de la fantaisie extravagante d'artiste : ils inventaient ces formes en dehors de toute règle, suspendaient à un fil très fin un poids qu'il ne pouvait supporter, transformaient les pattes d'un cheval en feuillage, les jambes d'un homme en pattes de grue et peignaient ainsi une foule d'espiègleries et d'extravagances. Celui qui avait l'imagination la plus folle passait pour le plus doué. "
         (
Giorgio VASARI, De la peinture, Introduction technique, chapitre XIV, vers 1550. Cité sur le site web suivant https://www.meublepeint.com/grotesque.htm).

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Bruno Montpied, "Equilibristes empilés (les Empilés 12)", 30x30 cm, technique mixte sur papier, 2025, ph. B.M. ; non exposé à Montauban, ce dessin fait partie des premiers "empilés" qui commencèrent d'abord à la fin de ma série en format carré précédente... C'est à partir de ce douzième dessin que se mit véritablement en place l'escalade, ou la suspension, des formes.

26/01/2026

Le voleur des musées (4), l'exposition "Merveilles" au Musée de la Manufacture de Sèvres

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Photo Bruno Montpied, dans la station du métro Pont de Sèvres, 2024.

 

     Depuis quelque temps, donc, je vais beaucoup baguenauder dans les musées, pour voir des expositions temporaires ou pour musarder dans les collections permanentes. En 2024, un de mes plus beaux souvenirs d'exploration muséale s'attache à la visite de l'exposition du Musée de la Manufacture de Sèvres qui pour l'anniversaire de ses 200 ans (du 11 octobre 2024 au 11 mars 2025) avait conçu l'expo "Merveilles" qui rassemblait des chefs d'œuvre tirés de ses collections de céramiques variées, choisies parfois pour leur virtuosité aux limites de l'exploit technique, mais surtout pour leur aspect inattendu, curieux, excentrique, insolite. La poésie des contes ou du merveilleux littéraire était aussi convoquée au détour d'une salle aux murs peints en bleu... Lewis Carroll, avec son Alice, était ainsi cité avec une installation de théières de toutes sortes illustrant la scène de la dégustation de thé avec le chapelier fou. 

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Panneau d'introduction à la partie de l'exposition "Merveilles" qui présentait des objets choisis avant tout pour leur aspect insolite ; ph. B.M., 2024.

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La salle aux théières avec évocation d'Alice au pays des merveilles, exposition "Merveilles", musée de la Manufacture de Sèvres, ph. B.M. 2024.

 

      Je trouve toujours que c'est un bon angle d'attaque que de mettre en avant auprès du public, à l'occasion de ce genre d'expo anniversaire, les curiosités cachées dans les collections. C'est une judicieuse façon d'amorcer l'intérêt d'un public qui ne serait pas attiré, a priori, par la spécialité du musée, ici la céramique sous toutes ses formes (j'avais moi-même un a priori sur la céramique, que cette expo m'a permis de remettre en question). Cela fonctionne comme un hameçonnage...

        Parmi les différentes œuvres qui m'ont accroché, et que j'ai photographiées, il y avait par exemple la saynète ci-dessous:

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Porcelaine de la Fabrique de Konstnetzon, Riga (Lettonie), premier tiers du XXe siècle, collection du Musée national de Céramique, exposition "Merveilles" ; ph. B.M., 2024.

 

    Reposant sur une coquille Saint-Jacques semblable à une conque, deux grenouilles se livrent à une séance de pose inattendue: l'une tend à l'autre le masque du visage d'une jeune enfant ; la seconde, cachée sous le drap de son appareil photo, vise à capter ce masque à travers l'objectif qu'il pointe vers lui.

        Il me semble que ce genre de thème, des grenouilles anthropomorphisées se livrant à des singeries (les singes eux-mêmes ont plusieurs fois été mis à contribution dans l'art de la même façon), on le rencontre régulièrement dans l'art décoratif. Pas plus tard qu'il y a quelques jours, en visitant l'exposition sur l'Art Déco  au musée des Arts Décoratifs à Paris, je suis ainsi tombé en arrêt sur ce magnifique surtout où l'on voit deux grenouilles de part et d'autre de l'objet ouvrir grand la gueule en s'apprêtant à engloutir deux bancs de poissons.

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René Lalique, Poissons et grenouilles, verre moulé et taillé, bronze argenté, vers 1905; coll. musée des Arts décoratifs, exposition Art Déco, 2026 ; ph. B.M., 2026.

 

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Peter Pan, de James Barrie, était, au détour d'une salle, lui aussi présent à l'expo "Merveilles".

13/01/2026

DICTIONNAIRE DU POIGNARD SUBTIL

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Pierres:

     "C'est qu'il n'est ni être, ni objet, ni monstre, ni monument, ni événement, ni spectacle de la nature, de l'histoire, de la fable ou du rêve, dont un regard séduit ne puisse deviner l'image dans les taches, les dessins, les silhouettes des pierres."

       Roger Caillois, L'Écriture des pierres, 1970.

06/01/2026

Les découvertes de la galerie Dettinger à l'encan

     Le 15 janvier prochain, à Lyon, chez de Baecque, aura lieu une grande vente d'œuvres contemporaines, certes provenant d'un "couple d'amateurs lyonnais" ainsi également que de l'atelier de l'artiste Danielle Stéphane, tout en étant très liées aux multiples défrichages d'Alain Dettinger, tels qu'il en présente au fil des années dans sa galerie de la place Gailleton, et tels que j'en ai souvent parlé sur ce même blog.

       Les estimations dans cette vente sont absolument ridicules.

     Dans le tas, se retrouve un de mes dessins, estimé à peau de balle comme le reste. Il avait été acquis par ce couple d'amateurs lyonnais. Voir ci-dessous. Avis aux amateurs donc...

 

La Mangeuse d'hommes (2), 24x18 cm, 2011.jpg

Bruno Montpied, La Mangeuse d'hommes, technique mixte sur papier, 24x18 cm, 2011.

01/01/2026

Januarius...

      "Janvier, janvier !"... On croirait entendre dans le vide gris de l'hiver – via une hallucination de genre homophonique – la voix de Gabin gueuler dans La Traversée de Paris pour se moquer du marché noir du commerçant Jambier, le charcutier rapace joué par de Funès. Mais janvier, en latin "januarius", c'est dérivé de Janus, le dieu au double visage, le "dieu des commencements, des passages et des portes", qui est sans doute à l'origine de la tradition qui consiste à faire retour sur l'année écoulée et à se formuler aux uns et aux autres des vœux de bonheur pour l'année nouvelle.

