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28/01/2016

Posters du Ghana peints à la main, une expo de quelques jours à Ménilmontant

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Une affiche du Ghana exposée au Monte-en-l'air

    Pressons-nous de réagir si on s'intéresse aux affiches peintes à exemplaires uniques africaines, une petite exposition d'une jolie sélection de plusieurs d'entre elles, réunie par Vincent Privat, est montrée depuis ce jeudi 27 janvier jusqu'à dimanche prochain à la librairie Le Monte-en-l'air rue des Panoyaux, à Ménilmontant. Ce n'est pas loin du tout des ateliers de l'ESAT de la même rue, où officie, entre autres créateurs handicapés, Philippe Lefresne.

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Une autre affiche du Monte-en-l'air

    Cela n'est pas la première fois que ce genre d'affiches est montré (il y eut dans le passé de nombreuses occasions d'en présenter déjà à Paris, rappelons-nous en effet les expos de la galerie Art factory quand elle se trouvait  rue d'Orsel à Montmartre, et il me semble qu'il y a eu aussi, il n'y a pas si longtemps,  une expo au Musée du quai Branly...), mais cela reste relativement peu fréquent (il se murmure en outre que ces posters commencent à se faire rares). L'ensemble ici présenté dans cette librairie n'a jamais été montré, car il vient d'une collection qui n'a fait l'objet d'aucune expo jusqu'à présent.

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    On sait  que ces affiches furent produites dans les années 1980 dans le cadre des productions de films d'action ou d'horreur de série Z venus de ce que l'on appelle Nollywood. Chaque officine qui passait une vidéo d'un de ces films avait besoin d'une affiche à l'extérieur du lieu de projection pour faire enseigne. Des peintres amateurs, démarquant plus ou moins naïvement les affiches imprimées commerciales, ou créant de toutes pièces, se chargeaient alors de réaliser une affiche peinte sur un support d'occasion (on parle souvent de sacs à farine par exemple).

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"Les Ténèbres du mal"... "Nous avons besoin de sang frais"... Sanglant à souhait...

05/01/2016

Eloge des pochards

           Dans le métro, depuis les attentats récents (13 novembre), on ne regarde plus ses semblables, passagers inconnus de ces rames promises à des dangers de tous les instants, qu’avec des yeux vigilants, anticipant tout ce qui pourrait advenir de meurtrier. Des scénarii s’ébauchent, peignant de possibles attaques non prévues jusqu’alors : tous ces hommes ‒ mais pourquoi pas des femmes ? ‒, arborant des sangles abdominales prononcées, ne seraient-ils pas ceints d’explosifs ? Que faire si un sniper d’occasion dégommait le conducteur de la rame depuis le quai ? On voit d’ici le train s’emballer, dérailler, ou peut-être allant s’encastrer dans le convoi qui le précède… Et lorsqu’on est dans les ascenseurs de stations profondément enfouies sous la ville (comme à Montmartre ou du côté de la Place des Fêtes), cages emplies au bas mot d’une centaine de voyageurs aux heures de pointe ? Avec un tireur posté à chaque sortie mitraillant tout ce qui voudrait en sortir, ne serait-il pas aisé de causer la mort d’un seul coup à une belle brochette de victimes qui tomberaient entassées les unes sur les autres dans ces caques obscures (et le plus souvent puantes)? L’imagination, morbide, brode machinalement sur ces cas de figure, et cela n’arrange pas le moral.

          Seuls, par ces temps où la méfiance règne en maîtresse tyrannique, les pochards rassurent. Ils n’inquiètent pas, pour autant qu’ils aient jamais fait peur à quiconque. Aujourd’hui plus que jamais, les ivrognes sont en effet peu soupçonnables d’appartenir à quelque gent puritaine analogue à la clique dite « jihadiste ». Bienheureux saoulards qui deviennent à la lumière de tels événements de braves bougres sur qui on peut compter, tranquillisantes incarnations de la bénignité !

         (Décembre 2015)

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René Rigal, un fêtard..., bois sculpté et teint, env. 56 cm de hauteur, sans date (années 1990?), coll. privée, Paris

 

11/10/2015

Fondation de la collection de monographies "la Petite Brute"

     La Petite Brute, collection que je dirige, répond à une demande de l'éditeur de l'Insomniaque qui souhaitait qu'on lance une série de titres sur des créateurs d'art brut, ou d'art naïf inventif, ou d'environnements populaires du type de ceux dont je parle dans Eloge des Jardins Anarchiques (éditions l'Insomniaque, 2011), voire sur des thèmes en liaison avec les arts de l'immédiat (poésie naturelle, figures du fantastique social dans la rue, anonymes de l'art populaire, etc.). Chaque titre devant comporter un texte rédigé de façon primesautière, non universitaire, plutôt poétique et littéraire, suivi d'un album de reproductions.logo avec titre en arc-de-cercle.jpg

     Le choix des auteurs se portera avant tout sur des sujets choisis en dehors des circuits commerciaux de l'art, puisqu'il s'agit de mettre en lumière une créativité éparse dans la population, qui ne se destine pas nécessairement à faire l'objet d'un marché, mais qui se déploie plutôt dans le désir d'embellir la vie quotidienne, en la magnifiant, en l'enchantant, voire au passage en la critiquant, miroir installé sur le bord du chemin de la vie comme disait (à peu près) Stendhal...

 

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     Les deux premiers titres sortent cet automne. Mardi 13 octobre (l'ouvrage est du reste d'ores et déjà disponible à la librairie de la Halle Saint-Pierre), on trouvera en librairie Visionnaires de Taïwan de Remy Ricordeau, consacré à une demi douzaine d'environnements découverts par l'auteur dans l'île de Formose, en différents points de cette terre. On y rencontrera dans la neuve perspective proposée par Ricordeau notamment les œuvres de Lin Yuan qui avait été exposé il y a quelques années dans l'expo "17 Naïfs de Taïwan" à la Halle St-Pierre. Mais à côté de lui, se déploient également différentes autres créations parfaitement inconnues et inédites, prouvant s'il en était besoin que la création spontanée est une pratique des plus répandues dans le monde, les territoires de l'Asie n'en étant pas épargnés, et commençant à largement intéresser les amateurs et les chercheurs d'art brut (dont bien entendu les marchands toujours à l'affût et attentifs à être les premiers à poser le pied - et la griffe - sur les nouvelles œuvres découvertes).

 

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Bestiaire de Wu Tanlai, ph. Remy Ricordeau, 2014

 

    Le deuxième titre est de Bruno Montpied, votre serviteur, Andrée Acézat, oublier le passé. Il sera disponible en librairie à la mi novembre (le diffuseur de l'Insomniaque est désormais Les Belles Lettres). Acézat, j'en ai déjà beaucoup parlé sur ce blog, était une peintre secrète qui produisit durant une cinquantaine d'années dans la région bordelaise (elle vivait à Talence avec son mari Lino Sartori, devenu sur le tard et par contagion un sculpteur et peintre singulier autodidacte ; le livre montre également quelques-unes de ses œuvres) des tableaux d'une facture banale relevant de ce que l'on appelle la peinture de genre, nus, natures mortes, paysages du bassin d'Arcachon, etc. Elle se décida, peut-être par contrecoup d'un cancer, sur le tard à 70 ans, à tout rejeter pour se mettre à créer un cortège de figures grotesques, caricaturales inspirées des personnages qu'elle croisait dans sa vie quotidienne. Ses peintures prirent alors un aspect expressionniste naïf très singulier. 

 

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Andrée Acézat, sans titre renseigné, 65 x 50 cm, peinture sur toile, 1996, coll. privée, région bordelaise, ph. Bruno Montpied

 

 A signaler: les deux auteurs, Remy Ricordeau et Bruno Montpied signeront leurs livres respectifs, tout en dialoguant avec les amateurs, dans le cadre de l'Outsider Art Fair, sur le stand tenu par la librairie de la  Halle Saint-Pierre le samedi 24 octobre à 15h à l'Hôtel du Duc, rue de la Michodière, dans le IXe arrondissement de Paris.

(Si vous ne trouvez pas les livres chez votre libraire habituel, n'hésitez pas à le commander, le diffuseur étant les Belles Lettres)

19/09/2015

Adivasi?

     Ah, dis: vas-y... voir les peintures Adivasi à la galerie 6 Elzévir, présentées par l'antiquaire, marchand de "décoration ethnique", Philippe Saada, dont j'ai déjà parlé sur ce blog pour l'expo Babahoum qu'il avait montée dans cette même galerie l'année dernière presqu'aux mêmes dates. Ce sont des œuvres peintes par les membres d'un de ces "minorités ethniques" que l'on rencontre en Inde, tels les Gond, qui sont eux paraît-il des Aborigènes (plusieurs de leurs œuvres sont également présentées dans le Marais dans une autre galerie, rue Charlot, la galerie Anders Hus).

     A propos de Babahoum, on notera que si l'on suit les infos parues sur le site web d'Escale Nomad, la structure d'exposition de Philippe Saada, une expo consacrée à ce créateur marocain se tient jusqu'au 30 septembre à Bruxelles (cliquez sur le lien ci-dessus pour en savoir plus).

 

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Exposition ADIVASI, peintures des minorités indiennes

du 24 au 27 septembre 2015 de 11h à 19h, vernissage jeudi 24 septembre de 18h à 22h

 

Galerie Six Elzévir

6, rue Elzévir 75003 Paris

 

09/09/2015

Rencontre avec Roméo, un film improvisé par Jacques Burtin et Bruno Montpied, 2015

       On a fait du cinéma sans que je m'en aperçoive. "On", c'est surtout Jacques Burtin qui s'était muni d'une caméra tandis que j'avais un appareil photo pour aller prendre quelques images des girouettes animées (whirligigs), des vire-vent, de M. Roméo Gérolami, il y a presque un an à Bléneau (Yonne). Moi, je faisais l'interviewer.

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Quelques sujets de Roméo Gérolami, vus depuis la route en contrebas, ph. Bruno Montpied, 2014

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Un homme en train de scier du bois, ph. BM, 2014

 

     Ce dernier, ancien motoriste chez Lancia, Alfa-Roméo, et BMW, spécialiste de la résolution des énigmes mécaniques en tous genres, chercheur du mouvement gravitationnel (un mouvement que l'on fait démarrer et qui ne s'arrête plus, s'alimentant de lui-même grâce à une batterie se rechargeant), inventeur de la porte fermable et ouvrable sans serrure, autrefois collaborateur de la Caméra Invisible pour laquelle il concevait des voitures démarrant sans conducteur, ce dernier (de son point de vue: accessoirement) est aussi l'auteur d'une série de girouettes animant des saynètes peintes sur tôle quelque peu naïves. J'ai beau l'interroger sur son talent de dessinateur naïf, il n'en a cure et me renvoie sans cesse à sa passion centrale: la mécanique.

 

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Un buveur de vin (qui a fait des réserves), ph. BM, 2014

  

       On trouve ainsi entre autres un hélicoptère, un oiseau donnant la becquée à son petit, un pêcheur, un cheval caracolant, un coureur cycliste, un homme en train de scier une bûche, un bouliste, un buveur de vin et des avions bien sûr, comme il arrive d'en voir dans pas mal de jardins ici et là. Des animateurs de saynètes activées par le vent, on en trouve rarement par contre. C'était une tradition plus fréquente il y a des dizaines d'années, mais avec le recul du bricolage et de l'ingéniosité, cela tend à disparaître.

        Pour voir le film, c'est ci-dessous (ça dure 18 min 24):

RENCONTRE AVEC ROMÉO (Nouvelle version) from Jacques Burtin on Vimeo.

 

      A signaler que c'est une version légèrement différente de ce film qui a été projetée récemment à la Maison du Tailleu le 28 août dernier à Savennes dans la Creuse dans le cadre de mon exposition de dessins.

 

06/09/2015

Des nains et un étrange "château d'arbre" en Chine

     En recherchant autre chose sur internet récemment, je suis tombé sur une curieuse petite note à propos d'un village où se sont regroupées une centaine de personnes de petit taille, comme on dit aujourd'hui en parlant le langage normé, donc des nains. Cela se passe à Kunming dans le Yunnan (sud de la Chine, région proche de la Birmanie). Si la note en soi m'intrigua sur le moment modérément, hormis tout de même le fait que ces personnages se sont construits des maisons en forme de champignons...,Village de nains ds le Yunnan.jpg ce qui m'a davantage surpris c'est la troisième page de la note parue sur un site de nouvelles relatives à la Chine. On voit tout à coup apparaître un "château d'arbre" plutôt saisissant. L'illustration me paraît cependant douteuse, cela ressemble assez à un photomontage. Je n'ai pas trouvé d'autre photo de cet arbre étrange. Si mes lecteurs ont une idée...

 

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Le "château d'arbre"...

 

     A y regarder de plus près cependant, ce village a été créé par une association dans un but touristique comme il est dit sur cet autre site web: "Il s'agit en fait d'une attraction touristique proposée par le Jardin écologique mondial des papillons de Kunming - 昆明世界蝴蝶生态园". Ses habitants sont des employés (salariés, 1000 yuans par mois, ce qu'on nous présente dans l'article comme un bon salaire), et le village a un directeur, nommé M. Wu.  Ce dernier rêve d'agrandir son parc à 600 nains. Il leur demande de faire des spectacles, de se déguiser en fées, papillons, lutins... Il se pourrait fort bien  que l'intention de l'association qui a créé cet endroit ne soit pas seulement fondée sur des mobiles bienfaisants, l'ensemble ressemblant plutôt à une base de loisirs proche dans l'esprit des baraques de foire où l'on exhibait autrefois des être difformes dans les fêtes foraines européennes, voire à ces expositions où l'on exhibait des indigènes "typiques" dans ce que l'on a appelé depuis des "zoos humains"... Assez débecquetant. Mais on me dira que les nains ont toujours trouvé refuge dans des spectacles de cirque au sein des univers forains et que cela représentait pour eux une bonne solution de survie contre ceux qui se gaussaient d'eux, voire les persécutaient (on se souvient des concours de lancers de nains).

10/08/2015

Joseph Donadello, un livre et une exposition au musée des Amoureux d'Angélique

    Le Musée des amoureux d'Angélique, j'en ai déjà parlé, c'est du côté des Pyrénées, en Ariège, dans le village d'artistes du Carla-Bayle. Ils montent une exposition consacrée à ce créateur populaire d'environnement de Saiguède (Haute-Garonne), mais cette fois ce n'est plus dans le local traditionnel du musée (peut-être qu'il est trop plein?). C'est dans une grotte, la "Cavité du Cruzet", ouverte sur l'extérieur et qui se laisse regarder, nous dit-on, jour et nuit.