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Une face d'un Janus retrouvé à l'entrée d'un sanctuaire gallo-romain à Estrées-Saint-Denis (Oise).

31/12/2025

Le chant des intervalles: le site de Fred en lisière de Paris

      Ma camarade Arielle va dans des lieux où je ne vais guère, comme cette fois où elle est allée voir un espace de street artistes fourré dans le soubassement d'une arche de périphérique (ou de bretelle de périphérique, je ne sais plus), du côté du XIXe arrondissement, grâce à la munificente (!) générosité de la Ville... Mais elle connaît ma curiosité pour des créations insolites de plein air. En sortant de ce local, face à lui, son regard a été récemment aimanté par une énigmatique installation.

 

Photo de la première vue (2).JPG

A première vue, l'énigme de l'autre côté de la rue ; ph. Bruno Montpied, 2025.

Photo de seconde vue (2).JPG

On se rapproche... Mais qu'est-ce donc? ; ph. B.M., 2025.

 

       Qu'était-ce? Qu'est-ce que ces casiers peinturlurés de vives couleurs signifiaient, placés sur un talus à la pente prononcée, pratiquement imperceptibles du moins de la part des conducteurs d'autos qui passent sur cette bretelle de périphérique plutôt à vive allure, pressés de se retrouver ailleurs (les lieux ne prêtent en effet nullement à la délectation esthétique)? En échangeant par sms et bientôt téléphone avec Arielle, j'évoquai une écriture peut-être, faite de caractères carrés, destinée à prendre lisibilité depuis les airs... Pure divagation! Elle, elle sortait d'un milieu de street artistes. N'était-ce pas tout bonnement une création gratuite d'un quelconque membre de cette honorable confrérie? Derrière ce terrain pentu, bel exemple d'espace interstitiel où souvent des marginaux s'installent, au risque de se polluer gravement les poumons des vapeurs d'essence passablement concentrées en de tels endroits, on discerne des bungalows de style Algeco où s'étalent tags et graffs.

Photo du talus plus redressé (2).JPG

Les bungalows tagués ; ph. B.M., 2025.

A travers la grille de clôture (2).JPG

En se rapprochant toujours plus... ; p. B.M., 2025.

 

       En se rapprochant, en examinant ces casiers à travers les grillages de clôture, nous finîmes par nous rapprocher de la vérité. Lequel d'entre nous (nous avions aussi demandé à mon ombre favorite, le sieur Régis Gayraud, mon omniscient assistant, qu'il m'arrive d'appeler familièrement "Dieu" de ce fait, de nous accompagner) formula le premier l'idée que ces casiers étaient en fait des carrés de culture (je penchais pour un jardin partagé)...? Une culture dans les deux sens du mot! Régis pointa du doigt, pour étayer l'hypothèse, une grande tige de tournesol fané qui émergeait d'un des carrés. Les herbes folles avaient envahi la plupart des zones délimitées, si bien qu'on pouvait croire à un abandon du lieu. La rencontre qui allait suivre avec l'animateur du lieu allait nous convaincre que cet apparent délaissement n'était que temporaire, avant tout dû à la saison hivernale.

 

Le potager apparaît (2).JPG

En détaillant les différents carrés, on se rendit compte qu'ils renfermaient, parfois dans des secondes délimitations en croix, voire en damier, des espaces où l'on faisait pousser des légumes, et même, par endroits des arbustes fruitiers ; ph. B.M., 2025.

Un carré potager (2).JPG

Dans ce carré-ci, les sous-délimitations de zones de culture apparaissent plus nettement ; ph. B.M., 2025.

 

      Il nous apparaissait évident que pour en savoir plus, il fallait contourner le lieu et tenter de nous y introduire par l'arrière, du côté des Algeco précisément. Ce que nous fîmes allégrement. C'était un foyer des Restos du Cœur qui était au-dessus, à ce que nous constatâmes rapidement. Nous eûmes le bonheur de tomber sur un monsieur qui voulut bien, suite à nos questions sur les fameux carrés peints, appeler l'auteur – car il y avait un auteur... Et nous vîmes surgir un grand gaillard, prénommé Fred, souriant, coiffé d'une insolite casquette de capitaine de navire, heureux de nous servir de guide spontané vers le jardin du talus. Il avait eu l'idée, apparemment seul, de créer en cet endroit abandonné, propriété de la SNCF (alors que le terrain des Restos est propriété de la Ville de Paris, ce qui occasionne des divergences de points de vue sur qui doit entretenir quoi...), pour le transformer de friche-dépotoir, à l'origine, en jardin potager et verger dont les productions allaient parfois améliorer l'ordinaire des Restos du Cœur dont Fred, champion de générosité, était de surcroît l'un des bénévoles. Il avait su tirer un parti pratique de la pente facilitant peut-être le travail de la terre du fait de l'inclination du sol (?). C'était donc bien un jardin... qu'il partageait à sa manière, un "jardin partagé", initiative spontanée venue d'un seul individu...

 

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Fred, "l'artiste", le démiurge, fondateur du jardin "partagé" sauvage de cette Porte de la Villette ; ph. B.M. 2025.

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Conversation au sommet, face aux buildings moches du pourtour parisien, Fred et l'auteur de ces lignes ; ph. Régis Gayraud, 2025.

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La pente facilite-t-elle le travail de la terre? ; ph. B.M., 2025.

 

       Faire pousser des légumes ou des fruits ne lui avait pas suffi, il avait décidé de copieusement peinturlurer les cadres en bois, issus d'anciennes palettes, et c'était cela qui signifiait sa joie d'avoir su métamorphoser toute cette insignifiance en havre de fécondité. Est-ce de ma part, notation morbide ou tout au contraire soulignement de la permanence d'une culture caribéenne (Fred est martiniquais) où la mort n'est pas vue comme la fin d'un chemin mais le début d'un autre, comme ce jardin est la métamorphose d'un lieu de mort en lieu de vie : est-ce que certains  rectangles de culture n'évoquaient pas, aussi, certaines tombes, notamment vaudou?

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Puis-je interpréter ces croix au chevet de ces rectangles et carrés de potager comme des marques funéraires? ; à noter aussi l'allée de bois peint qui fait figure de terrasse permettant au jardinier de circuler plus aisément et de niveau ; ph.B.M., 2025.

07/12/2025

Alice Massénat à la librairie de la Halle Saint-Pierre

Alice Massénat

  

          Parfois, je me dis que tous ses dessins ‒ au pastel sec le plus souvent, où vient jouer parfois un peu d’encre ‒ sont nés d’une cordelette triturée machinalement par son père Bernard, qu’elle a conservée, accrochée au mur comme une œuvre ‒ et, après tout, pourquoi pas ? De l’art involontaire aussi énigmatique que tel nuage ou telle tache dans une agate ‒, dont la forme sinueuse ressemble fort à ses gesticulations graphiques sans fin sur papier et carton, telles des danses à jamais figées.

 

Cordelette tressée et façonnée par B. Massénat, date inconnue, coll Alice Massénat (2).JPG

Bernard Massénat, cordelette tressée sans doute machinalement, sans date, coll. Alice Massénat.

 

          Elle écrit des poèmes auxquels je ne comprends rien, voguant dans la plus parfaite obscurité quand je la lis. Mais je trouve que ce qu’elle y dit niche peut-être plus adéquatement dans les lignes dites abstraites de ses compositions flottantes, effilochées, formes en loques, ébauches d’êtres qui ne peuvent parvenir à naître, dirait-on.

      C’est une poétesse abstraite, Alice, qui court derrière un lapin que lui a posé l’existence.

            (Texte proposé à la librairie de la Halle Saint-Pierre et finalement censuré...)

 

Alice Massénat, sans titre (le Minotaure, titre BM), encre et pastel sec, 46x38cm, 2018 (2).JPG

Alice Massénat, sans titre (le Minotaure, titre donné par moi en aparté), encre et pastel sec sur papier, 46x38 cm, 2018 ; photo et collection Bruno Montpied ; à l'heure où j'écris ces lignes, cette reproduction est insérée sur le site internet de la Halle sans légende, et sans précision sur l'appartenance de l'œuvre à ma collection : bonjour le sans gêne et l'approximation...

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Alice Massénat, sans titre, encre et pastel sec sur papier, 40x30cm, 2017 ; ph. et coll. B.M.

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Alice Massénat, sans titre, encre et pastel sec sur papier, 40x30cm, 2017 ; coll. de l'artiste.

 

     On peut voir à la librairie de cette Halle Saint-Pierre, jusqu'à début janvier, une petite sélection des travaux d'Alice : un grand format sur carton et quelques dessins sur papier de plus petit format. Et l'on trouvera aussi sous peu quelques-unes de ses oeuvres poétiques en livres. Un dessin d'Alice figurera dans mon article sur les femmes automatistes actuelles qui devrait paraître dans le prochain numéro de Création franche à la fin de cette année.

26/11/2025

L'atelier de Boris Vian et l'appartement attenant de Jacques Prévert Cité Véron à Paris en péril...

     Paris et péril ont tendance à se confondre, pas seulement homophoniquement... J'apprends que le Moulin Rouge, propriétaire des maisons où vécurent les trois satrapes, Boris Vian, Jacques Prévert et un chien ami des deux, voudrait effacer ces lieux du paysage parisien. Une pétition contre cela est à signer!

https://c.org/n8DkjtXCLh

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Robert Forestier (alias Robert Véreux), une peinture imitant un tableau du Douanier Rousseau, faisant partie des collections de Boris Vian dans son atelier de la Cité Véron. 

21/11/2025

Le voleur des musées (3), au "Neubau" et au "Kunstmuseum" de Bâle

     Le Neubau à Bâle, ça ne veut pas dire le nœud beau, selon une plaisante homophonie. C'est en réalité le "nouveau bâtiment", construit à côté du Kunstmuseum de la ville, aux fins d'y abriter, à ce que je crus comprendre, en y visitant récemment une exposition consacrée aux fantômes, des expositions temporaires – le musée principal étant consacré à abriter les collections permanentes, où l'on découvre entre autres un magnifique Douanier Rousseau, "La muse inspirant le poète", portrait de Marie Laurencin et d'Apollinaire. Marie Laurencin y apparaît en grosse dondon, ce qui ne manque pas de sel quand on se rappelle qu'elle était plutôt mince en réalité.

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Henri Rousseau, dit "Le Douanier", La muse inspirant le poète, 1909, collection permanente du Kunstmuseum de Bâle, ph. Bruno Montpied.

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Portrait photographique de Marie Laurencin, publié sur Paris Zig-zag

       

     Je ne parlerai pas ici de cette expo sur les fantômes que j'ai chroniquée pour Artension (numéro à paraitre en janvier). Non, mais il y avait au bout de l'expo, ou du moins en marge de l'expo et plutôt dans le bâtiment de la collection permanente, un curieux tableau. Mon attention fut attirée sur lui à la suite d'une question que j'adressai à la conférencière qui me guidait durant ma visite des "fantômes". Je lui avais dit qu'il ne m'aurait pas étonné que des membres du personnel de surveillance du musée aient fini par voir à leur tour des fantômes, en particulier la nuit, à force de déambuler seuls dans les grandes salles passablement dépouillées et, il faut bien le dire, assez austères du musée. Ce genre de vision affecte souvent, je pense, plusieurs employés – notamment les plus sensibles et imaginatifs – qui travaillent seuls en nocturne dans des grands établissements. Je me souviens ainsi d'une femme de ménage antillaise qui m'avait confié ne pas pouvoir travailler seule, à la tombée de la nuit, dans l'école qu'elle était chargée de nettoyer après la fréquentation des élèves.

     La conférencière me répondit instantanément en me signalant un curieux tableau qui avait en effet résulté d'une imagination d'un membre des vigiles – dont le musée malencontreusement n'avait pas retenu le nom,  ce que je trouve symptomatique d'une certaine condescendance à l'égard de ceux qui se mêlent de s'exprimer sans en avoir le titre –, tableau qui était accroché à part, et ce tout de même depuis au moins cinquante ans,  sur un mur du rez-de-chaussée du musée principal.

        Le voici :

 

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Anonyme (un surveillant du Kunstmuseum de Bâle), sans titre (le fantôme du musée), vers 1960-1970 ; ph. B.M.

08/10/2025

Adieu Jacqueline, mais que le musée de Laduz renaisse à présent!

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12/09/2025

Le voleur des musées (2: le musée alsacien et ses dégorgeoirs)

     A Strasbourg, il y a une vieille, vieille maison qui est le siège du musée alsacien. Il partage, je crois, avec le musée Arlaten, à Arles, le privilège d'être une des toutes premières collections d'art populaire à avoir recueilli des objets par delà le collectage des coutumes, des contes, des chansons traditionnelles, c'est-à-dire par delà l'aspect immatériel du patrimoine populaire. Cette maison est splendide, sur le quai Saint-Nicolas qui borde la rivière l'Ill. Le centre ville est juste de l'autre côté.

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Deux photos de la cour intérieure du musée Alsacien de Strasbourg, avec un sonneur de cloche (peut-être en provenance d'un beffroi?), photos Bruno Montpied, 2017.