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Deux pages du livre consacré à Donadello (aussi appelé "Bepi Donal") par l'Association Gepetto (Martine et Pierre-Louis Boudra)

     L'expo dure tout l'été, sans doute jusqu'en septembre donc... Vous avez le téléphone ci-dessus pour vous renseigner à ce sujet (et commander le petit album concocté par les Amoureux d'Angélique avec plein de photos qui dévoilent à quel point notre Joseph a une production en sculpture et en peinture extrêmement foisonnante et quelque peu... hétéroclite). Et rien ne vous empêche d'aller voir M. Donadello sur son site de création, où son jardin de bord des routes exhibe toujours de mirifiques créations en ciment polychrome traitées en deux dimensions, comme autant d'images inspirées par les média audio-visuels. C'est à Saiguède, en demandant votre chemin... 

 

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Le jardin de Joseph Donadello en 2008... Grandement modifié depuis, je parie... Ph. Bruno Montpied

 

17/07/2015

Retour sur "Brut de Pop' " à l'écomusée de Marquèze, Art populaire et art brut, ou Art populaire et art singulier?

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    J'ai reçu le catalogue de l'exposition qui s'est terminée le 28 juin à l'Ecomusée de Marquèze dans les Landes, réalisée en partenariat avec le  Musée de la Création Franche de Bègles (je profite de cette note pour remercier les responsables de ce dernier). Ce catalogue, présentant les motivations de ses organisateurs (principalement les conservateurs de l'Ecomusée de Marquèze), appelle quelques remarques de ma part, d'autant qu'une de mes déclarations écrites y est prise à témoin, gentiment contestée (comme quoi l'art populaire au sens  rural, collectif et normé aurait disparu et survivrait de façon individualiste dans une partie de l'art brut).

    "Brut de Pop' "  se proposait de confronter l'art populaire et "l'art brut", assimilé par la principale commissaire de cette exposition, Vanessa Doutreleau, tout uniment, dans un bel amalgame qui ne s'embarrasse que de peu de nuances, à l'ensemble de la collection du musée de la Création Franche à Bègles, qui avait prêté pour cette manifestation environ 250 œuvres. Je parle d'amalgame et d'absence de nuances dans la terminologie parce que comme le savent ceux qui fréquentent ce musée, il existe de fortes différences, à la fois en termes de sociologie de l'art qu'en termes d'inspiration et d'arrière-plans culturels, entre les différentes expressions plastiques conservées à Bègles.

     On y trouve de l'art brut, mais aussi de l'art naïf, de l'art populaire contemporain, de l'art contemporain singulier, des surréalistes se revendiquant en tant que tels aujourd'hui même (en filiation avec le mouvement surréaliste historique et non pas de façon unilatéralement proclamée, comme cela paraît se produire ici et là, notamment à Bordeaux), le tout s'amalgamant dans ce que Gérard Sendrey a étiqueté "création franche" (sans parvenir véritablement au fil du temps à imposer le terme) et qui ces derniers temps se laisse aussi englober sous l'étiquette d'art marginal¹ pour ne plus dire "art singulier" qui, du fait de ses terribles succédanés - les sous-Chaissac et les producteurs de têtes à Toto en pagaille - est un terme aujourd'hui bien galvaudé.

 

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Jean Dominique (en haut) et Gabriel Vergez (en bas), catalogue Brut de Pop'

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René Guisset, danseurs aux rubans, sculpture coll. Alain Moreau

 

     Si Vanessa Doutreleau a totalement raison quand elle met en regard les sculptures naïves et frustes (terme non péjoratif sous les touches de mon clavier) de Jean Dominique, voire aussi de René Guisset  (tous deux présents dans la collection de la Création Franche) avec celles de l'autodidacte de semblable culture populaire Gabriel Vergez (qui fait partie de la collection de l'écomusée de Marquèze et qui à cette occasion s'est révélé être une véritable découverte), Dominique et Guisset exemples tous deux de sculpture populaire contemporaine², les autres comparaisons de notre commissaire d'exposition - par exemple lorsqu'elle confronte les œuvres d'artistes, plus ou moins consciemment déférents à l'égard des œuvres de l'art populaire rural (comme le font  entre autres Jean-Joseph Sanfourche ou Gilles Manero), avec d'autres objets venus de la collection d'art populaire de l'Ecomusée de Marquèze, objets religieux ou bien outils - ces autres comparaisons ne renvoient plus à une confrontation art populaire rural/art brut, mais plutôt à un rapport art populaire rural/art singulier. Or l'écart entre ces deux catégories, pour le coup,  se trouve être bien plus large.

 

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Ce véhicule brinquebalant de Burland peut paraître associable à l'art brut... Mais seulement si on ignore que son auteur, suisse, a beaucoup vu d'œuvres d'art brut... qui l'ont probablement passablement marqué

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Carlo M, bateau le Sozialis, art produit en hôpital psychiatrique en Suisse ; une référence pour François Burland ?

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Jean Bordes relève quant à lui nettement plus nettement de ce que l'on appelle l'art brut, du genre structures amalgamées-ficelées (voir Judith Scott aussi) ; lui aussi a pu influencer certains singuliers que l'on qualifie du coup de "bruts", par confusion des genres je trouve

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Voici une maquette de trolley du Néerlandais Willem Van Genk qui lui aussi a dû impressionner François Burland... ; selon moi ce dernier illustre bien un type d'artiste contemporain singulier qui connaît si bien l'art brut qu'il en est profondément marqué ; cependant il s'en distingue généralement par un aspect esthétisant qu'il ne peut que difficilement éviter (voir la première image de cette série, l'œuvre de François Burland, un tantinet plus pimpante...)

 

     L'art singulier, autrement appelé Création Franche à Bègles ou Neuve Invention à Lausanne, regroupant toutes sortes d'artistes semi-professionnels, en marge du système traditionnel des Beaux-Arts, artistes auxquels le terme turfiste d'outsider correspond finalement assez bien (c'est le canasson pas favori au départ qui peut finir par arriver bon premier...), l'art singulier est en effet assez différent - par ses substrats culturels, et par les connaissances artistiques de ses auteurs - du jaillissement irrépressible de l'art véritablement brut. L'art singulier, produit de créateurs semi-artistes – "semi", parce qu'introduits de façon limitée dans le monde professionnel (c'est évidemment variable selon les cas) – l'art singulier est une pratique de l'art, la majeure partie du temps autodidacte, où l'on sent malgré tout une culture artistique à l'œuvre par-dessous. Culture artistique souvent forgée de manière personnelle, et influencée par l'exemple rude et direct des créateurs de l'art brut.

 

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Les semelles peintes d'Alain Pauzié, artiste atypique de la Création franche et de l'art singulier, n'ont en commun avec les sabots décorés de l'art populaire que le fait d'appartenir au monde de la chaussure ; la confrontation des deux arts débouche ici sur une confrontation art populaire/art contemporain (marginal): pourquoi pas? Mais l'étude devrait alors être infiniment plus vaste, ouvrant sur des perspectives beaucoup plus cruciales (l'usage social de l'art) qui ne paraissent pas faire partie de ce qu'ont recherché les organisateurs de "Brut de Pop' ")

 

      L'automatisme, même si il n'est pas revendiqué sous ce vocable, est largement pratiqué dans l'art singulier où l'on reconnaît des artistes tout à fait anticonformistes qui sont aujourd'hui diffusés par les médias, comme Gaston Chaissac par exemple, énormément imité çà et là par tant et tant d'épigones moins originaux. Cobra, Dubuffet, les surréalistes, Miro, l'art populaire, mais parfois aussi l'expressionnisme allemand, en plus généralement de tout ce qui se fait connaître à travers de grandes expositions évoquées par les médias, bouleversent et chamboulent les esprits de ces autodidactes qui se lancent dans l'art avec spontanéité. Un certain primitivisme dans l'expression, un goût des couleurs vives pour ne pas dire criardes, sont des caractéristiques récurrentes dans ces arts singuliers.

     Vanessa Doutreleau, qui s'intéresse visiblement beaucoup à l'art populaire (ce en quoi elle nous est sympathique, de même que le concept de cette exposition), s'efforce donc de trouver des parallèles entre les collections de son écomusée et certaines œuvres du musée de la création franche qu'elle assimile à la louche à l'art brut. Elle veut s'attacher à prouver que l'art populaire n'est pas mort, et qu'il survit aujourd'hui dans ce qu'elle prend pour de l'art brut à Bègles. Elle aurait dû je pense, tout en triant plus judicieusement dans la collection du musée de Bègles (garder Jean Dominique et Emile Ratier...), se tourner en outre du côté de plusieurs autres collections et peut-être notamment interroger des collections d'art populaire contemporain, comme celle du petit musée des Amoureux d'Angélique au Carla-Bayle dans l'Ariège, ou puiser dans l'histoire des expositions montées dans le passé par le Musée International des Arts Modestes à Sète et ailleurs. L'art modeste est en effet un concept qui recoupe assez largement celui d'art populaire contemporain, même si son défenseur, le peintre Di Rosa l'a tellement  élargi qu'il en est devenu un inénarrable fourre-tout (pin-ups sur camions, mouchoirs dessinés par des taulards, skate customisés, décors de flippers, collectionnites aiguës, jouets anciens, publicités, ex-voto contemporains, affiches peintes à la main, masques de catcheurs mexicains, etc.).

 

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Cette confrontation entre une machine à tailler la bruyère bricolée par Jean Cazenave (collection de l'Ecomusée de Marquèze) et la maquette de bois assemblés d'Emile Ratier apparaît ici parlante, mais l'on a affaire avec Ratier à un authentique créateur populaire, intégré à l'art brut

 

       L'art brut de son côté, s'il contient (s'il a contenu) beaucoup de cas de créateurs d'extraction populaire, coupés de la culture traditionnelle des anciens artisans ruraux, rassemble aussi des créateurs cultivés en situation de rupture, parfois fort cérébraux (des illuminés mystiques confus, des adeptes de la numérologie et des diagrammes ou schémas en tous genres, des handicapés non indemnes de culture artistique exhibée par leurs thérapeutes). Le concept d'art brut est devenu du coup de plus en plus flou.

      C'est là que je me dois de souligner mon évolution personnelle face à ces transformations. Personnellement, je cherchais autrefois dans l'art brut une dimension de naïveté et d'immédiateté, proche du regard enfantin, qui provenait de la part populaire de l'art brut (je m'y intéresse cela dit toujours). J'ai cherché, dans l'article des actes I du colloque sur l'art brut monté par Barbara Saforova dans le cadre d'un séminaire qu'elle mène, à dresser des passerelles entre art brut et art populaire. Cet article est cité par Vanessa Doutreleau dans ses textes du catalogue. Mais elle me range aux côtés d'un Michel Thévoz (ce qui m'honore grandement) pour conclure que j'aurais conclu à la mort de l'art populaire. Que nenni pourtant... Même si je réitère que l'art populaire rural d'autrefois, aux normes esthétiques assumées par les communautés, aux produits utilitaires, a bien quasiment complètement disparu en France, je trouve néanmoins qu'on peut encore trouver ici et là des formes de regain anarchiques, déconnectées d'une intégration à la vie du peuple.  

      De plus, si je ne le trouve plus beaucoup dans l'art brut new look qu'on cherche à mettre en avant entre autres à la galerie Christian Berst, je continue de le retrouver chez les créateurs d'environnements spontanés que j'ai étudiés dans mon livre Eloge des Jardins anarchiques (que Mme Doutreleau ne paraît pas avoir lu, ce qui est dommage car elle y aurait vu que j'y défends certains inspirés qui travaillent dans un esprit collectif, comme la famille Montégudet en Creuse par exemple), et aussi ailleurs, notamment chez toutes sortes de créateurs inaperçus ou complètement anonymes que l'on rencontre la plupart du temps plutôt en brocante que dans les galeries. Les ventes aux enchères, les vide-greniers sont des endroits où réapparaissent toutes sortes de créateurs la plupart du temps oubliés, peu remarqués parce que leurs œuvres sont restées peu nombreuses, et naïves. Ce blog en a présenté régulièrement plusieurs d'entre elles.

 

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Des bouteilles peintes de Louis Beynet, coll. privée, Paris ; j'ai présenté ce travail naïf insolite dans le n°3 de la revue L'Or aux 13 îles

 

 

     Je ne crois donc pas à la disparition de l'art populaire. Il s'est fait seulement plus individualiste, plus libre partant de là, toujours aussi marqué par un regard d'enfant préservé, et n'intéressant que peu le marché de l'art (et tant mieux!). Les catégories d'art populaire contemporain ou d'art populaire insolite que j'ai insérées  dans la colonne de droite sur ce blog atteste de mon intérêt pour cette permanence de l'art populaire.

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¹ Ce terme d'art marginal est revendiqué pour cet été dans un communiqué de presse rédigé par Oana Amaricai annonçant un festival du même nom à Montcuq dans le Lot (je ne sais s'il y a eu malice dans le choix de ce bourg...). La manifestation est organisée par elle (du 1er au 15 août ) en collaboration avec Jean-Luc Bourdila et Marcel Benaïs, présenté par ailleurs comme  "artiste ufologue" (c'est-à-dire qui voit des soucoupes volantes partout?). Je souscris assez au texte de cette dame. Oana Amaricai et Jean-Luc Bourdila sont par ailleurs animateurs de cet autre festival d'art marginal le "Grand Baz'Art à Gisors" qui s'est tenu le récent week-end du 4-5 juillet dernier. Si j'ai le temps, j'y reviendrai bientôt, afin d'évoquer un créateur que j'y ai rencontré.

² Cette sculpture populaire contemporaine est une catégorie qui prend parfois l'allure d'un sous-ensemble de l'art brut, quoique ce dernier ait tendance à évoluer considérablement du fait de l'emprise de certains marchands, puisqu'on y intègre de plus en plus des œuvres d'esprits savants en rupture, du type Lubos Plny ; l'œuvre de ce dernier est stylistiquement à des années-lumières de la naïveté d'un Vergez ou d'un Jean Dominique. L'art brut est ainsi associable plus facilement avec les œuvres d'un certain type d'art  plastique contemporain. On voit ce que vise aussi  cette manœuvre, attirer d'autres collectionneurs vers cet art brut devenu plus intellectuel, partant plus présentable aux yeux d'un amateur d'art contemporain.

05/07/2015

Guy Brunet réalisateur expose à la Collection de l'Art Brut

    Ils n'ont pas pour habitude à Lausanne d'exposer quelque créateur sans avoir de ses œuvres en magasin. Il faut donc, à l'annonce de l'exposition qui se tient actuellement à la Collection de l'Art Brut (du 5 juin au 4 octobre 2015), en déduire que certaines des œuvres de l'ineffable Guy Brunet font désormais partie des collections du célèbre Château de Beaulieu, même si on peut se demander si ces œuvres relèvent absolument de l'art brut, et si le fait de les intégrer ne va pas mener à la longue la Collection vers une abolition des frontières entre collection annexe et collection d'art brut au sens strict.

Extraits d'un film de Bastien Genoux et Mario Del Curto sur Guy Brunet, inséré sur Vimeo

      Rien n'est dit d'ailleurs dans le laïus de présentation de l'expo Brunet du fait qu'il a peut-être été intégré dans la section Neuve Invention plutôt que dans la collection princeps. Ce genre de précision, on ne l'avait déjà plus du temps de Lucienne Peiry, or maintenant que c'est Sarah Lombardi qui préside aux destinées de la Collection, on aurait pu croire que la précision allait être donnée. Eh bien, non... Du coup, où s'arrête l'art brut désormais? Le flou s'installe...

 

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Dracula vu par Guy Brunet, ph. Bruno Montpied, 2005

 

 

     Guy Brunet, j'en ai souvent causé sur ce blog. Il réalise des films en les bricolant à la maison dans  le cadre d'une carcasse de télévision, en utilisant des silhouettes de comédiens américains ou français, de producteurs, de réalisateurs en guise d'acteurs qu'il manipule devant sa petite caméra. Cela raconte l'histoire du cinéma, notamment de l'Age d'Or du cinéma hollywoodien. Il fait des affiches depuis son adolescence (j'en possède deux qui datent de ces débuts "héroïques"), au départ présentant des films imaginaires, puis par la suite démarquant des affiches existantes, celles que ses parents recevaient dans le cinéma où il a grandi à Cagnac-les-Mines dans le Tarn entre 1949 et 1961 – et d'où, mentalement parlant, il n'est jamais ressorti...

 

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Un emboîtage conçu par Guy Brunet vers 2005 pour le titre "L'Age d'Or du Policier"

 

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Guy Brunet, pharaon du 7e art revisité par l'art naïf, ph. BM, 2012

 

      Il a été passablement exposé déjà, au Musée d'Art Naïf de Nice dans le cadre des Rencontres autour du cinéma des art singuliers montées par l'Association Hors-Champ, où d'aucuns se souviennent l'avoir vu dérouler ses affiches à vendre sur l'estrade entre deux films ; au Musée International d'Art Modeste de Sète ; et plus récemment une rétrospective lui a été consacrée à Villefranche-sur-Saône, organisée par Alain Moreau. Un catalogue sort à l'occasion de cette incursion à Lausanne, dont les textes sont dus à Charles Soubeyran, Sarah Lombardi et Till Schaap. On y retrouve des photos de Mario Del Curto, le photographe désormais officiel de l'art brut...

Une exposition itinérante, coproduite par la Collection de l’Art Brut (Lausanne), ira ensuite au Lieu Unique (Nantes, du 13 avril au 29 mai 2016) et dans les musées du Grand Rodez (automne 2016).

 

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Guy Brunet devant ses vedettes en carton peint, ph. BM, 2012

 

08/06/2015

Les poupées de Nagoro pour repeupler ou pour témoigner de ce qui fut et ne reviendra plus?

       Voici un lien vers un petit film de Fritz Schumann diffusé sur le site du National Geographic relatif à une dame qui vit dans un village déserté (37 habitants aujourd'hui, et comme elle le dit dans le film, il y a plus de poupées désormais, 350 environ - simulacres des anciens habitants - que de personnes vivantes).

 

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Capture d'écran d'après le film de Fritz Schumann

 

    Cela se passe au fond d'une vallée perdue du Japon. Je dois cette information à une spectatrice qui nous en a parlé lors de mon intervention récente à la Bibliothèque Robert Desnos de Montreuil. C'est l'évocation que je fis à un moment des créateurs d'épouvantails, Denise Chalvet et Pierre-Maurice Gladine dans l'Aubrac, qui eux aussi peuplent leur coin perdu de mannequins que l'on peut interpréter comme autant de simulacres de mortels disparus, qui fit penser à cette dame de rapprocher leur démarche de celle de la créatrice japonaise. Pour voir la vidéo, cliquez sur le lien...

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Dans l'ancien garage de Denise Chalvet et Maurice Gladine, ph . B. Montpied, 2012

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Capture d'écran d'après le film de Fritz Schumann, "J'ai commencé de faire des poupées il y a dix ans" (Ayano Tsukimi)

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Capture d'écran d'après le film de Fritz Schumann, "Je pensais que nous avions besoin d'épouvantails..."

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Capture d'écran d'après le film de F. Schumann, "Donc je fis une poupée semblable à mon père..." (aveu qui peut prêter à sourire: le père épouvantail, qui fait peur, mais qui peut aussi vouloir dire autre chose: le père qui protège et fait fuir les mauvais esprits...)

 

      La dame faiseuse de poupées se nomme Ayano Tsukimi. On trouvera peut-être ses créatures assez peu naïves au demeurant ; il semble que cela tienne au fait que  la créatrice soit une femme cultivée : elle tient avec aise un discours qui montre une conscience nette de son travail et une réflexion poussée à propos de l'existence.

 

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Capture d'écran d'après le film de F.S. ; "Je suis très bonne pour confectionner des grand-mères..."

 

    Elle vit dans un petit village (Nagoro) de Shikoku, une des quatre grandes  îles du Japon. Elle crée une poupée chaque fois qu'un habitant décède ou quitte le village, ce qui constitue de fait un témoignage mémoriel (éphémère ; comme elle le dit, les poupées durent encore moins que les humains, puisqu'elles se désagrègent en moins de trois ans généralement). Elle dresse ainsi sous le ciel, à la merci des aléas climatiques, le simulacre du patrimoine humain de son village (chacune des poupées campant un habitant dans une activité caractéristique, que cela soit pendant un travail ou un loisir ; elle a ainsi reconstitué l'école avec son personnel et ses élèves disparus, des paysans dans les champs, des pêcheurs et des chasseurs, etc.).

 

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Capture d'écran d'après le film de F.S. ; la classe d'école (alors que la vraie école d'origine a disparu à présent)

 

      Cela apparente son travail aux sculptures de Stan Ion Patras et ses émules qui dans le village de Sapinta dans le Maramures en Roumanie ont conservé au fil des années, dans un style infiniment plus naïf pour le coup, la mémoire des habitants du village dont les proches souhaitaient voir les faits marquants de leurs vies représentés en sculpture et peints sur leurs stèles funéraires. Le cimetière "joyeux" de Sapinta a constitué ainsi au fil des ans la saga colorée des habitants transitoires du village (voir ci-dessous une photo empruntée au site Archi Libre).

 

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   Les mannequins-épouvantails de Denise et Maurice dans l'Aubrac proviennent probablement d'une semblable quoiqu'inconsciente volonté de ressusciter les fantômes du passé, d'où l'allure de zombies qu'ils peuvent prendre parfois à mes yeux... De même un habitant de l'Hérault, Henry de la Costète (pseudonyme choisi par lui), que nous a révélé Dom sur son blog Hérault insolite, a reconstitué un village occitan typique (appelé Camarière) sur une colline en terrasses en plantant dessus des mannequins et des cabanes censées figurer les différentes activités de ce village conçu comme un archétype de son village d'enfance.

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Henry de la Costète, village occitan simulacre de Camariere avec mannequins et boutiques d'artisans, commerces, à Lunas (Hérault); ph. BM, 2012

     On constate donc que de Nagoro à l'Hérault et l'Aubrac de semblables nostalgies sont au travail, trouvant de semblables solutions dans des styles divers.

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Capture d'écran film F.S., "Peu de gens aiment mes poupées, je présume...": Mais si, Mme Tsukimi, détrompez-vous...  Par ici, en France, elles nous parlent!

01/06/2015

Cinéma documentaire autour des arts singuliers: le Festival Hors-Champ à Nice

     Comme tous les ans à pareille époque revient le festival du Film d'Art Singulier organisé par l'association Hors-Champ en plusieurs points de la ville de Nice, dans l'auditorium de la bibliothèque Louis Nucéra, dans celui du MAMAC et apparemment aussi, et cela c'est une première, à l'Hôtel Impérial, le charmant hôtel d'un autre temps où se retrouvent d'année en année tel ou tel invité de l'association. Je me souviens en particulier d'y avoir pris le petit déjeuner en compagnie à la fois de Claude Massé, de Caroline Bourbonnais et de Francis David, réunion improbable, sous les dorures, les grands miroirs aux cadres richement ornés, les tentures, le plafond peint de la salle à manger des baies de laquelle l'œil se laissait caresser par le spectacle des palmiers défendant l'entrée de l'hôtel. Quel magnifique endroit si bien à l'écart...




Vidéo ultra-courte prise dans la salle d'attente due l'Hôtel Impérial, à Nice,

 

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Un dessin de Friedrich Schröder-Sonnenstern représentant semble-t-il Napoléon, récupéré via internet sur le blog True Outsider

 

     Comme on le voit sur le programme inséré ci-avant, hommage sera de nouveau rendu au cours de ce festival à Caroline Bourbonnais par l'association qui l'invita à plusieurs reprises pour les films faits  par Alain Bourbonnais par exemple. Le 6 juin, personnellement j'aurais bien vu le film sur Schröder-Sonnenstern (25 min.) ainsi que celui de Bruno Decharme, probablement un des derniers que ce réalisateur par ailleurs collectionneur de l'association ABCD a dû réaliser, sur Hans-Jorg Georgi (12 min), ce créateur d'une escadrille de coucous déglingués qui avait beaucoup impressionné les visiteurs lors de l'exposition de la collection à La Maison Rouge récemment (en tout cas bien plus que les œuvres en diagrammes et autres numérologies prétendument "art brut" de la section "Hétérotopies").

 

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Hans-Jorg Georgi, l'escadrille de la Maison Rouge, expo ABCD, ph (sur mobile pas terrible) Bruno Montpied, 2014 ; la scénographie était pour beaucoup dans le choc ressenti à la vue de ces maquettes faites de bric et de broc ; elle avait été réalisée paraît-il avec l'assentiment de l'auteur

 

08/05/2015

Monleme Gladys (c'est pas une jeune fille)

      De passage à Lyon, le week-end du 1er mai dernier, j'ai fait un petit bonjour à mon galeriste préféré, l'ineffable Alain Dettinger qui, en dépit du black out des lieux fermés pour cause de pont du 1er mai, était resté ouvert, parce que pour lui il ne s'agit pas d'un travail mais d'une passion, de l'air qu'il respire chaque jour, quelle que soit l'actualité. Il y avait toujours autant de tableaux et d'objets, de photographies accrochés aux murs et surtout entassés au sol, bouchant toute l'arrière-boutique. En voilà un à qui on devrait donner un peu plus d'espace, tant son travail de découvreur et de défricheur de talents ressemble à une entreprise de salubrité publique. Car nos esprits ont autant besoin de remèdes que nos corps.

     Il exposait les savants travaux d'équilibrisme en noir et blanc de Danielle Stéphane, je l'ai déjà signalé. Et comme toujours, en marge de son expo du moment, il y avait pour moi une autre découverte à faire. Alain Dettinger est un passionné d'Afrique comme on sait, c'est l'autre registre de sa galerie, parallèle à l'art plastique et graphique de singuliers contemporains. Il avait rencontré en compagnie d'une amie galeriste, située un peu plus loin de son échoppe (il est place Gailleton dans la Presqu'île à Lyon), à savoir la Galerie du Triangle, 33, rue Auguste Comte, un artiste béninois autodidacte (comme semblent l'être beaucoup de créateurs contemporains en Afrique noire), se présentant sous l'étrange prénom féminin de "Gladys". La Galerie du Triangle lui organise une exposition qui dure jusqu'au 16 mai.

     Alain Dettinger pour sa part  s'est contenté d'acquérir deux peintures de cet artiste, toutes deux signées plus complètement "Monleme Gladys". Il paraît vivre à Abomey, au Bénin, et créerait quelque peu dans l'orbite d'un autre artiste de là-bas, déjà pas mal "lancé", le dénommé Dominique Zinkpe, créateur d'un centre culturel, qui lui-même a parmi ses influences admises le peintre d'origine haïtienne Jean-Michel Basquiat. Et ce dernier, pour le côté peut-être un peu déstructuré de ses compositions paraissant souvent sur le point de se dissoudre, est sans doute une référence aussi pour notre Gladys.

 

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Monleme Gladys, sans titre (un homme tient à bout de bras sa tête coupée, tandis qu'un autre homme le menace de sa lance), 83 x 87 cm, technique mixte (sur papier marouflé sur panneau de bois?), 2010, Galerie Dettinger-Mayer, Lyon, ph. Bruno Montpied

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Monleme Gladys, sans titre (accouchement d'un serpent par le bas et accouchement d'un être humain par le haut...), 83 x 87 cm, technique mixte (sur papier marouflé sur panneau de bois?), probablement de la même année 2010 que le précédent, coll. privée, Paris ; ph. B M

 

     Les deux compositions m'ont fait penser que l'homme doit en outre être inspiré par les mythologies propres à son pays, car en dépit du fait qu'elles sont assez sobres, tracées sur un fond uni quoique plein d'une matière graineuse, elles restent assez difficiles à interpréter pour un  Européen peu au fait de ces mythes, ce qui est mon cas.

 

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Détail d'un portrait de Gladys devant ses peintures, archives Alain Dettinger, 2015

 

     Le problème, c'est qu'à côté de ces deux compositions-là, l'artiste en question paraît travailler parfois un peu plus vite, et peut-être de façon moins inspirée (afin de satisfaire à une commande qui le bouleverse ?). L'exposition de la Galerie du Triangle de mon point de vue révèle cet aspect préoccupant (car le fait de se montrer inégal peut desservir grandement un artiste, par la réputation qu'elle risque de lui tailler), même si dans l'ensemble on peut découvrir de fort belles choses en ce lieu courageux. Si un grand tableau sans titre au centre de l'expo reste de très belle facture (voir ci-dessous), ainsi que deux ou trois autres compositions sur panneaux, plusieurs dessins sur papier paraissent cependant moins frappants.