 

      Parmi les nombreuses pièces conservées, j'ai eu plaisir à retomber sur des mascarons que j'avais découverts au préalable dans un album pour la jeunesse de Philippe Fix, visant à l'intéresser à l'histoire, intitulé Il y a cent ans déjà (voir ICI ce qu'en dit l'auteur, ainsi que l'illustration que j'avais photographiée, ci-contre). le voleur des musées,musé alsacien,art populaire curieux,dégorgeoirs,vieille maison

        "Mascarons" n'est du reste pas le terme idoine, on parle plutôt en l'occurrence de "déversoirs" ou "dégorgeoirs" de moulins, voire même de "dégueuloirs".

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Différents types de masques-dégorgeoirs tel que reproduits dans le n°3 du Cabinet de l'amateur ("Effroyables gardiens, figures protectrices de moulins dans le Rhin supérieur, musée Alsacien", éditions des musées de Strasbourg, 2015), collection d'albums brochés consacrés à divers sujets insolites.

 

     Ces visages plus ou moins grotesques auraient très bien pu ne pas exister. On aurait pu se contenter de mettre de simples issues en bois pour laisser s'écouler le son que l'on séparait de la farine. Mais on avait besoin de créer ces figures pour éloigner les esprits maléfiques toujours prêts à abîmer les productions des hommes, en l'occurrence en y instillant le poison de l'ergot de seigle, responsable du "mal des ardents". Ces figurations cependant devaient aussi amuser les sculpteurs et les propriétaires des moulins, mobile de type ludique que l'on ne met pas toujours suffisamment en avant dans les motifs de création.

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Cartel explicatif sur les dégorgeoirs au musée Alsacien, reprenant l'illustration de Philippe Fix ; ph.B.M.

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Trois exemples de dégorgeoirs au musée Alsacien, ph. B.M., 2017.

 

       A noter que la collection de dégorgeoirs du musée Alsacien (ouvert en 1907) fut constituée grâce à Robert Forrer, l'un des créateurs du musée. Il en parla dès 1889 dans la Revue alsacienne illustrée, date où l'on commençait chez les ethnographes à étudier de près la culture matérielle populaire (je remercie Valérie Rousseau d'avoir attiré ma curiosité sur ce point).

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Parmi d'autres objets au musée Alsacien, cette collection de dossiers de chaises... On dira "ben oui, ce sont des chaises, quoi, que nous demandez-vous d'admirer là?" Précisément, la profusion et la variété des motifs décoratifs de ces chaises me paraît  admirable, par ce goût de varier l'esthétique des meubles, souci "inutile" selon le point de vue utilitariste courant, mais selon moi, au contraire, bien utile puisqu'il contribue à enchanter la vie quotidienne.

06/09/2025

Alicia Lasne à la Halle Saint-Pierre et à l'Atelier Véron

      Pour sa nouvelle exposition de rentrée ("L'étoffe des rêves"), la Halle Saint-Pierre présente des créations textiles d'auteurs variés. Ce n'est pas sans me rappeler une autre expo qui s'appelait "Sur le fil", organisée par Pascal Saumade et Barnabé Mons à la Folie Wazemmes à Lille, il y a quelques années (en 2009 exactement), qui avait fait le choix, dans la perspective de "l'art modeste", de ne pas se limiter à des créations d'artistes, mais aussi de montrer des créations pas nécessairement "artistiques", comme des canevas par exemple, ou des tissus brodés créés au sein d'un collectif de créatrices serbes. A la Halle, il me semble (l'expo n'est pas encore commencée au moment où j'écris ces lignes), ce ne seront qu'œuvres d'artistes, se revendiquant comme tels.

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       Au sein de ce projet, on retrouvera dès le 11 septembre, date du vernissage, en particulier les broderies, choisies ici en fonction de leurs plus grandes dimensions, d'Alicia Lasne, cette jeune artiste qu'on peut bien qualifier de "brute", étant donné son statut d'autodidacte, ou de "singulière", étant donné le fait qu'elle cherche à exposer, à la différence des bruts qui pondent sans se soucier pour qui ils pondent. Elle expose parallèlement depuis le 21 août – date bien "goupillée", pour une durée s'étendant jusqu'au 28 septembre – à l'Atelier Véron, première galerie à l'avoir défendue, et lieu que j'ai fortement tendance à soutenir, en particulier parce qu'ils sont montmartrois comme moi, et que nous avons pas mal de goûts en commun, par exemple cette artiste rouennaise, Alicia, sur qui j'ai commis un article dans l'Artension de juillet-août dernier (n°192).

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Article de B Montpied sur Alicia Lasne dans Artension n°192.

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Exposée à l'Atelier Véron

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Alicia Lasne, broderie exposée à la Halle Saint-Pierre.

      Influencée par les arts textiles péruviens, son iconographie élabore tout un discours "philosophique" tournant autour de la figure mythique sud-américaine de la Pachamama, sorte de mère-nature que l'autrice trouve de plus en plus agressée, au fur et à mesure des atteintes aux forêts, au réchauffement climatique, aux viols de l'industrie minière.

     Beaucoup des travaux d'Alicia sont disponibles à l'Atelier Véron qui achète la majorité de ses productions.

      A noter, de surplus, une autre créatrice qui sera présente aussi sur les cimaises de la Halle Saint-Pierre, Polly Vogel, dont l'Atelier Véron avait eu déjà l'occasion d'exposer quelques-uns de ses "monstres sauvages".

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Alicia Lasne, sans titre, broderie et accessoires incorporés (des pois chiches par exemple), 60x50 cm, 2025 ; ph. et Coll. B.M.

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Polly Vogel, monstres sauvages, ph. B.M.

13/08/2025

Le voleur des musées (1: le musée Daubigny)

       Pas mal d'esprits que je juge comme chagrins trouvent pénibles ces visiteurs qui dans les musées ou les expositions multiplient les photos devant les œuvres. Il est vrai que certains paraissent se contenter de cette opération dans l'approche des tableaux ou des statues, ayant un besoin viscéral, dirait-on, d'interposer leur appareil photo entre l'œuvre et leur regard, comme par nécessité d'imposer une interface.

    D'autres procèdent différemment, comme mézigue par exemple. J'opère des ponctions sur les cimaises, je prélève, je "vole" les œuvres qui me concernent, me surprennent, me parlent de préférence aux autres. J'ai donc décidé de commencer sur ce blog à rassembler quelques artefacts qui ont fait l'objet de ma fascination, ou ont simplement attiré mon attention. J'ai en effet multiplié les visites à des musées et expositions tous ces derniers mois.