 

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Gladys, sans titre, sans date (?), environ 1 m x 1 m (?), peinture sur panneau ou toile, exposition Galerie du Triangle, 2015 ; ph. BM ; c'est l'une des plus intéressantes œuvres de l'expo

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Gladys, une autre de ses grandes peintures exposées Galerie du Triangle, elle aussi fort belle... ; ph. BM

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Gladys, une de ses peintures sur papier datée de 2014; l'inspiration n'est-elle pas moins forte ici (personnages moins narratifs, posés platement côte à côte, seule la couleur paraissant avoir été traitée  avec attention) ? Exposition Galerie du Triangle, 2015 ; Ph BM 

 

     Alors? Qu'est-ce qui explique cette différence d'inspiration et de graphisme entre les peintures de 2010 et les quelques œuvres de 2014 montrées en ce moment à Lyon? Mais il faudra sans doute attendre d'en voir davantage... Ce qui n'est pas sûr d'arriver quand on connaît le grand nombre d'artistes qui créent en Afrique, notamment de l'Ouest.

 

03/03/2015

Des posters peints au Libéria aussi, une expo prochaine

     M. François Beaurain m'annonce une expo à venir d'affiches peintes (dans la plupart des cas sur toile), affiches en provenance du Libéria où elles ont été retrouvées juste avant leur destruction totale (et ce en dépit que sont connues maintenant d'autres affiches elles aussi peintes à un exemplaire pour les vidéos-club du Ghana, affiches que l'on a aussi arrêtées de produire là-bas).

 

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George S.Josiah, Sakobi la fille serpent, 1998, poster peint du Libéria, site web de François Beaurain

poster 2 du Liberia, HK Wiah Arts, la Momie.jpg

HK Wiah Arts, La Momie, poster peint du Libéria, site web de François Beaurain

 

     Ces affiches, on peut les examiner sur le site web suivant, mises en ligne par François Beaurain. Et si on veut les voir en vrai, il faudra se rendre au Cinéma des Cinéastes (7 Avenue de Clichy, 75017 Paris), à partir du mercredi 4 Mars, le vernissage étant de 18h à 20h (l'entrée sera libre le temps du vernissage puis réservée uniquement aux clients du cinéma munis de billet par la suite). L'exposition est programmée jusqu'au 10 Avril.

 

Poster 8 du Liberia Watchers 3.jpg

Mansa, Watchers 3, poster peint du Libéria, site web de François Beaurain

Poster 7 du Liberia warlock 3 la fin de l'innocence.jpg

Al Boone, Warlock 3, 1999, poster peint du Liberia, site web de François Beaurain

 

     Il semblerait, à suivre François Beaurain, que les posters présentés à cette occasion (au nombre de 38) seraient les seuls survivants du grand nettoyage consécutif à la montée en puissance du cinéma nigérian qui en diffusant des DVD accompagnés d'affiches sur papier à travers le pays aurait  rendu obsolètes ces affiches peintes artisanalement. Bon... Jusqu'à ce qu'un autre collectionneur nous sorte d'autres séries de son chapeau, peut-être?

 

poster 1 du Libéria, auteur inconnu, huile sur nappe, fair game.jpg

Anonyme, Fair Game, poster peint du Libéria, site web de François Beaurain ; ce poster est plus dans le style des posters peints du Ghana, je trouve

Poster 9 du libéria  D.Wolobah home alone 2, 1997.jpg

D.Wolobah, Maman j'ai (encore) raté l'avion (Home alone 2), poster peint du Libéria, site web de François Beaurain ; à noter que cette affiche est clairement démarquée de l'affiche américaine originale que je reproduis ci-dessous, ce qui apparente ces peintres du Libéria à notre Guy Brunet national, qui adore refaire des affiches à son goût en démarquant les originales

affiche originale de Maman j'ai (encore) raté l'avion.jpg

 

     A contempler les exemplaires présentés sur le web, tous réalisés avant les années 2000 (à signaler qu'au Ghana une semblable efflorescence d'affiches peintes eut lieu entre les années 1980 et les années 1990, il paraît difficile d'imaginer qu'il n'y ait aucun rapport), si certains ressemblent par leur naïveté graphique à ceux du Ghana (c'est ce que je préfère personnellement), d'autres, la plupart semble-t-il, visent à un réalisme quasi photographique, l'accent original se retrouvant plutôt dans la mise en page souvent spectaculaire.

 

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Anonyme, Le corrupteur, poster peint du Libéria, site web de François Beaurain 

 

25/12/2014

Babahoum continue à Tanger

     On me signale une autre exposition Babahoum ("le père à eux" serait la traduction de son patronyme) du côté de Tanger.

 

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Images  transmises par la galerie Conil

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     Mais à regarder la dernière des deux images transmises ci-dessus après l'affiche de l'expo, on se demande si il n'y aurait pas de la part de notre créateur d'Essaouira une petite inflexion vers un graphisme un peu trop simpliste, même s'il tend à une stylisation abstractisante. Babahoum ne voudrait-il pas, avec ces figures répétées et trop sommaires, créer rapidement pour satisfaire à une demande qui se ferait trop pressante... Ajoutons aussi que dans le cas de ce créateur, plus encore que pour d'autres artistes, les reproductions qu'elles soient numérisées ou imprimées sur papier restent cependant trompeuses et que rien ne vaut la confrontation directe avec les œuvres originales. Ces dernières, surtout celles qui montrent leurs étagements de scènes bédouines, je l'assure, sont pleines de charme et douées d'une très grande force immédiate.

10/12/2014

Du griffonnage dans les centres d'appel téléphoniques suisses

    Comme le dit M. Léo Ramseyer, qui m'a communiqué le lien vers son blog  (qui s'appelle Tropicalizer et où l'on cause parfois d'art brut parmi d'autres choses, par exemple des merveilleuses broderies minuscules et naïves du prisonnier Ray Materson), où il a initialement mis en lecture  le cahier que je mets en lien (repérez le mot "jus") ci-dessous  rempli de griffonnages collectés dans un centre d'appels téléphoniques, qu'y a-t-il de plus idéal pour rencontrer du griffonnage et du "dessin de téléphone" que ce genre d'endroit où tous les employés griffent à qui mieux mieux les pages de leurs blocs-notes ? Feuilletez-le et vous trouverez là du griffonnage pur jus. Moi j'aime ceux des pages 12, 13, 14, 15, 17, 35, 40, 41...

11/11/2014

Le mystère des statues guatémaltèques, une histoire de Chichi...castenango

    J'aime bien le titre de cette note qui fleure bon ceux des aventures de Tintin et Milou. Pour commencer, les lecteurs non prévenus devront se référer à cette ancienne note de 2011. On y causait d'une statue trouvée par Laurent Le Meur au Mans en 2011. Toute une flopée de commentateurs était venue s'exciter à la suite de cette note, un peu par ma faute car j'avais appelé à l'aide pour l'interpréter. Les hypothèses sur son origine avaient afflué. L'un la voyait madone des gitans, l'autre lui trouvait un air oriental, moi je me l'imaginais éthiopienne, un érudit clermontois nous promenait du Maroc à l'Inde, bref, ça délirait sec.

 

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La Sainte-Vierge? Coll. et ph. Laurent Le Meur

 

      Il aura fallu trois ans pour qu'à la suite d'un mail récemment parvenu sur ma boîte mail en privé nous puissions avoir enfin la clef de l'énigme. Un collectionneur canadien —oui, les recherches sont mondialisées— répondant au doux patronyme de Jean-Marie Chapeau, m'a sorti de son couvre-chef non pas un lapin mais la photo d'une autre statue dénichée par lui dans un bric-à-brac genre Emmaüs canadien, statue qu'il a immédiatement rapprochée, avec raison semble-t-il, de la statue mancelle.

 

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L'autre statue venue au Canada, coll. et ph. J-M. Chapeau (Montréal), un Saint-Joseph?

 

 

      Laurent Le Meur n'a pas tardé à réagir, suite à leur mutuelle mise en contact, et a versé du coup des pièces nouvelles qui paraissent éclairer le mystère de la statue aux mains ouvertes (enfin... Si l'on peut vraiment parler de mystère en l'occurrence, car un vieux doute m'étreint, n'aurait-on pas affaire ici à de l'art populaire pour touristes? Une énième hypothèse délirante? Cette forme d'art populaire n'étant pas synonyme systématiquement de mauvaise qualité du reste...).

 

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Les deux statues rassemblées par Laurent Le Meur, dans sa collection en 2014

 

      Laurent Le Meur, depuis ma note de 2011, a trouvé une troisième statue à verser au dossier (voir ci-dessus). Toujours intrigué bien sûr par ces découvertes, il est parti à la recherche d'informations, et il a fini par tomber sur une carte postale qui montre un étal dans le village guatémaltèque (2000m d'altitude) de Chichicastenangoart populaire guatémaltèque,chichicastenango,laurent le meur,jean-marie chapeau,statues propitiatoires,vierge marie et saint joseph,art modeste (j'adore ce nom, et je réfléchis désormais fortement à la possibilité d'y aller installer le siège de ce blog) où l'on devine (oui, c'est le mot, parce qu'il faut avoir de bons yeux vu la qualité du cliché) des statues du même style que celles ci-dessus. Le village, nous dit internet, est connu pour conserver des traces de la culture traditionnelle maya. Les statues qu'on devine sur l'étal correspondent aux statues de Le Meur et Chapeau, elles sont toutes presque plates, anguleuses et surtout pourvues de gros yeux cernés d'un épais trait noir. art populaire guatémaltèque,chichicastenango,laurent le meur,jean-marie chapeau,statues propitiatoires,vierge marie et saint joseph,art modesteIl semble donc que là-bas on trouve ainsi plusieurs traces d'une piété populaire qui mêle sans doute d'anciennes croyances indiennes aux mythes chrétiens. Bref, il fallait chercher du côté de l'Amérique Centrale. Ouf, on est un peu plus instruit.

      Et puis tiens, en me promenant au hasard sur internet je suis tombé sur le site de l'artiste Eliane Larus, une sorte de petite cousine de Chaissac, où il est question d'un séjour qu'elle fit dans ce fameux Chichicastenango. Rien à voir avec nos statues?

 

 

06/10/2014

Cap sur Babahoum!

     Non, à moi, le doux nom de Babahoum ne fait pas penser à une "dégringolade" comme l'écrit Pascal Quignard dans sa préface au catalogue de l'exposition Babahoum qui va se tenir à Paris dans le Marais du 8 octobre au 12 octobre - quatre journées seulement qu'il vous faut cocher amis parisiens ou hôtes de passage. Cela m'évoque, loin du "Badaboum" auquel songe l'écrivain, plutôt le rythme d'une mélopée sauvage scandée en chœur par des milliers de poitrines indigènes, comme dans King-Kong, lorsque le peuple de l'île au singe géant appelle la Bête vers la Belle. Ba-ba-houm! Ba-ba-houm! Ba-ba-houm!...

 

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La couverture du catalogue de l'exposition Babahoum à Paris (livre trouvable à la librairie de la Halle St-Pierre)

 

     J'avais déjà hébergé son nom et montré deux de ses dessins ou peintures lorsque j'avais mis en ligne il y a un an, presque jour pour jour, le récit par Darnish de son périple à lui et à sa compagne Samantha dans la ville d'Essaouira, l'ancienne Mogador, au Maroc. C'est Babahoum qui m'apparaissait comme la plus belle découverte de Darnish, loin des autres productions plus connues des peintres d'Essaouira.

 

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Babahoum, œuvre sur papier, 65x52 cm, coll. privée, Paris

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Babahoum dans son "atelier"... Sur la natte, on aperçoit ses outils fort simples, des stylos bic, des feutres, de la gouache ou de l'aquarelle, des crayons... Ph. Escale Nomad

 

        Ancien ferrailleur et brocanteur, s'étant un temps occupé d'un pressoir à olives actionné par un dromadaire, il s'est mis à dessiner à soixante-dix ans.  On découvre chez lui des scènes de la vie de bédouin dans des étagements sans perspective, avec des couleurs simples et diluées, un dessin ultra stylisé, une composition rythmique (on retrouve peut-être là le rythme de la fameuse mélopée sauvage que j'évoque ci-dessus) qui assure aux images une séduction renouvelée au fil du temps (Pascal Quignard écrit: "Son sens de la mise en page est inné, impérieux, immédiat, absolu"),  et l'on éprouve un choc devant ces peintures d'une immédiate fraîcheur d'inspiration. C'est de l'âpre inspiration venue du fond d'un corps en harmonie avec le monde naturel. Babahoum, c'est une petite symphonie brute et naïve comme on en voit peu.

 

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Babahoum, œuvre sur papier, 75x51cm, coll. privée, Paris

 

       Rendons grâce à l'Escale Nomad et à Philippe Saada qui ont permis cette exposition et ce catalogue. Rendez-vous donc à la Galerie Six Elzévir, 6, rue Elzévir, dans le 3e ardt à Paris (c'est près du M° Saint-Paul, non loin du musée Picasso, dans la même rue que le Centre Culturel Suédois), pour le vernissage mercredi 8 octobre de 18h à 22h, et sinon les trois autres jours suivants (les horaires ne sont pas donnés mais l'on suppose que c'est l'après-midi).

04/10/2014

Création franche et productive

    J'ai gardé silence cet été sur deux publications du musée de la Création Franche à Bègles me disant que cela serait plus judicieux d'en parler à présent que plusieurs internautes sont revenus de leurs campagnes, d'après ce que j'en juge en parcourant les statistiques de ce blog. En effet elles sont sorties en plein juillet, pendant que vous vous détachiez, chers internautes, de toutes tablettes, et autres engins électroniques, voir presse et radios traditionnels. Le musée n'en a cure, sa communication ne  lui paraît  pas essentielle, peut-être se dit-il "Dieu reconnaîtra les siens". La distribution de ses libelles et autres catalogues se fait centralement à Bègles dans ses locaux. Vous ne la trouverez que par la grâce d'un miracle en librairie. Même la Halle St-Pierre à Montmartre ne la diffuse qu'erratiquement. Et pourtant... Voici qu'est paru le n°40 de leur revue (lui pourtant disponible à la librairie de la Halle), avec une couverture noire minimaliste et pourtant baroque, une photo avec des superpositions qui fait penser à un archipel ou un oiseau dans les ténèbres, due à l'art raffiné de la photographe Marie-France Lacarce. création franche,musée de la réation franche,halle saint-pierre,marie-france lacarde,n°40 de la revue création franche,les fanzine sde l'art brut,crab,céline delavaux,déborah couette,bruno montpied,pascal rigeade,gérard sendrey,cako boussion,paul duchein,françois aloujes,joe ryczko,jean-françois maurice,abdelkader rifi,alain genty,thierry bucquoyBelle couverture qui veut peut-être solenniser ce chiffre rond - 40 numéros tout de même - mais qui sera la seule façon de marquer le coup pour ce bel effort éditorial, car nulle fête ne se profile à l'horizon pour ce quarantième non rugissant, mais séduisant.