 

Le musée Daubigny et l'art naïf

     A priori, Charles-François Daubigny (1818-1878), connu pour être un des fondateurs de l'Ecole de Barbizon, ne fait pas partie des peintres qui me séduisent beaucoup. Sa peinture paysagiste très sérieuse, très solide, est même plutôt ennuyeuse, sauf si l'on est des pays qu'il a représentés et que l'on veuille y retrouver des indices et des souvenirs capables de construire l'histoire de ces pays familiers (comme lorsque l'on voit ce paysage d'Auvers-sur-Oise privés d'arbres, datant d'un passé bien moins végétalisé). Son musée est sis à Auvers-sur-Oise où il avait son atelier, que je n'ai pas pu visiter faute d'être tombé le bon jour de visite. Cette maison-atelier recèle des peintures murales, paraît-il, réalisées avec d'autres amis peintres (Corot par exemple) et aussi  des enfants, dont son fils, Karl. C'était cela que j'aurais voulu voir, sans grande conviction non plus. Autre fait que je souhaitais vérifier, c'est pourquoi un département d'art naïf, qui est incrusté dans la collection permanente du musée, ne fait pas l'objet d'une présentation à l'exemple des tableaux de Daubigny. Je savais pourtant, pour l'avoir appris du site internet du lieu, que le musée est avant tout consacré au peintre d'Auvers. Et l'information me fut répétée par la sympathique conservatrice du lieu, Mme Agnès Saulnier-Chemin. La présence de la collection d'art naïf ne peut faire l'objet que de très partielles extractions au gré des expositions temporaires. Comme c'était le cas à l'occasion de l'expo qui se tenait le jour de ma visite, "Âmes animales". Une minuscule salle, un cabinet plutôt, montrait en effet un tableau de Bernard Vercruyce, des gravures de Corneille (qui s'est installé à Auvers et s'y est fait enterrer, non loin de la double tombe des frères Van Gogh) - mais peut-être fais-je une erreur, les gravures en question étant montrées dans une salle précédente ? - et aussi un fort beau tableau d'une inconnue au bataillon des peintres naïfs, Louise Gattet.

Louise Gattet, Le salon des chats, 1998, goua che sur bois, musée D, don de l (2).JPG

Louise Gattet, Le Salon des chats, gouache sur bois, 1998, musée Daubigny, don de l'artiste ; ph. (compressée) Bruno Montpied.

 

     Cette collection d'art naïf mériterait de faire l'objet d'une exposition complète au moins une fois, en laissant un catalogue disponible après coup pour les curieux. Il existe deux autres peintres intéressants en son sein, André Salaün, mort il y a vingt ans, et Bernard Vercruyce, qui vit je crois aujourd'hui à Auvers, grand spécialiste de la peinture de chats.

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André Salaün, La Chope la nuit, musée Daubigny.

04/08/2025

Dictionnaire du Poignard Subtil

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Platitude :

        « Car voilà : on a supposé la terre plate. C’était vrai, elle l’est encore aujourd’hui, de Paris à Asnières par exemple. Seulement n’empêche pas que la science prouve que la terre est surtout ronde. Ce qu’actuellement personne ne conteste. Or, actuellement, on en est encore malgré ça, à croire que la vie est plate et va de la naissance à la mort. »

         (Vincent Van Gogh, lettre à Émile Bernard, Arles, 1888).

         Citation reproduite sur la porte de l'ancienne librairie parisienne des Éditions du Sandre.

21/07/2025

Les collections d'art brut ne sont pas toutes pareilles

      L'exposition de 402 œuvres de la collection d'art brut de Bruno Decharme, tirée de sa donation récente au MNAM du Centre Georges Pompidou – ce qui correspond à un peu moins de la moitié de la totalité des oeuvres données –, et présentée cet été au Grand Palais rénové, pourrait faire croire au public qui n'a jamais entendu parler d'art brut qu'elle représente la seule collection d'art brut existante. Or, des collections d'art brut, il en est plusieurs, et de couleurs variées. Les contours de la notion étant de plus assez flous – l'autorité centrale qui était autrefois représentée par Dubuffet, l'inventeur de la notion et du terme, puis par Michel Thévoz, premier conservateur de la collection d'art brut donnée par Dubuffet à la ville de Lausanne, ayant grandement lâché du lest sur les autorisations d'étiqueter brut ou pas –, cela a encouragé depuis déjà quelques décennies les collectionneurs, les galeries, les artistes eux-mêmes à étiqueter bruts à tout va toutes sortes de productions. Il y a plusieurs arts bruts ainsi. Leur point commun restant est que l'on a toujours affaire à des non professionnels de l'art, sans formation artistique, sans référence à l'histoire de l'art passé ou contemporain. Mais l'on trouve désormais un art brut plus austère, peu sensuel, dépressif, à côté d'autres arts bruts plus tournés vers l'enfance, l'humour, la fantaisie, la plaisanterie, au nombre desquels on peut ranger la catégorie des environnements populaires spontanés toujours difficiles à classer, dans l'art brut ou dans l'art naïf, son frère ennemi.

       En même temps (ou du moins, durant ce même été mais sur une partie plus courte), que  l'exposition Decharme, se tenait (ça se termine dans cinq jours, le 26 juillet) une exposition intitulée "Vent d'art brut" sur l'île d'Oléron, à Saint-Pierre-d'Oléron précisément, regroupant plusieurs événements, projections, conférence, ateliers, expo... C'est l'association Art brut en compagnie, animée par Alain Moreau – dont la collection constitue le noyau central des divers lieux de monstration –, qui est à la baguette.

Programme Vent d'Art Brut_flyer.jpg

     J'ai déjà eu l'occasion de parler de cette association, qui avait déjà monté une expo au Fort de Vaise à Lyon il y a peu (2022).

Vue d'une salle avec maquettes de René guisset et pierre et raymonde petit.jpg

Vue d'une salle au Fort de Vaise en 2022, exposition d'Art Brut en compagnie, avec des œuvres, entre autres, de René Guisset, de Raymonde et Pierre Petit (toutes sur la table), et sur les murs, de Monique Le Chapelain, d'Yvonne Robert, d'Oscar Haus, de Pépé Vignes... tous créateurs que je collectionne comme Alain Moreau... ; ph Bruno Montpied, 2022.

 

     On y retrouvait diverses pièces qui sont montrées aussi à "Vent d'art brut", comme par exemple Monique Le Chapelain avec cet "oiseau éventail" de 1995: Monique Le chapelain, l'Oiseau éventail, 80x120cm, 1995 (2).jpg

      L'exposition de Saint-Pierre d'Oléron était dispatchée dans divers lieux, mais l'un d'eux, le château de Bonnemie, se posait en place principale.

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Le Château de Bonnemie ; ph.B.M. 2025.

 

      Joli espace, dans un grand parc, on y verrait bien s'installer un permanent musée d'art d'autodidactes bruts et naïfs...

       Il y a une incontestable fraîcheur d'inspiration dans les créateurs que recherche Alain Moreau (que je soupçonne parfois de regarder attentivement mon blog!). Comme par exemple dans le cas de Vivi Fortin, dont j'ai parlé sur cette colonne en 2019 (mais qui avait été primitivement décelé sur le blog "Les Grigris de Sophie", soyons honnête de le reconnaître...). 20250624_104053.jpgDivers volatiles  ouvrent et ferment  le parcours, tandis qu'un portrait du chanteur Renaud se dissimule dans un coin (voir ci-contre).

      Mais les manèges à la poétique fragilité de René Guisset, les soi-disant "jouets" de Raymonde et Pierre Petit – distribués dans l'expo sur une table, en une ronde qui a pris bien soin de les individualiser –, restituent des échos d'enfance, comme on en rencontre aussi au musée des Amoureux d'Angélique, autre collection d'art populaire ou brut ingénu que j'ai eu souvent l'occasion de défendre ici même et dans mes articles d'Artension. Ce qui résumerait peut-être d'un seul mot ce genre de collection, c'est le mot naïf de fait! Une collection d'art brut NAÏF... Le genre de mot qui ferait sauter en l'air les thuriféraires de l'art brut épris d'orthodoxie, thuriféraires qui ces temps-ci ont tendance à basculer dans l'oeuvre brute ennuyeuse, tristounette, dépressive, à base de striures de mots et de numérotations en nuage (comme il y en a beaucoup au Grand Palais justement). Personnellement, le lettrisme sauvage, auquel s'ajoute une passion pour le gribouillage (Dan Miller) ou l'embrouillamini (Judith Scott), aurait furieusement tendance à me tirer d'effroyables bâillements. Ce n'est que mon point de vue que je ne force personne à partager.

Emile Ratier, Raymonde et Pierre Petit, René Guisset (2).jpg

Emile Ratier, sur le banc à l'arrière-plan, les manèges de René Guisset au centre de la table, et les joyeux véhicules de Raymonde et Pierre Petit au pourtour ; exposition "Vent d'art brut", Château de Bonnemie, ph. B.M., 2025.

 

    J'éprouve plus de joie à contempler les œuvres d'Emile Ratier, les lièges de Gironella, les poétiques compositions de Patrick Chapelière, les sensibles peintures acryliques de Louis Poulain, les arabesques de Martha Grünewald, les involontaires charges d'Yves Jules (qui me donne souvent l'impression de construire un immense jeu de massacre des diverses personnalités aperçues dans les media), ou les drolatiques saynètes légendées de la paysanne Yvonne Robert (que l'on me permette de glisser ci-après une toile que je possède d'elle, tout à fait remarquable, et qui ne fut pas exposée à Oléron donc).

La Raison du plus fort, 46x55cm, h sur toile, 1976 (2).jpg

Yvonne Robert, La Raison du plus fort, huile sur toile, 46x55 cm, 1976 ; ph. et coll. B.M. (ancienne collection Francis Lichon).

Alain Moreau et un journaliste du Littoral, journal local, interview, juin 2025 (2).jpg

Exposition "Vent d'art brut", sur les marches du château de Bonnemie ; Alain Moreau dialogue avec un journaliste de la feuille locale, "le Littoral": "Vous savez, moi, ce que j'aime, ce sont les créateurs d'instinct... Et comme moi-même, je suis gouverné aussi par l'instinct, on s'entend fort bien, eux et moi..." ; ph. B.M., 2025.

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Programme Vent d'Art Brut_événements.jpg

Et, pour finir, une petite remarque facétieuse: Alain Moreau n'y a pas songé, mais un "vent", dans le langage familier, ce peut être aussi un pet... Quelque ennemi de cette manifestation pourrait user de cette synonymie afin de la brocarder... Du danger de choisir vite ses titres...

01/06/2025

"L'art du peuple", un mini film chez Konbini TV sur trois inspirés, en présence du sciapode...

film réalisation Mathieu Habasque

20/05/2025

Une après-midi pour découvrir Germaine Coupet, dite "Existence", et le livre sur elle de Martine Willot

       Le 31 mai, à l'auditorium de la Halle Saint-Pierre, à 15h, se tiendra une présentation visant à faire découvrir une écrivaine et une peintre naïve et populaire originaire du Limousin, Germaine Coupet, surnommée Existence (1892-1952) par ses amis Henri-Pierre Roché et Franz Hessel.

Existence par Man Ray.jpg

Portrait photographique d'Existence par Man Ray.

 

        Bergère, aventureuse, n'ayant guère froid aux yeux, modèle à Montparnasse (photographiée par Man Ray), elle avait gardé au cœur la nostalgie de son enfance âpre et trépidante, fauchée aussi, passé dans son cher Limousin, non loin de Saint-Léonard de Noblat dans les années du début XXe siècle, en un temps où la civilisation rurale était d'un autre âge, comme d'un autre pays, distinct de celui des villes. Cela rejaillit dans deux nouvelles, écrites avec force et authenticité, publiées dans les années 1930, "Village" et "Didi".

Existence, Mère, enfant et chèvre (compressé).jpg

Existence, portrait de sa mère, Catherine, raconteuse et forte personnalité...

 

     Les éditions Plein Chant, en 2006, avaient déjà confié aux deux chercheurs passionnés des peintres naïfs montmartrois, Bertrand et Martine Willot, éditeurs de diverses biographies de ces peintres à l'enseigne de La Vie d'Artiste, le soin de présenter ces nouvelles de Germaine Coupet, assorties des souvenirs de sa sœur Céline.

Couv Nouvelles paysannes.jpg

Dans la collection Voix d'en bas, chère à Edmond Thomas des éditions Plein Chant...

 

      A peu d'années de cela, en allant visiter le musée Cécile Sabourdy à Vicq-sur-Breuilh, au sud de Limoges, j'avais été surpris de tomber, à côté de tableaux de naïfs fort valables, comme ceux de Cécile Sabourdy, autre peintre limousine, mais aussi de Maurice Loirand, de Bauchant, ou encore de Robert Masduraud, sur des œuvres d'Existence, à l'univers à la fois délicat et rugueux. Ce musée de Vicq sur Breuilh possède en effet, venus d'une collection particulière (et donc pas présents dans la collection permanente si j'ai bien compris), des tableaux de notre ex-bergère. Cette dernière mania ainsi deux moyens d'expression, l'écriture et la peinture, tous deux au service de l'évocation de la vie d'autrefois telle qu'elle l'avait connue dans sa jeunesse. Les deux moyens se complètent harmonieusement en effet, mais le phénomène n'est pas si fréquent chez les créatifs prolétaires.