 

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Charles Cako Boussion, panneau de signalisation bricolé, retrouvé par Charles "Cako" Boussion et profondément modifié par la peinture et des ajouts d'inscriptions en "profession de foi", 36x63 cm, 1983, coll. BM, Paris

       Il y est question de Cako Boussion - c'est moi qui me charge d'un article qui veut montrer que monsieur Boussion ne se cantonne pas aux compositions en mandalas, dites parfois "médiumniques", mais peut se révéler parfois bien plus éclectique dans ses choix de formes d'expression (comme on s'en convaincra ci-dessus). Paul Duchein rappelle de son côté l'environnement qu'avait créé Abdelkader Rifi à Gagny, en voisin de Madeleine Lommel l'ancienne fondatrice de l'Aracine. Il signe un second article sur les intéressantes compositions en coquillages de François Aloujes. Bernard Chevassu met pour sa part le focus sur un autre créateur d'environnement, Roger Mercier, qui vient d'abandonner son "Château de Bresse et Castille" située en pleine Bresse, site architectural naïf que nous avait autrefois révélé Frédéric Allamel dans Plein Chant (voir petit cliché ci-contre, ph. Bruno Montpied). création franche,musée de la réation franche,halle saint-pierre,marie-france lacarde,n°40 de la revue création franche,les fanzine sde l'art brut,crab,céline delavaux,déborah couette,bruno montpied,pascal rigeade,gérard sendrey,cako boussion,paul duchein,françois aloujes,joe ryczko,jean-françois maurice,abdelkader rifi,alain genty,thierry bucquoyJoe Ryczko quant à lui refait parler de l'excellent Alain Genty et de ses terres vernissées hautement "agitées", citant au passage le travail d'information que fait Thierry Bucquoy sur son blog à propos de Genty.

 

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Dimitri Pietquin, illustration extraite du catalogue de "Visions et Créations Dissidentes" 2014

 

      Il est à noter qu'il y a ce me semble une sorte d'écart qui grandit entre les créateurs et artistes évoqués dans la revue Création Franche et ceux que le Musée présente en ce moment dans sa dernière édition de "Visions et Créations dissidentes" (du 27 septembre au 23 novembre). Ai-je la berlue, ou bien ai-je raison de trouver qu'il y a vraiment de plus en plus de créateurs venus d'ateliers pour handicapés mentaux dans les expositions d'automne du musée (on sait que les autres expositions le reste de l'année sont plus spécifiquement consacrées à la découverte et la mise à jour des créateurs du fonds permanent du musée)? Dans la dernière mouture de cette exposition automnale, montrant comme d'habitude 8 nouveaux créateurs, il semble qu'on y compte au moins 5 ou 6 travaux d'ateliers, dont deux proviennent d'ESAT (Aide par le Travail). Ces ESAT qui paraissent bien rares - selon moi n'est-ce pas? - en travaux véritablement originaux (à l'exception notable comme je l'ai déjà plusieurs fois écrit sur ce blog, de l'ESAT de Ménilmontant, avec son Philippe Lefresne et son Fathi Oulad Ben Abid). Parmi ces travaux d'atelier, bien sûr il arrive que surgisse une œuvre plus attirante qu'une autre, mais les ressemblances avec d'autres travaux de talent déjà vus ne sont pas absentes, ainsi pour cette édition béglaise 2014 des œuvres de Dimitri¨Pietquin reproduites dans le catalogue. Au milieu de ces créateurs, surnage aussi (je me base on l'aura compris uniquement sur le catalogue pour exprimer cet avis), apparemment un peu incongrue  par l'aspect savant de ses reliquaires en assemblages d'objets recyclés et amalgamés en un ordre esthétique déjà rencontré dans les galeries parisiennes de la Rive Gauche, Lucie de Syracuse, dont Gérard Sendrey avait déjà parlé dans un numéro précédent de la revue Création Franche (d'une façon un peu absconse, je dois dire...).

 

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Lucie de Syracuse, illustration extraite du catalogue "Visions et Créations Dissidentes" 2014

 

      Au cœur du mois de juillet enfin, est paru avec retard un grand numéro hors-série (n°1) de Création Franche consacré entièrement aux "fanzines d'art brut et autres prospectus" et qui se veut "Actes de la Rencontre du 23 novembre 2013". En réalité, ce numéro est composé de textes et autres réponses à un questionnaire qui avaient été rédigées bien en amont de cette journée de novembre.

 

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     Le but recherché par le musée et par deux protagonistes du CRaB, Déborah Couette et Céline Delavaux, était, en interrogeant les protagonistes des revues et autres bulletins tournant autour de "l'art brut" (les Caire, moi, Bruno Montpied, Danielle Jacqui, Joe Ryczko, Gérard Sendrey, Jean-François Maurice, décédé peu de temps avant la journée du 23 novembre, Martine Lamy, et Denis Lavaud) et en exposant divers documents, de proposer à l'attention de (futurs?) chercheurs quelques exemples de publications plus ou moins amateurs qui des années 80 à aujourd'hui faisaient de l'information sur des domaines de la création populaire marginale. Il est à remarquer cependant que les revuettes et autres fanzines évoqués n'étaient pas à proprement parler des fanzines d'art brut (même si Céline Delavaux dans sa contribution à ce numéro Hors-Série contourne le problème en parlant de "manières d'édition brutes"...). Si l'on s'en tient aux définitions du concept inventé par Dubuffet, la seule revue d'art brut qui ait véritablement existé des années 60 jusqu'à aujourd'hui est ce que l'on appelle improprement "les Cahiers de l'Art Brut" et qu'il faut plutôt appeler les Fascicules de la Collection de l'Art Brut, émanant comme le dit le titre de la fameuse Collection installée à Lausanne depuis les années 70. En réalité les revuettes évoquées dans ce numéro lié à la rencontre de Bègles évoquent toutes sortes de formes de création, de l'art brut strict, jusqu'à l'art contemporain insolite, en passant par des artistes singuliers historiques, les environnements spontanés (pas tous réductibles à l'art brut), l'art des handicapés, les graffiti, le surréalisme conscient ou inconscient, l'art visionnaire, les fous littéraires, l'excentricité en littérature, l''art naïf, etc, etc. Comme s'il n'était pas possible de monter une publication qui se circonscrirait  uniquement à l'art brut. Ce constat, très peu dans ces "actes" ne le mentionnent et pourtant, il aurait mérité d'être mentionné et peut-être débattu.

      A signaler enfin que malgré une promesse entendue pendant la journée du 23 novembre le numéro hors-série en question n'est pas parvenu à nous restituer sous une forme écrite (pourtant il y eut captation par la vidéo et le son) les échanges qui eurent lieu durant cette journée, notamment la table ronde finale entre Jean-Claude Caire, Bruno Montpied, Gérard Sendrey, Pascal Rigeade et Denis Lavaud. Peut-être aurons-nous cette restitution plus tard notamment sous une forme vidéo mise en ligne sur le site du Musée de la Création Franche?

       On l'aura donc compris, c'est auprès de ce dernier qu'il faut se rendre pour se procurer ces diverses publications récentes.

26/09/2014

La maison de la gaieté de Chérac: un autre chef-d'oeuvre en péril

     Des camarades m'ont signalé depuis plusieurs mois l'existence à Chérac (à deux pas de Cognac en Charente-Maritime) d'une maison couverte de mosaïques où s'étale sur une des façades l'inscription visible de loin, "LA MAISON DE LA GAIETÉ". Il s'agit d'un travail d'autodidactes, un père et son fils, Ismaël et Guy Villéger, qui de 1937 à 1952 avaient choisi de décorer d'un million de cassons de vaisselle les murs extérieurs de leur cabaret de campagne. Cela mettait à l'évidence de la couleur au bord de la route, signalant de façon immédiate aux soiffards de passage qu'ils trouveraient là bonne humeur et joie de vivre. Des fenêtres en trompe-l'œil et des grappes de raisins avaient été représentées pour égayer les parois en mosaïque.

 

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La Maison de la Gaieté, photo Eric Straub, 2012 ; à noter que la façade à droite derrière les palmiers (qui ont depuis disparu, ce qui est déjà bien dommage) possédait aussi des mosaïques qui sont tombées au fil du temps

 

     Eh bien, cette maison qui s'était maintenue vaille que vaille jusqu'à nous depuis les années 50 de l'autre siècle, voilà-t'y pas que la nouvelle équipe municipale arrivée au pouvoir récemment s'est mise en tête de s'en débarrasser Elle en est en effet la propriétaire. Comme paraît-il elle coûte trop cher (ah bon? Faudrait voir ça de plus près), le conseil municipal veut la vendre. Et le candidat au rachat a demandé si on ne pourrait pas la démolir... Histoire de mettre à la place sans doute quelque banalité architecturale qui n'attirera plus aucune attention.  Elle est prudente, la dite équipe municipale, elle s'est dite, on va demander à l'architecte des monuments de France si une étude de la démolition pourrait être faite. C'est que par ailleurs, si je suis l'article de Sud-Ouest qui évoque la question (merci à Michel Valière de me l'avoir transmis), "la maison et ses objets étaient en cours d'instruction pour être inscrits à l'inventaire général du patrimoine, au titre des Monuments historiques". Sans doute quelques esprits un peu avertis du patrimoine populaire des bords de routes avaient dû s'inquiéter de la sauvegarde de ce décor, et avec juste raison selon moi.

 

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La Maison de la Gaieté, détail, les grappes de raisin, ph. Eric Straub, 2012

 

 

      On avait pourtant parlé d'en faire un musée, ce qui aurait pu être une bonne idée. Ignore-t-on à Chérac qu'il existe dans cette même région un autre site, décoré de 400 statues cette fois, là aussi naïves, par un menuisier nommé Gabriel Albert pour lequel la région s'est récemment mobilisée afin de chercher la possibilité de le préserver durablement? C'est à Nantillé, entre Saintes et St-Jean-d'Angély. Tout près de Nantillé, à Brizambourg, existe aussi le jardin naïf rempli d'animaux en ciment de Franck Vriet. Et un peu plus loin à Lavaure, près d'Yviers, en dessous d'Angoulême, n'oublions pas le site étonnant de Lucien Favreau. En France, on recense ainsi des dizaines et des dizaines d'environnements tous plus excentriques et merveilleux, plus anti conformistes les uns que les autres, créés par des autodidactes d'origine populaire, qui mériteraient qu'on les documente par des centres d'information et des petits musées qui constitueraient un réseau de points de documentation et de sauvegarde relié les uns aux autres à travers la France. C'est la culture créée par le peuple pour le peuple qui est ici en jeu. Sans oublier qu'en préservant ainsi ce genre de sites artistiques rares, on crée une ressource touristique supplémentaire pour des communes qui n'en ont pas forcément tant que cela.

 

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Détail de la fenêtre en trompe-l'œil imaginée par Ismaël Villéger et son fils, ph Eric Straub, 2012

 

     Souhaitons donc que le nouveau maire de Chérac laisse tomber son projet funeste, et que la population de cette commune se rende compte qu'en le laissant agir comme un vandale institutionnel elle perdrait un fleuron de l'architecture populaire insolite, et qu'elle fasse pression pour que cela n'arrive pas.

 

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On tapait le carton aussi à la Maison de la Gaieté, comme l'indiquent les piques, carreaux, trèfles, cœurs qui dégringolent à gauche... Ph. Eric Straub, 2012

 

24/09/2014

Deux petits événements à retenir pour les "Happy few"

      Cette semaine, j'ai oublié de les mentionner, il y a deux rendez-vous.

     Le premier, c'est sur Radio-Libertaire demain matin (jeudi 25 septembre) de 10h30 à midi dans l'émission Chroniques Hebdo animée par Gérard Jan. Je suis invité à causer de ma participation à l'exposition actuelle de la Halle Saint-Pierre "Sous le vent de l'art brut 2, la collection De Stadshof", de l'animation du présent blog et aussi de mon article paru sur les bouteilles malicieuses du couple Beynet dans le n°3 de la revue L'Or aux 13 îles.

 

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Bouteille de Louis et Céline Beynet, des filles et des monstres, coll. BM

 

     Et le deuxième événement, quel art de la transition, n'est-ce pas?, c'est justement la présentation de la revue L'Or aux 13 îles de Jean-Christophe Belotti à la librairie du Sandre, rue du Marché Ordener dans le 18e ardt de Paris vendredi soir. Tous les amateurs de cette splendide revue sont cordialement invités à venir boire un coup et discuter avec les collaborateurs de cette revue. Voir le fichier PDF en lien ICI.  

24/08/2014

Misanthropie pour le moins

    Voici une publicité naïve et fort ambigüe que m'a transmise récemment J-C Sandré du blog Des Signes sur les murs (se spécialisant sur les murs peints principalement publicitaires). Il y trouve du nihilisme caché derrière le prétexte d'une plaisanterie publicitaire "améliorée" par un garagiste ("améliorée" parce qu'elle prolonge un slogan pour les Rustines qui proclamait, déjà naïvement, "vous pouvez crever"...). A moins que derrière l'argument publicitaire toujours il ne s'agisse d'amertume se parant de misanthropie? En tout cas, cela fait regretter qu'on n'ait pas plus d'initiative publicitaire amateur et détournante du même genre, on se marrerait plus.

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Publicité ambigüe sur la devanture d'un garage d'Auray (Morbihan), transmis par J-C Sandré ; pas de date mais on peut supposer qu'on est dans les années 50 (n'est-ce pas Darnish, cette bourgade vous parlera sûrement?)

03/06/2014

Les figures mécanisées de monsieur Alexis

     Un correspondant, M.Tireau, m'a récemment fait part d'une jolie petite découverte qu'il a faite sur un de ces dépôts-ventes où atterrissent parfois des créations d'inspirés. Il s'agit d'un ensemble de pièces mécanisées que des héritiers, après la disparition de l'auteur, ne se sont pas résolus à détruire, se disant peut-être qu'il y avait un peu d'argent à se faire, que c'était plus facile de s'adresser à un professionnel du débarras, un ferrailleur, plutôt que de les casser morceau par morceau.

 

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Photo et coll. M. Tireau

 

      Ces personnages paraissent de prime abord assez sommaires, parce que réduits au schéma, l'attention du créateur ayant été concentrée semble-t-il avant tout sur la question de leur animation.

Petite vidéo de monsieur Tireau insérée sur YouTube où l'on voit à l'action les créations mécanisées de "monsieur Alexis", et où aussi on entend, les bruits, cliquetis, clochettes tintinnabulantes, de ces dispositifs jouant un rôle important dans la conception de ces œuvres

       Notre collectionneur ne sait pas trop si on peut appeler cela des vire-vent, des girouettes, ou d'un autre qualificatif, dispositifs mécanisés, jouets? Ce dernier terme aurait plus ma faveur, tant j'imagine ce monsieur Alexis (1912-2002), ancien cheminot de la Sarthe, travailler en pensant à des petits-enfants qu'il rêvait d'émerveiller par ces tours de force d'animations mécanisées.

 

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Ces personnages font penser à des personnages de dessins animés, très stylisés, ph. et coll. M. Tireau

 

       La plupart des vingt pièces rachetées tournent grâce à une manivelle ou grâce à des pales de moulinets, mais M. Tireau m'assure qu'elles restent incapables de se mouvoir grâce au vent (les pales ne pouvant s'actionner qu'à la main).yohann tireau,monsieur alexis,girouettes,vire-vent,jouets bricolés et automatisés,whirligigs français Certaines étaient munies de tiges de fixation, l'une d'entre elles est même encore sur le toit de son atelier (M. Tireau a retrouvé le lieu de création originel), ce qui indiquerait qu'elles étaient prévues pour être installées en extérieur (M. Tireau: "Je me demande si ces objets n'étaient pas destinés à être mis sur des piquets d'environ un mètre de haut, du style girouette de jardin").

 

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Sur cette photo floue, on devine la girouette sur le toit de l'atelier, ph. M. Tireau

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Cycliste au visage noir (de nombreux Noirs apparaissent ainsi parmi les personnages), petit drapeau tricolore, joueur de trompette... Ph. et coll. M. Tireau

 

   Monsieur Alexis n'eut-il pas le temps de perfectionner ses sujets? Il semble qu'il ait en tout cas insisté sur l'animation. "Les personnages et animaux s'animent dans un joyeux bordel en tapant quelquefois sur des timbres", m'écrit M. Tireau. Un point sur lequel il faut revenir, c'est l'aspect schématique des silhouettes peinturlurées franchement, et la part envahissante prise par les grossières pièces de mécaniques, pales, écrous, vis énormes, montants métalliques, qui font penser à un jeu de Meccano particulièrement conçu pour un malvoyant.

 

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Exemple de pièces de mécanique très voyantes, jouant un rôle esthétique dans la composition de la pièce ; les divers éléments sont constitués de matériaux recyclés, ph. et coll. M. Tireau

 

    Le dessin des silhouettes (il en est peu de face, voir exception ci-dessous) est réduit au minimum, tirant celles-ci vers une tendance à l'abstraction géométrique colorée, où les éléments mécaniques joueraient un rôle esthétique (probablement involontaire).

 

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Personnage présenté de face, visage noir et tout de jaune vêtu, avec des sabots semble-t-il, ph. et coll. M. Tireau

 

   D'autres pièces seraient conservées dans d'autres parties de sa famille. Avis aux curieux...

31/05/2014

Veste à carreaux, drôle de chapeau, et portant sabots...

     De retour l'autre jour de la projection des films sur Vanabelle, où il n'y avait pas grand-monde venu s'inquiéter du devenir de la Base de la Menegatte, je suis tombé sur une brocante à cinquante mètres de chez moi. En général, dans ce genre de vide-greniers parisien, il n'y a vraiment que peu de chances de trouver quoi que ce soit dans les domaines qui m'intéressent, mais cette fois-ci, on m'avait prévenu qu'un personnage curieux m'y attendait peut-être.

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Collier de barbe, sabots, costume à carreaux, une petite cravate à trois brins et une drôle de tourte juchée sur le crâne, H. 67 cm, coll. BM

     D'où cela peut-il sortir? Le visage a une vague ressemblance avec ceux que sculptait autrefois Lui Buffo en Haute-Garonne. Il n'y a aucune inscription dessus. Le broc qui le vendait, comme d'habitude, n'avait recueilli aucune information à son sujet. Cela provenait, me dit son frère, d'un endroit perdu en France... Avec ça, on se débrouille...

    Il me semble que le chapeau très particulier, et plus généralement les détails vestimentaires, le costume, l'espèce de cravate, si c'en est une, les sabots, pourraient être des indices permettant au moins de situer l'origine géographique du bonhomme. Les fils de la "cravate" me font penser aux manadiers de Camargue, voire à des hidalgos d'Espagne... Mais peut-être erré-je...

17/05/2014

Info-Miettes (23)

Mini-musée de Louis Ame en Ille-et-Vilaine

    Je ne crois avoir jamais parlé de ce (gentillet) petit musée consacré à des maquettes de camions américains, œuvre d'un ancien camionneur passionné. Un correspondant me demande de "signaler que le mini-musée "américain" de Louis Ame (35, La Quesmière 35, Hirel) fêtera ses 20 ans à l'occasion des portes ouvertes du dimanche 18 mai (demain, certes mais le musée sera ouvert encore après...) de 10h à 18h. Contact : Louis Ame 02 99 48 82 03." Ben voilà, c'est fait.

 

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Dans ce mini-musée, je ne sais pas si je ne préfère pas davantage l'extérieur avec ses lettrages juxtaposés foutraques à son intérieur nettement plus kitsch, ph. Bruno Montpied, 2009

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Louis Ame en 2009, ph. BM

 

Petit bonhomme de chemin: les "Bricoleurs" continuent de se balader

    Le film de Remy Ricordeau, Bricoleurs de paradis, que j'ai coécrit avec lui, va être projeté bientôt (le 31 mai à 16h) dans une librairie libertaire à Lille. "L'Insoumise", qu'elle s'appelle la librairie, c'est situé au 10 rue d'Arras. Sur leur site web, ils disent que le film illustre le livre, Eloge des Jardins Anarchiques, tout ça parce que le film était joint en DVD au livre. Mais, puis-je le dire?, il y a beaucoup plus de choses dans un livre que jamais un film ne pourra pleinement illustrer ce me semble. Non, c'était plutôt deux travaux parallèles, l'un plus développé par l'écrit, et l'autre tentant d'esquisser quelques problématiques liées à ces fameux environnements populaires.

      J'écris "c'était", peut-être avez-vous remarqué? Le livre EJA est en effet officiellement épuisé, il n'en reste plus que quelques exemplaires à la librairie de la Halle Saint-Pierre à Paris par exemple. Et donc le film en DVD est épuisé aussi. Par contre, pour les amateurs de ce dernier qui voudraient le voir ou le revoir, il est à souligner qu'ils pourront bientôt le télécharger en vision louée ou en achat sur le site de téléchargement des Mutins de Pangée.

    Autres date et lieu pour pouvoir voir le film dans une salle, il y aura aussi le 28 juin à la Médiathèque Marguerite Yourcenar dans le XVe ardt à Paris. Tous les renseignements pratiques sont à trouver .

Solange Knopf: de plus en plus séduisante...

       Nouvelle exposition (du 1er mai au  juin), à la galerie new-yorkaise Cavin-Morris certes, ce qui n'est pas la porte à côté pour les amateurs français notamment, mais d’œuvres tirées par Solange Knopf de ses deux séries toujours en cours à l'heure où je vous parle, "Spirit Codex" et "Derrière la ténèbre". Je ne résiste pas au plaisir de reproduire quelques images tirées du site web de la galerie, proprement ensorcelantes (c'est pour ça qu'on ne peut résister...).

 

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Solange Knopf, Derrière la ténèbre I, 73 x 79 cm, 2013, galerie Cavin-Morris, New-York

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Solange Knopf,  Derrière la ténèbre II, 49,5 x 64,8cm, 2013, galerie Cavin-Morris

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Solange Knopf, Femmes n°7, 2012, crayons de couleur, 182 x 7cm

 

Les femmes créatrices toujours, Brigitte Maurice à Carquefou

 

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   Brigitte Maurice, je ne connais pas trop, mais je fais confiance à Chantal Giteau qui assure la programmation de l'Espace d'exposition du Manoir des Renaudières à Carquefou. Elle expose du 24 mai au 29 juin prochain. A signaler que c'est peut-être une artiste à mettre en parallèle avec les explorations picturales naïvo-figurativo-expérimentales d'un Jean-Louis Cerisier qui, lui, connaît mieux cette peintre.

 

Le Musée de la Création Franche circule...

    "La Création Franche s'emballe" était déjà le titre d'une précédente exposition préfiguratrice de celle-ci qui est montée au Centre d'Art Raymond Farbos du 28 mars au 14 juin à Mont-de-Marsan. Elle est la première étape d'un cycle d'expos décentralisées de la collection fondée par Gérard Sendrey et désormais animée par Pascal Rigeade. Elle devrait en effet continuer de se déplacer en Aquitaine essentiellement. Les responsables du musée m'indiquent très obligeamment que deux de mes propres peintures ont été retenues dans la sélection qui comprend cent trois œuvres et quarante auteurs.

 

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Bruno Montpied, Guetteurs fin-de-siècle, 8F, 2000, coll. Musée de la Création Franche (ce n'est pas forcément celui-ci qui est exposé actuellement à Mont-de-Marsan)

 

 Regards éblouis au Musée Ingres du 17 avril au 16 juin 2014

      Il y a toujours de l'éblouissement à glaner à Montauban quand arrive le printemps, avec les sélections éclectiques concoctées par Paul Duchein et les siens. Le carton d'invitation n'en dit pas trop, il faut examiner à la loupe les six vignettes qu'il reproduit, un Jules Godi? Un Labelle? Sanfourche, c'est facile à reconnaître... Peut-être un Abdelkader Rifi? Et un Ciska Lallier...? On dirait un jeu... Mais il n'y a rien à gagner, ou du moins rien d'autre à gagner que de la surprise et du ravissement peut-être. Alors allez-y voir. D'autant qu'y paraît que là-bas aussi on voudrait projeter "Bricoleurs de paradis", mais pas de date précise d'avancée, juste une rumeur dans La Dépêche du Midi.

 

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 Armand Schulthess au Centre Dürrenmatt de Neuchâtel

      Avant d'être remerciée quelque peu séchement (pour des raisons budgétaires officiellement) de son poste de responsable des relations internationales à la Collection de l'Art Brut de Lausanne par les responsables culturels de la mairie, Lucienne Peiry aura eu le temps d'organiser, conjointement avec la Collection de l'Art Brut, une exposition décentralisée au Centre Dürrenmatt de Neuchâtel sur "le labyrinthe poétique d'Armand Schulthess". Ce Centre clôt là un cycle d'expositions toutes organisés sur le thème du labyrinthe.

 

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Vue de l'expo Armand Schulthess, apparemment les obsessions ont été détaillées, examinées, étalées, sacralisées par la grâce muséale, on se croirait dans un musée ethnographique...

 

      Ce dernier 1901-1972) était connu pour avoir constitué, à partir de ses 50 ans, une installation hétéroclite et obsessionnelle, reflet de ses connaissances encyclopédiques qu'il voulait afficher dans l'environnement de son habitat situé dans le Tessin.

 

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Situation originelle des montages et assemblages de textes en pleine nature d'Armand Schulthess

 

    Panneaux de métal peint, assemblages mobiles, livres, collages, affichages en tous genres alternaient sur son terrain comme par une hantise de l'auteur de possiblement tout oublier. Lucienne Peiry a monté là la plus grande exposition jamais consacrée à cet auteur qui a déjà fait l'objet d'une longue notice dans un des fascicules de la collection d'art brut. Un catalogue paraît à cette occasion.

14/05/2014

Art brut à Taïwan (7): Entre art rituel et art populaire acculturé, les décors aborigènes contemporains, par Remy Ricordeau

    Nous donnons sur ce blog la dernière des communications de Remy Ricordeau sur "l'art brut à Taïwan". J'en profite pour le remercier de l'ensemble de ses communications qui ont su trouver je crois un public attentif (signalons en outre que si le lecteur voulait retrouver l'ensemble de ces sept textes relatifs aux environnements taïwanais, il lui suffit de taper les mots-clés "environnements spontanés taïwanais" dans la fenêtre de notre blog intitulée "Rechercher" et il les retrouvera tous rangés les uns à la suite des autres):

 

Entre art rituel et art populaire acculturé,

 les décors aborigènes contemporains

 

        En parcourant la montagne du sud de l’île de Taiwan dans le district de Ping Dong, on peut voir de nombreux villages  aborigènes aménagés dans les années soixante à l’intention des populations austronésiennes. Il s’agissait à l’époque de s’assurer de leur soutien à l’Etat-parti (le Guomindang, parti nationaliste chinois) en leur offrant les attributs matériels de la « civilisation », c'est-à-dire des maisons en béton, l’eau courante et l’électricité. Sous le prétexte d’une accession au confort moderne, c’était également une manière de regrouper des populations à l’habitat épars et de les acclimater aux « charmes » de la propriété privée que jusqu’à un passé proche plusieurs d’entre ces peuples ignoraient encore (ne connaissant que la propriété communautaire correspondant à leur mode de vie). C’était enfin une manière de les contrôler en les organisant selon des préceptes  de représentation définis par l’Etat.

        Pour m’être attardé un peu plus longtemps dans l’un de ces villages, je prendrai ici l’exemple d’une des communautés Paiwan, un des 14 peuples austronésiens de Taiwan.