Existence, Deux hommes et trois femmes (2).JPG

Existence, portrait de groupe dans la verdure.

Roulade sur la colline Accrochage été 2021 m C Sabourdy (2).JPG

Existence, jeux d'enfants (roulade sur une colline).

 

      Paru cette année, Dite Existence, une amie de Jules et Jim, par Martine Willot, aux éditions La Vie d'Artiste, revient sur la biographie de Germaine Coupet, apportant de passionnants nouveaux développements sur ses liens, en particulier, avec l'écrivain Henri-Pierre Roché, l'auteur du roman Jules et Jim, porté au cinéma on le sait par François Truffaut, et avec son camarade Jules, l'écrivain allemand Franz Hessel, l'auteur des chroniques intitulées Flâneries parisiennes, entre autres. C'est à eux qu'elle dut son surnom, qu'elle adopta pour signer ses peintures.

Martine Willot, Dite Existence, une amie de Jules et Jim (2).jpg

Le livre de Martine Willot, Dite Existence, une amie de Jules et Jim, éditions La Vie d'Artiste AWD.

 

     C'est donc à la suite de cet ouvrage que Martine Willot, secondée par une conteuse, Frida Morrone (de la compagnie Astolfo sulla luna), qui lira des passages des nouvelles d'Existence, et avec mon soutien (pour passer des reproductions des peintures et dessins d'Existence, en la mettant en regard avec d'autres peintres naïfs, pour souligner points communs et différences), vient à la Halle Saint-Pierre le 31 mai pour le défendre.

      Mon intervention, en marge de celle de Martine Willot, vise à lancer un signe à nouveau à tous ceux qui n’ont pas abandonné l’idée de continuer de s’intéresser au corpus vaste et hétéroclite de l’art naïf, genre d’art autodidacte qui a été supplanté (injustement) par la vogue de l’art brut depuis quelques décennies. L’art naïf insolite et de qualité (à distinguer de l’art naïf mièvre et gentillet) a toujours quelque chose à nous dire.

Existence, La promenade du petit maître (2).JPG

Existence, La promenade du petit-maître (l'image pourrait facilement illustrer le passage où Existence évoque dans Village cette promenade d'enfant étouffé par son environnement bourgeois corseté).

18/05/2025

Un inspiré à la Dominique, l'art brut est décidément mondial

Statues (couple) à la Dominique, ph Pascal Hecker.jpg

Site à la Dominique, comme un couple couvert de sucre glace ;  photo Pascal Hecker, 2025.

    

       Je dois avouer que j'étais dans un état second lorsque l'ami Pascal Hecker m'a appelé pour commenter une volée de photos (prises par lui, je crois, mais ne n'en suis plus tout à fait sûr) représentant des éléments de décor insolites, situés très près de la bordure de route, quelque part sur l'île de la Dominique, endroit paradisiaque où il semble être allé pérégriner ces derniers temps. Cela se situe aux Caraïbes, entre la Guadeloupe et la Martinique, cette Dominique, qui fut une colonie britannique et qui est désormais indépendante, restant cependant membre du Commonwealth. Pascal s'est trouvé surpris de découvrir un ensemble de petits édifices munis pour certains de croix, comme si on était dans un cimetière, et pour d'autres flanqués de sorte de clochetons protubérants.

Edifice avec croix, La Dominique, ph P Hecker.jpg

Photo P.H., 2025.

Edifice avec clochetons et tour, la Dominique, ph P Hecker.jpg

"Next door" est-il inscrit sur une porte, comme pour indiquer une autre entrée... de W-C? Ou d'une chambre d'une sorte de motel bizarre? Ou de l'entrée d'un lieu sacré, une fontaine consacrée par exemple? ; ph. Pascal Hecker, 2025.

 

       Une sorte de tour de Babel sommaire, à moins qu'il ne s'agisse d'une tour de Pise redressée (par l'auteur n'ayant pas perçu ce détail, ou bien ayant sciemment voulu la redresser?) se tient très près de la route, ayant en outre une petite sœur à un autre endroit (voir ci-dessus). 

Sorte de tour de Babel à la Dominique, ph Pascal Hecker.jpg

Tour de Babel? ; ph. P.H., 2025.

 

       Autres curiosités au sein de ce complexe d'inspiré dominicain, on trouve des statues. Outre le couple couvert de sucre glace que j'ai incrusté au début de cette note, on relève aussi une statue de boxeur (il me semble bien), peut-être une réminiscence de l'ancienne activité du propriétaire? Elle jouxte une statue orange de femme ailée dont le photographe n'a pas daigné nous fournir l'apparence côté face...

Statue de boxeur à la Dominique, ph Pascal Hecker.jpg

Le boxeur à la carrure maousse ; ph. P.H., 2025

Statue femme ailée, La Dominique ph P Hecker.jpg

Le dos de la femme ailée - levant les bras? - qui me fait penser à une statue qui lui ressemblait, sorte de harpie, dans le jardin de statues naïves de Martial Besse dans le Lot-et-Garonne (voir le Gazouillis des éléphants et Eloge des Jardins anarchiques) ; ph. P.H., 2025.

 

      Cela ne s'arrête pas là, on peut aussi voir sous une sorte d'avancée de toit un autre couple de statues, façonnée d'une manière tout aussi brute que les autres, et pas couvertes de peinture cette fois.

Statues couple sous abri d'un petit édifice, la Dominique, ph P Hecker.jpg

Comme un couple de gardiens... ; ph. P.H., 2025.

 

      Et, à d'autres endroits, on aperçoit également des éléments d'architecture qui font un peu songer à des ornements mauresques, comme un souvenir d'influence hispanique?

Arche, site la Dominique, ph P Hecker.jpg

Une arche à laquelle je trouve une vague ressemblance avec de l'ornementation de palais arabo-andalou... ; ph. P. Hecker, 2025.