 

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Porte traditionnelle ancienne, ph. Remy Ricordeau, 2014

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Autres éléments de décor extérieur d'une maison de chef de clan, volet et linteau, ph. RR

       Traditionnellement leurs maisons étaient construites en torchis, en pisé ou en schiste et recouvertes de toits de chaume ou de lauses. Mises à part les maisons communautaires, dites maisons des hommes où se déroulaient différents rites relatifs à la vie sociale de la communauté, et les maisons de chefs de clan assez richement décorées de pans de bois sculptés, l’ornement des maisons d’habitation se résumait le plus souvent à des portes et des linteaux de bois assez grossièrement sculptés. Sur la plupart de ces décors figuraient des personnages évoquant les ancêtres, ainsi que les symboles mythologiques protecteurs que sont les serpents-aux-cent-pas. Représentés seuls ou sous forme de coiffe, ceux-ci sont en effet pour les Païwans le symbole même de notre humanité, l’humanité elle-même étant le fruit de la copulation de deux de ces serpents. Ces décors sur totems, portes ou linteaux représentaient également souvent des scènes rituelles de la vie de la communauté : guerre, chasse ou fêtes.

 

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Reconstitution d'une façade traditionnelle, ph. RR, 2014

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Panneaux de bois sculpté contemporains, ph. RR, 2014

 

      Transplantée dans un village moderne bétonné comme celui de Taiwu dans le district de Pingdong, la communauté Paiwan qui l’habite aujourd’hui s’est attachée à recréer des décors inspirés de leurs traditions.

 

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Une maison moderne Païwan, ph. RR, 2014

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Premier détail, une scène de retour de la chasse, ph. RR, 2014

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Scène indéfinie (un rituel indéterminé), ph. RR, 2014

 

      Cependant si les formes et la facture s’en sont trouvées renouvelées, l’esprit qui préside à leur création en est assez fondamentalement différent. Les symboles traditionnels comme les serpents-aux-cent-pas sont certes toujours présents, ainsi que les scènes représentant des activités traditionnelles qui pour la plupart ont évidemment disparu, mais leur fonction semble aujourd’hui plus décorative que porteuse d’un sens sacré ou magique. Les supports de ces décors sont ainsi plus variés du fait de la quasi absence de bois dans les matériaux de construction de ces maisons modernes. Les portes en fer ou les linteaux en béton ne pouvant plus être sculptés, ils sont désormais peints comme peuvent l’être également les façades, ce qui n’était pas le cas des maisons en pisé ou en schiste.

       Pour ces raisons les décors extérieurs des maisons sont aujourd’hui colorés contrairement aux bas-reliefs sculptés traditionnels qui ornaient l’extérieur des portes, des fenêtres et quelquefois leurs pourtours (les panneaux sculptés des décors intérieurs pouvaient par contre, par le passé, être colorisés). Si la facture des fresques décoratives est naïve, elle est d’une naïveté que je qualifierais de moderne en ce qu’elle se différencie de la simplicité et de la pureté «sophistiquée» des formes de représentations de l’art dit primitif ou tribal. La naïveté contemporaine de ces peintures témoigne à l’évidence d’une acculturation achevée par rapport à la tradition à laquelle elle se réfère. Peut-être serait-il cependant plus juste de dire qu’elle relève plutôt d’une autre culture, plus contemporaine, qui consiste à vouloir enchanter son univers par des décors et représentations désacralisés qui transcendent aujourd’hui toutes les traditions culturelles. Mais pour être complet il convient également de souligner une autre motivation à la réalisation de ces décors.

 

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Autre décor contemporain, ph. RR, 2014

 

       L’esprit qui préside à leur mise en œuvre est en effet également d’une nature différente. Ces représentations n’ont plus comme fonction première de permettre aux vivants de rester en contact avec les esprits de la tribu ou du clan et de se transmettre ainsi de génération en génération, mais plutôt de perpétuer le souvenir d’une culture aujourd’hui disparue. Si celle-ci subsiste cependant sur un mode réifié et folklorique, (la plupart des aborigènes ayant en outre été christianisés), les décors contemporains qui ornent les maisons du village ont en effet aux yeux de leurs créateurs un sens implicite de fierté identitaire qu’il faut comprendre dans le contexte politique taïwanais de recherche et d’affirmation de racines culturelles non chinoises. En ce sens, les décors contemporains aborigènes se distinguent assurément par leur fonction des autres types de création d’art populaire. Au-delà des divergences de message, la naissance et le développement d’un mouvement identitaire autochtone dans les années 80 a sans doute donné à ces décors contemporains une fonction culturelle d’une certaine manière assimilable aux fresques murales revendicatives qui ornent par exemple les villes et villages de nombre de pays d’Amérique centrale ou du Sud. C’est ainsi, il me semble, qu’il convient de les aborder plutôt que comme expression inspirée de la singularité de leurs créateurs.

Remy Ricordeau

01/05/2014

Joseph Baqué de Bruxelles à Lausanne, des monstres en visite

    Une exposition intitulée "Démons et merveilles" se tient actuellement à Bruxelles dans les locaux d'Art et Marges, jusqu'au 1er juin prochain, avec comme principal invité (du moins à mes yeux) Joseph Baqué (1895-1967), cet ancien gardien de la paix barcelonais dont j'ai déjà parlé dans cette colonne (il y a eu une vente il y a un an de l'ensemble de ses dessins, vente qui fut à 95% conclue avec un seul collectionneur, ce qui fait que l'ensemble de l'œuvre est conservée au même endroit ; c'est d'ailleurs elle qui sert de base à l'expo d'Art et Marges), cet ancien gardien de la paix (si on prend ces mots au pied de la lettre, cette garde prend un autre sens plus poétique) qui des années 30 aux années 60 a créé une étourdissante série de 1500 "Animaux, phénomènes rares, bêtes jamais vues, monstres et hommes primitifs", déclinée en 454 planches numérotées.art et marges,démons et merveilles,bruxelles,art brut,joseph baqué,collection de l'art brut,monstres,gardien de la paix,barcelone Il recourut à l'aquarelle, à la mine de plomb, avec des rehauts d'or et d'argent par endroits.

 

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Extrait 111 des "animaux et fauves" de Joseph Baqué, édité en carte postale par Art et marges musée, 2014

 

      Les dessins obtenus par lui sont d'un charme fou, les "monstres" inventés faisant quelque peu songer par leur aspect grotesque, d'où se dégagent un humour et une malice évidents, aux dessins infiniment plus anciens des "songes drolatiques de Pantagruel", dessins probablement dus à François Desprez en 1565 et longtemps attribués à Rabelais. Il est possible que Joseph Baqué ait croisé du regard des ornementations grotesques dans sa jeunesse lorsqu'un oncle le fournissait en magazines consacrés à l'art décoratif.

 

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 "Monstres" de Joseph Baqué, section des "hommes primitifs", édités en cartes postales par Art et Marges, 2014

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Un des personnages des Songes drolatiques de Pantagruel, gravure de 1565

 

        Plusieurs dessins, faisant partie vraisemblablement d'un lot extérieur aux 1500 "monstres" numérotés vendus l'année dernière, figurent dans les collections de l'Art brut à Lausanne, ce qui explique que l'expo actuelle de Bruxelles, qui confronte Baqué à d'autres créateurs handicapés familiers des cimaises d'Art et Marges (ils aiment faire ce genre de méli-mélo là-bas), continuera à Lausanne, au Château de Beaulieu, mais cette fois je pense, Baqué y sera seul représenté, ce qui est plus adapté car il est bon de souligner la nouveauté de la révélation d'une telle œuvre en n'exposant qu'elle. Ce sera du 6 juillet au 20 octobre prochain.

 

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"Animaux et fauves" ?

 

27/04/2014

Art brut à Taïwan (6): l'œuvre sculpté du paysan Lin Yuan, par Remy Ricordeau

Le parc de l'oreille de buffle:

l'œuvre sculpté du paysan Lin Yuan

 

      Lin Yuan  (1913 – 1991) est aujourd’hui internationalement reconnu comme un des grands noms de la création brute taïwanaise.

 

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Quelques exemples de peintures de Lin Yuan, photo extraite d'un catalogue chinois sur Lin Yuan, DR

 

      Si son œuvre graphique a pu faire l’objet de plusieurs expositions à l’étranger comme à Paris où l’une de ses peintures illustrait l’affiche de l’exposition collective 17 naïfs de Taiwan¹ organisée en 1997/98 à la Halle Saint-Pierre,environnements spontanés taïwanais,art brut à taïwan,lin yuan,art brut chinois,le parc de l'oreille de buffle,pu li,huang pinsong,hung tung,jean dubuffet,rochers sculptés,van gulik,amour et sexualité en chine son œuvre sculpté, tout au moins pour sa partie monumentale qui est la plus importante, est par contre moins connue du seul fait qu’elle ne peut pas être déplacée. Il faut se rendre en effet dans le parc dit de l’Oreille de Buffle, où elle est exposée, pour pouvoir en mesurer l’importance. Ce parc se trouve à Pu li, qui est la ville la plus proche du village de montagne dans lequel Lin Yuan a passé l’essentiel de sa vie. Il se situe à peu près au centre de l’île.

 

 

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La maison initiale de Lin Yuan avec sa manière personnelle de présenter ses rochers sculptés, ph. extraite d'un catalogue chinois sur ce créateur, DR

 

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Vue d'une partie du parc de l'Oreille de Buffle avec quelques rochers sculptés de Lin Yuan, transférés de leur emplacement d'origine ; ph. extraite d'un catalogue chinois sur Lin Yuan, DR

 

      Ouvrier agricole analphabète originaire du canton de Wuzhi, Lin Yuan est devenu veuf très tôt. La cinquantaine passée, ses enfants (cinq garçons et trois filles) devenus adultes, lui suggérèrent d’abandonner le travail des champs et lui proposèrent pour soulager sa vie trop solitaire et laborieuse de s’occuper de la garde de leurs propres enfants. Tout en accomplissant cette tâche, il s’amusa à leur confectionner des jouets à l’aide de divers matériaux de récupération. Il se prit au jeu de la création. Croisant un jour des voisins remontant des galets de la rivière toute proche pour quelques travaux de maçonnerie, l’envie lui vint d’essayer d’en sculpter. Il s’attaqua ensuite à des roches et des rochers de plus grande taille. Le bouche à oreille aidant,  une réputation d’artiste-paysan se mit à circuler sur son compte, laquelle fit l’objet d’un article dans un magazine local.

 

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Lin Yuan sur un de ses rochers peints, ph. extraite de la monographie sur Lin Yuan, DR

 

       Un banquier fortuné de la ville de Pu li  dénommé Huang Pinsong,  lui rendit visite et, fasciné par cette œuvre singulière, lui acheta la totalité de sa production. Lin Yuan, encouragé alors par l’enthousiasme de Huang, décida de se consacrer désormais sans relâche à ses activités créatrices. A partir de ce moment, et suite à sa rencontre avec Hung Tung, autre créateur autodidacte aujourd’hui également reconnu, il convint de diversifier ses travaux en s’initiant à la peinture et même à la broderie sur toile.

 

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Broderies de Lin Yuan, ph. extraite de la monographie sur le créateur, DR

 

       Soutenu par quelques intellectuels et artistes, la réputation de  Lin Yuan s’élargit alors au-delà des limites du comté. Quelques expositions furent organisées dans différentes villes de Taiwan et son protecteur Huang Pingsong contacta même Jean Dubuffet pour attirer son attention sur Lin Yuan.

 

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Lettre de Jean Dubuffet à Ping-Song Huang, 9 novembre 1982, reproduite dans la monographie sur Lin Yuan, DR

 

      Au milieu des années 80, ce même Huang Pingsong décida d’acquérir à Pu li un terrain pour présenter les œuvres de son protégé et lui permettre d’en créer de nouvelles en lui offrant de meilleures conditions de vie et un minimum de confort. Lin Yuan s’installa ainsi  dans une petite maison qui y fut alors construite à son intention (actuellement encore habitée par l’un de ses fils). Aujourd’hui le jardin qui comprend un petit musée et est agrémenté de ses sculptures les plus volumineuses, est devenu un lieu de promenade et de villégiature : après la disparition de Lin Yuan en 1991, son mécène fit construire une cafétéria et un ensemble hôtelier en bungalows pour recevoir des groupes de touristes et rentabiliser le lieu.

 

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Moufflon de Lin Yuan, photo Remy Ricordeau, 2014

 

     Les nombreuses sculptures en extérieur, malgré le peu de soins apportés à leur présentation et à leur conservation, sont impressionnantes par leur grande force expressive qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Jamais peut être la notion de « brut » ne s’est aussi bien appliquée à une œuvre qu’à celle de Lin Yuan. Les traits grossiers, comme les coups de marteaux ou de ciseaux vont à l’essentiel. L’artifice est absent de cette œuvre que l’on sent convulsive, comme si elle avait dû être réalisée dans une urgence pour rattraper un temps perdu. Pendant les sept ans que dura son séjour à l’Oreille de Buffle, il aurait créé plusieurs centaines d’œuvres de tous formats et sur tout support afin d’alimenter ce qui allait devenir son musée. Une photo le représente assis sur une des roches  qu’il a sculptée dans l’attitude de celui qui vient de terrasser un monstre.

 

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Lin Yuan, Le Baiser, ph. Remy Ricordeau, 2014

 

       La sculpture semblait pour lui un combat ou un défi qu’il relevait chaque jour comme si l’enjeu était de parvenir à maitriser une matière brute qui ne cessait de lui résister. La lutte dût être si intense qu’en 1988 il tomba malade et dût être hospitalisé. Après cette crise, devant ménager ses forces, il privilégia des créations moins physiques comme la broderie ou la peinture.

 

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Lin Yuan, la femme de mauvaise vie, ph. R.R., 2014

 

       Si l’inspiration de Lin Yuan est fortement influencée par son milieu d’origine, ce qui l’amènera à représenter nombre d’animaux domestiques, d’élevage ou sauvages, il était également très porté sur des sujets que traditionnellement les Chinois ont plutôt tendance à occulter : l’amour et la sexualité (selon l’historien sinologue Van Gulik, la représentation amoureuse ou sexuelle dans l’art chinois a le plus souvent une visée didactique). Ces deux thèmes sont pourtant très présents dans l’œuvre de Lin Yuan, quelques-unes de ses représentations, sans aucune visée didactique, confinant même à une certaine pornographie comme cette femme de mauvaise vie exhibant les parties les plus intimes de son anatomie. Les attributs sexuels masculins, souvent de taille fort honorable, sont également très souvent représentés dans ses peintures comme dans ses sculptures les plus monumentales. Dans un pays de culture encore très pudibonde, cette partie de son œuvre fut interprétée de son vivant comme la conséquence de son veuvage précoce. Lui ne s’en expliqua jamais, s’amusant sans doute des explications délivrées en son nom et n’en continuant pas moins allègrement à représenter des personnages librement inspirés.