11/04/2025

Sur un dessin d'Hélène Lagnieu

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Hélène Lagnieu, Le grand passeur, technique mixte (graphique) sur papier, 45 x 100 cm, 2022. Exposée  jusqu'au 20 mai 2025 à l'Atelier Véron, 31 rue Véron à Montmartre (Paris). www.atelier-veron.com

 

 

Le grand passeur

(sur un dessin d’Hélène Lagnieu)

 

 

      J’étais un grand mammifère marin dérivant sous un courant mou, l’œil mouillé (bien sûr, mais humide aussi d’un vague désespoir), les lèvres entrouvertes pour absorber ce qui passe, menu fretin, algues, plancton, débris, au sein d’une mer idéale (sans poison)… et, plus merveilleux, rachetant de ces débris, avalée tel Pinocchio rejoignant son père dans le ventre d’une baleine, une femme nue aux longs cheveux gris, sur le corps de laquelle, en transparence, étaient visibles les trompes de Fallope, si semblables à des cornes de bélier, comme un guidon auquel s’agripper... (Trompes de Fallope ‒ trompes d’abondance ? ‒ et cornes sont des leitmotivs de l’artiste)

      J’étais un paysage flottant, à crinière ou nageoire moirées, petit bois à la lisière d’un horizon hérissé d’une tête de femme contre laquelle reposait le museau bienveillant d’un cerf (cerf, cerf, ouvre moi, car le chasseur me tuera ?) au regard énamouré. Composite paysage, agrégeant éponges, grumeaux dorés, épine dorsale d’un poisson dévoré, au bout de laquelle fondait une goutte rose, comme la naissance d’un nouvel organe, et un quadrupède à tête ourlée de collerette et dos sommé d’une double autre tête, femme (ou homme) et hybride, caprin ou cheval, tout à la fois, dont les racines étaient les poils de la bête…

      Tout était ramification, arborescence, capillarité en moi qui suis essentiellement un agrégat de figures et matières aussi inattendues que celles des tableaux de Jérôme Bosch, à l’exemple de ce museau de reptile surgissant d’une corolle de chair éclosant, à moins qu’il ne s’agisse d’un minuscule tronc d’arbre mort. La leçon de Dali n’a pas été oubliée non plus, regardez dans les lames de mon aileron caudal cette ébauche de désagrégation sur le point de générer une image incessamment à naître, peut-être des fourmis, animaux chéris du grand Salvador. Dans chaque lambeau de ce rassemblement de chairs roses et pâles, dans ces coraux tremblotants, rappelant des déchiquetures de viande rosâtre réchappées d’un étal de boucherie ou de poissonnerie, peut à tout moment se dévoiler une figure imprévue, par exemple ce poisson à bec drolatique escorté d’un être spectral – son commensal –, presque squelette. Le tout flottant dans des fragments anatomiques, avec glandes, poumons aux filaments labyrinthiques, posés dans des mousses et lichens.

      Mais ce tout va, flotte doucettement, porté par le courant blanc, dans la mer invisible du rêve.

 

      Bruno Montpied, avril 2025.

04/03/2025

Audi, Oh dis...

     Il paraît, à ce que m'a dit Régis Gayraud, mon correspondant spécialiste des bagnoles en tous genres et toutes époques, que chez Audi, marque allemande je crois, ils ne comprennent pas trop pourquoi une certaine gamme de tutures de chez eux ne se vend que modérément en France.  C'est pourtant pas très difficile à comprendre lorsqu'on découvre le sous-titre desdits bolides, semblant vouloir rivaliser avec les meilleures de nos productions intestinales...

Audi étron.jpg   !

25/02/2025

Un tableau ancien d'Alain Dettinger exhumé d'une loge de concierge...

EXPOSITION SURPRISE

Autour de l'image.jpg

Du 28 février au 3 mars 2025
 

Alain DETTINGER
 

à la galerie Autour de l'Image, au 44 rue Sala Lyon 2

 


EXHUMATION

 

Alain Dettinger, Sans titre, 1969 (tableau retrouvé), 2,50x1,50 m environ..jpg

Sans titre, Acrylique sur toile de jute, 213x127cm, 1969.

 

Le mot de Bruno Montpied

 

         Il sortait des Beaux-Arts en 1969, le jeune Alain, et il n’avait qu’une envie,  celle de désapprendre à dessiner, abandonner la posture réaliste, et notamment se détourner des peintres lyonnais. Dubuffet, Chaissac et d’autres artistes primitivistes du même calibre faisaient souffler un vent où l’on réduisait les têtes à des graffiti. Il prenait exemple sur eux.

          C’est dans une loge de concierge que fut retrouvé récemment un grand format de cette époque. Qu’y voit-on ? Une foule de carnaval où se pressent comme des faces de clown, éberluées. Cela respire un tendre expressionnisme, empreint d’un zeste d’esprit caricatural. Alain Dettinger n’en avait sans doute pas conscience alors, mais, avant sa période des Robots, il avait déjà pris place parmi les préfigurateurs de l’art que l’on appelle aujourd’hui « singulier », les inspirés de l’art brut et du primitivisme, cette cohorte d’artistes en rupture de ban qui refusent les académismes. Ces derniers cherchent à pauvrement mimer une réalité seulement envisagée dans sa version rétinienne.

31/01/2025

Olga la bifurqueuse (attention, article de pur copinage)

 Portrait d'Olga derrière le rideau de ses photos.jpg       Olga, on la connaît à la Halle Saint-Pierre où elle s'est longtemps occupée de la com'. Maintenant, il paraît, les pages se tournant (nos amis les premiers libraires, Laurence puis Pascal, se sont carapatés en tête, laissant la place à des nouveaux, tout aussi sympathiques, Stéphane et Elizabeth), qu'Olga a préféré laisser la place, pouvant ainsi s'adonner à sa passion centrale, la photographie. Elle s'en vient, jusqu'au 16 mars, présenter dans la partie "Galerie" de la Halle (rez-de-chaussée) quelques-uns de ses travaux actuels (voir photo ci-dessus de Bruno Montpied).

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Olga Caldas, expo "Le Jardin aux sentiers qui bifurquent", dossier de presse à la Halle Saint-Pierre.

 

     Et ce que je préfère chez elle, quand elle ne se lance pas dans des expos-concepts pour jouer à la grande photographe – du genre ficelage en faux shibari des uns et des autres (je me suis laissé dire que l'on a retrouvé jusqu'à l'ami Régis Gayraud, par exemple, qui s'était laissé ligoter, mais vraiment pas très serré...) – , c'est sa grande sensibilité vis-à-vis de la chose botanique. Dans l'expo de la Halle, on peut ainsi voir, agrandies comme par hasard (elle sait ce qu'elle fait de mieux, la bougresse!), deux corolles aux mystères veloutés comme la chair noire et blanche de crémeux cygnes. Rien que ces deux clichés méritent le détour par la Halle.

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Olga Caldas, volute florale, 2024.

 

     D'autant que bientôt devrait débuter une nouvelle expo dans la salle du bas consacrée à l'intriguant art brut iranien. Que de raisons de débarquer à la Halle Saint-Pierre, donc...

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Olga Caldas (2024), quelle est cette lumière cachée au fond de ce calice, de quel délice est-il la promesse?