Remy Ricordeau



¹ A Taïwan et désormais en Chine où l’emploi du terme se diffuse dans les milieux intéressés, on emploie maintenant le vocable de Su ren yi shu pour désigner l’art brut que l’on pourrait littéralement traduire par l’art des hommes purs, contrairement à Tien zhen yi shu qui signifie art naïf, Tien zhen signifiant en l’occurrence naïf.

 

21/04/2014

Art brut à Taïwan (5): Le jardin enchanté d'un garde-barrière retraité, Chen Kunpiao

Le jardin enchanté d'un garde-barrière retraité

 

     Avant mon départ pour Taiwan à la recherche d’environnements spontanés, je m’étais renseigné auprès de quelques amis sur place susceptibles de me suggérer quelques pistes. Une amie m’avait alors indiqué avoir entendu parler par une de ses connaissances d’une « installation » étrange entrevue par celle-ci quelques années auparavant devant une maison des faubourgs de la ville de Taidong le long de la route qui mène à Kuanshan.

        La brève description qui m’en avait été faite m’avait fort intrigué : un petit ensemble bariolé avec des animaux divers de facture très grossière. Muni de ces renseignements lapidaires, j’ai parcouru lentement la route dans la direction indiquée. Au bout d’une vingtaine de kilomètres, ma recherche s’était révélée vaine. Persuadé que le site avait été détruit, j’effectuai le trajet de retour vers Taidong très déçu de cette déconvenue. Mais comme souvent lors de ce genre de recherche, la magie se manifeste lorsqu’on ne l’attend plus. C’est dans la partie la plus dense du faubourg, là où précisément je ne pensais pas le trouver, que je le découvrai finalement. Installé à même le trottoir, sans doute masqué par une voiture lors de mon premier passage, l’ensemble bariolé pourtant de taille fort modeste m’apparut tout d’un coup dans son énormité, c’est à dire dans toute la mesure de son incongruité en un tel lieu.

 

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Le préambule, côté rue, ph. Remy Ricordeau, 2014

 

 

        Je m’arrêtai donc pour photographier cette curiosité et essayer de me renseigner sur son créateur. M’adressant à quelques ménagères qui conversaient bruyamment devant la boutique voisine, on me fit comprendre avec quelque malice que je ne voyais là qu’un préambule à la partie « la plus belle » qui se trouvait derrière la maison. J’utilise des guillemets car je crus déceler dans le ton de leurs propos une ironie moqueuse, ce que la suite me confirmera. Passablement excité par la vue de cette première partie dont la forme et les couleurs m’apparaissaient déjà aussi  originales qu’intrigantes, je fis donc le tour du pâté de maisons pour accéder à la cour arrière qu’on m’avait indiquée. Les voisines ne m’avaient pas menti. Et je leur en suis d’autant plus reconnaissant que sans leurs indications je me serais sans doute contenté du préambule, sans imaginer que l’essentiel se trouvait à l’arrière.

 

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Devant la porte arrière de la maison, une girafe et un footballeur faisant sécher 2 pantoufles, ph. RR, 2014

 

         L’essentiel, en l’occurrence, est constitué d’un incroyable jardin ou des éléments végétaux, arbustes et plantes tropicales, côtoient de très étranges sculptures en ciment de facture très grossière représentant divers spécimens du monde animal.

 

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Le jardin arrière vu de la ruelle, ph. RR, 2014

 

 

       Sans certitude, j’ai cru en effet reconnaître des bovins, des éléphants, des girafes, des oiseaux, ainsi que d’autres animaux plus difficilement identifiables disposés au milieu de pierres ou de galets peints des couleurs les plus éclatantes. Quelques représentations humaines aux allures de footballeurs, ce qui est fort étrange dans un pays où ce sport n’est pas particulièrement populaire, figurent également dans ce jardin extraordinaire.

 

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Le jardin arrière, vue générale, ph. RR, 2014

      La première chose qui m’a frappé, outre le choix de couleurs identiques au site de M. Huang à Taizhong, est le fait que le sol des allées de ce petit jardin y était également décoré dans une forme et dans une esthétique très proches. J’apprendrai par la suite que son créateur, M. Chen Kunpiao, ainsi que sa famille avec laquelle il vit, ignorent absolument l’existence de l’œuvre de leur compatriote de Taizhong.

 

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L'entrée du jardin, ph. RR, 2014

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Une partie du jardin sous tonnelle avec personnages, ph. RR, 2014

 

        Je commençais de la rue à prendre quelques photos lorsque je vis une femme sortir de la maison pour mettre du linge à sécher. Après m’être présenté, elle sembla étonnée que l’on puisse porter de l’intérêt à son jardin, d’autant plus peut-être que celui qui s’y intéressait était occidental. (Les occidentaux sont très peu nombreux dans cette partie de l’île). Elle m’expliqua qu’en vérité ce n’était pas son jardin mais celui de son père avec lequel elle vit et dont elle s’occupe avec sa famille. (Il n’est pas rare à Taiwan de voir trois générations vivre sous le même toit). Celui-ci, garde-barrière à la retraite et aujourd’hui âgé de 94 ans (une autre similitude avec Huang Yongfu) s’est mis à récolter des pierres et des galets depuis une vingtaine d’années et consacre son temps à les agencer de la sorte. Il s’est également mis à sculpter le ciment et tous les matins de l’année il passe son temps à peindre et repeindre inlassablement le jardin.

 

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Un détail, ph. RR, 2014

 

          Son activité créatrice est devenue si obsessionnelle, m’a expliqué sa fille, que celle-ci a dû lui interdire de s’attaquer aux murs de la maison qu’il semble un temps avoir convoités. J’ai senti aux explications de celle-ci un certain désarroi ou une certaine honte à l’égard de l’activité créatrice de son père qu’elle ne comprend et ne goûte visiblement pas. Par égard pour lui, elle le laisse faire et accepte sa création comme expression de sa sénilité au prix sans doute de quelques moqueries de la part du voisinage. Sur mon insistance, elle est allée chercher son père qui finissait son repas à l’intérieur de la maison. Celui-ci a écouté mes louanges d’un air amusé. Je lui ai montré des photos de sites français créés dans un esprit similaire. J’ignore s’il a vraiment compris ce que je lui disais car il semblait un peu ailleurs et répondait à mes questions d’une manière plutôt incohérente. Il manifestait en tous cas peu de soucis de complaire à quelque public que ce soit. Pour l’essentiel je suis resté sur ma faim quant aux motivations de sa démarche créatrice. J’aurais aimé avoir avec lui un échange un peu plus approfondi mais de toute évidence, au crépuscule de sa vie, le temps des explications était déjà passé.

 

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Chen Kunpiao, le créateur, ph. RR, 2014

 

19/04/2014

Gens ordinaires et univers imaginaires

     Le printemps est donc là avec son cortège de projections de docu sur l'art brut et consorts. Hors-Champ à Nice doit être en train de mettre la dernière main à son programme de fin mai début juin au MAMAC de Nice. Peut-être pour nous mettre l'eau à la bouche, voici que son animateur principal, Pierre-Jean Wurst, avec la complicité de Denis Lavaud son homologue parisien féru de cinéma autour des arts populaires, monte à Paris avec un programme de films certes déjà vus ici ou là, mais que les néophytes auront tout intérêt à aller découvrir si ils veulent s'initier de façon vivante et cinétique aux créateurs de l'art brut et apparentés. Demandez donc le dit programme...

    Une fois celui-ci placé sous les yeux de tout un chacun, je me permettrai de me fendre de conseils de visionnage pour ceux qui voudraient se faire une culture, ou une anti-culture vite faites en matière de cinéma documentaire sur les arts populaires modernes. Sans aller jusqu'à faire comme les surréalistes qui préconisaient "lisez ceci... et ne lisez pas cela...", ce qui serait d'actualité dans d'autres cas –car tout un chacun a bien le droit d'exprimer ses préférences et ses haines, en dépit de tous les crétins amateurs de nivellement– on peut en l'espèce indiquer quelques pistes qui d'après moi s'annoncent plus originales que d'autres. La programmation est prévue pour deux jours le samedi 26 et le dimanche 27 à la MAISON DES CULTURES DU MONDE (101, bd Raspail dans le VIe ardt, et NON à la Halle St-Pierre... auprès de qui par ailleurs il est prudent de réserver sa place), dans le cadre du toujours passionnant Festival de l'Imaginaire qui se tient depuis des années à Paris, proposant diverses manifestations autour des arts populaires du monde entier (ils ont une antenne, si je puis dire, à Vitré, au Centre Français du Patrimoine Immatériel, où sont montées à la belle saison généralement d'alléchantes expositions, comme par exemple cette année "ANIMAUX TOTÉMIQUES ET DRAGONS PROCESSIONNELS, Le bestiaire fantastique des fêtes méridionales" du 26 avril au 21 septembre).

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Animaux (loups?) de procession dans le Midi de la France, image extrait du site du CFPCI

 

     Je ne pense personnellement pas venir le samedi 26, où seuls quelques titres m'intriguent (le samedi matin: Le jardin fantastique de Fiorenzo Pilla de Giuseppe Trudu, en présence du réalisateur ; Driven by vision (Jim Bishop) de Michael McNamara ; et surtout le samedi après-midi Emile Ratier d’Alain Bourbonnais en présence de Caroline Bourbonnais), car malheureusement placés avec d'autres déjà vus dans de précédentes programmations.DiamantsbrutsduJaponLespinasseDVD.jpg

  

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Emile Ratier, un de ses assemblages de bois, une grande roue foraine, collection permanente du Musée de la Création Franche, Bègles

 

    En effet, certains autres films comme celui annoncé sur Yvonne Cazier "peintre-médium", s'annoncent, si je me base sur les images d’œuvres récemment reproduites dans le dernier numéro de Création Franche, comme de possibles fausses découvertes. Comme si on s'ingéniait à nous trouver des prolongements spirites à l'heure actuelle, ce qui jusqu'ici n'est pas prouvé, les créateurs (et en l'occurrence plutôt les créatrices) proposés  lors d'autres manifestations (Marie Jeanne Gil par exemple ou Henriette Zéphyr) étant assez peu originaux je trouve. Le lecteur cela dit, comme je l'ai déjà dit, se fera bien entendu, à propos d'Yvonne Cazier, son opinion seul à l'aide du programme dans le lien inséré plus haut.

     Non, personnellement, je passerai peut-être plutôt le dimanche après-midi, même si je vous conseille de vous débûcher le matin pour aller voir les trois films programmés, l'excellent film de Milka Assaf sur Gugging, et ses créateurs dont plusieurs désormais disparus comme August Walla ou Johan Hauser, et aussi le très poétique documentaire de Vincent Martorana sur Justin de Martigues. L'après-midi, les films sont intéressants aussi. Sont prévus des films de Decharme sur ses chouchous déjà insérés dans son film Rouge Ciel (avec entre autres un sujet sur l'abbé Fouré à propos duquel j'espère qu'il aura fait une mise à jour côté biographie? Parce que son inspiration n'a rien à voir avec une bande de flibustiers du nom de Rothéneuf...), un film de Del Curto et Genoux sur Pya Hug,PyaHug-DVD.jpg et un autre sur un créateur asiatique (japonais je crois me souvenir), Macoto Toya –déjà montré par exemple au Lieu Unique à Nantes il y a deux ans– plus le toujours génial film de Michel Ettter, Martial, l'homme-bus, sur une figure de la rue de Lausanne.

      Cet après-midi-là, il y a encore un autre film, à se fier à la consonance du patronyme sur un site coréen, Mok Sok Won (ce qui veut dire jardin de bois et de pierres) de Muriel Anssens et Jean-Louis Bartoli. De la poésie naturelle en bord de mer interprétée par un artiste qui hélas plaque un peu trop semble-t-il son idéologie New Age, ce qui plaira certainement à tous nos "artbrutistes" amateurs de contre-culture. Un peu de poudre mystico-dingo faisant toujours bien dans le décor.

 

09/04/2014

L'homme de Fontenette, Loir-et-Cher, 1992

     Je suivais le sentier de Grande Randonnée n°35 non loin de Gué-du-Loir (la scène se passe en 1992) lorsque je tombai en arrêt en découvrant, plantée sous un sapin, lui-même situé à la fourche de deux chemins, une sorte de statue grossièrement agencée. Je fus instantanément impressionné, d’une manière qui confinait au malaise.

 

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Entre Montoire-sur-Loir et Lunay, sur la D.53 ; photo Bruno Montpied, 1992

 

       Il s’agissait d’un bonhomme dont le corps se limitait à une tête et un tronc. Ce dernier, peut-être une ancienne pierre levée réemployée après avoir été retirée d’un champ, avait le pied couvert d’une roche aux formes sinueuses qui ressemblait à des vagues butant contre un rempart. Du ciment lui avait recouvert le haut, façonné de manière à esquisser des épaules. La tête, qui était peut-être elle aussi faite en ciment (mais d’une couleur différente, tirant sur le jaune) avait été travaillée, avec des yeux proéminents (leurs globes constitués de billes de verre), des oreilles, des arcades sourcilières à l’expression déterminée, un nez fermement dessiné, des lèvres entrouvertes sur des dents représentées par de petits cailloux blancs.

 

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Photo BM, 1992

 

     Elle était coiffée d’un béret, le cou noué de lambeaux d’étoffe lui composant comme une écharpe. Un détail important lui conférait une signification étrange, une grosse clé était fixée sur la poitrine côté gauche. Et des épis de céréales étaient passés dans cette clé (nous étions à la Pentecôte).

      J’ajouterai que des petites étoiles en fer blanc étaient suspendues dans les branches, juste au-dessus de « l’homme ».

 

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Photo BM, 1992

 

     Que faisait-elle là ? Etait-ce une statue de type votif ? Les épis de blé pouvaient signifier que l’on avait dressé là une figure propitiatoire chargée de porter bonheur aux récoltes à venir. Mais si c’était l’écho d’une pratique magique ancienne, cela paraissait très étonnant. Découvrir une pratique de cette sorte dans les campagnes de ces années 90 ne laissait pas de me surprendre. Mais la sorcellerie a, paraît-il, encore de beaux restes, alors pourquoi pas ce genre de rite aux allures païennes ?

Bibliographie: Bruno Montpied, Tour de France de quelques bricoles poétiques (inédites) en plein air, Gazogène-L’Art Immédiat, 1993.